ACTE il, SCÈNE III
ridicule qu'un descendant de César qui revendiquerait les Gaules.
LA cAssiNBL. — S*il u'avait pour lui que sa généalogie, ce serait peu de chose; je crains son génie et son caractère. . . Mais, monseigneur, occupons-nous du moment. Parlons de vos intérêts. Prenez un parti promptement.
LE DACPH1N. — Mon parti est pris : c'est de quitter Paris et de me rendre en Berri. Ce sera véritablement un exil; un exil qui, sans m'être imposé, ne sera pourtant pas volontaire, et doit suffire pour intéresser le peuple en ma faveur, puisque je ne puis rester avec honneur dans la capitale après l'avanie qu'on m'a faite, et, s'il faut le dire, sans pouvoir, sans considération, sans argent, même sans sûreté.
LA cAssiNEL. — Nou, princc, non ; il ne faut point quitter Paris. Il faut y rester, prêt à profiter des événements, et en position de les faire naître. Il faut y rester, mais secrètement, et feindre seulement un départ. Le bruit s'en répandra; cela suffit à vos desseins
LB DAUPHIN. — Comment! feindre un départ?
LA CASSINEL. — Oul, faire partir, sous votre nom, un afRdé qui vous ressemble. Il évitera de se laisser voir d'assez près pour qu'on puisse le reconnaître; vous vous tiendrez caché ici , bien caché, dans un appartement reculé, et Ton répandra que vous êteîs parti.
LB DAi>PHiN. — Cela se peut faire; mais quelle sera la suite?
LA CASSINEL. — A la nouvellc de votre départ, la clameur publique éclate ; le peuple entier se i-end à Thôtel SaintrPaul, demande impérieusement votre retour, se déclare pour vous. Vous sortez alors de votre retraite ; vous vous montrez à la tête des révoltés; et vous imposez les conditions qu'il vous plaît.
LE DAUPHIN. — Qu'estKîe, entre nous, ma chère, que ce peuple qui est pour moi? Ce ne sont que ces bonnes gens des halles , et aussi ces paisibles bourgeois qui voient en moi l'héritier du trône; mais les cabochiens^ les bottr chers y les écoreheurs du duc de Bourgogne, cette partie forte et terrible du peuple m'était contraire il y a un an, et n'est pas déclarée en ma faveur dans ce moment-ci (*). Elle ne re-
(' ) Ces noms étaient ceux des gens qui composaient différentes troupes dévouées à la faction de Bourgo-
mue ni ne parle : si elle allait se tourner contre moi !... J'aime autant être en Berri qu'à Paris pendant la crise. Vous savez bien que je suis brave, n'est-ce pas? mais la prudence... Si je n'étais pas Théritier de la conronne , je pourrais... Mais vous sentez que je ne puis disposer de moi... j'appartiens à l'État !...
LA CASSINEL. — Lc duc dc Bourgogiic est en Flandre. Ses amis sont dans l'impuissance de remuer. Les cabochiens ne se réuniront jamais aux Armagnacs : le parti d'Armagnac est la noblesse. Les cabochiens agiront avec les halles, s'ils se mettent en moiivement.
LE DAUPHIN. — Puisque vous croyez que je puis être trancpiille de ce (été, je cède. Mais si les gens de l'hêtel Saint-Paul vont m'écrire quand fls me croiront à Mehun?
LA CASSINEL. — Votrc représentant vous fera passer leur lettre; vous répondrez d'ici, et vous daterez votre réponse de Mehun.
LE DAUPHIN. — Et s'ils m'euvoicut en Berri des ambassadeurs, quelque comte de Richemont, un Armagnac?
LA CASSINEL. — Votrc représentant Icur refusera audience.
LB DAUPHIN. — S'ils insistent?
LA CASSINEL. — Il Icur fera dire d'écrire leurs propositions.
LE DAUPHIN. — Et comment pourra-t-il y répondre ?
LA CASSINEL. — U dépêchera vers vous un de vos écuyers qui l'accompagnera à Mehun , et fera dire aux ambassadeurs que cet écuyer est porteur d'une réponse qu'il veut faire passer à la reine sans intermédiaire. Le courrier vous apportera la lettre, et vous ferez ici la répoiise , toujours datée de Mehun.
LE DAUPHIN. — Mon amic chérie a tout prévu. (// lui prend la main et la baise, et dit à part :) Diable ! la chère demoiselle en sait long.
LA CASSINBL. — Avec tant d'inquiétude, comment n'aurais-je pas un peu de prévoyance?
LE DAUPHIN. — Il est Certain pourtant que la Dauphine n'aurait pas imaginé tout cela. LA CASSINEL. — Ah! mouseigueur, ne me
gne : ce sont eux qui ont exécuté ce massacre des prisons où le comte d'Armagnac périt, comme nous l'avons vu dans la préface.
LE MARGUILLIER DE SAINT-EUSTACHE
faites pas rougir ! Si je prends la place de madame la Dauphine, assurément je ne me flatte pas de Toccuper aussi dignement qu'elle. Si vous acceptiez ses soins, elle ferait plus et mieux que moi. Quelque jour^ quand vous aurez besoin du duc de Bourgogne, vous sentirez mieux le mérite de sa noble fille.
LB DAUPHIN. — Je n'aurai jamais besoin du duc de Bourgogne.
LA GASsiNSL. — Hélas! dans ces temps malheureux, il ne faut jurer de rien. Quoi qu'il en soit y monseigneur , daignez trouver bon que je ^is reconnaissante de Findulgence de madame la Dauphine pour moi. Et ne dois-je pas Tétre à plus d'un titre? Cette indulgence n'estrclle pas une preuve du plus tendre amour pour vous , et du plus désintéressé?
LB DAUPHIN. — Si jamais j'étais obligé de me racconmioder avec elle , je voudrais que mon amie fût la première des filles de sa cour.
LA CAssiNEL. — Lc bonhcur de la servir sera sans doute alors une consolation nécessaire à mon cœur... Revenons à notre affaire.
LB DAUPHIN. — Je me range à votre avis; mais qui enverrons-nous à Mehun?
LA CASSINEL. — J'ai pensé à Lasti. Il est à peu près de votre taille : il ne manque pas d'esprit.
LB DAUPHIN. — Ah! traîtresse! Lasti!
LA CASSINEL. — Mouscigneur, quelle idée \ et quel moment pour de semblables remarques ! N'entendez-vous pas les cloches de Saint-Eustache qui sonnent Pinsolente cérémonie?
LE DAUPHIN. — Allons, Lasti , soit; mais où le trouver?
LA CASSINEL. — Je Fai prévenu, il est ici. [Elle fait signe à un officier de ^introduire.)
LE DAUPHIN. — Je devais m'y attendre.