LA VILLE
de la galanterie régnante alors. Le maréchal de Beauvau , présidant l'Académie française à la réception du successeur de Duclos, loua celui-ci d'avoir saisi et fidèlement présenté, dans ses premiers ouvrages, les rapports de la galanterie avec notre esprit et les mœurs. Cet éloge n'est pas mdifférent, parce qu'il confirme les témoignages de Duclos. Il a très-peu parlé des femmes dans ses Considérations sur les mœurs; mais voici un imi qui dit plus que bien des pages : « Une femme est déshonorée, dit- il, parce qu'elle a cpnstaté sa faute par l'éclat de sa douleur et de sa honte, tandis qu'une autre se met à couvert de tout reproche par l'excès de son impudence; celle-ci n'est pas môme l'objet d'un mépris secret. »
A la même époque, vers le milieu du siècle, les romans de Crébillon, fils, mirent à découvert la corruption du temps. D'Alembert fait un éloge fort complet de ses ouvrages : a II a peint, dit-il, du pinceau le plus délicat et le plus vrai, les raffinements, les nuances, et jusqu'aux grâces de nos vices... 11 a peint nos mœurs tout à la fois corrompues et frivoles, où l'excès de la dépravation se joint à l'excès du ridicule. » On pourrait demander comment Vexcès du ridicule peut se rencontrer avec les grâces de nos vices : mais passons. Il reste, du témoignage de d'Alembert, que Crébillon a été un peintre vrai des mœurs du dix-huitième siècle. Palissot dit, aussi, que les romans de Crébillon, fils, font une fidèle peinture des mceurs de son temps. Or, voici comment y est décrit ce qu'on appelait amour au milieu du dix-huitième siècle :
(c Ce qu'alors , les deux sexes nonmiaient « amour, était une sorte de commerce où l'on tf s'engageait souvent même sans goût , où la (c commodité était toujours préférée à la syma pathie, l'intérêt au plaisir, et le vice au sen- « timent.
« On disait trois fois à une fenmie qu'elle a était jolie, car il n'en fallait pas plus; dès la a première, assurément, elle vous croyait; vous a remerciait à la seconde, et assez communéa ment vous récompensait à la troisième.
<x 11 arrivait même, quelquefois, qu'un a homme n'avait pas besoin de parler; et ce a qui , dans un siècle aussi sage que le nôtre, «surprendra peut-être, on n'attendait pas a qu'il répondit.
MCEURS SINGULIÈRES
c< Un ]iomine^ pour plaire, n'avait pas besoin a d'être amoureux. Dans des cas pressés, on « se dispensait m^me d'être aimable.
« La première vue décidait une affaire. Mais, « en même temps, il était rare que le lendec main la vti subsister ; encore, en se quittant « avec cette promptitude, ne prévenait-on pas (c toujours le dégoût !
« Pour rendre la société plus douce, on était a convenu d*ea retrancher les façons : on ne la « trouva pas encore assez aisée, on en supu prinoa les bienséances. »
En 1787, Meilhau, dans ses Considérations sur Vesprilei les mœurs, fait, de l'incontinence des femmes de ce temps, un tableau qui ressemble fort à celui que Montaigne avait tracé environ deux cents ans auparavant.
c< Combien , dit-il , la femme qu'on croyait a la plus réservée fait d'étranges révélations à a son amant , lorsqu'elle s'est abandonnée ! « Combien de fois elle a été au moment de a succomber ! que d'entreprises qui l'ont pro- « fanée ! que de savoir elle a sur les plus sec< crets mystères de Tamour ! elle connaît a jusqu'à la langue de la débauche. L'amour « est l'unique occupation, le premier intérêt c( des femmes. Rien n'échappe à leur active « et pénétrante curiosité (i). »
L'auteur ajoute plus loin cette phrase : a On débite beaucoup d'histoire fausses sur les « femmes ; mais elles ne sont qu'une faible com- « pensation des véritables qu'on ignore (i). »
Une autorité encore plus récente sur l'état des moeurs de la société, en 1789, est M. de Chateaubriand., dans son Essai sur les révolutions. L'auteur nous atteste qu'alors « nous « ne pouvions plus espérer d'échapper à une « destruction épouvantable y,., sans parler de a ces ministres éphémères qui apportaient dans « le gouvernement leur ineptie et leur cœur;.*. (« de ces nains pohtiques qui , escortés d'une a nuée famélique de commis, de laquais, de « flatteur8> de Comédiens, de maîtresses,... c< exaspéraient l'esprit du peuple par leurs « folies et leurs imbécillités. » L'auteur avance que «c les désordres de l^ordre moral étaient a montés à leur comble. Les célibataires, aug-
(1) Meilhan, Considérations sur Vesprit et les tnonirs,
(2) Ibid., p. 223.
« mentes dans une proportion démesurée, et de- « venus communs même parmi les dernières c classes^ cherchaient à rempUr le vide de leur « exigence en troublant les familles des au- « très... L'homme qui ne trouvait plus son «I bonheur dans 1* union d'une famille, qui sôua vent se défiait du doux nom de père, s'ac- « coutumait à se former une félicité indépen- « daute des autres: rejeté du sein de lanaiim tf par les mœurs de la société,... faut-il s'éton- « ner... etc. »
D'autres monuments des mœurs françaises nous les montreraient à nu vers l'époque de la révolution. Tels sont les Liaisons dangereuses de Laclos, et le Faublas de Louvet.
Je n'ajouterai à ces témoignages qu'une observation : c'est que la France est le pays où le langage de l'incontinence se parlait, avant 1 789, le plus gaiement, le plus légèrement , le plus généralement, le plus ouvertement, le plus diversement; que ce langage se mêlait à tout, s'entendait partout, était partout mesuré avec ce goût qui ne s'épure qu'avec le temps, par la lassitude et le dégoût des images grossières et basses.