ACTE III , SCENE VIII. 6o
Ce bien imaginaire et que tu n'eus jamais. Ah! ciel! ce n'est point toi qui régis la nature; Tes astres impuissans errent à Taventure ; La région du feu n'a point de pureté ; La terre , quoi qu'on die , est sans stabilité ; L'ombre produit les corps, et les corps suivent l'ombre; L'astre du jour est fixe, et sa lumière est sombre; Le visage de Laure a de douteux appas , Et rien n'est assuré puisqu'elle ne l'est pas*
LE ROI
Enfin voilà , mon fils , cette chaste Lucrèce Dont vous m'aviez si haut exalté la sagesse ; Enfin vous apprendrez de l'usage et du temps Combien il est trompeur d'abonder en son sens, Et que la passioi^ est un aveugle guide Avec qui l'on s'égare en lui lâchant la bride : C'est le bruit de la ville et celui de ma cour Que mille avecque vous partageoient son amour , Si tel bien toutefois se partageant se donne; Car ce qu'on a pour tous on ne l'a pour personne.
ORASTT^E.
Je connois ma folie, et mon aveuglement En cette trahison paroît trop clairement : Mais que ne peut ce sexe alors qu'il dissimule! Est-il œil qu'il n'aveugle, est-il cœur qu'il ne brûle? Perfide, tu devois, au moins par intérêt , Attendre notre hymen , puisqu'il étoit si prêt; Puisqu' aucune puissance , à nos vœux opposée , Tî'eût d'avecque ta foi la mienne divisée, Et que rien de trop fort ne s'offroit à mes yeiix. De la part des mortels ni de celle des dieux*
6o4 LAURE PERSÉCUTÉE,
LE ROI
Quand le ciel pour nos fronts a marque des couronnes. Ses soins dès le berceau veillent sur nos personnes ,. Gouvernent notre vie , et ne permettent pas Que , destinés si haut , nous descendKons si bas^ Il reste donc, mon fils, d'accompKr mou attente. Et de tourner vos vœux du coté de Tinfante : Le bruit de ses appas est assez répandu Pour vous promettre plus que vous n avez perdu.
CRAlfTlÉE.
Tous mes fers sont brisés , toute ma flamme est morte ; Choisissez les liens quMI vous plaît que je porte; Ordonnez-moi le feu qui brûlera mon cœur ; Le triomphe tout prêt n'attend que le vainqueur.
LE COMTE
Sire , après ce bonheur , que le ciel nous envoie , Joignons à mille feux autant de cris de joie.
LE ROI
Puisqu à mes volontés vous soumettez vos vœux , Il reste encor , mon fils , un seul point que je veux.^
ORAITTéE.
Quel ? ordonnez , monsieur.
LE ROI
De tenir cet outrage Trop au-dessous de vous et de votre courage Pour vous devoir aigrir contre un sexe impuissant , Que vous honoreriez même en le punissant : Si vous n'épargnez I^aure , épargnez votre gloire ;. C'est assez la punir qu'en perdre la mémoire.