SCÈNE XII
ATALIDE, ZAÏRE
ATALIDE
Enfin, c*en est donc fait ; et par mes artifices.
Blés injustes soupçons, mes funesles caprices.
Je sois doBC arriTée au douloureux moment
OA je Tois par mon crime expirer mon amant !
ITétoit-œ pas assez, cruelle destinée,
Qu*à lui sunrivre, hélas! je fusse condamnée r
Et folloit-il encor que, pour comble d*horreurs.
Je ne pusse imputer sa mort qu'à mes fureurs ?
Oui, c*est iBoi, cher amant, qui t*arracbe la vie ;
Boiane, ou le sultan, ne te Tout point ravie :
Moi seule, j*»i tissu le lien malheureux
Dont tu viens d^éprouver les détestables nœuds.
Et je puis, sans mourir, en souffrir la pensée.
Moi qui n*ai pu tantôt, de ta mort menacée,
Retenir mes esprits prompts à m*abandonner !
Ah ! n*ai-je eu de Tamour que pour ^assassiner?
Mais c*en est trop : il faut, par un prompt sacrifict!.
Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous, de qui j*ai troublé la gloire et le repos.
Héros, qui deviez tous revivre en ce héros;
Toi, mère malheureuse, et qui, dès notre enfance.
Me confia son cœur dans une autre espérance ; •
la règle qui veut qu'on rende compte, à la fin. du sort de chaque per- Aonnage, aeroit suffisamment observée. Le dénouement seroit ainsi débarrassé d'un monologue qui le fait languir, et d'un meurtre très froid. Rien n'est plus vicieux que d'ensanglanter mal â propos la scène ; rien n'est moins tragique que la mort d'un personnage auquel on prend peu d'intérêt. (G.) — Boileau, suivant l'auteur du Bolœana^ regardoit le dénouement de Bajazet comme un des meilleurs de Racine, et le caractère du vizir Acomat comme un des plus beaux qu'il eût mis su r la scène; mais il trouvoit les vers un peu négligés. Ce jugement de Boileau mérite d'être recueilli: les maîtres ne sont bien jugés que par les mattres.
Infortuné vizir, amis désespérés, Roxane, venez tous, contre moi conjurés, Tourmenter à la fois une amante éperdue ; Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.
(Elle se tue.) ZAÏRE.
Ah, madame!... Elle expire. O ciel! en ce malheur. Que ne puis-je avec elle expirer de douleur * !
1 On a reproché à Bacine d'avoir fini Bérénice par un J^las : il termine Bajazet par on vers infiniment plus réprébensible : rien n'empêche Zaïre d'imiter sa maîtresse, et d'expirer avec elle. (6.) — Jamais les monologues de réflexion et de récapitulation ne sont plus déplacés qu'à la fin d'une pièce : c'est là surtout qu*est applicable le aemper ad evenlum/eatinet. Il est difficile dé finir une tragédie d'une manière plus languissante. Nous avons observé cinquante ou soixante vers pluç ou moins mauvais, et il y en a bien autant de foibles. Ce n'est pas là le calcul ordinaire de la critique dans les pièces de Bacine, surtout dans celles qui vont suivre. Bajazet est sans contredit un ouvrage du second ordre ; mais ce qu'il y a de beau est du premier. (L.l
FIN DE BNJAZET.
TRAGÉDIE
11 n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate^ : sa vie et sa mort font une partie considérable de rhistoire romaine ; et , saiLs compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la i^joire de trois des plus grands capitaines de la république , c'est à savoir, de Sylla, de Lucullus, et de Pompée'. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs : car, excepté quelques événements que j'ai un peu rapprochés par le droit que donne la poésie , tout lé monde reconnoitra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouve place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvoit mettre en jour les mœurs et les sentiments de ce prince , je veux dire sa haine violente contre les Romains , son grand courage , sa finesse , sa dissimulation , et enfin cette jalousie qui lui étoit si naturelle , et qui a .tant de fois coûté la vie à ses maîtresses ^.
t Plusieurs princes ont j^orté ce nom. Le héros de la tragédie de Racine est Mithridate, troisième du nom, septième roi de Pont, surnommé Eupator ; monarque vraiment extraordinaire , et qui joue le rôle Itf plus brillant dans Thistoire romaine. Il régna soixante ans, et -râ vécut environ soixante et douze. (G.)
t C'eit à savoir, de Si/lia^ de Lucullus et de Pompée. Cette fin de phrase ne se trouve pas dahs la première édition de Mithridate^ publiée dans le mois de mars 1673. (G.)
3 Racine, dans. la seconde édition de Mithridate, a ajouté lés deux
La seule chose qui pourroit n'être pas aussi connue que le reste , c'est Iç dessein que je lui fais prendre de passer dans Tltdie. Comme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque tous les historiens ont dit ce que je fais dire ici à Mithridate.
Florus , Plutarque , et Dion Cassius , nomment les pays par où il devoit passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail ; et , après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espéroit trouver dans sa marche , il ajoute que ce projet^ fut le prétexte dont Phamace se servit pour faire révolter toute l'armée , et que les soldats , effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchoit qu'à périr avec éclat. Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie.
J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet : je m'en suis servi pour faire connaître à Mithridate le^ secrets sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire ; et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer , du moment qu'on
dernières phrases de cet alinéa. Les remarques qu'elles renferment sont appuyées par le récit de Plutarque : cet historien rapporte que Mithridate, après sa seconde défaite, envoya à Bérénice, l'une de ses femmes, l'ordre de mourir. Vaincu par Lucullus, il fit porter le même ordre à Monime, qui étoit alors retirée près de la ville de Phemacie. On voit que Bocine a cru pouvoir prolonger la vie de cette princesse, puisqu'elle étoit morte longtemps avant la défaite de Mithridate par Pompée.
PRÉFACE. *n
les peut séparer de Taclion , et qu>lles rinterrompeiit au Keo de la conduire vers sa fin>.
Yoid la réflexion que fait Dion Cassius sur ce de:^ sein de Mithridate : a Cet homme étoit yéritablement « né pour entreprendre de grandes choses. Commi* « il aTKHt souvent éprouvé la bonne et la mauvais*' c fiirtnne , il ne croyoit rien au-dessus de ses espc- « rances et de son audace , et mcsuroit ses desseins « bien plus à la grandeur de son courage qu*au mau- « vais état de ses affaires; bien résolu , si son entre- «r prise ne réîississoit point , de faire une fin digne « d*an grand roi , et de s^ensevelir lui-même sous « les mines de son empire , plutôt que de vivre dans « Tobscnrité et dans la bassesse *. n
Tai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il parait que c*est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m*a donné Tidée de Monime ; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ai fondé un caractère ^que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a traduites: car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur que je ne crois point pouYoir égaler dans notre langage moderne :
ce Cette-d estoit fort renommée entre les Grecs , «r pour ce que quelques sollicitations que lui sceust
I nuw I* piremiéi'c édition, la préitce ttnisM^ «m c«\ «iàxvv^. v^^ n * JSTtà/. nm., lib. XXXVII.
î)8 PRÉFACE.
« faire le roi en estant amoureux , jamais ne voulut (( entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu*il y « eust accord de mariage passé entre eux , qu'il lui « eust envoyé le diadème ou bandeau royal , et qu'il (( Faust appelée royne. La pauvre dame, depuis que « ce roi Teust espousée , avoit vécu en grande des- « plaisance , ne faisant continuellement autre chose « que de plorer la malheuseuse beauté de son corps, «* laquelle, au lieu d'un mari, lui avoit donné un « maistre , et , au lieu de compaignie conjugale , et « que doibt avoir une dame d'honneur, lui avoit c( baillé une garde et garnison d'hommes barbares , « qui la tenoient comme prisonnière loin du doulx « pays de la Grèce , eti lieu où elle n'avoit qu'un a songe et une ombre des biens qu'elle avoit espérés ; (( et au contraire avoit réellement perdu les vérita- « blés , dont elle jouissoit au pays de sa naissance. Et tf quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et lui eust (.( faict commandement de par le roi qu'elle eust à « mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste a son bandeau royal , et, se le nouant alentour du « col , s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez « fort et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à « dire : « 0 maudit et malheuFeux tissu, ne me ser- « viras-tu point au moins à ce triste service? » Eu « disant ces paroles, elle le jeta contre terre, cra- « chant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque ^ »
I (Plutarque, Vie deLucullus.) Racine a supprimé plusieurs mots du texte d'Amyot, et y fait quelques changements, afin de restreindre d Monime ce qui, ({ans ce récit, s'applique en général aux femmes de Mithridate. (G.)
PRÉFACE. !Mi
Xipharès étoit fils de Mithridatc et d'une de S4>s femmes qui se nommoit Stratonice. Klle livra aux. Romains une place de grande iini)oriancc , où étaiiMil les trésors de Mithridate , pour mettre son lils Xipharès dans lès bonnes grâces de Pompt^e. II y n des historiens qui prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince pour se venger de la perfidie do s» mère.
Je ne dis rien de Pharnace : car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restoit de troupes, et qui forya ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épco au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? G^est ce même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César , et qui fut tué ensuite dans une autre bataille.
PERSONNAGES
MITHRIDATE, roi de Pont et de quantité d'autres royaumes. MONIME, accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine. PHARNAGE, ) fils de Mithridate, mais de différentes XIPHARÉS, j mères.
ARBATE, confident de Mithridate et gouverneur de la place
de Nymphée.
PHQEDIME, confidente de Monime.
ARGAS, domestique de Mithridate *.
Noms des acteurs qui ont créé les rôles de Miihridate.
PHàRNACE.
XIPHARÈS
ARBATE.