‹ Œuvres du comte P. L. RœdererChapitre 109 sur 208 · SUR LES MÉMOIRES D^HIPPOLTITE CLAIRON · texte numérisé non relu

SUR LES MÉMOIRES D^HIPPOLTITE CLAIRON

Le nom d'Hippolyte Clairon rappelle les nobles plaisirs et le doux éclat qui signalèrent les beaux jours du siècle des lumières et de la philosophie de ce grand siècle, qui est le nôtre, et qui finit. Il rappelle la perfection de l'art dramatique, les charmes du théâtre et la gloire des lettres. Il s'associe au souvenir de Voltaire, qui le célébra si souvent avec reconnaissance, à celui de Corneille et de Racine, dont le^ ouvrages, psalmodiés de leur temps et hurlés de nos jours, ne rencontrèrent qu'à l'époque où vécut mademoiselle Clairon, une grande réunion de talents dignes d'eux. Ce nom, cité par Diderot dans ses discours sur la poésie dramatique, cité dans YEncyclopédie entre les modèles àe tous les genres qui y sont indiqués, s* unit même au souvenir du mouvement imprimé aux esprits parle sentiment de la di- ^ité humaine qui s'éveilla il y a quarante ans en France; mouvement que secondèrent si puissamment au théâtre, non-seulement les auteiHrs dramatiques, mais encore les acteurs, par l^accent qu'ils mirent à un grand nombre de vers brillants de liberté, qui jusque-là s'étaient écoulés et perdus dans la foule.

On ne peut arrêter sa pensée sur cette actrice célèbre, sans ressentir la curiosité de savoir le secret de son talent et quelque particularité de sa vie ; de démêler ce qui la distingua des autres actrices au théâtre, ce qui la distingua d'une autre femme dans la vie privée» On se flatte de trouver dans ses opinions sur les diverses artîes do 1 art du théâtre, dans ses

jugements sur la manière dont cet art s'exerce aujourd'hui, dans la tradition des idées, des affections, du mouvement qu'elle mettait dans ses rôles , les moyens d'opérer la renaissance du premier des plaisirs publics qui appartiennent à une nation civilisée. On pressent qu'on rencontrera dans son existence privée de ces traits qui constatent la haute dignité des grands talents et l'inséparable alliance de la noblesse du caractère avec la distinction de l'esprit.

Telles sont les impressions que nous avons éprouvées en mettant la main sur le livre que nous annonçons au public ; telles sont aussi , nous osons le croire, celles de nos lecteurs en lisant cette annonce. Voyons si l'écrit qui en est l'objet y répond.

On peut y distinguer deux parties , dont l'une est l'histoire de la personne , l'autre la tradition de l'actrice; dont l'une, par conséquent, appartient à la morale, l'autre à l'art dramatique.

Dans la partie qui concerne l'art, l'auteur rend compte des circonstances qui ont fait éclore son talent, et des études qui l'ont formé. Destinée aux occupations d'une simple ouvrière, contrainte par sa mère à un travail purement manuel, d'où elle devait tirer sa subsistance, elle aperçoit un jour, par la fenêtre de la chambre où elle était comme emprisonnée, mademoiselle Dangeville prenant une leçon de danse; elle s'essaye à l'imiter. Les mouvements, les attitudes, la physionomie, elle copie tout, et dès ce moment elle peut se dire à elle-même: Et moi aussi fe suis actrice ! Quelque temps après, une amie la conduit à la Comédie-Française; on jouait le Comte d'Essex et les Folies amoureuses. Elle revient la tête si remplie de ce spectacle , qu'elle en parait stupide. Elle ne dit pas un nK>t |>endant le souper, et sa mère, impatientée, la chasse en lui disant : Va te coucher, grosse béte. Quel fut rétonnement de la famille le lendemain, quand cette grosse bête se mit à réciter de mot à mot presque tout le rôle d'Elisabeth et deux tiars de la petite pièce, variant son ton avec tant de justesse suivant les rôles , les jouant tous avec tant de vérité, imitant les acteurs avec tan^ de perfection, qu*ii semblait les voir et les entendre sur la scène !

Dès lors, plus d'obstacle de la part de sa mère au désir qu'avait H. Clairon d'entrer au

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théâtre. Elle débuta à la Comédie-Italienne , à l'âge de douze ans. Bientôt elle fut engagée à Rouen, où elle joua pendant trois ans. Elle revint à Paris, joua six mois à l'Opéra, et enfin débuta à seize ans à la Comédie-Française. Elle y eut un succès prodigieux; mais elle ne se contenta pas des applaudissements du parterre : le vrai talent a besoin de se sentir assuré dans sa marche et dans ses développements. H. Clairon voulut connaître le secret des succès qu'elle devait à son seul instinct, et elle commença les sérieuses études, qui nourrirent et soutinrent son talent pendant vingt années sur la scène française.

Il n'est pas inutile de présenter le tableau des connaissances qu'elle jugea convenables d'acquérir, et des motifs qui la décidèrent pour chacune. La danse lui parut nécessaire pour disposer le corps aux mouvements de la scène; le dessin, pour indiquer de bonnes attitudes; le chant, pour accoutumer la voix aux in^ flexions et aux modulations diverses qu'exil geiit les divers rôles et les diverses situations ; la langue, pour assurer Tintelligence des ex* pressions et la prononciation des mots ; la versification , pour apprendre à respecter Pharmonie des ters ; la géographie, la mythologie, et surtout l'histoire, pour faire connaître les usages des pays et les mœurs des personnes représentées au théâtre. H. Clairon ne se borna pas à ces études, elle s'attacha à celle des grandes passions, pour en saisir le caractère et en distinguer les nuances. Ce fut par cette étude qu'elle parvint à ne pas confondre (nous nous servons de ses expressions) a l'ironie avec « le dédain, le dédain avec le mépris , la cha* (c leur avec Temportement , Pimpatience avec a la colère, la crainte avec l'effroi, l'effroi « avec la terreur, x) Elle fit plus encore, elle s'appliqua à la pénible analyse des grande^ douleurs, pour mieux s'en pénétrer. Belle leçon pour tous ces demi-talents qui prétendent ne reconnaître d'autre règle que leur instinct, qui craignent de se refroidir en s'éclairant , et accusent d'insensibilité tous les esprits qui observent les phénomènes de la sensibilité, comme si on pouvait les observer autrement que sur soi-même, et analyser les sentiments sans les avoir éprouvés. Répétons donc, pour l'intérêt de plus d'un art et l'honneur de plus iPua talent, que H. Clairon étudiait les grandes

douleurs de l'âme, pour s'en mieux pénétrer, pour se les approprier, ou plutôt , comme elle le dit , pour s'y abandonner tout entière et leur livrer toute son existence. Les larmes qu'elle répandait sur la scène étaient la suite de ses recherches profondes dans le malheur des personnages^ Elle avait réellement tiré de ses études le triste avantage de se rendre, comme elle le dit, l'être le plus misérable dé la terre, et ce fut là son principal secret pour ne jamais se trouver au-dessous de l'intérêt des rôles dont elle se chargeait.

On sent combien un talent tel que le sien, affermi par de tels travaux , avait de sûreté dans sa marche. Aussi H. Clairon, toujours forte du sentiment de ses rôles et de ses moyens d'exécution, osa s'affranchir de la gêne des traditions, et prendre pour modèles les persoBuages qu'elle avait à représenter, au lieu de copier les actrices qui avaient essayé de les copier avant elle. Mademoiselle Gaussin avait joué avec succès Rodogune, et en avait fait une femme tendre; H. Clairon, plus fidèle à la vérité, osa la représenter en femme altière et cruelle, étonnée et mécontente de se trouver sensible ; et elle força les spectateurs à l'applaudir à son tour. Elle s'est ainsi convaincue « qu'en s'armant de patience, de respect et de raison ) on peut quelquefois tenir tête au public^ et n'être pas de son avis. »

Ce n'est pas seulement par ses études qu'H, Clairon a travaillé à la perfection de son talent, c'est aussi par ses habitudes privées. Elle s'est imposé la contrainte de la dignité dans sa vie intérieure, pour en avoir la facilité et le naturel au théâtre. «L'acteur tragique, dit-elle, doit <c s*approprier, dans sa vie habituelle , le ton , a le maintien dont II a le plus besoin sur la a scène... Si je ne suis qu'une bourgeoise pena dant vingt heures de la journée, quelques « efforts que je fasse, je ne serai qu'une boura geoise dans Agrippine. » En société on l'appelait quelquefois par dérision la Reine de Carlhage, et elle s'en félicitait. Elle crut que ses mœurs devaient être non-seulement nobles et belles, mais encore honnêtes et bonnes. « Je a suis chargée, » dit- elle un jour au maréchal de Richelieu , « de représenter ce que l'uniii vers a de plus respectable ; je ne puis être a tout à la fois Sémiramis et Marion Delorme. » Témoignage irrécusable des rapports qui exis-

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lent entre le beau et Fhonnéte, et de leur mu* tuelle dépendance.

La manière dont se déclara le talent d'H. Clairon , les moyens par lesquels il se perfectionna, sont de nouvelles preuves de cette vérité, que le talent est un don de la nature, et que la perfection est le prix de l'étude , de la réflexion et des bonnes moeurs. Il est utile de la répéter cette vérité , pour éloigner de la carrière les sujets sans talents, et y préserver les talents de la honte d'avorter. 11 est utile de la répéter pour épargner à Fart le vain appareil des écoles, le long cortège des professeurs : ces écoles, ces professeurs tiennent lieu de vocation à la jeunesse, attirent et enhardissent la médiocrité, enchaînent ou étouffent le talent. Tous les maîtres du monde ne donneraient pas de l'intelligence à l'automate, de la sensibilité au marbre ; et le talent n'a pas besoin d'autre éveil pour se déclarer que le spectacle même, d'autre école pour se développer que lesthé&tres de province, et d autres maîtres que ceux dont les. leçons composent les éducations soignées, et éclairent les esprits cultivés. C'est dans un triste réduit, dans une espèce de prison où la pauvreté et la dureté de sa mère confinaient H. Clairon, enfin c'est par la fenêtre qu'elle a reçu l'étincelle qui a embrasé son âme , et fait éclater son talent. C'est dans un sombre atelier que Lekain fut de même frappé du besoin de s'élancer sur la scène tragique. C'est dans la culture de leur esprit, tantôt par le travail solitaire, tantôt par le commerce des hommes de lettres, que l'une et l'autre trouvèrent les instructions dont leur talent pouvait se nourrir. Et, au contraire, mademoiselle Dubois et mademoiselle Raucourt, toutes deux élèves de Fart, toutes deux enseignées par mademoiselle Clairon elle-même, n'ont jamais pu, comme elle le dit, devenir que ses singes.

A la suite de quelques détails sur les avantages physiques qui paraissent nécessaires à l'acteur tragique , tels que V organe, U force, la mémoire , Vextérieur, H. Clairon trace ses principaux aperçus sur quelques-uns de ses rôles, et particulièrement sur les caractères de Monime, d'Hermione, de Roxane, de Pauline, de Phèdre, des deux Électres, de Rodogune. Dans cette partie l'auteur fait l'application des connaissances et du jugement dont elle a indi-

qué la nécessité. Quand on l'a lue avec attention, et que l'on considère tout ce que la représentation d'une tragédie exige de ces connaissances, et tout ce que les connaissances peuvent ajouter à la meilleure tragédie, on doute si la distance qui sépare le grand acteur du poète, est aussi grande que la différence de leur c<Hisidération. Supposons qu'après avoir lu les réflexions dll. Clairon sur Monime, Hermione et Roxane, nous puissions voir représenter ces rôles par elle, que nous notions avec exactitude, et dans un style digne de l'action , le jeu de l'actrice ; que nous fondions ensuite ses réflexions générales avec la peinture de sa pantomime, et avec les tragédies mêmes auxquelles chaque chose appartient ; qu^aurons-nous fait par ce travail? Des trois pièces, nous aurons fait trois poèmes. Otes d'un poème tous les détails de lieux, de temps, de figures, de mouvements, pour n'en laî^er subsister que les discours, remettant la représentation du reste à l'acteur et au décorateur, de ce poème vous en faites une pièce de théâtre : ainsi à une pièce de théâtre ajoutez la description exacte de ce que le décorateur et l'acteur sont chargés de représenter, vous en faites un poème. L'acteur est dône véritablement un poète d'action. Il n*ajoute pas raokis au poète dramatique que le poète dranuKique à l'historien. Si le poète dramatique rédige toutes les paroles du héros, Vacteur en note Ve ton et l'accent, il note des silences souvent plus éloquents que les paroles, il exécute des mouvements que ni les paroles ni le silence ne peuvent suppléer, il parle enfin ce langage d'action, qui exprime en un seul temps, et peint tout à la fois, aux yeux , la pensée et le sentiment dont la parole est réduite à exposer successivement les différentes parties. L'acteur qui remplit bien les intentions du poète, est, ce semble, dans son enthousiasme, peu au-dessous de celui-d; mais celui qui sait ajouter aux conceptions de l'ouvrage, les fortifier, les embellir, les rectifier quand elles ne s'accordent point avec la vérité historique ou morale, est véritablement l'émule du poète, et marcherait son égal si le talent de l'action n'avait besoin d'être averti par celui du discours, et s'il ne venait toujours à sa suite.

Le lecteur sera sûrement ciurieux de savoir ce que pense H. Clairon de la' scène tragique

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d'aujourd'hui. Nous alloDs le satisfaire. Il ne la trouvera pas aussi indulgente que les journalistes, dont on peut regarder les faibles critiques et les éloges outrés conune une des causes de la dégradation de nos théâtres. « Les a acteurs d*aujourd'hui ', dit H. Clairon^ sem- « blent prouver, par leur conduite, que, quel- « que peu qu'ils fassent et qu'ils vaillent , on a doit en être reconnaissant; que c'est pour « eux que la comédie est faite. De mon temps a nous étions persuadés que c'était nous qui a étions faits pour elle : nous nous disputions a à qui montrerait plus de zèle, et ferait plus ad efforts; et quoique les premiers sujets « d'alors n'eussent pas le quart des émolu- « ments qu'on prodigue aux derniers qu'on y a voit aujourd'hui , autant qu'il m'est permis « de m'y connaître encore, le public était

« mieux servi Qu'ai-je vu, dit-elle ailleurs,

« à la représentation des ouvrages de nos « grands poètes? La bassesse des halles ou la a démence des petites maisons ! Nul principe « sur Tart; nulle idée de la dignité des per- « sonnages : chacun joue son rôle à sa guise... « Point d'unité dans le ton , point de noblesse « dans le maintien. J'ai vu des héros se jeter a à plat-ventre et marcher sur les genoux (I); « j'ai vu pousser Toubli de la décence au point « de paraître sous la simple enveloppe d'un « taffetas couleur de chair, dessinant exacte- « ment le nu depuis les pieds ju^u'à la tète; ^ j'ai vu, sous le nom des personnages les plus « imposants de l'antiquité, de chétives filles de

«journée, pliées en deux, tapant du pied

a j'étais assourdie de piaiUeries, de beugleo ments, et> pour m'achever, le parterre criait : « Bravo!.... On joue Mérope en insouciante , « Hermione en petite maltresse, Monime en

« dévergondée Il ne m'appartient pas de

a décider si le public et les acteurs d'aujour- « d'hui se trompent, ou si le public et les ac- « teurs de mon temps se trompaient; mais il « doit m'étre permis d'assurer qu'il n'y a pas « vestige de ressemblance entre les uns et les (c autres. »

S'il est vrai qu'on ne puisse être mieux jugé

(i) Et nous aussi , dans Mustapha et Zéangir, en 86 et S7 ; et cela à la Comédie française, à ce spectacle qui rebuta Talma, dont les talents sont, en ce moment, la seule ressource de la trahie.

que par ses pairs, il ne faut pas s'étonner, d'après ce qu'on vient de lire , de la chute du théâtre qui s'est décoré du titre de Théâtre- Français par excellence.

Nous avons parlé de l'artiste : parlons de la personne. Dès que H. Clairon brilla sur la scène, elle eut une suite nombreuse de jeunes fats et de vieux libertins. C'est au temps de ses débuts que se rapporte l'aventure de cet amant malheureux, dont on a déjà tant entretenu. \% public. Mal venu près de H. Clairon, il prit le parti de lui faire savoir qu'il allait mourir, et demanda à la voir, ce qu'elle refusa. Bientôt après, il lui fit savoir qu'il était mort à onze heures du soir, une heure après le refus qu'on lui avait rapporté ; et pendant trois ans il revint tous les soirs à onze heures précises, annonçant sa présence, tantôt par des gémissements, tantôt par des coups de fusil, tantôt par des battements de mains. H. Clairon raconte toute cette aventure très-sérieusement , avec beaucoup de détails, et elle en cite de nombreux témoins. Ce n'est pas un conte qu'elle a voulu faire, c'est une histoire qu'elle croit écrire.

Cette partie de ses Mémoires a été traitée trop légèrement par les journalistes; elle nous paraît digne de beaucoup d'attention; mais ce que nous y trouvons de remarquable, n'est pas le revenant, c'est H. Clairon, c'est cette femme si éclairée et si raisonnable, cette illustre interprète de Corneille et de Racine, qui, pendant trois ans de sa vie, est tellement frappée d'un songe ou dupe d'un» revenant encore en vie, que, devenue sexagénaire, elle est toujours convaincue de son apparition ! Comment une telle déception at-elle pu s'opérer? Si H. Clairon dans sa jeunesse avait eu un caractère faible, ou de la coquetterie, nous dirions : Elle a pu ressembler un moment à ces femmes qu'une fausse pitié ou un vain amour-propre empêchent toujours de désespérer une bonne fois l'amant qu'elles ne veulent pas rendre heureux. Elles i\e savent pas dire clairement qu'elles n'aiment point; elles paraissent ou capables de céder à la compassion, ou désolées de céder à la contrariété de quelque circonstance impérieuse ; elles laissent à l'amant cette mesure d'espérance nécessaire pour irriter son désir et en faire un affreux tourment. Nous dirions : Qui désire, espère; l'espérance

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est toujours pour moitié dans le désir; c'est donc la faute de Tobjetaimé, si l'amant meurt d'amour. Faire mourir de désir est une manière de tuer qui n^a point de nom, mais qui, sans doute, a son remords... Et qui sait si ce revenant, dont mademoiselle Clairon fut obsédée , n'était pas un remords logé dans son imagination?... Mais ees réflexions ne peuvent lui être appliquées. Elle fut toujours d'un caractère trop décidé pour nourrir, par faiblesse, une passion qu'elle ne partageait pas; et l'art de retenir dans ses chaînes un esclave méprisé, ne fut jamais possible à qui eut , comme elle, le pouvoir de charmer tant d'hommes distingués. Ce qui nous paraît le plus probable, c^est que Pâmant malheureux ne perdit point la vie, mais perdit tout respect de lui-même , et s'abaissa aux derniers artifices qu'il put imaginer pour toucher le cœur de celle qu'il aimait, ou s'en venger. Mais dans cette supposition encore , il faut déplorer, avec madame Deshoulières, le sort du plus bel attribut de la nature humaine : de cette flére raison dont on fait tant de bruit.

Pendant vingt ans que H. Clairon fut l^onneur du Théâtre-Français, elle éprouva beaucoup de tracasseries de la part de ses camarades, et l'on voit, avec peine, le nom de PréviUe entre ceux des ennemis qui lui rendirent la carrière pénible. En ..^, elle conçut le dessein de faire rendre l'état civil aux comédiens ; ce qu'elle dit de leur excommunication civile et religieuse est d'une précision et d'une logique qui ne laissent rien à répliquer. Sa réclamation fut portée au conseil ; ce fut une jalousie de théâtre, ce fut une coniédienne envieuse , qui fit manquer le succès. L'abolition de cette barbarie était réservée à la révolution, et c'est l'auteur même de cet article qui a faite l'assemblée constituante la motion sous laquelle elle a succombé.

H. Clairon éprouva aussi de sanglantes injustices de la part des gentilshommes de la chambre , et reçut des offenses de ce duc de Richelieu qui eut toute sa vie le double tort de rendre le vice aimable aux esprits légers, et les grâces désagi*éables aux esprits sérieux. On prendra une juste idée du caractère et de l'esprit de mademoiselle Clairon dans un morceau intitulé la Robe, ou la Visite du maréchal de Richelieu, C'est une vérité de fait en

France, que la plaisanterie a prise sur tout, et que rien n'a prise sur elle ; mais cette vérité n'est pas sans exception : il faut voir, dans l'entretien de H. Clairon avec le maréchal, comme elle émousse par sa rtkbon et surmonte par sa fierté les plaisanteries insolentes du grand seigneur. A chaque mot qu'elle dit , H devient plus petit, et l'on voit que le dernier degré de petitesse où puisse se trouver réduH un homme, est celui où parvient un fat déconcerté.

« Limpératrice de Russie lui fit offrir a 40,000 fr. d'appointements par an , une a maison meublée, un carrosse, un couvert cr pour six personnes, soir et matin, b Elle refusa ; et cependant la modicité de son traitement « la réduisait en France à l'alternative de « manquer de pain ou de s'avilir pour en avoir.»

Elle fut peinte par Carie Yanloo. Louis XY fit faire le cadre du tableau : ce cadre et une pension de mille livres sont les seules faveurs qu'après vingt ans de service elle ait reçues de ce prince, qui donnait une pension de 8,000 livres à mademoiselle Hennel pour avoir dansé dix ans à l'opéra , et de bien plus fortes à tant de courtisans qui n'avaient pas ^corç autant fait que mademoiselle Hennel.

Mademoiselle Clairon fut attachée dix-sept ans au comte de Val... Cette liaison fut pour elle une source de bonheur et de tourments. Elle éprouvait tour à tour des infidélités , des absences , et de ces empressements qui font oublier tous les torts passés, et rendent plus cruels ceux qui succèdent. De plus de quinze cents lettres qu'elle a écrites au comte dans le cours de sa liaison avec lui, aucune ne s'est retrouvée. Mais elle en publie une qui est postérieure à leur rupture , et celle-là peut faire juger des sentiments qui dictèrent toutes les autres. L'objet de cette lettre est de donner des conseils au comte sur la conduite qu'il doit tenir dans ses affaires, dans la société, dans ses rapports avec sa mère. La raison , l'amitié, la noblesse des sentiments se (ont sentir à chaque ligne, et des souvenirs tendres y ajoutent le plus doux intérêt. H. Clairon avait été sollicitée vivement par Val... de l'épouser. Elle le dépeint comme le plus séduisant des hommes, et cependant elle l'avait refusé. Elle donne les raisons de son refus dans un morceau qui , peut-être, est le plus intéressant ()u livre. H est

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intitulé Réflexions sur les mariages d^inclina-' Non , ou Pourquoi fui refusé de me marier. Il est remarquable par la rigidité des principes, par le désintéressement et la noblesse des vues, par l'éloquence du style. C'est un plaidoyer que l'auteur a fait contre elle , contre les plus chers intérêts de son cœur, en faveur des pères de famille et des mœurs. Cet ouvrage pourra être éternellement opposé aux illusions des jeunes gens toujours disposés à se laisser aller à des engagements inconsidérés , et aux sophismes des femmes qui font de la séduction un moyen de fortune ou de considération. C'est un chapitre de morale excellent, et qui n'a pas perdu son utilité par l'abolition des distinctions héréditaires; car il subsistera toujours des difTérences d'éducation et de mœurs entre certaines familles , et il convient à la morale qu'elles ne soient pas méconnues dans les établissements conjugaux.

Le hasard avait mis H. Clairon en relation avec le margrave d'Anspach. Après s'être retirée du théâtre et séparée du comte de Val..., elle alla chez ce prince , et y passa dix-sept ans. Elle fut à sa cour la protectrice toute-puissante des talents et des vertus. Mais ce qui est plus étonnant, c'est qu'en même temps qu'elle enseignait le prince à gouverner ses sujets, elle enseignait la princesse, par ses leçons autant que par son exemple, à gouverner le prince ; il semble qu'elle n'ait consenti à recevoir l'empire qu'elle exerçait que pour le remettre à celle à qui le rang le déférait, et à qui la maladresse l'avait fait perdre. Après dix-sept ans d'étroite amitié, le prince oublia ce qu'il devait à son âge, à sa dignité, il se dégrada dans de méprisables amours. H. Clairon le quitta, et lui (it ses adieux dans une lettre sévère et

haute, où la vérité qui humilie et punit, n'était pas plus épargnée que la vérité qui éclaire et corrige.

Cette lettre ne fut pourtant pas la dernière qu'elle écrivit au margrave. En 1791, lorsqu'il annonça le projet d'abdiquer son pouvoir , de remettre ses États au roi de Prusse, et d'oublier ses devoirs pour devenir la propriété d'une femme étrangère, H. Clairon lui adressa les représentations les plus fortes , lui rappela les nobles sentiments qu'elle lui avait connus. Peine perdue; le margrave abdiqua ; maintenant, inutile aux hommes, et peut-être odieux à lui-même, il vit, si c'est là vivre, retiré en Angleterre avec la femme qui l'a subjugué.

Nous voudrions donner encore à nos lecteurs quelques détails propres à faire connaître plus parti.^ulièrement ces Mémoires , mais il faut finir, et nous en avons asse* dit pour donner une juste idée de leur auteur.

H, Clairon aura offert le rare assemblage d'une imagination forte et d'une raison solide, d'une âme très-sensible et d'un haut caractère. Son talent n'a point eu de jeunesse, son esprit point de caducité. Son cœur s'est ouvert à des sentiments qui pouvaient être étrangers à l'ordre social, mais il a toujours été fermé aux idées et aux habitudes qui pouvaient y donner la plus légère atteinte. Excellente actrice dès rage de vingt ans, femme de tête dans la société à quarante, écrivain distingué à soixante, toujours en possession de l'estime publique et de la sienne, destinée à une longue célébrité, elle peut regarder avec orgueil dans le passé et dans l'avenir.

{Journal de Paris des î6 et 28 brumaire an va. — 16 çt 18 novembre 1798.)

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