SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC ALEXANDRE, conduit par le CAPITAINE DES GARDES à Céchafaud, LE COMTE TAN- CRÈDE, LILIANE, LE BOURREAU, MÉLITE.
LE DUC , à safiUe,
Arrête de tes pleurs la course vagabonde ,
Puisqu'ils ne peuvent rien pour m'arrêter au monde;
£t plutôt bénissons la faveur de nos dieux
Qui m'ôte de la terre et qui m'appelle aux cieux.
Il est vrai , justes dieux! que souffrir mon supplice,
C'est pour un juste effet permettre une injustice ,
C'est vouloir par la mort m' exempter de mourir;
Enfin , c'est me blesser afin de me guérir.
Mais , de quelque façon que la force en dispose ,
L'espoir du bon effet me fait aimer la cause ;
Et je ne me plains point en mon sort rigoureux,
De mourir innocent, afin de vivre heureux.
Un tyran peut beaucoup, mais il est incapable.
Avec tout son pouvoir, de me rendre coupable;
n peut forger un crime, et non le maintenir ;
Il me peut outrager, et non pas me punir.
i56 LA BAGUE DE L'OUBLI,
Ainsi, puisqu'il ne peut me reprocher de vice, Si vous devez pleurer, pleurez son injustice; Voyez-moi d'un œil sec souffrir injustement , Et pleurez son futur et juste châtiment.
LE COMTE
Que ne suis-je sans yeux comme vous sans offense^ Pour ne voir ni pleurer cette injuste licence ! Le coupable est ouï sur le point du trépas , Et pourquoi l'innocent ne le sera-t-il pas?
LE DUC
Ne vous étonnez point des droits dont on me prive : On n'entend point celui qu'on ne veut pas qui vive. Le voleur qui de nuit nous traverse le sein Ne nous avertit pas qu'il en a le dessein, Et ne demande pas, avant qu'ôter la vie. Les raisons qui pourroient divertir son envie.