‹ Œuvres du chevalier de Boufflers, membre de l'InstitutChapitre 106 sur 120 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les plus nobles cités de cet empire pourraient envier à la petite ville d'Àubagne, modeste voisine de Marseille, l'honneur d'avoir donné le jour à M. Barthélémy. Il y naquit en 1 716, dans une maison déjà connue par les vertus héréditaires de ceux qui l'habitaient, Il y reçut, au sein de sa famille, ces tendres soins que l'enfance paye de tant de plaisirs, et ces premières leçons qui préparent l'esprit à recevoir toutes les autres. Mais à peine eut-il atteint l'âge de douze ans, que M. Joseph Barthélémy, son père, connaissant les sacrifices que les heureuses dispositions d'un fils commandent à l'amour paternel, le conduisit au collège des oratoriens de Marseille, et l'y déposa comme un diamant qui attend son éclat du travail du lapidaire.

Une raison prématurée , une aptitude singulière à tous les genres d'instruction , et surtout une passion impérieuse pour l'étude, qu'on ne tarda pas à remarquer dans le jeune Barthélémy , lui donnèrent de bonne heure, entre les enfans de son âge, le rang qu'il a conservé depuis entre ses contemporains. Avec

al6 DISCOURS ACADÉMIQUES.

tous ces avantages on devient bientôt à soi-même son meilleur instituteur : cependant, jusqu'à la fin de sa vie, notre illustre confrère aimait à se rappeler ce qu'il croyait devoir à des maîtres en plus d'un genre,, qu'il avait surpassés avant de les quitter , et qui , pour la plupart, presque entièrement oubliés du reste du monde, ne conservaient d'autres titres à la célébrité que celle de leur disciple.

Du collège des oratoriens on le conduisit à celui des jésuites s c'était passer dans un camp ennemi. Heureusement encore trop jeune, et déjà trop sage pour prendre parti dans de pareilles guerres; condamné , chez ces nouveaux maîtres , à l'ennuyeuse étude d'une philosophie encore barbare, et d'une théologie accusée de trop de subtilité , il regretta beaucoup d'heures précieuses dont il eût aimé dès lors à faire un autre emploi. Le temps qui lui restait, c'est-à-dire, jcelui de ses récréations et de ses nuits, consacré à l'étude du grec et des langues orientales, lui servit, sans qu'il en eût le projet, à préparer sa gloire; mais sa complexion, encore délicate, souffrit beaucoup d'un genre d'excès bien rare à pareil âge; sa vie même fut en danger, et peu s'en fallut qu'on ne le perdît, éteint pour jamais avant que d'avoir éclairé.

En sortant de chez les jésuites, il est placé au séminaire , où il trouve un peu plus de loisir pour ses occupations favorites, que d'incroyables progrès lui facilitaient de jour en jour; car il paraît que la science est comme une montagne escarpée seulement à son

pied : on s'essouffle d'abord en essayant de la gravir; quelquefois on s'arrête, souvent même on retombe; mais on dit que ceux qui ne se rebutent point ne tardent pas à trouver une pente plus douce , et qu'à mesure qu'ils avancent ils gagnent de l'haleine et de la vigueur.

Cependant Barthélémy a déjà cessé d'être l'exemple des écoliers; il ne tardera pas à devenir celui des maîtres. On le voit à Marseille déjà connu , déjà recherché r et comme secrètement pressenti par les hommes éclairés que cette fille de l'ancienne Grèce comptait alors dans ses murs. Le président de Mazangues, ami des lettres, et M. Cari, versé dans la connaissance des médailles anciennes, s'empressèrent de lui ouvrir, l'un sa bibliothèque, et l'autre son cabinet. Barthélémy puisa dans la première cette érudition , ces principes et ce goût qui devaient un jour le placer parmi les plus grands écrivains, et, dans le cabinet des médailles, initié par le maître lui-même à la science numismatique, il entra dès lors en commerce avec les anciens, et cqmmença du moins à les connaître de vue.

Notre jeune littérateur avait déjà fait remarquer, par des essais en plus d'un genre, une imagination vive et en même temps docile, un esprit fin, un goût délicat, un style pur, élégant, léger, harmonieux, également propre à tout ce qui aurait, exigé de la force ou de la grâce , de la noblesse ou de la -gaîté. Ainsi doué par la nature , l'éloquence et la poésie n'avaient point de genres si éloignés, si opposés même entre eux,

ai 8 DISCOURS ACADÉMIQUES.

qui ne lui promissent des .palmes; d'un autre coté, un amour presque effréné pou* l'étude, qui la changeait pour lui en volupté; une mémoire aussi vaste que fidèle, où tout se fixait , où tout se classait , où tout se montrait au premier ordre ; une logique saine, une sagacité attentive, un esprit hardi dans ses aperçus et sage dans ses réflexions, paraissaient l'appeler à des travaux plus sérieux. Comment choisir dans cette affluence de dons si rares, et qu'il montrait sans les voir? Il a fait mieux que choisir ; il s'est laissé aller, et a cédé, comme vaincu par utie force irrésistible , à cette curiosité toujours plus insatiable à mesure qu'elle était satisfaite, qui s'entraînait à la recherche des anciens tiionumens ; mais il s'attacha particulièrement k ceux des Grecs , ce peuple instituteur de l'univers, ces lumières à jamais vivantes des nations policées qui les ont suivies. On sait qu'une colonie grecque , autrefois établie' en Provence , y a fondé Marseille et les villes qui l'entourent ; et l'on eût dit que ce beau sang, qui sans doute coulait dans les veines de Barthélémy, lui parlait en faveur de ses premiers auteurs.

Si les sciences, les arts et les lettres n'avaient jamais cessé d'être en honneur, on n'aurait pas besoin d'antiquaires; l'antiquité elle-même serait toujours là; elle parlerait à tous les yeux ; l'instruction irait toujours croissant, et chaque siècle, héritier de ceux qui l'auraient précédé , transmettraient aux siècles qui le suivraient un plus riche patrimoine. Mais rien n'est pomme il fut ni comme il sera , et tout ce qu'on admire

DISCOURS ACADÉMIQUES. a î 9

est condamné à disparaître : la nature le veut ainsi; elle a besoin de tout , même de nos chefs-d'œuvre , pour en faire autre chose; les plus cruels fléaux servent à ses desseins impénétrables : il semble qu'elle ordonne aux tremblemens de terre, aux volcans, aux inondations, aux pestes , aux ravages de tout genre , de changer incessamment la face du monde ; mais, (qui le croirait?) elle y emploie surtout les hommes, et jamais la faux du temps n'est plus active qu'entre leurs .mainp; voilà près de mille ans que des barbares s'étudient à briser les derniers fragmens des statues et des colonnes de la Grèce , tandis que le Vésuve, depuis dix* sept cents ans, conserve "des villes intactes, et jusqu'à des manuscrits.

Aux grands désastres qui rendent les pays tout à coup méconnaissables succède d'ordinaire une pluâ funeste apathie ; la misère suit la dévastation et produit l'abrutissement , qui se «complaît dans l'insouciance : dès lors une ignorance générale étend un voile tous les jours plus vaste, tous les jours plus épais, sur les vestiges des temps meilleurs. Les générations abâtardies , également indifférentes et à la gloire de leurs ancêtres et à la félicité de leurs neveux, laissent tout finir , tout s'effacer , tout s'enfoncer dans le néant; elles y travaillent elles-mêmes, comme si elles crai* gnaient jusqu'au moindre indice qui pourrait les accuser devant les races futures. Hélas ! ces tristes lacunes tiennent malheureusement trop de place dans les annales du monde, et les beaux momens sont trop fugi. tifs ! Que de siècles barbares contre un siècle poli ! et

aao discours académiques.

combien, pour l'esprit humain, les nuits sont plus longues que les jours!

Ce n'est donc que de loin en loin , et dans les intervalles lucides des nations , qu'on voit paraître des Hérodote ,-des Vairon, des Spanheim et des Barthélémy. Alors les esprits, réveillés de leur longue léthargie , essaient de ramasser les débris de leur an-* cienne fortune, de relire les titres de leur gloire, de plonger , pour ainsi dire , dans le Léthé , pour ravir quelque proie , sinon à la mort, au moins à l'oubli, cette seconde mort que les grandes âmes craignent plus que la première.

On s'est quelquefois permis d'accuser ce genre de travail de porter sur des objets dont peu de personnes peuvent sentir l'importance ; on a pensé qu'il entraînait dans des conjectures, des discussions, des recherches , où la réflexion ne s'engage qu'avec inquiétude, où l'on fatigue plus son esprit qu'on ne l'exerce, et sans rien entrevoir au premier aperçu qui promette assez d'avantages ou assez de gloire pour payer tant de veilles. Mais honneur à la science que la futilité seule ose trouver futile ! Ma première réponse à ces vagues objections serait de nommer Barthélémy et les sa vans qui marchent aujourd'hui avec tant d'honneur sur ses traces. J'ajouterai que toute étude est bonne , parce que c'est déjà un grand pas de fait vers la vérité que de la chercher» Il y a des vérités partout; heureux qui en trouve! Une vérité isolée peut d'abord paraître inutile; mais il n'y en a point d'indifférentes , et chacune tient à une grande fa-

mille où elle vous introduit. La pensée de l'homme a besoin de chercher et de trouver; le présent est trop étroit pour elle, l'avenir est trop obscur; elle se plaît souvent à errer dans le passé : il est pour elle , ainsi que l'avenir, une région sans limites; on n'y voyage à la vérité que dans la nuit , mais cette nuit n'est pas sans étoiles , mais la région a été habitée , mais on y peut apercevoir quelques traces de ceux qui l'ont parcourue; on peut en reconnaître quelquesunes à la clarté douteuse qui les montre , inventer quelques moyens de les interroger, et vivre en quelque sorte dans d'autres âges, ne fût-ce quelquefois que pour nous dérober à nos contemporains.

Et si de pareilles recherches étaient si peu intéressantes, pourquoi n'auraient-elles jamais été plus en honneur que dans les siècles les plus instruits? Il en arrive apparemment des trésors de la pensée comme des autres ; l'on en devient plus avide à mesure qu'on est plus riche ; et c'est quand l'intelligence a Ta vue plus perçante , quand l'imagination se sent de plus grandes ailes, que toutes deux s'engagent avec le plus d'audace dans ces romanesques aventures. Aussi voyez l'activité toujours croissante des esprits qui s'y dévouent; voyez comme, de tous les points du globe , ces éclaireurs de l'antiquité s'avertissent de ce qu'ils ont aperçu, se font part de ce qu'ils ont recueilli; voyez Tordre et l'assortissement qu'ils sont parvenus à mettre entre toutes les pièces de cet immense butin; voyez comme, de proche en proche, une découverte; reflète sur une autre un jour qui l'éelairefi, et qui

aaa discours académiques.

delà, se répandant au loin alentour, assure la marche de l'archéologue, en prêtant à chaque instant une vraisemblance de plus à ses conjectures. À quel point M. Barthélémy ne l'a- 1- il point portée cette espèce de divination qui consulte tout, qui entend tout, qui supplée à tout ! Il ne lui faut qu'une partie pour concevoir un ensemble, qu'un, point pour reconnaître une lettre, que cette lettre pour rappeler un mot, que ce mot souvent pour recomposer plusieurs lignes, et que ces lignes quelquefois pour faire revivre des faits et des vérités auxquels il ne restait que cette chance improbable pour reparaître dans la mémoire des hommes.

Méditez sur ces merveilles qui en facilitent, qui en présagent de plus étonnantes encore , et vous serez tentés de croire que, pour ces êtres extraordinaires, le temps rebrousse chemin , et que le passé se rapproche d'eux à chaque pas qu'ils font vers l'avenir.

Cependant ces vastes excursions de la pensée exigent de grands préparatifs et d'immenses provisions; et si nous en jugeons par M. Barthélémy , ainsi que par ses successeurs-, à combien de sciences,, à combien d'arts nç faut-il pas avoir été initié pour mériter d'être compté seulement dans les derniers rangs de ce corps d'élite! Tous les historiens , depuis les plus fa* racux. jusqu'aux plus ignorés, on doit les avoir lus, médités , comparés , et mis , pour ainsi dire , aux priées tes uns avec les autres ; encore doit-on rendre , grâces au hasard si, à force d'observer ce qui échappe le plus à l'attention des autres lecteurs , on est par-

DISCOURS ACADÉMIQUES. aa3

venu à tirer quelque lumière de beaucoup de fumée, quelques vérités de beaucoup de mensonges , et surtout quelque intérêt de beaucoup d'ennui !

Notre observateur avancerait peu dans ses recherches , si à toutes ces lectures il ne joignait la connaissance des médailles anciennes , qu'on peut regarder comme les sceaux de l'histoire ; car on est fondé à penser qu'au moment où elles on tété frappées, les faits qu'elles annoncent étaient récens, et les portraits qu'elles présentent ressemblans; et, à tout prendre, on doit plus croire encore aux médailles qu'aux livres, parce qu'il paraît plus aisé de mentir sur le papier que sur le bronze. Cette étude, convenons-en, offre une double difficulté , en ce qu'elle est à la fois immense et minutieuse: mais aussi combien d'attraits elle a pour l'esprit ! et , sans parler des lumières qu'elle donne, comment pourrait-on voir indifféremment tous ces nobles personnages dont tant de siècles nous séparent , et qui tous ambitionnaient les regards de la postérité?

L'antiquaire, en lisant l'histoire, cherchera sur la géographie actuelle de chacune des contrées où son esprit s'arrête l'ancienne géographie de cette contrée , ou, pour mieux dire, cette collection de cartes géographiques que les siècles y ont vu faire place les unes aux autres; soumises, comme tout le reste, à cette immuable loi de changement qui déplace tout ce qui peut être déplacé , et qui , en cela même , est si bien servie par l'instabilité des hommes.

Pour voyager avec fruit, il faut entendre la languis

1l[\ ' DISCOURS ACADÉMIQUES.

de ceux qu'on se propose de visiter. L'amateur de* anciens se sera donc , à l'exemple de notre confrère , attaché particulièrement à l'étude des langues mortes ; mais ce serait peu pour lui d'en posséder le vocabulaire, la grammaire, et même les élégances ; il faut encore qu'il étudie l'histoire de ces langues , qu'il les suive dans leurs phases , qu'il sache distinguer les dialectes, les locutions, les caractères , les orthographes, les formules qui ont appartenu à telle ou telle division , ou à telle ou telle époque des pays qu'il observe, et qu'il reconnaisse , pour ainsi dire , les provinces à leur accent, et les siècles à leur écriture.

Les religions successives de ces peuples évanouis, leurs liaisons politiques ou commerciales , leurs législations, leurs mœurs, leurs usages, leurs costumes , et jusqu'à leur mode (car l'empire de la mode est , je crois, aussi ancien et aussi vaste que le monde) ; tous ces objets, dis-je, fixeront l'attention de l'antiquaire; sans quoi l'antiquité n'aurait laissé après elle que des énigmes dont elle aurait gardé les mots.

Que dirons-nous maintenant de l'architecture, ce faisceau de tous les arts, cette science qui se compose de tant d'autres , et qui varie aussi dans ses principes ainsi que dans ses formes , suivant les temps et les lieu*? Ce ne sont point des dessins corrects, dès profils, des élévations, des perspectives, des plana en relief, qui sont présentés à l'antiquaire : c'est par des vestiges douteux , des ruines informes, des débris de débris, que souvent il lui faut juger des plus magnifiques édifices; c'est au milieu des bouleverse-

mens qui les ont dispersés ; c'est sous les atterrisse* mens qui les couvrent qu'il en recherchera, les mesures , l'ordonnance, la disposition, la décoration et la première beauté ; c'est de la poudre de la destruction, c'est des ténèbres de l'ignorance que son génie fera renaître aux yeux de la pensée ces monumens dont nos plus grands artistes s'effraient à force de les admirer; chefs-d'œuvre énormes et finis qui sembleraient attester des arts plus avancés alors qu'on ne les a vus depuis, des conceptions plus vastes, des calculs plus hardis, des procédés plus sûrs, enfin, que sais-je, des bras plus forts, et en même temps, des mains plus délicates. Mais ne nous décourageons point, nous autresFrançais surtout, àlavue de ces triomphes des anciens , celui qui nous a fait effacer leurs exploits saura aussi nous faire surpasser leurs travaux.

Hé bien, ce rassemblement , aussi effrayant qu'incomplet, des élémens dont se compose le véritable mérite d'un antiquaire, est une faible esquisse de l'érudition 9 des connaissances et des travaux de M. Barthélémy. Si l'on veut lire attentivement et ses Mémoires à l'académie dis inscriptions , et ses dissertations insérées dans le journal des savans, et plusieurs observations ajoutées à divers ouvrages de ses confrères, et ce qui reste d'une correspondance soutenue pendant plus de cinquante ans avec tous les hommes de l'Europe les plus versés dans ce genre d'étude,, on verra que chaque page , chaque ligne de ces écrits , ont nécessité la lecture, l'analyse , la confrontation de plusieurs volumes. Passons maintenant à toutes

BOUFFLB&5. T. I. l5

les langues vivantes et mortes qu'il a dû se rendre familières; joignons-y ce; idiomes qu'il ne savait pas même avoir jamais existé, et dont il ne restait de vestiges que sur quelques éclats de pierres brisées. Ces caractères, étrangers à toute autre écriture , étaient devenus le sujet d'un défi entre tous les savans de l'Europe, qui jusque là n'avaient pas même osé hasarder une conjecture , lorsqu'au grand étonnement du monde lettré , M. Barthélémy en présente à la fois l'alphabet et l'explication. C'est ainsi qu'un autre de nos confrères , dont je ménage la modestie , frappé de quelques débris d'ossemens qui ne pouvaient appartenir à aucune classe connue du règne animal, a su les rapprocher, les assortir les uns aux autres, et que , jeune encore , il est parvenu à reconstruire onze espèces disparues de notre globe, rétablissant, pour ainsi dire, de sa main, sur le tableau de la création , ce que le temps avait essayé d'en effacer.

Je me rappelle encore, avec admiration ces renseignemens précis , ces détails presque minutieux que M. Barthélémy avait su recueillir sur l'ancienne géographie , l'ancienne topographie^ et même les anciens aspects de ces contrées fameuses où il n'avait jamais porté ses pas , niais où sa rêverie se plaisait. De pareilles connaissances feraient honneur à qui les rassemblerait sur le pays qu'il habite, et pourraient même faire soupçonner notre savant d'avoir moins besoin de guide autour d'Athènes ou de Lacédémone que dans les environs de Paris..

Plus d'une fois en Italie , dans des terrains où les

regards de ses compagnons auraient 9 peine aperçu des traces de ruines sous les herbes et. les broussailles qui les couvraient, orxt'a vu s'arrêter tout, à coup, et reconnaître, comme par ressouvenir, des camps, des temples, des cirques , des hippddromes., des édifices publics ou particuliers ; en sorte que conversant intérieurement avec les illustres mânes qui semblent toujours errer autour de la capitale du vieux monde, on l'eût pris pour un citoyen de l'ancienne Rome voyageant dans la moderne.

Parlerai-je de ce tact exercé en peinture, eu sculpture, en gravure; de cet œil de lynx qui portait la lumière sur tout ce qu'il observait? Un trait jusque? alors inaperçu par tous les connaisseurs, un reste de signe effacé pour tout autre, lui indiquait le sujet, l'époque, la raison d'un monument, et jusqu'au nom de l'artiste; vous eussiez dit que le génie invisible de l'antiquité , à l'exemple du démon de Socrate, le suivait partout, et n'avait point de secrets pour lui,

Yoilà certes une longue liste de titres, sinon à notre reconnaissance, au. moins à notre admiration : il me serait aisé d'y ajouter sans doute; mais , en y ajoutant, je serais toujours sûr d'en oublier; et, pour en donner la preuve, je n'ai point encore. parlé d'environ quatre cent mille médailles r , qui toutes

1 A toutes ces médailles il faut en ajouter une que M. Barthélémy ne connaissait pas; c'est la sienne : on peut se la procurer à l'hôtel de la Monnaie , et sans doute elle fera autant de plaisir à ceux qui la ▼erront qu'elle fait d'honneur à l'artiste qui Ta- gravée', M. Dumarest , membre de l'Institut.

aa8 discours académiques.

ont passé parles mains, toutes examinées de l'œil de la science, toutes pesées au poids du sanctuaire, toutes appréciées suivant le triple tarif de' l'authenticité, de l'importance et de la rareté.... Quatre cent mille médailles ! Il semble voir le contrôle et les signalemens de l'armée de Darius ou de cette vaste multitude d'ennemis qui des confins de l'Europe accouraient naguère à notre perte, et que notre armée, portée sur des ailes d'aigle , a moissonnés au lieu de les compter.

Tant de travaux , et ceux dont il sont le résultat, ne semblent-ils pas exiger les siècles d'un patriarche du premier âge du monde , au lieu des années d'un de nos contemporains ? Que M. Barthélémy paraît jeune en comparaison de ce qu'il a fait ! Il prouvait du moins une grande vérité , encore plus évidemment démontrée par de récens prodiges , c'est que l'emploi des momens les multiplie, c'est que l'activité trouve plus que des jours dans des heures , c'est que ceux qui ont mesuré la vitesse de la lumière n'ont point encore calculé tout le chemin que peut faire l'esprit dans un temps donné.

Gu serait tenté de croire que les hommes qui amassent lé plus de matériaux ne sont pas ceux qui les mettent le mieux en œuvre. Et en effet, ce n'est point dans les travaux des carrières de Paros qu'on aurait espéré trouver un Praxitèle; mais Anacharsis fera changer d'opinion.

Sans doute il n'est personne ici qui n'ait lu , qui n'ait relu avec transport ce livre dont chaque page

DISCOURS ACADÉMIQUES. 22g

nous instruit, dont chaque ligne nous intéresse; ce livre où notre admiration , continuellement excitée , hésite entre la conception et l'exécution, l'ensemble et les détails, le dessin et le coloris. Jamais peut-être le savoir et le talent, jamais l'exactitude et la grâce ne s'étaient montrés dans un aussi aimable accord, et n'avaient produit un aussi heureux effet. Que de choses , ou qu'on ne savait pas , ou qu'on n'avait pas encore si bien sues, qui se tiennent, qui se lient , qui témoignent les unes pour les autres, qui s'éclairassent réciproquement, et qui s'entr'aident à plaire ! Un rayon de soleil. a dardé sur l'ancienne Grèce, il a dissipé soudain le nuage ténébreux qui la courrait , et vous invite à la parcourir* Quel délice de revoir dans leur ancienne fraîcheur, et les ombrages du Tégète, et les bords, du Pénée, et les vallées de l'Hémus, et l'Àttique, et TÉlide, et FArgolide, et la Messénie , et l'Achaïe , et tant de contrées autrefois superbes, autrefois délicieuses , qui , sous le sceptre de L'ignorance, le plus horrible des fléaux , ont perdu leurs orneraens , ont perdu leurs charmes, mais sur qui luira toujours au loin la gloire de leurs immortels fcabitans , comme pour annoncer au monde que l'es* prit survit à la matière ! On aimerait à se promener : que dis-je ! on se promène à son aise dans ces belles habitations des Grecs avec uu interprète f ou plutôt un ami, toujours prêt à satisfaire votre curiosité.. À chaque station , vous observerez ensemble d'autres lois, d'autres mœurs, d'autres intérêts, d'autres préjugés. Athéniens, Spartiates, Thébains, Corinthiens,

*3o DISCOURS ACADEMIQUES.

Macédoniens, Sybarites , passeront en revue sous vos yeux; temples, théâtres, lycées, bibliothèques, archives, gymnases, ports, arsenaux, vous seront ouverts ; vous assisterez à toutes les solennités des Grecs, à leurs fêtes f à leurs spectacles , à leurs jeux , à leurs courses , à leurs combats. Admis dans l'intérieur des maisons qu'il vous plaira de choisir, chacun vous prendra bientôt pour confident ; et ne vous en étonnez pas , car presque partout on se cache plus du voisin que de Fihconnu. Les personnages de tout rang, de toute* profession , commerçans ou guerriers ; prêtres ou magistrats, répondront à vos moindres questions; pas un artiste» qui ne brigue votre suffrage; pas un peintre, pas un sculpteur qui ne vous appellent dans leurs ateliers. Vous verrez Polyclète divinisant le marbre , et Pamphile corrigeant les premiers traits de crayon du jeune Àpélle.. Désirez-vous aussi connaître ceux qui ont excellé dans les travaux de l'esprit , là, comme ailleurs , les auteurs ne demanderont pas mieux que de vous lire leurs ouvrages; ils 44 fxsrs$a~ dent tous que les applaudissemens de l'étranger portent d'avance leurs noms au delà des bornés de leur patrie, et ce sont pour eux des arrhes de célébrité» Vous rencontrerez tantôt un rhéteur , tantôt an grammairien, un critique ou un rapsode, et vous ne pourrez pas leur refuser votre, attention; plus loin, vous entendrez des sophistes, des gynjndsophistesy dés hiérophantes .exposer chacun leur . système ; attaquer ceux de leurs rivaux , et se livrer entre eux des combats philosophiques, où chacun frappe si bien

DISCOURS ACADEMIQUES. a3l

et se défend si mal, qu'il ne reste personne debout.

Mais vous préférez sans doute l'honorable familiarité des Vrais philosophes , des héros et des sages. Réjouissez- vous ; Platon , Xénophon , Épaminondas, Phocion, vous recevront dans leurs saintes demeures, et vous prouveront, à mesure que vous les connaîtrez mieux 9 tout ce qu'un homme petit laisser d'intervalle entre. lui et le reste du genre humain. I/iHustan é&f complète; vous êtes chez les Grecs , Vous les voye2, non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils étaient*; vous les reconnaissez à leur esprit, à leur grâce, à leur in* struction, à leur politesse, à toutes leurs manières , et presqu'à leur accent; car, même en vous parlant votre langage, ils conservent toujours l'harmonie du leur.

Tel est le prestige dont on ne peut se défendre en lisant ce chef-d'œuvre : ce n'est point utt romain , car tout est vrai ; ce n'est point un poëme , car tout est sage; ce n'est point une histoire, fca* tout se montre à la fois; c'est un tableau peint avec les choses mêmes, une mosaïque d'un nouveau genre, où le sujet' à fourni de quoi éterniser son image. Disons mieux ; on fève la Grèce : un songe nous la montre ; songe bienfaisant que le ciel nous envoyait dans des temps d'agitations et d'alarmes où nous en avions trop besoin. En effet, nous nous en souvenons tous, quand cet ouvrage , si long-temps attendu , parut enfin , une fermentation secrète agitait déjà cef empire : le volcan ne lançait point encore ses flammes , le sol ne tremblai^ point encore; mais des mugissemens sou-

a3a discours académiques.

terrains imprimaient partout la terreur et nous annonçaient une grande catastrophe Anacharsis

paraît; et chacun de nous, pour un moment du moins, distrait de ses craintes, de ses projets, de ses affaires, de ses querelles même, a pu se croire transporté loin de son pays et de son temps. Le voyageur scythe , attirant et fixant sur lui tous les regards, établissait en quelque sbrte un armistice au milieu de nos guerres intestines. Tous les partis, réunis, sans s'en apercevoir, pai* un égal enthousiasme, avaient comme abandonné la France pour se reposer en Grèce ; on voulait aussi avoir vécu , ne fut-ce qu'un jour, dans, l'heureuse Arcadie.

Page 1