ACTE V, SCÈNE XL
Et telle qu'à Paris s'offriroit à mes yeux, Quelques charmes si doux que sa beauté possède^ Je l'aurois à mépris après celle d'Alphrède. Leurs plus puissans efforts employés vainement Joindroient à ton trépas la honte seulement. Alphrède , au triste état où ton père l'a mise , Errante comme elle est sur les rives d'Elyse, Veuve d'un corps pouri, sanglant, rongé de vers, Est tout ce qui m'est cher et tout ce que je sers : Je mets au seul honneur d'adorer sa mémoire Mes plus fortes ardeurs et ma plus digne gloire; Mourant elle emporta mes inclinations.
Et mit en son tombeau toutes mes passions.
ALPHRÈB£.
Si je n'obtiens la fin que je me persuade , Incivil , pour le moins que j'obtienne une œillade : Je ne suis pas funeste aux objets que je vois; Alphrède avoit les yeux à peu près comme moi, Elle n'eut le regard plus doux ni plus sauvage , îîôus avions du rapport d'humeur et de visage, Nos cœurs paient touchés d'un semblable souci, Tout ce qui m'étoit cher elle l'aimoit aussi ; ,
( Rodolphe laisse tomber son épée. )
Tu lui plus , tu me plais , et si tu l'as aimée , J'ose bien me vanter que tu m'as estimée.
( Rodolphe est interdit. )
GLIÉAKDRE,
Que vois-je, cher JFerrande?
FERRANBE.
Écoute seulement , Et vois de leurs. amours l'heureux événement.
43a LA BELLE ALPHRÈDE,
RODOLPHE
Belle Alphrède, ma voix, pour être trop pressée, S'étoufTe et ne sauroit exprimer ma pensée; Mon esprit est confus d'aise et d'étonnement. Mais laissez-moi long-temps ce beau dérèglement; Il vous dit mieux que moi le transport qui me touche: Je demeure muet, ma voix meurt en ma bouche.
Ah! Rodolphe, est-il vrai que la bonté des dieux A la fin m'ait rendue agréable à tes yeux? Se peut-il, cher amant, que cette malheureuse . Te retrouve sensible à sa flamme amoureuse? Si je l'ose espérer, si le ciel m'aime assez. Mes pleurs et mes soupirs sont trop récompensés; Et je ne plaindrois pas la perte de ma vie. Qui d'un si beau succès auroit été suivie. Certes , je me veux mal de n'avoir pu mourir, Puisque par-là ton cœur se pouvoit acquérir ; Et je ne tiendrai pas ton amour légitime , Puisqu'elle ne me vient que de la fausse estime Qu'un Ferrande obligeant t'avoit fait concevoir : Je perdrois à mourir moins qu'à te décevbir. Mais si ma seule mort te pouvoit satisfaire^ Je me mettrois bientôt en état de te plaire. Si tu ne peux m'aimer que le poignard au sein. Parle, j'aurai bientôt accompli ton dessein.
RODOLPHE
Cesse enfin , beau désordre , et permets que je die Qu'il n'étoit rien d'ingrat après ma perfidie. Non , Alphrède , les vols ni les assassinats N'ont rien de si cruel et ne l'égalent pas. Quel malheur si long-temps a mon âme aveuglée,