LETTRE SUR LA RÉPARATION DE LA CATHÉDRALE DE
GENÈVE
(La forme de croix ne convient pas aux temples protestants. — Jasti&calion d'une façade style do Panthéon devant une basilique gothique. — L'abbc Lebenf à Genève; son opinion sur Saint-Pierre.)
{Journal Helvétique, Avril 1752.)
Monsieur ,
En bon voisin et allié de notre Ëtat, et même en bon protestant, vous vous intéressez au sort de notre grande église. Vous avez appris qu'elle menace ruine dans quelqu'une de ses parties, et que depuis quelques années on a été obligé de faire ailleurs le service divin. Vous me demandez si nous prenons le parti de rebâtir une nouvelle église, ou seulement de réparer l'ancienne.
Après avoir mûrement fait examiner le mal par des experts, ils ont trouvé qu'il n'y avait que le bas de la nef qui fût ruineux, et que tout le reste de l'édifice est encore fort solide. On s'est donc déterminé à retrancher le mauvais, et k raccourcir un peu notre temple.
Vous pourrez croire d'abord que ce retranchement fera un mauvais effet, et que la symétrie en souffrira, et je dois commencer par lever ce scrupule. J'avoue que quand on se trouve réduit a avoir recours k la chirurgie, pour retrancher quelque
membre du corps humain, il ne peut que paraître difforme : il n*a plus les belles proportions que la nature lui avait données. Mais ici ce n'est plus la même chose. Vous savez que dans les siècles barbares on voulait, par une sorte de superstition, que les églises eussent la forme de croix, ce qui leur donnait une longueur excessive. C'est précisément cette superflnité, cet allongement choquant, que nous allons ôter, et il n'en résultera qu'une figure plus régulière. Je trouve sous ma main un mémoire dressé par un habile homme, pour justifier et appuyer cet expédient, je ne saurais rien faire de mieux que de le tran-
scrire*.
« U est certain qu'un vaisseau , presque neuf fois plus long que large, présente à l'œil une disproportion choquante. Les Grecs et les Romains, ces grands maîtres de l'art, ne se sont guère éloignés de la proportion double ; ils n'ont point été jusqu'à la triple. Depuis le rétablissement de l'architecture, les modernes n'ont pas passé la proportion quadruple. C'est dans les siècles barbares qu'on s'est porté dans l'excès où Ion voit plusieurs églises gothiques. U a fallu même que la superstition vint k l'appui de la barbarie pour étouffer Tinstinct de la nature, qui nous fait aimer les proportions simples et belles. Le respect pour la croix dégénérant en abus , on a voulu des croix partout, jusque dans la forme des cathédrales, quelque peu de rapport qu'il y ait entre ces deux choses.
<x La forme de croix peut convenir à une église catholique ; elle ne va point à un temple protestant. Dans celles-là, la distinction du chœur et de la nef, séparés par un jubé, partage la longueur en deux parties, et d'une église en fait deux, pour ainsi dire , qui ont chacune leur proportion et leur régularité.
* Rapport fait par M. Gabriel Cramer, professeur, au nom d'une commission composée de lui et de MM. J.-L. Galandrini, professeur, G. Des Confins etPrades de La Ramière, présenté au Petit Conseil le 15 septembre 1749. On a imprimé en 1750 un Abrégé des mémaires présentés au M. Conseil touchant le temple de Saint^Pierre, in-4o, 20 p., où le passage cité se trouve à p. 18.
Mais elle disparait entièrement , lorsque , par la suppression du jubé, ces deux parues reviennent k faire un seul tout, d'une longueur démesurée.
<i Dans une église catholique , le principal but est d'arranger le maitre-autel , un chœur et plusieurs chapelles , et pour ces usages la forme de croix a ses avantages. La multitude des ornements détourne les regards de dessus la forme générale , qui se montre k nu dans la simplicité de notre culte. Un temple protestant est un auditoire, dont la construction doit tendre à recevoir autant d'auditeurs qu'en peut comporter son étendue , à faire qu'ils soient bien assis et placés, fraîchement en été, chaudement en hiver, autant qu'il se pourra ; qu'ils puissent entrer et sortir commodément , surtout que rien n'empêche , mais que tout favorise la voix du prédicateur. On peut démontrer que , pour remplir ces vues , il n'est point de figure plus propre que celle du cercle ou du demi-cercle ; celle de la croix est des plus vicieuses. Le prédicateur tourne nécessairement le dos à une bonne partie de l'assemblée , les piliers interceptent sa vue et sa voix k une autre partie , et la longueur de la croix ne permettrait pas qu'il fût entendu par ceux qui seraient le plus éloignés. Aussi reste-t-il nécessairement un grand espace vide, d'où il résulte deux inconvénients: l'un, de dissiper la voix du prédicateur, l'autre d'amener du froid dans l'auditoire; inconvénient qui diminuera en retranchant un ou deux cinquièmes de la longueur de la voûte... Ce serait un attachement servile k l'antiquité, que de relever au dix-huitième siècle, précisément sur le même plan, un édifice du onzième siècle, c'est-k-dire du siècle le plus ignorant dans les beaux-arts. »
Yoilk nos raisons pour retrancher une partie de la nef. Cette longueur excessive, et destinée seulement a représenter la croix, est entièrement inutile chez les protestants. J'espère cependant. Monsieur, que vous prendrez bien ma pensée. Nous ne voudrions pas conseiller a ceux qui ont des églises gothiques qui sont en-
core en bon élat , de nous imiter et de faire ce retranchement; c'est la nécessité seule qui doit faire prendre ce parti.
En nous décidant à un retranchement, il faudra nécessairement construire une face neuve ; mais au lieu de rétablir une façade gothique et lugubre , comme elle était auparavant , on se propose d'élever une façade de goût , mais simple et modeste , comme il convient a notre religion.
Celte nouvelle façade n'avançant pas autant sur la place que la précédente, pourrait faire un mauvais effet; au lieu d'être alignée avec les maisons voisines, comme auparavant, elle se trouvera dans un enfoncement qui pourra paraître irrégulier à quelques personnes, quoique d'autres n'en soient point blessées. Le remède sera de substituer, à la partie retranchée , un porti* que soutenu et entouré de colonnes , k peu près dans le goût de celui de la rotonde à Rome. Une décoration de ce genre ne pourra que flatter agréablement la vue.
Je prévois. Monsieur, que vous m'allez objecter que ce mélange d'antique et de moderne ne sera pas approuvé des connaisseurs , mais quand vous l'aurez bien examiné , vous trouverez qu'on ne doit pas se faire un scrupule de joindre quelques ornements de bon goût à une église bâtie dans le style gothique. Je conviens que tout ce que l'on peut embrasser d'un coup d'œil doit être d'une structure uniforme, mais comme on ne peut voir en même temps le dehors et le dedans d'une façade, il doit être permis, en conformant son intérieur a l'intérieur du temple, d'orner son extérieur dans un autre genre ; on pourrait citer quantité d'exemples de cette prétendue bigarrure dans les ouvrages les plus approuvés. Je finis cet article en vous apprenant que l'on met actuellement la main à l'œuvre , et que grand nombre d'ouvriers vont travailler sans discontinuation.
Vous vous rappelez. Monsieur, ce que je vous ai dit dans les dissertations précédentes , sur la fondation de notre cathédrale et sur les figures qui en décorent le portail.
En octobre 1751 , nous eûmes une occasion favorable pour
consulter un expert sur ce genre d'antiquités. L'abbé Le Beuf, chanoine d'Âuxerre , passa dans notre ville ; il est membre de l'Académie des Inscriptions de Paris, et est fort connu dans la république des lettres. On a de lui un recueil de dissertations sur l'histoire de France, où il s'applique surtout k débrouiller l'ancienne géographie des Gaules.
Nous ne manquâmes pas de le mener k notre cathédrale ; nous lui demandâmes d'abord ce qu'il pensait de la date de cette église. Il nous dit qu'k en juger par le goût d'architecture qu'on y remarque , elle devait être du onzième siècle. H entra dans quelques détails: il nous fit remarquer, par exemple, les chapiteaux des colonnes et des piUers qui représentent des histoires, ou au moins quelques personnages anciens ; on y voit entre autres Melchisédec présentant du pain a Abraham , et son nom écrit au-dessous. Il nous fit faire encore attention k deux grandes fenêtres en forme de roses, dont l'une est k notre tour du midi, et l'autre dans celle du nord, et il nous apprit que cette sorte de vitrage avait commencé k être en usage précisément dans le onzième siècle. Il insista aussi sur la grossièreté de l'architecture et de la sculpture qui caractérise ce siècle. Le plus grand nombre des églises de l'Europe sont de cette date , et en voici la raison : dans le dixième siècle on était généralement imbu de l'opinion que la fin du monde allait arriver. Cette frayeur jeta dans un découragement qui fit négliger la réparation des anciens édifices. Lorsqu'on fut remis de cette terreur, on commença k abattre les vieilles églises pour en bâtir de nouvelles.
Vous voyez , Monsieur, que les preuves de l'abbé Le Beuf sont k peu près les mêmes que celles que nous avions trouvées précédemment pour découvrir l'ancienneté de notre cathédrale. Mais voici un nouvel expédient que nous avons employé pour avoir quelque chose de bien précis Ik-dessus : Lazius , historiographe et bibliothécaire de l'empereur Maximilien I®"", a dit, dans quelqu'un de ses ouvrages, qu'un des derniers rois de Bourgogne était le fondateur de l'église de Genève , et que la patente
de cette fondation se trouve dans la bibliothèque de Vienne. Nous venons d'écrire k M. Van Svdlten, aujourd'hui bibliothécaire de l'empereur, pour le prier de tâcher de déterrer cette pièce , et de nous en communiquer une copie.
Après avoir considéré l'intérieur de notre cathédrale avec l'abbé Le Beuf , nous le conduisîmes vers les figures qui sont au-dessus du portail , afin d'avoir son sentiment sur cette princesse inconnue. Nous lui exposâmes nos conjectures et le partage des opinions entre Gisèle et Adélaïde ; l'une comme fondatrice ou au moins bienfaitrice; l'autre comme une célèbre impératrice , qui avait illustré la maison de Bourgogne par ses qualités héroïques , et surtout par la grande idée qu'elle avait laissé de sa sainteté.
Il nous dit que , quand même il serait bien prouvé que Gisèle avait eu beaucoup de part k la construction de cet édifice, il ^e cropit point que ce fût elle qu'on avait voulu représenter; qu'après avoir examiné plusieurs statues de ce genre dans les anciennes églises de France, il était demeuré convaincu qu'il était très-rare qu'aucune fondatrice se plaçât ainsi k côté de Jésus-Christ et des apôtres; que la modestie ne le permettait pas , et qu'k moins que leur nom n'y soit gravé au bas , comme on en a quelques exemples, il faut y chercher une femme illustre par quelque autre endroit.
Cette remarque nous semblait favoriser beaucoup le sentiment de ceux qui croient y reconnaître la fameuse Adélaïde , célèbre surtout par sa sainteté ; mais nous nous trouvâmes fort dépaysés par un nouveau système de ce savant sur les princesses qui figurent sur le portail des anciennes églises de diverses provinces de France.
Il nous apprit qu'il avait lu tout récemment une dissertation sur ce sujet dans l'Académie des Inscriptions de Paris , dont voici la substance :
Dans les onzième et douzième siècles, c'était assez la coutume de placer sur le portail des églises , avec Jésus-Christ et ses
principaux apôtres , quelque femme illustre de l'Ancien Testament, comme Judith ou Ësther; mais l'héroine que l'on y représentait le plus souvent, c'est la reine de Séba. On mettait a ces figures quelque marque qui pût aider k reconnaître la personne qu'elles représentaient. Celle qui désignait la reine de Séba, est des plus singulières et même des plus bizarres ; il a plu aux sculp leurs de donner à un de ses pieds la forme de patte d'oie, ce qui lui a fait donner le nom de reine Pédauque \ Cette monstrueuse imagination tire son origine du Languedoc , et en voici tout le fondement : un rabbin, assurément de ce pays-là, avait débité cette belle tradition que, quand la reine de Séba vint trouver Salomon , ce prince dit : « Voila une belle princesse , c'est dommage que le bas ne réponde pas au haut , car j'aperçois qu'elle a des pieds d'oie. »
Jusqu'à cette dissertation de l'abbé Le Beuf, on avait cru généralement en France que la reine Pédauque était Clotilde , femme de Clovis, roi de France; mais ce savant a prouvé que ce sentiment est insoutenable ^.
Il aurait bien voulu que notre princesse fût encoi^e la reine de Séba, pour appuyer son nouveau système ; mais elle lui montra ses deux pieds fort bien formés, et nullement en patte d'oie. Ainsi ce curieux antiquaire n'a pas pu dénicher Adélaïde, quelque envie qu'il en eût , et elle s'est maintenue dans son poste.
Je suis , etc.
* Les deux mots latins, Pes Âucœ, ont fait Pédauque.
* On peut voir un extrait de la dissertation de Tabbé Le Beuf dans le Mercure de France^ décembre 1751, deuxième partie.
9VATRIÈ1I1: PARTIS
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