CHAPITRE IX
décapiter Henri de Montmorency. 11 étouffe, par des exécutions militaires, la révolte des nvrpieds de Normandie, soulevés par l'excès . des impôts. Il fait trancher la télé à de Tbou et à Cinq-Mars. En dix années, il parvient au faite du pouvoir, et meurt.
Au spectacle de cette période de terreur, c'est. Je pense, une consolation de voir s'élever une autre grandeur que la grandeur de la cour, une autre autorité d'exemple et d'opinion, un autre modèle de société, une autre source de mœurs, d'idées, de principes; c'est, surtout» un besoin pour les âmes douces et nobles, au milieu des tourments politiques qui les épuisent, d'entrevoir dans une société nouvelle un asile fermé à l'esprit de faction, et où se retrouvent les principales aménités de la vie civilisée.
Dans la période que nous parcourons, de 1630 à i&iO, l'accroissement de la Société de Rambouillet prouva l'éloignement que la terreur, inspirée par la cour, avait donné pour elle. On vit, en 1635, entre les femmes qui se jetèrent dans cette société, mademoiselle de Bourbon-CoYidé, sœur du grand Condé et du prince de Conti, la môme qui fut depuis Théroïne de la Fronde sous le nom de duchesse de Longueville. En 1635, elle n'avait que dix-sept ans (1).
Dans le même temps parut, aussi, à Thôtel de Rambouillet mademoiselle de Coligny, qui fut depuis la comtesse de la Suze, du même âge que mademoiselle* de Bourbon-Condé, dix-sept ans.
Boileau trouvait ses élégies (Tun agrément infini; Voltaire la cite , dans le Siècle de Louis XI r, comme célèbre. C'est elle qui se fit catholique, parce que son mari était huguenot, afin, disait la reine Christine, de ne le voir ni dans ce monde-ci, ni dans l'autre.
Dans le même temps, encore, fut reçue dans la société madame de Scudéry, femme de George, qu'il ne faut pas confondre avec Madeleine de Scudéry, sœur de ce même George, née en 1607, comme nous l'avons vu, et âgée de vingt-huit ans, en 1635. Madame de Scudéry
(I) Septembre 1640. Lettre de Voi^ture à mademoiselle de Rambouillet, qui était à Grosbois, chez madame la Princesse, avec mademoiselle de Bourbon. Il la prie de faire que Leurs Altesses se souviennent de lui.
était beaucoup plus jeime et d'un tout autre esprit que Madeleine, sa belle-sœur. Elle fut fort aimée du duc de SaintrAignan, et sa correspondance avec Bussy-Rabutin l'a placée an rang des bons épistolaires de ce temps-là.
On ne voit à l'hôtel do Rambouillet, dans cette période, qu'un seul nom qui soit daos la ligne de ce qu'on a pu appeler, depuis, les précieuses. C'est celui de Madeleine de Scud^. Mais elle n'avait encore rien publié alors; ses premiers écrits n'ont paru qu'après le mariage de mademoiselle de Rambouillet et la mort de Louis XIU, en 1643 : elle fut jusque-là accueillie à l'hôtel de Rambouillet, non comme auteur, mais comme fille d'esprit, convenablement élevée, sœur d'un homme de lettres fort répandu, et aussi, comme une personne peu favorisée de la fortune, dont la société, agréable à Julie qui était du même âge, n'était pas sans quelque avantage pour elle-même (1).
Au conunencement de la période de 4690 à i 640, la société de Rambouillet reçut, avec ses anciens habitués, George de Scudéry dont je parlais à l'instant, Gostar, Sarrazin, Goorart, Mairet, Patru, Godeau , âgés de vingt-cinq à trente ans.
En i6î8, elle avait perdu Malherbe, âgé de soixante-treize ans. Mais , à peu près dans le même temps, elle reçut Pierre Corneille, dont la vie poétique commença, en 1625, par la comédie de Mélite, dont nous avons parlé. Il était alors âgé de dix-neuf ans.
Entre 1630 et 1635, viennent Rotrou, Sca^ ron , Benserade, Saint-Évremont , Charieval, Ménage, plus jeunes de quelques années que les précédents.
En i63l, parut à Fhôtel de Rambouillet le duc de la Rochefoucauld, âgé de dix-huit ans.
Enfin, dans le même temps, on y voit le marquis de Salle, qui fut depuis le duc de Montausier, âgé de vingt et un ans.
C'est une époque dans Thistoire de Wtel de Rambouillet que la première Wsite de Montausier. Ce nom répond de la considération des personnes qui Thabitaient, et émousse bien desépigranmies faites contre elles. Nous avons vu qu'en 1631, la peste avait régné à Paris; que madame de Rambouillet y avait perdu son
(I ) Il parait que les romans qu'elle fit plus ^ *"* étaient nécessaires pour vivre. (Biographk)
CHAPITKE X.
second fils ^ le vidanie du Mans^ âgé de sept ans ; et qu'elle et sa fille Julie^ alors âgée de vingt-quatre am, n'avaient quitté le malade que quand la mort lui eut fermé les yeux, bien que tous les amis de la maison s'en fussent éloignés. Ce fut le' récit de ces soins touchants qui inspira au marquis de Salle le désir de connaître madame de Rambouillet, et d'épouser Julie. Assurément , ce n'est pas là le commencement d'un amour romanesque, à moins qu'on n'appelle ainsi^ un amour né du respect le plus profondément senti et d'une vive sympathie de vertu. Je me sens pressé de dire, par anticipation, que le marquis de Salle, devenu , à la suite, duc de Montausier, a été, sans contredit, le plus beau caractère qui eût jamais étonné une cour corrompue. Son nom a fait longtemps pâlir les courtisans serviles et tressaillir les citoyens. C'a été l'ennemi du faux en toutes choses, du faux goût, du faux savoir , du faux en morale, en politique, en littérature, en conversation; l'ennemi des esprits faux et des cœurs faux. Boileau a regardé son suffrage comme le plus hcMiorable qu^il pût obtenir; Molière a emprunté à son caractère plusieurs des beaux traits de son Misanthrope. Après sa mort, les plus gi'ands orateurs de la chaire sacrée, Fléchier et Bossuet, ont trouvé en lui le sujet de leurs plus éloquentes oraisons funèbres ; un siècle après sa mort, l'Académie française a aussi appelé sur ses hautes vertus l'éloquence philosophique ; le prix qu'elle offrit au meilleur éloge, fut partagé entre MM. Garât et Lacretelle l'atné. Nous verrons, à la suite, que Louis XIV donna Montausier pour gouverneur à l'héritier du trône; et Ton sait 'conunent Montausier remplit cette éminente fonction. Telle était la destinée promise, au marquis de Salle, lorsqu'il se présenta comme le prétendant de Julie de Rambouillet.
La nomenclature que nous venons de parcourir, suffirait pour repousser les atteintes du ridicule que nos éditeurs modernes s'efforcent de jeter sur cette maison de Rambouillet.
C'est le sort de toutes les maisons ouvertes par des personnages distingués, de recevoir, parmi les gens de mérite, des esprits subalternes, mais obsécpiieux. On les appelait, il y a soixante ans, des espèces. Voltaire avait son P. Adam, qui n'était pas le premier homme du monde. Montesquieu avait son abbé de
Gùasco. Que, dans cette société de Rambouillet, il se soit trouvé un abbé Cotin, il n'y a rien d'étonnant. L'abbé Cotin était aumônier du roi, prédicateur de la cour; ses sermons ftirent suivis avec ardeur quinze carêmes de suite. L'estime de Montausier pour lui. persuade qu'il n'était pas sans mérite. Voltaii*e, qui le déclare mauvais poète et prédicateur plat , dit, néanmoins, qu'il était aimable dans le monde (1).
Remarquez , aussi , que si l'abbé Cotin était de cette Société, Boisrobert, l'âme damnée du cardinal, le plus mauvais sujet de Paris, n'en était pas. Segrais raconte que le cardinal envoya Boisrobert à la marquise, pour lui demander son amitié, mais à une condition trop onéreuse pour elle, qui ne savait ce que c*était de prendre parti , et de rendre de mauvais offices à personne. Boisrobert lui dit que le cardinal la priait, en amie, de lui donner avis de ceux qui parlaient de lui dans les assemblées qui se tenaient chez elle : elle répondit qu'ils étaient si fortement persuadés de la considération et de l'amitié qu'elle avait pour son érainence, qu'il n'y en avait pas un seul qui eût la hardiesse de parier mal de lui en sa présence, et, ainsi, qu'elle n'avait jamais occa sion de lui donner de semblables avis.