LE ROI, QUÉLUS, SAINT-MÉGRIN, MAUGIRON, SAINT-LUC
QiiKLus. — Mon roi , nous allons donc avoir la guerre,
LE BOi. — Il faut au moins que je la déclare, et que je m'y prépare.
MàUGiBON. — Sa Majesté en doit aux huguenots.
LE Boi. — Mon Dieu, non !
sAiNT-MÉGBiN, — C'cst au roi de Navarre?
LE Boi, — Pas davantage.
SAINT-LUC. — Au maréchal de Damville, je gage?
LE Boi. — Je n'en veux à personne en particulier ; je n'en veux qu'un peu à la bourse de tout le monde. Mes amis, mon plan est de préparer et déclarer la guerre aux huguenots, non pas pour la faire, mais afin que les états remplissent ta poche de l'extraordinaire,.. Je vous confie là un grand secret. Gardez -le bien !...
(Les mignons assurent de leur discrétion par un geste. L'un met la Main sur sa bouche y Vautre sur son cœur; tous inclinant la tête avec respect,)
Quand je dis que je n'en veux à personne en particulier,, j'ai tort : j*en veux à un de mes grands amis.
QUELUS. — Ah ! sire, cette parole fait frissonner.
LE BOi. — J'en veux à M. de Guise,
QUELUS, avec étonnement. — A M. de Guise !
LE Boi. — Jusqu'à présent j'ai été fort bien
avec lui, vous avez vu... Pas plus loin que la semaine passée, je l'ai invité d'un tournoi ; et la reine ma mère, qui , à la vérité, est maintenant toute Lorraine, lui a conservé son amitié. Mon aveuglement, à moi , a cessé. Je ne suis plus dupe. Nous avons eu la bonté, la reine mère et moi, de croire que les associations faites dans plusieurs provinces, et d'abord en Picardie, avaient pour objet noire sûreté et le bien de rÉtat, contre les entreprises des huguenots ; et nous ne remarquions pas qu'elles s'attribuaient le droit de lever des hommes et des tributs , et de se. nommer un chef : trois attentats sur l'autorité royale ! Le duc de Guise a , pour s'assurer leur préférence et se rendre nécessaire, exalté les catholiques contre les huguenots C).
QUÉLUS. — C'est un ambitieux.
MAUGiBON. — Un intrigant.
SAiNT-MÉGEiN. — Uu traître. Sa femme le connaît bien.
LR BOi , gaiement et à demi-voix. — Et tu connais bien sa femme?
SAINT-LUC — Depuis longtemps je l'observe, et je me défie de lui.
LE Boi. — Mais ce n'est pas tout. Mon ambassadeur en Espagne vient de m'envoyer un écrit qui circule à la cour de Madrid, après avoir été présenté au pape et répandu à Rome (**).
MAUGiBON. — Il ne vient rien de bon de ces pays-là.
LE ROI. — Cet écrit porte que les Guises descendent en ligne directe de Charlemagne, que les descendants de Hugues Capet sont tous des usurpateurs, et que les Valois sont de plus un sang dégénéré : si bien que le trône appartient de droit au duc de Guise, et que mon royaume, à moi, ce doit être une cellule dans un couvent de capuchins. Cet écrit a été composé par un certain avocat David, affidé de la maison de Lorraine.
QUÉLUS. — L'insolent !
SAINT-MBGRIN. — Jo lui VCUX COUpCr UUC
oreille.
(•) Nevers, 30 janvier 1577. « Chivemi m'a dit qu'il fut cause de mettre le roi en telle association (la Ligue) , quand M. le duc de Guise lui vint dire qull était itcherché d'accepter ta su perin tendance de celle de Picardie ; tellement que lui Chivemi a été le premier promoteur du roi. »
(**) Voir la note^, à la suite du deuxième acte.
LE BUDGET DE HENRI IIl.
MAUGiRON. — Moi, l'autre!
SAINT-LUC. — Moi, toutes les deux 1
QuÉLus. — n est sûrement des états : il faut faire sauter les états.
LE ROI. — D n'est pas député. Mes amis, ce n'est pas à David qu*il faut s'en prendre , c'est à Guise.
QuéLus. — Guise n'est pas plus pour Votre Majesté que l'avocat David. Deux pouces de fer entre les côtes en feront raison.
LE Boi. — Chut! point d'éclat. Je l'humilierai en proportion de son orgueil; j'ai commencé par le désappointer, et dans peu je le réduirai à rien.
QUÉLUS. — Mais ces associations?
LE ROI. — Je les lui ai soufflées. Je me suis mis à leur tête; elles se réservaient de se nommer un chef: je me suis donné ce titre. J'ai renchéri sur le zèle du duc de Guise pour les catholiquescontre les huguenots ; j'ai excité, sous main, les états à me demander la réunion de mes sujets en un seul culte; au premier mot, je mets flamberge au vent, et, sans avoir seulement l'air de savoir qu'il y a au monde un duc de Guise, je me trouve le chef de ses conjurés, de sa conjuration, le maitre de leurs bras, de leurs armes; de leurs finances, de luimême : cela n'est pas maladroit, ce me semble, hein?
LES FAVORIS, ensemble. — Excellent, merveilleux , admirable !
( Le roi et eux rient aux éclats. )
LE BOi , à Quélus. — Mon pauvre Quélus, je t'ai presque fait pleurer! et toi , Saint-Mégrin , j'ai vu le moment que tu suffoquais. Pour Maugiron, il a plus de sang-froid; Use sent déjà du conseil d'État, où il ne figure pas mal; c'est un Caton. ( // s'appuie d'un bras sur son épaula y et de Vautre côté il lui prend le menton.) La barbe commence à lui venir. Voyez comme il est sérieux !
uaugib5n. — Je réfléchis à tout cela, et j'observe que, sans avoir l'intention de faire la guerre aux huguenots et au roi de Navarre, vous la leur faites.
LE ROI. — Non. Tu ne saisis pas ma pensée. Je les menace de la guerre, je m'y prépare, je la leur fais craindre par un appareiL/ormidable de forces et par un zèle emporté; mais je ne la fais pas pour cela. Il est bon que je les intimide, mais il ne m'en faut pas davantage , et
je n'en veux pas plus. (Avec finesse.) Quand je tiendrai mes subsides ordinaire et extraordinaire, je rassurerai tout le monde, et je confirmerai la paix.
QUÉLUS. — Maugiron a aujourd'hui l'esprit bouché !
MAUGIRON. ~ Mon Dieu ! je le crois... Cependant... (Au roi,) Mais si le roi de Navarre n'attend pas que vous lui fassiez la guerre, et qu'il la conunence par précaution?
LE ROI. — J'aurai toujours le moyen de la faire finir.
MAUGIRON. — Même s'il vous prend au dépourvu et qu'il sfi trouve maitre du terrain?
LE Rou — Sans doute. Je lui ferai savoir que je ne me suis engagé dans la guerre que pour arrêter l'ambition du duc de Guise, son ennemi; qu*ainsi c'est la cause des légitimes héritiers du trône, la sienne, que j'ai défendue... Tu ne vois pas, mon ami, l'habileté de cette combinaison? Remarque donc : j'au-r rai enlevé au duc de Guise son ascendant sur le parti catholique, j'aurai gagné la confiance de ce parti, j'aurai imprimé une terreur salutaire au roi de Navarre et aux calvinistes, j'aurai garni mon trésor d'un subside extraordinaire , outre lordinaire , qui ne peut pas manquer ; et nous aurons la paix , qui s'embellira de nos moyens de faire la guerre... Trouves-tu ce plan si gauche?
QUÉLUS. — C'est admirable ! Nos dettes seront payées.
SAINT-MÉGRIN. — C'cst uu coup de maître. M. de Birague, qui a si bien dit. L'argent est le nerf de la guerre, a ajouté : et l'ornement de la paiXy pacis ornamentum !
SAINT-LUC. — Le duc de Guise sera anéanti sans avoir pu proférer une plainte ni pousser un soupir.
LE ROI , rf'wn ton supérieur. — Et vous ne voyez pas encore tout : j'aurai occasion de compromettre monsieur mon frère en lui donnant le commandement d'une armée contre les huguenots.
QUÉLUS. — A merveille !
LR ROI. — Ensuite je mets la reine, ma mère, à la place où je la veux désormais. Elle a la manie de se croire toujours régente, et de me croire toujours en Pologne ; elle apprendra enfin à me connaître. Et d'ailleurs je veux qu'elle cesse de flotter entre le Lorrain
et le Béainais^ entre le catholicismeet le calvinisme^ et qu'elle s'arrête à mes idées et à mes intérêts. {Les favoris applaudissent par des signes de tête.) Mais ce qui me réjouit au fond de FÂme^ c'est qu'à la fin de tout cela j'aurai joué messieurs les députés des trois états réunis à Blois , et messieurs les électeurs qui les ont nommés! La dextérité de certaines manœuvres convenues entre moi, les présidents et orateurs de chaque ordre, va les amener à me donner de l'argent, en dépit de leurs cahiers, qui ne les autorisent qu'à me proposer de bonnes lois. Je leur en donnerai tant qu'ils voudront, de bonnes lois; mais contre de bons écus, et argent comptant.
MAUoiBON. — Je me rends , et je reconnais mon mattre en ceci, comme en tout.
LB Boi. — J'oubliais de te dire que, pour tenir toujours une porte ouverte à la conciliation avec le roi de Navarre, je ne me suis point déclaré pour la guerre dans ma harangue aux états généraux (*); que la proposition viendra d'eux, que je ne ferai que céder à leur vœu. Ainsi, ils feront mon excuse auprès des huguenots... La manœuvre n'est pas mauvaise , hein? Vous ne tarderez pas à les entendre ici : ils vont m'apporter leur réponse délibérée. Versoris sera l'orateur du tiers état : c'est plaisant; Versoris, Thomme des Guises ! préparé à jouer leur jeu, et qui va jouer inévitablement le mien !
QOBLus. — Ce que c'est qu'un esprit supérieur!
SÀiNT-MÉGRiN. — Il mène sa famille, sa cour, ses états généraux, la France entière, d'un fil, comme des automates.
HÀUGiRON . — Il se fait un jeu des plus grandes difficultés.
SAINT-LUC — U livre tous ses ennemis à la risée générale, sans qu'ils se doutent seulement qu'il ait deviné leur intention.
LB Boi. — Mes amis , que faisons-nous ce soir pour nous désennuyer?
QUÉLU8. — Les Gelosi jouent ce soir une de leurs plus joyeuses pièces.
n C'est un fait. Qp voit même, dans son premier entretien avec le duc de Nevers, qu'intérieurement il ne voulait pas la guerre ; mais qu'il avait le désir d'y être excité. Nevers rapporte cet entretien sous la date du 19 décembre 1596.