M. DCCC. X X
^Bmgm
Il y a quel({ue temps qvHun de mes amis, me voyant occupé de faire des fables, me proposa de me présenter k un de ses oncles , vieillard aimable et obligeant , qui , toute sa vie , avoit aimé de prédilection le genre de Tapologue^ possédoit dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes , et relisoit sans cesse La Fontaine.
Tacceptai avec joie l'offre de mon ami : nous allâmes ensemble chez son oncle.
Je vis un petit vieillard de quatrevingts ans à peu prés, mais qui se te« noit encore droit. Sa physionomie étoit douce et gaie, ses yeux vi& et spirituels; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçôient cette paix de
Fâme, cette habitude d'être heureux par soi qui se commuuique aux autres.
On étoit sûr, au premier abord, que Ton yoyoit un honnête homme que la fortune avoit respecté. Cette idée faisoit plaisir, et préparoit doucement le céèur à l'attrait qu il éprouvoit bientôt jJbur cet honnête homme.
H me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui, me pria de parler un peu haut, parce qu i] àToit, me dit-il, le bonheur de n'être que sourd; et, déjà prévenu par son lïfeveu que je me donnois les airs d'être un faibiïlist^, il me demanda si j aurois la complaisance de lui dire quelquesuns de mes apologues.
Je ne me fis pas presser, j'avois déjà de la confiance en lui. Je choisis promptement celles de mes febles que je regardois comme les meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de tout le prestige du débit, delesjoùbren les disant; et je cherchai
dans les yeux de mon juge à deviner s'il étoit satisfait. ,
Il m'écoutoit avec bienveillance ^ sourioit de temps en temps à certains traits, rapprochoit ses sourcils à quelques autres , que je notois en moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine d^apologues,il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le salaire de leur lecture. Je le remerciai , comme il me louoit, avec une reconnoissance modérée ; et ce petit ijioment passé, nous commençâmes uneconversation plus cordiale.
J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des fables anciennes ou étrangères.
Oui, lui répondis- je, toutes ne soojt pas de mon invention. J'ai lu beaucoup de &bulistes; et lorsque j'ai trouvé dès sujets qui me convenoient , qui navoi«nt pas été traités par La {^pntaiiie,
je ne me suis fait aucnn scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques-uns à Esope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands , beaucoup plus à un Espagnol nomme Yriarté, poète dont je fais grand cas , et qui ma fourni mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public dans une préface , afin que Ion ne puisse pas me
reprocher
Ohl c'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important , c est qu'elle soit bien faite. La Bruyère a dit : Le choix des pensées est inçeniîon. D'ailleurs vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère de ses apologues que je n aie retrouvés dans des auteurs plus anciens que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvoit ajouter à sa gloire, ce seroit cette comparabon.
OE LA FABUS. 5
ITayes donc aucane inquiétude sur ce point
Ea poésie, comme à la guerre, ce qvLon jprend à ses frères est vol, mais œ qu'on enlève aux étrangers est conquête.
, Parlons dune chose plus importante. Comment avez-vous considéré Ifepologue?
A cette question, je demeurai sur* pris , je rougis un peu , je balbutiai ; et, voyant bien, à Fair de bonté du vieillard , que le meilleur parti étoit d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas*qu'il me le fit répéter , que je n'a* vois pas encore assez réfléchi sur cette question, mais que je comptois m'en occuper quand je ferois mon discours préUminaire.
J entends, me répondit -il : vous arez commencé par faire des fables ; et, quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la &ble. Cette manière de procéda: est assez commune , même
6 0BLAFÂBL£i
pou£ des objets plus importants. ÂA surplus , quand vous auriez pris la marche coatraii^, qui sûremisnt eût été plus raisounajdle, je dout^ que vos fables y eussent gagné. Ce genre d ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont à peu près inutiles , eu Fétide n^ajoute presque rien au talent , où 9 pour me servir d^une comparai^op qui vous appartient, on travaille, par ime espèce d'instinct , aussi bien que l'hii^ondelle bâtit son nid, ou bien aussi walque le moii»eau &it le sien.
Ci9pendant je ne doute point que vous n'ayez lu^ dans beaucoup de pré- ËLçes de fables , que Vapologue est une instruction déguisée sous rallégorie d'une action : définition qui , par- parenthèse , peut convenir au poëme é|ttque,.& la comédie, au roman, et qe pQurroit s'appliquer à plusieurs &blês, comme ceÛes de Philomèle et Progné^ de l'Oiseau blessé d'une fièche , du Paon se plaignant à Junpu ,
D£LÂFAB&ft f
in Renard ei du Buste, etc. qui proprCTient a ont point d^action, et donf tout le 9ens est renfermé daiis le sei^ mot dé k fia; ou comme ceUes de 1% vrogne eisa Femme, du'jRîeur et des Poissons, de Tirais et Anuir^tfAB» 49 Testttmeni explique par Esop^^ ^î n'om que le mérite assez grand d^éire par&tteinent ccmtées , «t quW serpit bieji làdbé de retranc^r quoiqu^ielle^ niaient point de morale. Ai^si o#t9 définMâon 9 dreç^e die iou$ les (temp^^nf mepiaroit pal» tQU)oiir$ juste. . ..1 :.•„, ^Voua dyejz lu^ûrejgiejattenedpcf^flam klràiiAgénieusdi^ourâ quefeuJif: de la^Motte a mis à la tête de ses &He$y qoe^ pour faire uj% bon . apologue ,. Û finu d'abord se proposer une virhé morale , la cacher ,sous d'allégorie d'une image qui ne pèche ni contré la justesse, ni fiontre Vuniié, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que Von fera parler dans i^.^tfftè familier mais élégant , ^mpifi .m^aàf
s DE lA FA6LE.
ingénieux, animé de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, er distinguant bien les nuances du riant et du gracieux, du naturel et eu naïf.
Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens : mais, quand on saura toutes ces finesses , on sera tout au plus en état de prouver, comme Pa 6it M. de la Motte , que la &ble des deux Pigeons est une fable impar&ite, car elle pèche centre Vuriité ; que celle du Lion êmoureux est encore moins bonne, cprVimage entière est vicieuse '. Mais, pour le malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait paa moins'" par coeur l'admiraUe fiible des deux Pigeons, tout le monde n'en répète pas moins souvent ces vers du Lion amoureiujc ,
jkBiour , Amçor , quand tu nous tiens,
Oo peut bien dire , adieu prudence ;
«i-u^i»».— ^. I II 1 II III
s Œuvres de la Motte, discours sur ta fkBi€, ton. IX , pag. 22 et suit.
etpersonne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement que ces deux ùlAes sont contre les règles.
Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable , que j'en indique de meilleurs : mais je m'en garderai bien , car je suis conyaincu que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau n'en a rien dit dans son Art poétique yet c'est peut-être ifSaoe qu il avoit senti qu'il ne pouvoit le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui assurément étoil poète, avoit âdt la table de IcuMort et du Malheureux en concurrence avec La Fontaine. J. B»
Rousseau, qui étoit poëte aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert ' ces deux apologues comparés
> Histoire des membres de l'académie française, tome III.
lo D£ LA FABLE.
avec celui de La Fontaine ; vous trouverez la même morale , la même image , la même marche, presque les mêmes expressions; cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins très médiocres , et celle de La Fontaine est un chef-d'œuvre.
La raison de cette di£^rence nous est parJ&itement développée dans un excellent morceau sur la &ble , de M. Marmontel. ' II n'y donne pas les moyens d'écrire de bonnes fables , car ils ne peuvent pas se donner ; il n'expose point les principes j les règles qu^il &ut observer, car je répète que dans ce genre il n^ en a .point : mais il est le premier, ce me semble, qui nous ait expUqué ppurquoi Ion trouve un si grand charme à lire La Fontaine, doii vient Tiflusion que nous cause cet inimitable écrivain. « Non-seulement, dit « M. Marmontel , La Fontaine a oui
} Éléments de littératuviBy tonelIL
ce dite ce qu^ raconte, mais il Ta vu, il a croit le voir encore. Ce n'est pas on «poëte qui imagine, ce nest pas un (( conteur qui plaisante *,c^est un témoin « présent 4 Faction , et qui veut vous y (c rendre présent vous-même : son éruc( dition , son éloquence , sa philoso- « phie , sa politique , tout ce qu'il a d'i- <( magination , de mémoire , de sentice ment, il met tout en œuvre, de la « meilleure foi du monde , pour vous (( persuader; et c'est cet air de bonne « foi , c'est te sérieux avec lequel il ic mêle les plus grandes choses avec les « plus petite^ , cVst l'importance qu'il « attache à des jeux d'enfants , c'est c( l'intérêt qu'il prend pour un lapin et «c une belette, qui font qu'on est tenté ce de décrier à chaque instant, Le bon <c homme ! etc. »
M. Marmontel a raison ; quand ce mot est dit, on pardonne tout à l'auteur , on ne s'oâfense plus des leçons qu il nous fait ^ des vérités qu'il noiis
apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la sagesse, prétention (jue l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais an bon homme n'est plus notre égal : sa simplicité crédule , qui nous amuse 9 qui nous fait rire^ nous délivre à nos yeux de sa supériorité ; on respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qull nous donne ; on peut l'admirer et Faimer sans se compromettre.
Voilà le grand secret de La Fontaine , secret qui n'étoit son secret que parce qu'il l'ignoroit lui-même. .,
Vous me prouvez, lui répondis -je assez tristement, qu'à moins d'être un La Fontaine il ne faut pas faire de fables ; et vous sentez que la seule réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation ; et comme, dans les sacrifices un peu pénibles, il faut toujours profiter du moment où Ton se trouve en force, je vais, en rentrant chez moi....
D&ULA FABLE. f3
Faire une sottise , interrompit -il; sottise dont vous ne seriez point tenté , si vous aviez moins d'orgueil d'une part y et de lautre plus de véritable ad« miration pour La^Fontaine.
Ck>mment! repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de modestie puis- je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des années de travail? et quel plus grand hommage peut recevoir de moi ladmirable modèle dont je ne puis jamais approcher?
Monsieur le fabuliste , me dit le vieillard en souriant 9 notre conversation pourra vous fournir deux bonnes fables , l'une sûr Famour-propre , lautre sur la colère. En attendant, permettez^moi de vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.
• Si la plus belle des femmes , Hélène par exemple, régnoit encore à Lacédémone, et que tous les Grecs, tous les étrangers, fussent ravis d'admiration
en la voyant paroitre dans les jeux
i6 DE LA RABLE.
même a choisie , lorsquen parlanrdu recueil de ses faUes il l'appelle,
Une anÉie comédie à cent actes divers , Ipt dont la sûène est l'univers.
En effet , un apologtie est une espèce de petit drame *, il a son exposition , son nœud , son dénoûment. Que les acteurs en soient des animaux , des dieux, des arbres, des homntes, il faut toujoursqu ils commencent par me dire ce dont il s'agit , qu ils m'intéressent à une situation , à un érènement quelconque, et qu'ils jSnissent par mé laisser satis&it , soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot , qui est le ^sultat moral de tout ce qu'on a dit ou Élit. Il me seroft aisé, si je ne craignois d'être trop bavard , de prendre au hasard une fable de La Fontaine, et de vous y faire voir Tavant-scène , l'exposition , faite souvent par un monologue , comme dans la fable du Berger et son Troupeau ; Fintérêt commençant avec la situation , comme dans la
DE LA FABLE. ty
Colombe et la Foutmi ; le danger crois* sant d'acte en acte, car il j en a de pluàenrs actes, comme l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ f et lé dénoûment enfin , mis quelquefois en spectacle, comme dans le Loup.dô^ venu berger , plus communément (ni^ simple récit. j ^j » ^
Cela posé, comme le^fidml^.^i^ peut être aidé par deTérital|Iesact|^m> par le pestige du théâtre, et ^*fl doii cependant me donner la coniëdie, i][ s^ensuit que son premier besoin, son talent le plus nécessaire , doit.étre celui de peinÂre : car il faut qu'il xnontré aux regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse luir même ses décorations , ses hahits *, que non-seulement il écrive ses rôles, mab qu^il les joue en les écrivant; et qu'il exprime à la fois les gestes, les attitudes , les mines , les jeux de visage , qui ajoutent tant i Teffet des scènes.
Mais ce talent de peindre ne suffiroif
i8 DE LA FABLE.
pas pour lé genre de la tûAe^ sil ne se troayoit réuni avec celui de cou> ter gaiement : art difficile et peu comttHin; car la gaieté que j entends est à k £>Î8 celle de Te^it et celle du caract)M|.;C-est ce don, le plusdészralde sans éffpXe piûsqaHl vient presque toujours ^l'innocence , qui nous faft aimer des jJWlHft fiarôe que nous pouvons nous âiBMeraoaHnémes; change en plaisirs lodbes nos actions , et souvent tous nos Aoyoirs; nousdélrinre , sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de èé&ats .péniUeSy pour nous orner de mille.quAtésqvûnecoûtentjamabd'effwts. Enfin-cette gaieté, belon moi, est la viéiitaUe jAilosophie , qui se contente de fea sanssavoir que c*est an mérite , Mpporteavec résignation les maux méiitabliBs delà vie sansavoir besoin de se dire ^que Fimpatience n'y changeroit ibm^ et sait encore fiiire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supfjkémcmtde notre propre bonheur.
DE LA FABIA i«)
Voilà la^aiet^iqfe je rmx dans Fécriyain qui raconte relie entratneaffoc ^le naturel, la grâce, la -Bahreté. Le talent dé peindre , comme^yons stpret y comprend le mérite du style et le gnmd art de Aire des vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que toot fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas d^étre l'égad de La Fontaine, mab d^étre souflfat après lui.
Parlez-vous sérieusement, hiidis-je, et prétendez -vous m'encourager 7 Si tout ce que vous venezdedétaiUer n'est que le moins qu^on puisse exiger d'un fabuliste, que voulez-fous que je deviemie? Ou laissez -moi brûier.mes faUes, ou ne me démontrez pasqu^eUes ue réussiront point. Je pourrois vous répandre pourtant que Mégant Phèdre nW rien oioins que gai, que le laco* aiqne Ésope ne l^est pas beaucoup da*^ «inlage,qufll!AngIa0Gay n'estpmiqiie
jamais. qu'un philjisophe de mauvaise iiumeur, et que cependant. ...
Ces me3sieurs-là, reprit le vieillard, n'^t rien de commun avec vous. In dépendamment de la diiB^ence de leur nation, dé leur siècle , de leur langue, songez que Phèdre fut le premier chez les Romains qui écrivit des £ibles en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite :
mais croyez que ce mot de premier ne laisse pas de Êiire à la réputation des hommes. Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les Grecs, car je suis persuadé qu*il n^a jamais existé. .
Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages y dont j ai lu la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres , ce Phrygien si &-> meux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'auroit été qu'un personnage imaginaire 7 ^Quelles preuves
I>E LÀ FABLE. ai
en arez-vous? Et qui donc, à votre ms , est rinyeiiteur de Fapologae?
Vous pressez un peu les questions , reprit-il avec douceur, et vous ailes m^engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne' suis guère propre, cat on ne peut être moins savant qu^ moi. Pour ce qui regarde Ésope , je vous renvoie à un^issertatîon' fort bien &ite de feu M. Boulanger, sur les incertitudes qui concernent les prer miers écrivains de l'antiquité. Vous y Verrez que cet Ésope, si renommé par ses apologues , et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie, d un Necténabo roi d'Egypte , qui vivoit cent quatre- 'vingts ans après Crésus^ et de la courtisanne Rhodope , qui passe pour avoir âevé une de ces fameuses pyramides bftties au moins dix -huit cents ans avant Crésus. Voilà déjà d^assez grands
an DE LA FABLE.
anachronismes poiv rejeter comme &-»
bilieuses toutes les vies d'Ésope^
Quant à ses ouvrages, les Orientaux kstéclament et les attribuent 4 Lockmail, fabuliste célèbre en A«ie depuis des milliers d^années , surnommé le Sage par tout l'Orient , et qm passe pour avoir été , comme Ésope , esdave, laid et contrefait^
M. Boulanger, par des raisons très plausibles, démontre à peu près qu'Ésope et Lockman ne sont quW. Il est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi bonnes, tirées de Tétymologie, de la ressemblance des noms phéniciens , hébreux , arabes , pour prouver que ce Lockman le Sage-pourroit fort bien être le roi Salomon. II va plus loin ; et, comparant toujours les identités , les rapports des noms , les similitudes des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans lOrient pour sa sagesse , son esprit , sa pu»* sauce, ses ouvrages, étoit Joseph, fils
DE LA FABLE. i3
de Jacob, premier miwtre d'Egypte.
De là, reyenanl à Esope, il &il un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph , tous deux réduits à TesclaTage et faisant prospérer la maison de leur- maître, tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs enne mis ; tous deux voyant en songe leur grandeur future y et sortant d'esclavage à Foccasion de ce songe ; tous deux excellant dans Fart d mterjMréter les choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, Fun du Pharaon d'Egypte, l'autre du roi de Babylone.
Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne -à regarder comme à peu près sûr ^e ce {«étendu Ésope n'est qu'un nom supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus long-temps auparavant dans FOrient. Tout nous vient de l'Orient ; et c est la feble, sans aucun doute , qui a le plus conservé du caractère et de la tournure de l'esprit
asiatique. Ce goût de paraboles , d'ënigmes, €ette habitude de parler toujours par images y d envelopper les préceptes d'un voile qui semble les conserver , durent encore en Asie; leurs poètes, leurs philosophes , n'ont jamais écrit autrement.
' Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point : mais quel est le pays de TAsie que vous regardez conune le berceau de la fable ?
Là-dessûs , me répondit-il, je me suis Élit un petit système qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant d'autres :
mais, comme c'est pu important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur Forigiae de la &ble : je ne les dis guère qu'à mes amis , parce qu'il n'y a pa^ grand inconvénient à se tromper avec eux.
Nulle part on n a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple où la métempsycose étoit un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre
DB LA FABLE. . aS
tme passoil apris notre mort dans le corps de quelque aniihal, on n'a rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus conséquent, que d*ëtudier avec soin les mœurs, les habitudes, la Ëiçon de vivre de ces animaux si intéressants, pubquHls étolent à ta ''fois pour l'homme lavenir et le passé , puisqu'on voyoit toujours en eux ses pères, ses enfai^ et soi-même.
De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre âme, on a dû passer aisément à la croyance qu'ils ont an langage. Certaines espècesd'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule d autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'oh viendroit ce besoin de société, s'ils n'avoient pas le don de s'entendre? Cette seule question dispense d'autres raisonnements qu on pourroit allégueif
VouA ^OQc le dogme de la métemp« sycose, qui, en coaduisant naturellement les hommes à Tattention , à l'intérêt pour les animaux , a dû les mener jHTomptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus qu'un pas à Imyention de .la fable, c^^t-àdire , à l'idée de'faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.
Montaigne «a dit que notre sapience apprend des bêtes les plus utiles enseignements aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie. En effet, sanis parler des chiens, des chevaux , de plusieurs autres animaux , dont l'attachement, la bonté, la résignation , devroient sans cesse faire honte aux hommes, je neveux prendre pour exemple que les moeurs d'u chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société , mais en famille; épouse toujours, à la manière des GWëbreSj la sœur avec laquelle il
DE LA FABJLE. a^
vint ao monde y avec laquelle il fiit âevë ; qui demeure avec sa compagne , près de son père et de sa mère , jusqu'à ce que, père à son tour, il aille se consacrer i 1 éducation de ses enfants ^ leur donner les leçons d amour, d'innor cence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées*, qui passe enfin sa vie entière danslesdçuceurs de Tamitié , dans les jouissances de la nature , et dans cette heureuse ignorance, cette imprévoyance des maux, cette incuriosité (jui, comme dit le bon Montaigne , est mcheçet si doux, si scànàreposerune tète bien faite.
Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces mœurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil , allant paisiblement au gagnage , l'homme , caché derrière un buisson, armé de Tare quHl a inventé pour tuer de plus loin ses frères^ et employant ses soins,
a8 DE LA FABLE.
son adresse , à cfontreâôre le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfitnt trompé 9 venant à ce cri qui l'appelle ' , reçoive une mort plus sûre dîês mains du perfide assassin ; pensez-von^, dis-je , qjne ce philosophe n'ait pas anssntlk imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie , pour lui dire les vérités dures qjie mon philosophe n'auroit pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de lamour-propre irrité? Voilà la fable inventée ; et, si vous avez pu me suivre dans mon diflus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû naître dans llnde , et que le premier fabuliste fut sûrement un brachmane.
Ici le peu que nous savons de ce beau pays s^accoide avec mon opnion* Les apologues de Bidpaî sont le plus ancien monument que Ton connoisse
* G*est aiikfi ^ on tue les cherrenils,
DE LA FÂBLS. 219
dans ce genre ; et Bidpaï étoit an brachmane. Mais, coi&me il yiyoit sous un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilisé dés long-temps, il est assez vraisemblable que ses Êibles ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qd^un recueil des apologues qu'il avoit appris à 1 école des gymnosophistes, dont lantiquité se perd dans la nuit des temps. Ce quHl y a de sûr, cest que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les deux Pigeons, ont été traduits dans tbules les langues de rOrient, tantôt sous le nom de Bidpaï ou Pilpai , tant6t sous celui de Lockman. Ils passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les fit connoitre aux Romains. Après Phèdre , plusieurs Latins , Âphthoniqs ' , Avien, Gabrias, composèrent
' Aphthonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C e^lt par erreur que
3o DE LA FABLE.
aiis» des &bles. D^nutres fabulistes pliM modemeSi teb que Faeriie, Absténûus, CamérariuSy en donuèrent des recueiby toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siède qu'on nommé Hégémon, de Châlons-sçur-Saoïie, s'avisa le jHremier de &ire des &bles eH Vers français. Cent ans a{M*è8, La Fontaine parut; et La Fontaine fit oublier toutes les fitbles passées, et, je tremble de voud le dire , vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de la Motte et quelques autres ^uUstes .très estimables de notre temps ont eu, depuis La Fontaine, 'des succès ttiérités. Je ne les juge pas devant vous , parce que ce sont vos ri^ vaux; je me borne à vous souhaiter de les valoir.
Voilà 1 histoire de la ùiAe , teUe que je la conçois et la sais. Je vous l'ai ùiiu
Florian les place ici parmi les Êibuliste^ latins. (Note de t' éditeur,)
DE LA FABLE. 3i
ponr œoa {daisir peut-être {dus que pour le y6tre. Pardonnez cette digression à mon âge et & mon goût pour l'apologue.
A ces mots le vieillard se tut« Je crois qu'il en étoit temps, car il comttençoit à se Êitiguer. Je le remerciai des instructions qu^il m'ayoit données , et lui demandai la permission.de lui porter le recueil de mes fiibles , pour qu'il voulût bien retrancher d une main plus ferme que la mienne celles qu il trouveroit trop mauvaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisseroit. Il me le promit, me donna rende;E-vous à huit jours de là. On juge que je fus exact à ce rendez -vous : mais quelle fiit ma douleur, lorsque arrivant avec mon manuscrit j'appris à la porte du vieillard qu'il étoit mort de la veille !
Je le regrettai comme un bienfaiteur, car il Tauroit été , et c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage
32 DE LA FÀBLÈ.
de corriger sans lai mes apologueis , eucore moins celui d'ed retrancher; et privé de conseil, de guide , précisément à l'instant où Ton mavoit fait sentir combien j'en avois besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans oesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au public à faire l'office du vieillard : peut-être trouverai- je en lui moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.
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