‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 46 sur 55 · DANS L'ÉGLISE DE GENÈVE · texte numérisé non relu

DANS L'ÉGLISE DE GENÈVE

A. lies psniune» de Slarot et de Bèze.

(Premiers psanmes traduits ep vers français par Marot, 1540. le roi, les princes, le publie français Jes accoeillent et les chantent. — Ils sont approuvés par denx docteurs de Sorbonne, et obtiennent pririlége de Charles II et Philippe il. -*- Bèze tradoit en vers le reste des psanmes. -^lenr chant introdnit dans Tiglise de Geuiye vers 1545. — Éditions primitives : psautier complet , 1 562. — Tentative inutile des catholiques frau- (ais auprès du Concile de Trente pour l'introduction de la langue vulgaire dans le culte. ^-le chant des psaumes interdit en France. — Révision de la traduction vieillie de Marot, par Conrart et de la Bastide : elle est introduite à Genève en 1698, et de là dans les églises réformées françaises.)

{Journal Helvétique^ Mai, Juin, Juillet 1745 ; Nouvelle Bibliothèque Germaniqm

1747, tome III, l'» et S^je partie.)

Monsieur ,

Vous me demandez quelques éclaircissements sur les psaumes de la version de Marot et de Bèze, que les protestants ont adoptés , et qu'ils chantent encore dans leurs églises , après y avoir fait les changements nécessaires. Vous souhaitez de savoir quand ils ont été introduits à Genève, et si Ton a commencé par ceux de Marot, avant qu'on y eût joint ceux que Bèze avait aussi mis en vers. Vous voulez encore que l'on vous marque de quelle date est Tmlroduction du psautier complet. Votre curiosité ne se borne pas là : elle s'étend jusqu'à la musique même des. psaumes, et vous voulez que l'on vous dise aussi de . quelle main elle est.

Je vous avouerai, Monsieur, avec une entière franchise, que vos questions sont embarrassantes. J'ai consulté plusieurs livres sans pouvoir me satisfaire. Je ne m'en suis pas tenu k nos auteurs, j'ai encore voulu savoir ce qu'en avaient dit quelques catholiques romains qui en ont aussi parlé. Mais chez les uns et les autres j'ai trouvé ce point d'histoire ecclésiastique également embrouillé. Je ne peux donc rien vous promettre de bien précis sur cette matière.

Pour ce qui regarde la traduction des psaumes en vers français par Marot, je ne saurais vous indiquer une meilleure source que le Dictionnaire de Bayle, à l'article de ce poëie. Vous y trouverez bien des particularités sur ces psaumes. Il nous apprend que Marot, dirigé par le savant Valable, professeur en hébreu, à Paris, traduisit d'abord trente psaumes.

Il est bon de remarquer ici en passant que plusieurs auteurs ont voulu nous faire regarder Clément Marot comme un homme sans étude, mais qu'ils se sont trompés; il parait, par ce qu'il dit dans l'épître k François I®^ pour être reçu en la place de son père, qu'il avait fort bien étudié, et cela parait encore mieux par plusieurs traductions qu'il a faites. Je crois vous devoir marquer ici la source de l'erreur. On s'y est trompé sur ces deux vers :

Ore loqui latio penitus qui nesciit unus, Gallicus hic vates, gallica mira canit.

On a mis mal à propos ces vers à la tête de quelques-uns de ses ouvrages, car ils n'étaient pas faits pour lui, mais pour les œuvres de son père qui était aussi poète. On les trouve sous ce titre dans quelques anciennes éditions , In Jani Maroli commendationem.

Clément Marot commença par traduire trente psaumes. II3 furent imprimés en 1540, et dédiés au roi François I*"^. Ce prince les- lut, et marqua du désir d'en voir le reste. Dans cette première édition, Marot y avait aussi mis en vers l'oraison dominicale, la salutation angélique, le symbole des apôtreS; et le

Décalogue. François P' conseilla à Marot de présenter sa traduction dans cet état à Charles-Quint , qui se trouvait alors en France. L'empereur reçut aussi cet ouvrage avec plaisir, et fit un présent au poète de plus de deux cents pistoles. H l'exhorta en même temps k achever le psautier, et exigea de lui que, dès qu'il aurait mis en vers le psaume CVII, Con/itemini Domino quoniam bonus^ il le lui envoyât au plus tôt, parce qu'il goûtait beaucoup ce cantique *.

Marot, chagriné en France k l'occasion des sentiments nouveaux sur la religion, chercha un asile à Genève. Il s'y retira en 1543. Il y mit en vers vingt autres psaumes, qui furent imprimés dans cette ville la même année, avec les trente premiers et une préface de Calvin. On ne voit plus cette première édition : il n'en est resté que la préface, qui a été réimprimée plusieurs fois dans les éditions suivantes. Calvin y prouva que, dans l'église, le service doit se faire dans une langue entendue du peuple. Il fait voir que le chant est fort propre k enflammer la dévotion ; il condamne Fabus que l'on a fait de la musique. A l'égard du choix des cantiques que l'on doit introduire dans le culte, il se détermine en faveur de ceux que Dieu lui-même a dictés, c'est-à-dire pour les psaumes de David ; mais il veut qu'on les chante d'une manière grave, et qu'en les chantant, non-seulement on entende ce que l'on dit, mais surtout qu'on le sente et qu'on en soit touché. Dans cette première édition des psaumes, Calvin joignit la liturgie et le catéchisme.

J'ai trouvé dans la bibliothèque d'un homme de lettres une édition de trente psaumes de Marot faite k Genève en 1 542, qui avait aussi la liturgie. En voici le titre : La forme des Prières et Chanls Ecclésiastiques^ avec la manière d'administrer les sacremens et consacrer le Mariage, selon la couslume de l'Eglise ancienne^ et comme on l'observe à Genève. M. D. XLIl. A la tête de ces trente premiers psaumes de Marot se touve xtne préface

* C'est le psaunnye CVI, selon la manière de compter des Hébreux.

fort abrégée, (pii est comme la substance, ou plutôt le canevas de celle que Calvin donna plus étendue et plus développée Tannée suivante.

 parler en général, on peut dire que les psaumes de Marot furent d'abord bien reçus en France, et qu'ils y eurent un grand cours. Il est vrai que la première édition, dédiée a François P% fut censurée par la Faculté de théologie de Paris. Mais le roi n'y eut aucun égard, et exhorta le poète, comme nous l'avons vu, à continuer son ouvrage. Après même que Marot eut changé de religion, ses psaumes n en furent pas moins estimés. De Serres sous apprend, dans son Inventaire^ une particularité qui mérite quelque attention, c'est que François I, dans son lit de mort, ne fît pas difficulté de citer plusieurs passages des psaumes de la version de Marot.

Florimond de Rémond, conseiller de Bordeaux, nous apprend dans son livre de la Naissance de V Hérésie, que chacun des princes et des courtisans choisissait un psaume pour lequel il se sentait de la prédilection. La reine choisit le VI™® : « Ne veuille pas^ à sire^ » etc. Antoine roi de Navarre : « Revange-moi^ prens la querelle, » Pour le roi Henri II , Florimond de Rémond dit que son psaume favori était le XLII"® : « Ainsi qu'on oit U Cerf bruire^ » qu'il était de son goût, surtout parce qu'il aimait la chasse, et qu'il le chantait quelquefois au milieu de cet exercice. Mais un auieur contemporain assigne un autre psaume à ce prince : c'est le CXXVIII™®, « Bienheureux est quiconque sert à Dieu volonliers. y> Il ajoute que le roi en composa lui-même la musique, qui fut trouvée bonne et assortie aux paroles, qu'il le chantait et le faisait chanter fort souvent. Il faut remarquer à cette occasion que les psaumes de Marot ne furent pas mis en musique dès qu'ils parurent : chacun y mettait l'air qu'il jugeait k propos, et souvent c'était celui de quelque vaudeville.

Vous trouverez. Monsieur, dans le Dictionnaire de Bayk cette citation de Florimond de Rémond. L'endroit est effectivement curieux ; mais cet habile critique a oublié de fairp une remarque

qui était tout à fait du ressort de son Dictionnaire, c'est que le conseiller de Bordeaux, pour prouver que Henri II s'affectionnait à la version de Marot, allègue le goût de ce prince pour le psaume XLEl"*®, et ce qu'il y a de singulier, c'est que ce cantique qu'il lui fait chanter fréquemment en chassant, n'est pas de ce poète, mais est de la main de Bèze, qui ne le traduisit même que plusieurs années après. Malgré cette petite méprise, il n'en est pas moins vrai, comme le dit cet auteur, que Henri II se déclara pour les psaumes de Marot, et que la proscription du poète n'empêcha point que son ouvrage ne fût approuvé. Ce prince, h l'exemple du roi son père, favorisa l'impression de ces psaumes , nonobstant les censures et les poursuites de la Sorbonne.

Je dois, h celte occasion, vous faire connaître une édition des psaumes de Marot , qui est devenue fort rare. Quelques poètes de ce temps avaient travaillé à achever le psautier; il fut imprimé à Paris en 1550, avec ce titre : Les CL psalmes du prophète royal David ^ traduits en rhythme françoise par Clé^ ment Marot et autres auteurs. J'en ai vu une seconde édition faite l'an 1555 ; on voit à la tête une épitre dédicatoire en vers à Henri II , par Gilles d'Aurigny, poète de ce temps-là , qui avait aussi traduit trente psaumes de ce recueil.

Si vous me demandez ce qui pouvait choquer les théologiens dans cette version de Marot, il y a apparence qu'ils la faisaient regarder comme suspecte. Maimbourg , dans son Histoire du calvinisme^ le dit positivement; il nous apprend que « la Faculté de théologie remontra au roi qu'il n'y avait rien de plus dangereux que cette infidèle traduction des psaumes. » Cependant on aurait dû la regarder comme bonne et exacte , puisque ce poète avait été aidé par Yatable , qui savait à fond la langue hébraïque , qui avait traduit à Marot , mot pour mot , l'hébreu en français , et qui , outre cela , lui avait expliqué toute la force et l'énergie des termes, que le génie poétique de Marot savait après cela tourner fort heureusement.

Mais si Yatable était savant, il passait, comme la plupart des

habiles gens de ce temps-là , pour favoriser la réforme. En général , le clergé romain voyait avec peine les traductions des psaumes en langue vulgaire. Gomme le psautier fait une partie considérable des prières de la liturgie romaine, on appréhendait que ces versions n'accoutumassent insensiblement le peuple k prier Dieu en français , ce que l'on ne voulait pas souffrir.

Mais adpiirez , je vous prie , Monsieur^ l'excessive défiance des ecclésiastiques de France , qui en cela paraissent avoir été plus ombrageux qu'on ne Tétait à Rome même. Aux psaumes de Marot, qu'il avait d'abord fait imprimer à Paris, on enjoignit huit autres de quelques traducteurs qui n'ont jamais été bien connus y et ce petit recueil fut imprimé en gothique à Rome , avec privilège du pape , en 1 542 , par Théodore Drust. Voilà donc le pontife moins scrupuleux que la Sorbonne sur la version de& psaumes en français.

Ce qui put encore choquer dans cette première édition des psaumes, ce furent ses accompagnements. J'ai dit que Ton y trouvait à la fin le Décalogue en vers, et il faut remarquer qu'il y est dans son entier et sans avoir essuyé aucune mutilation. Or on sait que, depuis un siècle ou deux, on supprimait le deuxième commandement, et on le cachait avec soin au peuple: témoin «es commandements rimes qu'on apprenait h la jeunesse :

Un seul Dieu tu adoreras

Et aimeras parfaitement.

Son Nom en vain ne jureras, etc.

où la défense de rendre aucun culte aux images ne parait point, ot a été adroitement escamotée. Pour Marot , il avait mis ronflement dans sa traduction du décalogue :

Tailler ne te feras image De quelque chose que ce soit ; Si honneur leur fais et hommage, Ton Dieu jalousie en reçoit.

Cette version ne put que blesser, non point parce qu'elle

n'était pas fidèle, comme le dit Maimbourg, mais, au contraire, parce qu*elle Tétait trop au gré du clergé romain , qui cependant n'osait pas s'exprimer trop clairement là-dessus.

Un poète de ce siècle-là , nommé Artus Désiré , eut plus de franchise. Il déclara hautement combien il était choqué de ce couplet si répugnant k la foi catholique, et publia quelque temps après un livre sous ce titre : Contre-poison des cinquante-detix chansons de Marot^ intitulées Psalmes. Paris, 1561. Voici comment il y redresse le commandement contre les images :

Tailler donc feras son image, Et des benoîts Saints qu*il conçoit :

Si honneur leur fais et hommage, De grâce Taccepte et reçoit.

Voilà le démenti qu'il donne à Marot, ou plutôt au législateur lui-même ; il est vrai que ce hardi poète fiit lui-même redressé h son tour. Monluc, évêque de Valence, se plaignit de cette falsification , dans la conférence de St-Germain, qui se tint la même année que ce livre parut, et la reine Marie ordonna la suppression de ce scandaleux ouvrage.

Bèze acheva dans la suite l'ouvrage que Marot avait commencé. Ce fut k la sollicitation de Calvin qu'il entreprit ce travail ; il mit en vers français les cent psaumes qui restaient à traduire; cette suite fut aussi fort bien reçue par toutes les personnes qui n'étaient pas prévenues. On peut dire que l'ouvrage entier fut accueilli non-seulement des protestants, mais de quantité de catholiques.

Une des premières questions que vous me faites , Monsieur, c'est : Quand on a commencé a chanter les psaumes dans notre Église k Genève? Il semble que je ne devrais pas être embarrassé k vous satisfaire Ik-dessus; cependant je vous avoue de bonne heure que, quelques recherches que j'aie faites, je n!ai pas pu trouver le commencement de cet usage ; nos registres publics ont négligé de nous en instruire ; ceux de la Compagnie de na^

pasteurs n'en disent rien non plus. Ces registres ecclésiastiques, dans ces premiers commencements de notre Ëglise , étaient peu exacts et peu détaillés ; nous n'en avons même point des dix ou douze années qui suivirent la Réformation , et il y a apparence que c'est dans cet intervalle que le chant des psaumes a été introduit dans notre Ëglise. Je trouve seulement, dans nos Ordonnances Ecclésiastiques, un règlement qui prépare à cet usage; il est du 20 novembre 1541, et voici comment il est conçu: c II sera bon d'introduire les chants ecclésiastiques, pour mieux « inciter le peuple à prier et à louer Dieu. Pour le commence- <c ment, on apprendra les petits enfants; puis, avec le temps, « toute l'Église pourra suivre. »

Ne trouvant dans notre ville aucun autre document là-dessus, j'ai eu recours k Y Histoire de la ré formation de la Suisse , par M. Ruchat. Quelques églises particulières du pays de Vaud ont été plus soigneuses que la nôtre h marquer l'introduction du chant des psaumes; ainsi l'on trouve que l'on commença h les chanter dans l'église réformée de Grandson , le 1®"" décembre 1549 (tome VI, p. 452).

Nous sommes bien sûrs que cet usage est plus ancien dans notre Ëglise, quoique nous n'en puissions pas marquer précisément la date.

n parait , par le témoignage de Rèze , qu'en 1 548 on chantait les psaumes de Marot dans les assemblées publiques de Genève. Cette particularité se trouve dans sa paraphrase des psaumes, à la tête du XCI™®. On voit, dans l'argument, qu'il se retira a Genève cette année-là; que la première fois qu'il assista aux assemblées de la religion, on chantait ce psaume ; qu'il fut extrêmement touché des sentiments de confiance en Dieu que le prophète exprime dans ce beau cantique; que, depuis ce temps-là, il s'est vu quatre fois exposé à la peste, lui et sa famille, mais que toutes les fois qu'il s'est trouvé dans cette rude épreuve, ou dans quelque autre semblable , il n'a eu qu'à se rappeler l'iip-* pression que ce psaume avait fait sur lui la première fois qu'il

Touit chanter, et le méditer de nouveau , pour s'affermir contre le péril, et mettre son esprit dans une assiette tranquille.

Quoique nous n'ayons rien de bien précis sur l'introduction du chant des psaumes a Genève avant cette date , on voit assez qu'il faut remonter plus haut. J'ai déjà remarqué que nos registres ecclésiastiques n'en disent rien ; c'est qu'ils n'ont commence qu'en 1547, et qu'alors on chantait déjà ces psaumes dans rËglise ; leur silence même est une espèce d'indication de ce que nous cherchons. On voit, dans plusieurs anciennes éditions des psaumes, une préface de Calvin, datée du 10 juin 1543, pour préparer le peuple au chant des psaumes ; il est vraisem* biable que cet usage aura eu lieu une année ou deux après. On ne saurait donc se tromper beaucoup en plaçant l'introduction du chant des psaumes dans l'église de Genève Tannée 1545, et en disant que cette pratique a lieu depuis plus de deux cents ans.

M. Ruchat nous apprend une particularité assez curieuse , et que je ne dois pas omettre, c'est qu'avant qu'on chantât les psaumes de Marot dans le culte public , on chantait , a l'entrée du sermon, l'Oraison dominicale et le Symbole mis en vers par ce même poète, et, à l'issue de la prédication, les Dix Commande* ments de Dieu \

Vous me demandez encore «quand c'est qu'a paru le psautier complet en vers français, et quand il a été introduit ainsi entier dans notre Ëglise?» Cette seconde question me met à peu près dans le même embarras que la première. Vous apercevrez bientôt que je ne vous réponds qu'en tâtonnant.

Bèze était arrivé à Genève au mois d'octobre 1548. L'année suivante , il fut appelé à Lausanne pour y être professeur de la langue grecque. Son séjour y fut de dix années ; ce fut Ik qu'il traduisit et mit en vers français cent psaumes , pour être joints aux cinquante de Marot. Il commença de bonne heure cet ouvrage , et tout nous porterait à croire qu'il dut paraître deux ou trois années après son établissen>ent à Lausanne.

* Histoire de la Réformation, tome VI, p. 453.

Ail

Déjà je trouve dans les registres publics de notre ville que, le 2i mars 1551, Bèze présenta une requête au Conseil pour obtenir le privilège de faire imprimer le reste des psaumes de David, qu'il dit avoir fait mettre en notes de musique, et il demande ce privilège pour quatre ans ; on le lui accorda pour trois années seulement. Il est bon de remarquer qu'alors il n'y avait point encore d'imprimerie à Lausanne.

Il paraît donc vraisemblable que Bèze ne tarda pas longtemps à se prévaloir de ce privilège. Parmi les remarques critiques communiquées à M. Bayle sur son dictionnaire, je trouve celle-ci qui a été insérée dans le supplément, a Les cent psaumes, mis en vers par Bèze, parurent vraisemblablement en 1553, puisque ce iiit en ce temps-là qu'étant joints avec la liturgie et le catéchisme de Genève , ils excitèrent l'aversion des catholiques, qui n'avaient pas fait scrupule de se servir des cinquante pre-

miers \ »

Pour bien constater ce fait , il faudrait déterrer dans quelque bibliothèque un psautier complet , qui fût à peu près de cette date. Il est parlé, dans la Bibliothèque anglaise (tome X, p. 72), d'un ancien exemplaire de psaumes qu'avait à Londres M. Mose, ami du fameux antiquaire Spon. Ils furent imprimés à Strasbourg en 1553, par les soins de Jean Gamier, un des ministres qui les revirent, et qui avertit, dans une préface, « qu'on en usait dans toutes les églises françaises de l'Évangile.» Calvin avait fait assez de séjour à Strasbourg ; on sait que cette Église se moulait sur celle de Genève. Dès que les psaumes de Marot eurent été imprimés à Genève, en 1 542 et 1 543, avec la Uturgie, Strasbourg ne tarda pas à en donner aussi une édition ; on la vit paraître en 1545. Cette seconde édition de 1553 semble supposer que tous les psaumes y sont , d'après l'original qui aurait paru à Genève peu de temps auparavant.

Celte date semble se confirmer par le petit poème que Bèze

' Article Marot, remarque N, supplément.

composa pour servir de préface a ses psaumes ; il est fort connu, et on le voil encore dans toutes les anciennes éditions. Il commence aussi :

Petit Troupeau, qui en ta petitesse, Vas surmontant du monde la hautesse.

Le poète dit qu'il écrit ces vers dans le temps que le jeune Edouard, roi d'Angleterre, reçoit si humainement dans son ile les débris des Églises persécutées en France.

Je vois les feux brulans en lieux divers. Je vois passer de la Mer au travers Une grand' Troupe, et un Roi sur le Port, Qui tend la main pour les tirer à bord.

Bèze désigne encore ce prince par sa jeunesse ; il dit que , dans un âge peu avancé, il marquait Héjh beaucoup de mérite, et donnait de fort grandes espérances. Gela ne peut convenir qu'au successeur de Henri YIII. I^e règne d'Edouard fut fort court; on sait qu'il mourut en 1553, âgé de seize ans.

Tout semblait donc concourir à fixer la date des psaumes de Bèze, ou du psautier complet, environ à Tannée 1553, comme elle se trouve marquée dans le Supplément du Dictionnaire critique; il ne restait plus qu'à découvrir quelque édition de cette date. J'ai fait pour cela de nouvelles recherches, mais elles ont abouti k me prouver que je me trompais en comptant trop sur les vraisemblances, et sur la remarque critique du Dictionnaire.

J'ai trouvé une ancienne édition des psaumes, où sont ceux de Marot et seulement trente-quatre de Bèze, k cette date qu'on les croyait déjà complets. En voici le titre : Octante trois psmumes de David , à sçavoir 49 par Clément Marot , el 34 par Théodore de Besze^ de Veselay en Bourgogne^ par Adam et Jean Riveriz, 1553; c'est un in-16 imprimé a Genève, en caractère italique et sans musique. Il semble qu'ils ont été publiés comme un essai et un échantillon du travail de Bèze ; on v voit k la tète la préface en vers : Petit troupeau , etc. Il y a apparence que c'est la première fois qu'elle a été imprimée.

Un curieux m'a fait connaître une autre édition de psaumes imprimés à Genève en 1 556 , où il y en a quelques-uns de plus; on en trouve quarante de la main de Bèze, qui, joints k ceux de Marol, font le nombre de quatre-vingt-neuf*; la musique s y trouve , et le nom des notes y est écrit tout au long, À la fin des psaumes, on a mis ce distique de Nicolas Bourbon , de Vandœuvres , poëte de ce temps-là :

Desinite hebr^eam jam Galii discere linguam, Discunt Hebraei gallica verba loqui.

On en a donné la traduction comme suit :

Cessez, François, en la langue Hébraïque Chercher David, pour bien estre entendu, Car les Hébreux, en la nostre Gallique Le vont cherchant pour nous estre rendu.

Cette édition frappe par la beauté du caractère et du papier; elle ne cède absolument en rien aux plus belles éditions des Etienne et des Plan tin. Mais ce qu'il est plus important de remarquer, c'est que ce mélange des psaumes de Marot et de Bèze fut publié dans la vue d'être incessamment en usage dans l'Ëglise : et la preuve , c'est qu'il y a à la fin une table des psaumes que l'on doit chanter le dimanche matin , le dimanche au soir et le mercredi, jour de prières, et tous les psaumes de ce recueil entrent dans cette table. Le psautier, ayant été ainsi introduit par parties, il ne faut plus être surpris si l'on n'a pas marqué dans nos registres de quelle date sont les psaumes complets , et quand ils ont été reçus dans l'ÉgHse en entier.

Continuons à chercher de nouvelles lumières. Une année ou deux après que Bèze eut donné ce second essai , il se passa un événement qui mérite d'être rapporté : quelques personnes, qui étaient dans les sentiments des réformés , se trouvant au Pré-

* Octante-neuf pseaumes, mis en rithme françoise, 49 par C. Marot, avec le cantique de Simeon, et les X Gommandemens. A Genève, de rimprimerie de Simon du Bosc, BIDLYL

aux-Clercs & Paris , qui est ia promenade de l'Université , commencèrent k chanter les psaumes; c'était en été, et bien des gens, qui n'étaient là que pour le plaisir de la promenade, se joignirent k cette musique. Maimbourg, qui rapporte ce fait dans son Histoire du Calvinisme y remarque que c c'est la première fois que les psaumes furent chantés publiquement ^> Cette nouveauté plut d'abord , et , dès le lendemain , le roi et la reine s'y trouvèrent, avec plusieurs seigneurs français ou étrangers. Le chant recommença comme le jour précédent ; cette noblesse s'y joignit, et il s'y trouva une multitude incroyable de peuple; tout se passa avec beaucoup d'ordre et de bienséance. Les bourgeois de Paris montaient sur les murailles voisines , et paraissaient prendre plaisir k ce chant ; ils marquaient leur surprise de ce que le clergé s'opposait k une pratique si louable et si édifiante. Bèze, de qui nous tenons ce fait avec ses principales circonstances , ne nous apprend point quels étalent les psaumes que Ton chantait alors en France ; si c'étaient simplement ceux de Marot, ou si quelques-uns des siens y étaient déjh joints. Ainsi cet événement , quoique remarquable , ne répand encore aucun jour sur ce que nous cherchons. On pouvait avoir k Paris ce mélange de psaumes de Marot et de Bèze , imprimés quelques années auparavant, et les chanter k l'imitation de l'Ëglise de Genève. H est vrai que M. Jurieu a dit quelque part que d'Église de Paris avait chanté les psaumes avant l'Église de Genève, » mais M. Bayle le redresse Ik-dessus , et fait voir que cela n'est pas exact, c II s'agit ici , dit-il , d'un chant considéré comme propre aux réformés , et comme une partie des exercices de piété. À cet égard , son berceau est k Genève, et l'on ne saurait disputer k cette Église la primauté '. x> Cependant il est plus vraisemblable que , dans ce chant public du Pré-aux-Clercs , les psaumes de Bèze n'y parurent point encore. M. Benoit , dans

* Histoire du Calvinisme, p. 99.

' Dictionnaire critique, article Marot, remarque P.

son Histoire de FEdit deNanles^^ dit positivement^ qu'on y chanta les psaumes de Marot mis en musique sur de forts beaux airs. » Voilk à quoi il faut s'en tenir.

On a une Apologie pour les Eglises réformées^ écrite en latin par Daillé, où l'on trouve la date de l'impression des psaumes de Bèze fixée à l'année 1559. Voici à quelle occasion : le Ministre de Charenton avait k répondre à une harangue que ie clergé avait faite au roi Louis XIII , l'an 1 636, dans laquelle on reprochait entre autres choses aux calvinistes, d'avoir effacé de leurs psaumes un certain endroit qui contenait une prière pour le roi ; c'est au verset 10 du psaume XIX, selon la Vulgate, et au XX^ selon l'Hébreu. L'évéque d'Orléans portait la parole ; il dit que , dans ce dernier verset du psaume ^ il y a une prière pour le roi , que la Vulgate a rendue de cette manière : Domine salvum fac Regem^ et que Bèze, dans la première version, avait traduite ainsi :

Seigneur, plaise toi de deffendre Et maintenir le Roi.

Mais que , depuis quelque temps, les réformés avaient trouvé à propos de faire disparaître ces deux vers ; qu'ils s'étaient mis k la place du roi , qu'ils avaient pris pour eux une prière que le St-Esprit avait dictée pour lui , et que voici ia nouvelle manière dont ils chantaient ce verset :

Seigneur, plaise toi nous deffendre,

Et faire que le Roi Puisse nos Requestes entendre

Encontre tout effroi.

Le pétulant évéque concluait, avec beaucoup de chaleur, qu'il fallait ordonner aux réformés de rétablir cette prière.

Leur apologiste lui répondit que le texte hébreu est plus conforme k la dernière version qu'k la première , qui avait été faite

* Histaîre de l'Édit de Nantes, t. I, p. 16.

selon la Vulgate ; il ajouta que celte seconde version est celle qui avait toujours été suivie depuis que les réformés obtinrent la première fois la liberté de conscience par Tédit de janvier 1561 ; il avoua que la première manière de traduire se trouve dans quelques anciennes éditions. Il eu avait vu une qui, autant qu'il pouvait s'en souvenir, était de Tan 1559; elle ne contenait qu'une partie des psaumes; le titre n'en annonçait que quatre-vingt-neuf. Mais il remarque que ces anciennes éditions n'avaient pas été de l'usage des Églises réformées, ou qu'elles ne l'avaient été que peu de temps. Colomiez, dans une lettre à M. Claude , parlant de cette même accusation intentée contre les réformés , dit : « La première édition des psaumes de Bèze parut, si je ne me trompe, l'an 1560. »

Si vous souhaitez, Monsieur, d'être instruit plus à fond dans cette affaire , vous la trouverez fort détaillée dans Y Histoire de Védit de Nantes^ sur l'an 1636. Ce n'est pas ici le lieu de s'y étendre davantage ; je n'en ai touché que ce qui pouvait nous aider à trouver la date de la première impression des psaumes de Bèze. Vous avez pu remarquer que les deux auteurs que je viens de citer ne nous la donnent que d'une manière un peu incertaine. Daillé avait vu apparemment l'édition de Genève de 1556, qu'il met quelques années plus tard, par une petite erreur de mémoire.

Pour Colomiez, qui dit avoir vu des psaumes de Bèze imprimés en 1560, je crois que sa mémoire l'a mieux servi. On a, dans la bibliothèque de Genève , des psaumes de cette année-la, imprimés pour Pierre Davantès ^ ; c'était un bon humaniste , connu des savants sous le nom à' Antesignanus ^ qui doit signifier la même chose que Davantès dans le langage du Languedoc, c'est-à-dire un de ces soldats qui marchent avant l'enseigne. Ce

* Pseaumes de David, etc., avec nouvelle et facile méthode pour chanter chacun couplet des Pseaumes, sans recourir au premier, selon le chant accoustumé dans l'église, exprimé par notes compendieuses* A Genève, 1560, en lettres financières.

An

recueil de psaumes , que fil imprimer Davantès , n'en renferme encore que quatre-vingt-neuf, conformémt nt à l'édition de Du Bosc de 1556. Colomiez avait vu apparemment ces psaumes; effectivement, le verset critiqué du psaume XX® y est tourné en prière pour le roi.

Afin que l'on pût avoir des psaumes tout en musique, sans qu'ils occupassent trop de volume, il imagina, au lieu des notes ordinaires, de simples chiffres arabes, en caractères fort menus.

Vous voyez donc. Monsieur, qu'en 1560, le psautier a l'usage des réformés n'avait pas encore paru complet ; je trouve dans l'oraison funèbre de Bèze par La Faye, qu'il ne fui donné au public qu'en 1561. Je crois même qu'il faut encore retarder cette date d'une année. M. Ruchat l'a fort bien marquée dans la Ré formation de la Sume^: «Lorsque Bèze, dit-il, eut achevé sa traduction française des psaumes en vers, le livre des psaumes, ainsi traduit, fut imprimé tout entier pour la première fois en France, avec privilège du roi, par Antoine, fils d'Antoine Vincent, marchand libraire k Lyon , l'an 1562. »

Il est surprenant que les psaumes aient attendu si tard à paraître en entier, puisque dix ans auparavant Bèze avait déjà demandé au magistrat de Genève un privilège pour imprimer le reste des psaumes de David ; mais il me semble qu'on ne saurait s'empêcher de se rendre aux preuves que j'ai alléguées pour en reculer la date aussi tard que je viens de le faire.

Voilà tout ce que j'ai pu découvrir sur ce sujet ; j'ai inutilement consulté, sur cette date, le Discours toucluml les psaumes que M. Bruguier, autrefois professeur à Nîmes , fit imprimer à Genève en 1664, et un autre livre plus ancien , et rebutant par son énorme longueur, son style diffus et ses digressions, savoir: La divine mélodie du saint psalmiste^ par Jérémie de Pours. H est si diffus, et sor( si souvent de son sujet, que vous devez me tenir compte de la constance que j'ai eue de le lire tout entier,

* Tome VI, p. 536.

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d'autant plus que, malgré son énorme longueur, je n'y ai point trouvé la date que je cherchais.

Avant qu'on eût un psautier complet, les psaumes de Marot avaient été adoptés par les réformés, quoique cette version n'eût pas été faite plus pour eux que pour les catholiques. Calvin avait bien d'abord composé quelques cantiques pour l'usage de l'Église de Genève , mais , dès qu'il eut vu ceux de Marot , il n'hésita pas k abandonner les siens ; il fit imprimer à Genève les psaumes de cet excellent poète, et il y joignit, comme nous l'avons vu, la liturgie et le catéchisme. Dès lors on les chanta dans l'Église , et ils devinrent comme la marque et la livrée de ceux qui voulaient un culte plus épuré que le romain , et qui croyaient qu'on devait louer Dieu dans une langue entendue.

Dès qu'on eut chanté publiquement ces psaumes a Paris, k la promenade du Pré-aux-Clercs , en 1558, si je ne me trompe, le clergé en prit une grande alarme, et s'employa de toute sa force à faire interdire le chant de ces sacrés cantiques ; il fut défendu sous de grosses peines. Ce qu'il y a de singulier, c'est que depuis que le chant des psaumes eut été interdit en France, cet ouvrage ne laissa pas d'être imprimé quelques années après, avec le privilège du roi Charles IX.

On ne peut rien voir de plus authentique que l'approbation donnée à ces psaumes. Ce prince dit «qu'il a fait examiner cette traduction par des savants très-versés dans la connaissance de l'Ecriture sainte, qui l'ont trouvée conforme à l'original, de sorte que le roi, étant en son conseil, donne agréablement le privilège , pour le terme de dix ans , à Antoine Vincent , libraire k Lyon , d'imprimer quand et où bon lui semblera, tous les psaumes du prophète David, traduits selon la vérité hébraïque^ et mis en rime françoise, comme a été bien vu par gens doctes es dites langues , et aussi en l'art de musique. )j

Il est bon de connaître aussi l'approbation à laquelle ce privi-

lége est relatif. Elle est de deux docteurs de Sorbonne. Le premier s'appelait De Salignac: c'était un savant fort estimé; on voit, dans la Vie de Bèze , ce docteur paraître fréquemment dans les conférences qui se tenaient sur les affaires de religion. L'autre se nommait Yiboult, et est un peu moins connu. Voici leur certificat : <r Nous soussignés, docteurs en théologie, certifions qu'en certaine translation de pseaumes à nous présentée, com* mençant au quarante-huitième pseaume,.où il y a: C'est en sa trèssainte cité^ poursuivant jusqu'à la fin, et dont le dernier vers est : Chante à jamais son empire , n'avons rien trouvé contraire à noire foi catholique, ains conforme à icelle, et à la vérité hébraïque. En tesmoin de quoi avons signé la présente certification, le 16 octobre 1561. Signé: J. de Salignac, Viboult. »

Vous trouverez ce certificat rapporté fort exactement dans Y Apologie pour les réformés^ de M. Jurieu *, à qui l'on en avait communiqué de Genève une copie ; car, par un heureux hasard^ la bibliothèque publique de cette ville en possède l'original. Voilà de quoi tirer d'embarras un curieux qui a fourni des Remarques critiques qu'on trouve à la fin du supplément au Die* tionnaire de Bayle , imprimé à Genève en 1 722. a Quoique je sois persuadé , dit cet anonyme , que l'approbation de la Sorbonne existe, je ne puis dire où elle est *. »

Vous ne manquerez pas , Monsieur, de me demander comment une pièce si intéressante est tombée en nos mains ? Voici ce que j'ai ouï dire là-dessus : Antoine Vincent, le père, était un fameux libraire de Venise , connu sous le nom de Valgrisi , qui s'était retiré à Lyon , où il avait embrassé la Réformation. Antoine , son fils , exerça aussi la librairie dans la même ville. Quand il eut obtenu le privilège pour l'impression des psaumes, il y a beaucoup d'apparence que le secrétaire qui le lui expédia de la cour, y joignit l'approbation des deux docteurs, comme le fondement du privilège. Ce libraire étant mort quelques années

* Apol, pour les Bé formés, 1. 1, p. 427. ' Supplément, p. 315.

après, on vendit son fond de boutique ; ce fut Henri Etienne qui en fit l'acquisition. Il y trouva cette approbation des psaumes, et il y a apparence que ce fut lui qui la déposa dans la bibliothèque tîr Genève , comme une pièce curieuse qui méritait de passer à la postérité.

M. Bayle fait une difficulté sur l'approbation de ces deux docteurs de Sorbonne, dont nous dirons un mot, s'il vous plait. c( On ne comprend pas, dit-il, qu'en 1561, la traduction qui se chantait à Genève , eût été donnée à examiner aux sorbonnistes, tronquée des quarante-sept premiers psaumes ; car, selon Florimond de Réniond, les cinquante psaumes que Marot avait traduits firent un corps avec les cent autres traduits par Théodore de Bèze, dès l'an 1553 *. »

Je remarquerai d'abord que M. Bayle a suivi un mauvais guide pour trouver la date des psaumes de Bèze , puisqu'il s'est trompé de sept ou huit années; mais cela ne résout pas toute la difficulté. Quand on donna les psaumes à examiner aux sorbonnistes, il est sûr que ceux de Bèze y étaient, puisque les deux qui sont cités sont de lui. D'où vient donc, demande M. Bayle , qu'ils n'ont pas examiné le psautier entier, et qu'il se trouve tronqué des quarante-sept premiers psaumes ?

Voici , ce me semble , Monsieur, la conjecture que l'on peut donner là-dessus. Il y a beaucoup d'apparence que l'on présenta bien le psautier complet aux deux docteurs de Sorbonne, car le privilège que l'on sollicitait était pour imprimer tous les psaumes. On leur offirit donc un manuscrit qui les renfermait tous, mais sans aucun nom de traducteur. Les examinateurs reconnurent bientôt ceux de Marot, qui paraissaient depuis près de vingt ans, ei qui étaient fort répandus; ils refusèrent apparemment de les examiner. On les pouvait supposer suffisamment approuvés par la protection queleur avaient donnée François P% Henri II et la cour ; mais il y a une raison encore plus fqrle, pourquoi il

* Diction, critique, art . Marot, remarque N.

n'en fallait point faire mention dans le certificat. La Sorbonne s'était opposée k la publication de ces psaumes, quand ils parurent la première fois. Marot s'était retiré à Genève pour y professer la nouvelle religion. Les calvinistes, depuis ce temps-lh, avaient adopté ces psaumes, et s'en servaient dans leurs assemblées. Par toutes ces raisons , les deux docteurs ne pouvaient pas les approuver sans se compromettre; en les autorisant, ils se brouillaient avec la Sorbonne; en les condamnant, ils choquaient la cour qui s'était déclarée en leur faveur ; le plus sûr était donc de n'en rien dire. Apparemment les examinateurs firent retrancher du manuscrit environ les cinquante premiers psaumes, comme étant ceux de Marot, quoique cela ne soit pas exactement vrai. Voilà , ce me semble , comment on peut répondre à l'objection de M. Bayle sur ce psautier mutilé, présenté aux deux docteurs de Sorbonne.

Il se fait une nouvelle diificulté. « Daillé, dit-il, avait vu une ancienne édition des psaumes qui n'en contenait qu'une partie , et qui, autant qu'il pouvait s'en souvenir, était de l'an 1559. Notez que le psautier, approuvé par les docteurs, ne commençait qu'au psaume XLVIII *. » M. Bayle est surpris comment s'y pouvait trouver le psaume XX, sur lequel nous avons vu que l'évéque d'Orléans avait attaqué les réformés. Ce qui fait l'embarras de ce savant critique , c'est qu'il semble supposer qu'il s'était fait une édition de psaumes tronquée des quarantesept premiers , que c'est celle que Daillé avait vue , et qui avait été feite conformément au manuscrit examiné par les sorbonnisles ; mais ce psautier acéphale ou sans tète, est une chimère qui n'a jamais existé. Daillé avait vu apparemment ce mélange de psaumes de Marot et de Bèze, qui en contenait quatre-vingtneuf, imprimés a Genève en i 556, et ou le vingtième se trouvait déjk de la main de Bèze.

« Mais, ajoute M. Bayle, toujoui*s fécond en difficultés, d'où

* Supplément au Diction, critique , Genève, 1722, p. 241.

vient que tant d'éditions , faites en vertu du privilège de Charles IX, ensuite de Tapprobation des docteurs, ont les quarante ou cinquante premiers psaumes qui n'avaient point été eiaminés? » Cette objection est spécieuse , cependant je crois y avoir déjà répondu.

Ces cinquante premiers psaumes étaient censés être de Marot, et ils étaient censés approuvés par François P^, qui avait accordé un privilège pour les imprimer. SIeidan parle de cette approbation dans son livre quinzième , sur Tan 1543. Yoilk, ce me semble , de quoi répondre h ceux qui sont surpris que le privilège s'étende k tous les psaumes, tandis que l'approbation, qui en est le fondement, ne porte que sur les deux tiers du psautier.

Nouvelle difficulté : c'est sur la date du privilège de Charles IX, telle qu'elle est rapportée par M. Jurieu , qui la met sur la fin de l'an 1562. Ce prince ne saurait avoir donné le privilège dans ce temps-là, dit M. Bayle, parce que c'était alors le plus grand feu de la première gut^re civile, et que Lyon était au pouvoir des réformés. La réponse est des plus aisées. M. Jurieu s'est trompé sur cette date, ou peut-être n'est-ce qu'une faute d'impression ; le privilège fut expédié une année auparavant , c est-k-dire le le 26 décembre 1561.

Le psautier complet fut imprimé, en conséquence de ce privilège, l'an 1562, pour le compte de Vincent, à Genève, à Paris, à la Rochelle et dans divers autres endroits du royaume. On en conserve une édition dans la bibliothèque de Genève, qui fut faite la première de toutes, par Antoine Davodeau et Lucas de Mortière, imprimeurs de Genève; elle est in-8^ de l'an 1 562. De Pours dit positivement que Vincent n'imprima pas d'abord ses psaumes k Lyon , qu'il les fit imprimer k Ge^ nève ' ; la guerre , qui était cette année-lk dans tout son feu k Lyon , ne permettait pas k la presse de rouler. La même année

^ De Pours, Mélodie Sacrée , p. 798.

on en vit une édition à Paris chez Adrien Roi et Robert Balard, une autre chez Martin le Jeune et Rolin Motet. Quand Lj^on fut un peu plus tranquille, Jean de Tournes en donna une in-4^ ; on en a une in-16 de 1563. J'ai vu encore des psaumes imprimés à Genève en 1566, par Thomas Gourlaut, en caractères de finance. Toutes ces éditions sont pour le compte de Vincent, et ont toutes le privilège de Charles IX à la tête.

Je ne sais, Monsieur, si vous êtes informé que Philippe II, roi d'Espagne, donna un privilège semblable pour l'impression des mêmes psaumes , à Plantin , fameux libraire d'Anvers ; on y expose aussi que ces psaumes, avant l'impression, «avaient été examinés et approuvés par M. Josse Schelling , portionnaire de St-Nicolas k Bruxelles , k ce député par le Conseil de Brabant ; et, qu'après l'impression de ces psaumes, ils ont été visités derechef et trouvés ne répugner point à la foi catholique.» Ce privilège de Philippe II est du 15 juin 1564. C'esi précisément le même psautier que celui que Charles IX avait permis d'imprimer, je veux dire la version de Marot et de Bèze ; il est vrai qu^> ces poètes ne sont point nommés. Leurs psaumes sont désignés par certains cantiques traduits eti rime française ; les docteurs de Paris avaient employé les mêmes expressions.

De Pours, dans sa Mélodie sacrée n n'a pas oublié de faire mention <le l'un et de l'autre de ces privilèges; il ne pouvait pas manquer de nous instruire de celui de Philippe II , parce que cet auteur était des Pays-Bas. Aussi il en fait un article fort circonstancié \ mais M. Bayle lui reproche une omission capitale, a II ne faut pas oublier, dit^il, que le sieur de Pours, dans la vaste Uste des psaumes qui ont été imprimés avec privilège, ne dit rien de l'édition de Lyon , approuvée par la Sorbonne et autorisée par Charles IX *. »

Si M. Bayle était allé un peu plus avant , il y aurait trouvé « que les psaumes furent approuvés en France par privilège du

* Mélod. Sacrée, p. 570.

• Dictum, critiq, Marot, remarq. N.

roi, donné k Saint-Germain le 19 octobre 1561 , à Antoine Vincent, libraire à Lyon, signé Robertet. On y lit la concession d'imprimer tous les psaumes de David, traduits selon la vérité hébraïque, et mis en rime Françoise ^ » Il rapporte toute la substance du privilège , mais que je ne veux pas répéter. Voos voyez par Ik , Monsieur, que ceux qui , comme M. Bayle , se piquent le plus d'exactitude, sont quelquefois en défaut; il est vrai que De Pours est long et ennuyeux. Par là, M. Bayle était dispensé de le lire jusqu'au bout; mais il semble que, quand on n'a pas lu un auteur tout entier, on ne doit pas lui reprocher ses omissions.

Yoilk donc des privilèges authentiques en faveur de nos psaumes , et cela de la main des deux princes de l'Europe qui nous haïssaient le plus. Charles IX avait fait mourir pour leur religion un grand nombre de réformés , et il ne tint pas k lui de les envelopper tous dans le massacre de la Saint-Barthélémy quelques années après. Pour Philippe H, il avait toujours suivi constamment les maximes de Ferdinand, son bisaïeul, qui avait établi l'inquisition. Marchant exactement sur ses traces, il s'était signalé par la persécution des réformés dans tous ses Ëtats ; on sait qu'il n'avait pas épargné la mémoire de son propre père, soupçonné d'avoir du penchant pour les sentiments de la Réforme. Ce prince cruel avait fait des édits qui condamnaient les sectaires aux peines les plus sévères , les hommes k être brûlés vifs et les femmes k être enterrées toutes vivantes. Le chant des psaumes était alors comme la marque distinctive des réformés; il était défendu , sous de grosses peines, de les chanter, et tout d'un coup les voilk réhabilités et approuvés par leurs plus grands ennemis! Ces princes autorisent des psaumes traduits par des auteurs proscrits pour leurs sentiments, et traduits en langue vulgaire, ce qui est contraire aux principes de l'Église romaine! Avouez, Monsieur, qu'il y a Ik-dedans quelque chose de bien surprenant.

» De Pours, p. 901.

Supposons que nous trouvassions , dans quelque histoire de Ililglise , qu'un empereur païen , un des plus violents persécuteurs des chrétiens, ne laissait pas de parler avantageusement de leur culte , que dans un de ses édits il loue les hymnes qui se chantaient dans leurs assemblées de religion ; qu'en conséquence, il permit d'en multiplier les copies, et de leur donner cours dans tout l'empire : supposons que cet ancien écrivain nous eût conservé cet édit dans son entier, je vous demande. Monsieur, ce que nous en penserions aujourd'hui ? Bien des gens diraient que cette permission ne peut point se concilier avec le caractère violent de ce prince ; qu'en défendant leurs assemblées, il a dû interdire de même leurs formulaires de dévotion. La pièce nous paraîtrait plus que suspecte ; ne doutez point que quelque critique ne s'inscrivit en faux contre cet édit et ne le rangeât parmi les fraudes pieuses des Pères de l'Église. Cependant voici , presque de nos jours , quelque chose de tout semblable, et dont on ne saurait douter raisonnablement; c'est donc une leçon pour ne pas prononcer des jugements précipités. Disons-nous bien qu'il y a quantité de faits de ce genre dans l'histoire; je veux dire qui sont vrais sans être vraisemblables.

Ces sortes d'événements ne nous paraissent contradictoires que parce que nous ne sommes pas informés de quelques circonstances qui ont pu les amener, malgré les apparences contraires. Ceci mérite quelque discussion ; il s'agit de chercher dans l'histoire ce qui peut avoir porté le roi de France et celui d'Espagne , tous deux également opposés aux réformés , à leur accorder cependant un privilège authentique pour leurs psaumes. Commençons par Charles IX.

I^ privilège accordé par ce prince peut être regardé comme l'effet d'un discours que le célèbre Jean de Monluc , évéque de Valence, fit à Fontainebleau en 1560, en présence du roi François II , de Catherine de Médicis , reine mère , de la reine régnante et des grands de la cour. L'historien de Thou nous apprend que, dans ce discours, « le prélat, s'adressant aux deux

reines , les supplia de faire cesser les chansons profanes et impudiques qu'on osait chanter tous les jours dans les maisons royales , et de substituer à ces infamies des psaumes français et de pieux cantiques; exhortant Leurs Majestés à les chanter Ellesmêmes ; que ceux-là n'avaient pas l'esprit de la véritable piété qui défendaient aux femmes le chant des psaumes en langue vulgaire; que les ennemis de l'Église prenaient occasion de là de calomnier les catholiques et de les rendre odieux , sur ce qu'ils défendaient en public et en particulier une psalmodie instituée pour louer le Seigneur et pour consoler les âmes pieuses \ »

Dès que Charles IX fut parvenu à la couronne en 1561, les Ëtats assemblés donnèrent quelque espérance aux réformés, que la reine Catherine de Médicis ne leur serait plus si contraire. Le chancelier, sa créature , y blâma ouvertement les violences ei\ matière de religion. Cette princesse écrivit même au pape en faveur des réformés, et appuya leur demande que le service se fit en langue vulgaire.

Le Colloque de Poissy se tint cette année-là. On en attendait un équitable accommodement des différends de la religion. Il dura assez longtemps pour donner lieu à quelque adoucissement à l'égard des réformés. C'est dans ce temps-là que Vincent sollicita son privilège pour l'impression des psaumes.

La circonstance était favorable. Les conjonctures où se trouvait alors la ville de Lyon aidaient encore à le lui faire obtenir. Le Père De Colonia nous apprend, qu'en 1561 , les calvinistes y étaient fort échauffés et prêts à se rendre maîtres de la ville. Le commandant écrivit au roi que les réformés seraient paisibles et lui demeureraient fidèles, si on leur donnait la liberté de conscience, et qu'on leur laissât leur temple pour l'exercice de leur religion '. Ce privilège accordé à un libraire de Lyon était encore un moyen propre à les calmer.

* De Thou, li?. XXV, sur l'ao 1560.

* Histoire Littéraire de Lyon , t. H, p. 6ii.

M. Jurieu a donc tort de dire que «Charles IX, dans la plus grande ferveur des persécutions, accorda ce privilège *. » Rien ne gâte plus l'histoire que le penchant que l'on a à mettre du merveilleux où il n'y en a pas. Les affaires des réformés n'allaient pas trop mal alors; pendant la tenue du colloque de Poissy il y eut assez d'adoucissement. L'édit de janvier 1561 permettait l'exercice public de la religion réformée ; il porte « qu'à raison de la conjoncture du temps, sans approuver la nouvelle religion, et jusqu'à ce que le roi en eût autrement ordonné , on accordait aux réformés l'exercice public de leur religion. » En 1562, un autre édit confirma celui de janvier, et permit l'exercice de la religion réformée partout , excepté la ville de Paris et ses faubourgs. Peut-on appeler cela la plus grande ferveur des persécutions ? »

Pour le privilège de Philippe II, on peut aussi en donner la raison ; quoique le nom du roi y paraisse à la tète , il pourrait fort bien n'en avoir eu aucune connaissance. Il était retourné en Espagne depuis quelques années, c'est-à-dire en 1559; en 1 564 , le cardinal de Granvelle, qui s'était rendu odieux à tous les Flamands , était aussi allé en Espagne. Il ne restait donc dans ce pays-là que la duchesse de Parme , qui n'était pas si sévère , et qui , à celte date , flottait entre l'exécution rigoureuse des édits, et un peu de connivence, pour ramener ceux qui donnaient dans les nouvelles opinions. Â Anvers , où les psaumes forent imprimés , elle fut obligée de permettre l'exercice de la religion réformée; en conséquence, le Conseil de Brabant donna à Plantin le privilège pour l'impression des psaumes. Environ dans ce temps-là , il se tint une conférence à Bruxelles, où l'on conclut qu'il valait mieux user de quelque modération avec les hérétiques, pour ne pas trop effaroucher les esprits. La preuve qu'il ne faut pas regarder ce privilège comme émané de Philippe II , c'est que, quand il eut appris ces adoucissements , il en fut fort irrité.

• Apoloy, pour les Réformés, t. I, page' 127 in-i».

Voilà, Monsieur, comment des événements qui nous ont li'abord extrêmement surpris, et qui nous ont paru incroyables, ne laissent pas de s'expliquer assez naturellement quand on les approfondit un peu. Revenons en France pour y suivre encore quelque temps l'histoire de nos psaumes.

Le même esprit qui dicla le privilège au roi Charles IX, régnait encore à la cour de France quelques années après. Le cardinal de Lorraine fut chargé d'un mémoire pour le Concile de Trente, pour demander que le chant des psaumes en langue vulgaire fût établi , et ce mémoire fut signé par le roi , par la reinemère , les princes du sang et quelques prélats. Il est bon d'écouter l'historien de Thou là-dessus.

Charles IX, parmi plusieurs représentations qu'il faisait au Concile , demandait expressément : « que dans les messes on expliquât l'Évangile dans une chaire , d'une manière claire, intelligible et à la portée du peuple ; que les prières faites en ce lieu par le curé , auquel le peuple répond , se fissent en langue vulgaire ; qu'après avoir célébré les saints mystères en latin , on fît quelques prières publiques en langue vulgaire ; que , dans le même temps, ou à d'autres heures, on chantât aussi en langue vulgaire des cantiques spirituels, ou des psaumes de David, après que l'évéque les aura bien examinés \ »

Ces saines idées changèrent bientôt, et celles du clergé, indisposé contre les psaumes en français, prévalurent. V Histoire de Védit de Nantes rapporte plusieurs faits qui le prouvent clairement.

En 1597, il parut un livre intitulé, Plaintes des Eglises Ré^ formées de France. Un de leurs griefe, c'est qu'on les troublait dans les moindres exercices de leur dévotion, qu'on ne voulait pas les laisser chanter les psaumes de David en français, et que dans divei^s endroits ces psaumes avaient été brûlés par la main du bourreau.

« De Thou, liv. XXXV, année 1563.

En 1658 le conseil privé du roi rendit un arrêt pour empêcher les réformés de chanter leurs psaumes hors de leurs temples. Le clergé avait dressé des mémoires où il faisait beaucoup valoir cette raison, que ce chant donnait du scandale aux catholiques. U est singulier que les ecclésiastiques fissent un sujet de scandale du chant des psaumes, tandis qu'un de leurs plus célèbres prélats, Godeau , évéque de Grasse, loin d'être scandalisé de ce que les réformés s'appliquaient à cet exercice, trouvait fort mauvais que les cathoUques ne voulussent pas les imiter. Selon lui, ce devait être un sujet de honte pour eux qu'on entendit aux villes où les réformés étaient les plus forts, « retentir ces cantiques dans la bouche des artisans, et à la campagne dans celle des laboureurs, pendant que les catholiques, ou étaient muets, ou chantaient des chansons déshonnêtes \ »

On ne comprend pas comment des ecclésiastiques, qui toléraient les chants des airs à boire et des chansons sales et pleines d'équivoques impudentes, dont les artisans étourdissaient tout le long du jour le voisinage et les passants, dans leurs boutiques et dans les rues, s'avisaient de faire les scrupuleux sur le chant des psaumes dictés par l'esprit de Dieu. Avouez, Monsieur, qu'on ne saurait s'empêcher d'être scandalisé de leur scandale.

Mais voici bien pis. Au lieu de profiter des leçons de ce sage prélat, on essaya de le rendre lui-même suspect. Bien loin que ces pieuses exhortations à chanter publiquement et en français les louanges de Dieu, devinssent un passeport pour nos psaumes, les siens, par cela même, furent sur le point d'être intercUts ; on chercha k les envelopper dans la condamnation des nôtres.

La Chambre de Grenoble, ne pouvant souffrir que le chant des versions françaises des psaumes fût permis k tout le monde^ donna en 1658 un arrêt portant défenses de chanter les psaumes en français. Ce n'est pas seulement ceux de Marot et de

* Psaumes de Godeau, Prélace.

Bèze dont on défend le chant, mais de tous les psaumes traduits en français. Les réformés avaient goûté la paraphrase des psaumes par Godeau. Elle avait été mise en musique par divers maîtres. On attribuait même à Louis XIII d'avoir travaillé aux airs qui avaient paru sous le nom de des Amouteaux^ un des maitres de sa musique. Il parait donc par cet arrêt, donné à Grenoble, qu'on ne voulait pas même permettre aux réformés de se servir de ces nouveaux psaumes.

Le roi cependant permit aux réformés le chant des psaumes sans abus^ c'est-à-dire surtout qu'il ne troublât point le service de la religion catholique. Mais en 1661 la défense de chanter les psaumes dans les maisons des réformés fut rendue générale dans tout le royaume. Dans la suite on étendit cette défense. On défendit de les chanter k la campagne, dans les voitures publiques, soit par eau, soit par terre; en un mot ces psaumes furent interdits partout, excepté dans les temples. Quelques années avant la révocation de l'édit de Nantes, ce chant fut défendu expressément sur le chemin de Paris à Charenton.

Mais pour tempérer un peu ce qu'il y a de sec et de triste -dans ces sortes de discussions, voici. Monsieur, ce qui se passa dans une petite ville de France, peu de temps avant la démolition des temples des réformés. Le bailli, sollicité par un curé séditieux, envoya faire défense à un serrurier de la religion, qui demeurait vis-à-vis de l'éghse, de plus chanter les psaumes dans sa boutique. Le service de la messe, disait le curé, était troublé par ce chant importun. Remarquez, s'il vous plaît, qu'il ne se plaignait point des perpétuels coups de marteau du cyclope, ni du raclement aigu de sa h me. Le serrurier ne se pressa pas d'obéir aux premiers ordres; mais la défense fut bientôt réitérée, et la seconde fois elle lui fut même signifiée par un sergent (huissier), dans touteslesformesdela justice. Le sergent demande à Tas- 5Îgné sa réponse, afin qu'il l'écrive sur son exploit. Le pauvre homme, qui ne voulait pas multiplier les procédures, déclara ingénument qu'il n'avait rien à répondre. Le sergent le presse :

« Il faut absolument que je mette quelque chose, » lui dit-iL « Hé bien, dit le serrurier, mettez donc :

« Jamais ne cesserai

De magnifier le Seigneur,

En ma bouche aurai son honneur

Tant que vivant serai. »

Le bailli, qui trouvait son curé trop vétilleux, s'écria, dit-on, en voyant cette réponse sur l'exploit : «Ah ! parbleu qu'on le laisse magnifier le Seigneur tant qu'il voudra. Pour moi, je ne veux plus m'en mêler. »

On ne se contenta pas de s'opposer en France au chant de nos psaumes par des arrêts, on les attaqua encore par des écrits. Maimbourg dit que la version des psaumes par Marot n'est point confoime à l'original, et que d'ailleurs on ne peut nier qu'elle n'ait quelque chose de burlesque ^ Mais il a été vivement relancé sur cette première accusation. Pour le burlesque qu'il y trouve, on a remarqué judicieusement là-dessus qu'il ne faut pas juger de cette version sur le pied de la poésie d'aujourd'hui. U faut voir si elle n'était pas grave et sérieuse pour le temps où elle fut composée. Marot parlait parfaitement le langage de son siècle ; il soutenait ses expressions de toute la délicatesse du génie le plus heureux, et d'un génie qui lui était propre. Le commerce de la cour influait encore sur le bon goût qu'il savait répandre dans ses ouvrages. Pasquier, meilleur juge que Maimbourg , dit « que les œuvres de Clément Marot furent accueillies favorablement de chacun. Entre ses traductions, ajoute-t-il, il se rendit admirable en celle des cinquante psaumes de David, aidé de Vatable, professeur du roi es lettres hébraïques *. »

La version de Marot, et aussi celle de Bèze , ont passé pour d'excellents ouvrages, soit pour l'exactitude à rendre l'original , soit pour la poésie même ; on y trouvait , de leur temps , de la

* Hist. du Calvinisme^ page 98.

• Recherches de la France, par Pasquier, liv. VU, chap. 5.

force et de la douceur, ce que Ton demande dans des sujets de cette nature. Quand ces versions parurent, on n'y trouva rien à redire, parce qu'elles étaient conformes à l'usage de leur siècle. Depuis ce temps- là , la langue française ayant considérablement changé , le style a commencé à en paraître mauvais. Nos psaumes ont été exposés à bien des chicanes, et nos adversaires ont pris occasion de là de nous insulter ; ils nous ont fait des reproches sur des phrases basses et même obscènes qu'ils ont cru y trouver. Pour l'air burlesque que Maimbourg leur a reproché , ce n'est pas tout à fait sans fondement ; mais est-ce la faute de Marot, si, par une bizarrerie particulière aux Français, ils se sont avisés d'emprunter le langage du temps de François P^ quand ils ont voulu badiner, et si le langage qui tient du gaulois tient par cela même aujourd'hui du style burlesque?

C'est environ un siècle après la publication de nos psaumes, que la langue française ayant souffert un changement considérable, on commença à les attaquer vivement sur la bassesse et le ridicule des expressions. Celui qui se signala le plus dans ce genre d'hostilités, fut le jésuite Meynier. Il fit plusieurs ouvrages contre les réformés où l'emportement et la passion paraissent k chaque page. Dans l'un d'entre eux, il attaquait vivement les psaumes chantés par les réformés dans leurs assemblées. Il les appelait d'un ton de mépris les Rimes de Marot et de Bèze, et les traitait de traductions pleines de falsifications, d'impertinences et d'impiétés. Il ramassait les honteuses plaisanteries, les contes forgés à plaisir, les allusions extravagantes que les missionnaires du plus bas ordre avaient trouvé bon de publier contre cette version. Il y comparait le dei^ nier verset du psaume XXIU, ou XXII selon les latins, à une chanson à boire, et ne trouvait pas même qu'il y eût de chanson à boire aussi impeilinente. Cependant la version n'a rien qui ne soit à la lettre dans le texte même. Mais la passion aveuglait tellement ce fougueux écrivain, qu'il ne prenait pas garde que ses railleries impies rejaillissaient sur l'original ; et

cela dans le njême livre où il reprochait aux traducteurs des psaumes, des impiétés ^

Nous n'avions pas besoin de ces traits piquants de nos adversaires, pour sentir qu'il y avait dans nos anciens psaumes divers endroits choquants. On s'apercevait depuis longtemps en Franco que plusieurs expressions employées dans cette version étaient devenues presque barbares par les changements qui arrivent journellement dans notre langue. On pensa sérieusement à épurer le psautier des imperfections que le temps, plutôt que les traducteurs, y avait mises. Le célèbre Conrart se mit en devoir de retoucher cette version. Mais il ne vécut pas assez pour l'exécution de son plan. Il commença ce travail et nn de ses amis l'acheva. Se voyant sur la fin de sa vie, il jeta les yeux, pour continuer cette révision, sur M. delà Bastide, qui y mit incessamment la main dès que M. Conrart fut mort en 1675, et trois ou quatre années après, le psautier entier vit le jour. L'ouvrage do ces deux Messieurs s'appelle proprement la Révision des Psaumes.

Vous me demandez. Monsieur, quand et comment ces psaumes retouchés ont été introduits dans nos églises ? Il ne m'en coûtera pas beaucoup pour vous satisfaire Ik-dessus. Cette introduction est assez récente, et par conséquent olle ne demande pas d'aussi pénibles recherches que la première. C'est un événement de la fin du siècle passé.

Quoique les psaumes eussent été retouchés eu France, vous savez que les Églises réformées de ce royaume ne les ont point chantés dans leurs exercices publics. La triste situation où elles se trouvaient alors ne leur permit pas d'exécuter ce sage projet. C'est pioprement l'Église de Genève qui a introduit chez elle celte révision. Notre Église, qui s'était servie la première des psaumes de Marot et de Bèze, a aussi commencé avec toutes

* Benoit, Histoire de l'édit de Nantes, sur Tan 1662.

les autres à se servir de la correction de MM. Gonrart et de la Bastide, mais après l'avoir un peu retouchée.

Nos registres rapportent exactement tout ce qui regarde ce petit changement arrivé dans notre culte. On publia même alors quelques écrits pour en informer le public. Il parut surtout une brochure fort instructive Ik-des&us^ IVIais comme ces pièces fugitives sont difficiles a trouver, je vais vous en donner l'essentiel.

Quelque temps après la dispersion des Églises de France, la Compagnie des Pasteurs de Genève reçut une lettre du Consistoire de l'Église française de Zurich, qui les priait d'introduire les psaumes de M. Gonrart dans l'usage public de leur église, pour exciter, par leur exemple, les Églises françaises a exécuter ce qu'on aurait fait en France, si elles eussent subsisté. Voici la teneur de cette lettre.

On fait remarquer d'abord, a qu'il y a longtemps que plusieurs personnes dévotes et judicieuses en France, ont témoigné souhaiter que nous employassions dans nos exercices de piété une version des psaumes plus correcte et plus conforme à l'usage de notre langue et de notre siècle, que la version de Marot et de Bèze. Elle est devenue par le temps, non-seulement rude et désagréable, mais encore obscure, absurde et même burlesque en bien des endroits; et qui pis est, beaucoup de mots et d'expressions ne signifient plus maintenant ce qu'ils signifiaient autrefois, et ils portent dans l'esprit des idées sales et profanes. Les ennemis de notre religion saisissent ces endroits pour nous tourner en ridicule. Il importe donc de ne donner plus de prise a leurs méchantes satires. Nos formulaires de dévotion ne doivent rien avoir de barbare, d'équivoque, et encore moins de ridicule. Il est donc a souhaiter que l'Église de Genève, qui est la principale des Églises réformées où l'on se sert de la langue française, autorise par son exemple un changement si utile.»La lettre est du 10 mai 1688, et signée Rebou-

*■ Récit de la manière dont les psaumes de David, retouchés par M. Gonrart, ont été introduits dans l'Église de Genève. Brochure de 31 pages in-4o.

let, pasteur de l'Ëglise française de Zurich, et de dix ou douze ministres réfugiés, entre lesquels est M. J. Daillé, fils, noinistre de l'Église réformée de Paris.

Quoique les raisons employées dans cette lettre soient extrêmement fortes, on conçoit aisément qu'il y avait plusieurs personnes qui trouvaient quelque inconvénient a faire ce changement. On trouva donc à propos de laisser encore écouler quelque temps, pour les y préparer insensiblement. On fit ensuite k Genève une édition de ces psaumes retouchés. Gela donna lieu k avoir le sentiment des autres Églises, qui presque toutes écrivirent des lettres d'approbation et d'encouragement. Enfin, après tous les préliminaires nécessaires, on se détermina k se servir de ces psaumes dans les temples. Ge fut le premier dimanche de novembre de Tan 1698, qu'on commença k les chanter pubHquement k Genève.

Lorsqu'on eut vu le succès de ces nouveaux psaumes, la Gompagnie des Ministres de Genève écrivit aux autres Églises une lettre circulaire où ellie donne les principales raisons de ce changement. Elle est du 12 janvier 1700.

On reçut ensuite quantité de réponses des Églises réformées, qui marquaient qu'elles approuvaient ce que nous avions fait, et plusieurs même disent qu'elles se disposent k faire la même chose.

L'Église de Neuchâtel répond qu'ils ont marqué le premier dimanche du mois d'août 1700 pour l'introduction de ces psaumes. Gelle de Baie le dimanche 6 octobre de la même année. Les Églises françaises de Berlin et de Hesse-Gassel ne tardèrent pas k suivre cet exemple.

Vous jugez bien. Monsieur, qu'il doit s'être trouvé bien des particuliers de mauvaise humeur contre ce changement. Il faut mettre dans cette classe un certain nombre de vieillards. Outre qu'k cet àge*lk on se déclare en général contre toutes les nouveautés, il faut convenir qu'il était fôcheux k des gens qui avaient appris dans leur enfance les anciens psaumes, de ne pouvoir

plus en faire usage sur la fin de leur vie, qui est le point où Ton a le plus de besoin de se soutenir et de se consoler par ces pieux cantiques.

Outre Taccoutumance, il y a encore des gens qui trouvent quelque chose de vénérable dans les expressions anciennes qu'ils n'entendent plus : semblables k ces anciens Romains, qui avaient un respect superstitieux pour de vieux mots de leur langue, et qui se firent un scrupule de rien toucher aux vers saliens, quoiqu'on ne les entendit plus.

Mais ces bizarreries de quelques particuliers doivent être comptées pour rien. Il est vrai que le synode des Églises Vallones, qui se tint à Rotterdam en septembre 1700, aurait voulu qu'on se fût contenté de faire quelques petits changements dans les vieux psaumes, et qu'on on conservât le fond; mais dans la suite ces Églises se sont conformées à toutes les autres.

Nous voilà donc depuis longtemps à couvert des railleries de nos adversaires, surtout dans notre Église de Genève. Cependant l'évéque de Marseille n'a pas laissé de revenir à la charge, de nos jours. Il a feint d'ignorer ce changement, afin d'avoir lieu de nous insulter de nouveau. Il y a environ dix ans qu'il donna un mandement à l'occasion de deux sermons qui furent prononcés à Genève en 1 735, qui était l'année du second jubilé de la réformation. Son instruction pastorale est un tissu d'invectives contre notre religion. Il n'épargne pas nos psaumes, et transcrit deux couplets de ceux de Bèze, qu'il a trouvés bas et rampants. Voilà, dit-il, ce qu'on chante à Genève. H y avait cependant environ quarante ans qu'ils avaient été retouchés, et qu'on en avait changé le style gaulois qui en faisait tout le ridicule. Le prélat a fait semblant de n'en rien savoir. Il est vrai qu'après coup, il met à la fin de son mandement un petit avis, pour avertir qu'il a appris depuis que les psaumes ne se chantent plus à Genève dans ce vieux langage; mais peu de personnes feront attention à l'avertissement, et le trait ridicule aura déjà fait son eifet. Ce sont là de ces fraudes pieuses fort ordinaires au prélat.

et qu'il compte que l'iotention rectifie. Tout cela tend ad mu' jorem Dei gloriam : c'est la devise des RR. PP. jésuites ses bons amis.

B, lia mnslqne des Psaumes.

(Goodime), Bourjçeois, Glandio ont tous travaillé à la mnsique des psaumes; les airs de Frauce n'ont pas été adoptés. — Gravité de cette harmonie : elle contraste avec la musique légère, copiée d'airs badins ou inconvenants adaptée par quelques catholiques, comme Tabbé Pellegrin et le père Martial de Brive.)

(Journal Helvétique, Août 1745.)

Monsieur ,

Rien de plus difficile que de dire précisément de quelle main sont les airs de nos psaumes. Ceux qui en ont parlé sont presque tous partagés la-dessus.

Florimond de Rémond , dont on ne doit pas tout à fait négliger le témoignage , malgré son esprit de partialité et sa haine contre nous , dit « que Calvin eut soin de mettre les psaumes entre les mains des plus excellents musiciens qui fussent en la chrétienté, entre autres de Goudimel, et d'un autre nommé Bourgeois , pour les coucher en musique. » De Thou a dit de même « que Goudimel avait mis en musique les psaumes de Marot et de Bèze, tels qu'ils se chantent chez les réformés. » Mais d'autres ont dit que ce fut Claudin le jeune, aussi excellent musicien, qui composa la musique de nos psaumes.

Il serait aisé de concilier ces différents témoignages , si Ton s'en rapportait a Yarillas, dans son Histoire de Charles IX, qui prétend que Goudimel et Claudin le jeune n'étaient qu'une même personne qui avait deux noms différents ; mais M. Bayle a prouvé clairement que cet historien s'est trompé en confondant ainsi ces deux musiciens * .

* Diction, critique, article Goudimel.

UA

Une autre conciliation , plus commode et plus naturelle , c'est de dire (ju'ils y ont travaillé tous deux. On peut aussi supposer que Glaudin le jeune a composé la musique simple , et que Goudimel a donné cette musique à quatre parties. Le martyrologe des protestants dit c< que Claude Goudimel, excellent musicien, avait travaillé heureusement sur les psaumes de David en français, la plupart desquels il a mis en musique, en forme de mottets, k quatre, cinq, six et huit parties; qu'il fut tué k Lyon dans le massacre de 1 572, mais que son travail sur les psaumes rendra toujours sa mémoire chère aux réformés. »

Pour le musicien nommé Bourgeois , à qui Florimond de Rémond a aussi donné quelque part k la musique des psaumes. De Pours nous apprend que son nom de baptême était Louis, et qu'il avait mis en musique quatre-vingt-trois psaumes, à quatre, cinq et six parties, imprimés a Lyon en 1561 , et qu'il avait aussi composé un livre intitulé : Le droit chemin de mustque^ imprimé k Genève l'an 1550.

n est bon de remarquer que, quand les psaumes de Marot parurent, ils ne furent pas d'abord mis en musique; ceux qui les chantaient leur adaptaient quelque air déjk connu. Dès que les musiciens y eurent mis la main, cette musique souffrit même quelques changements. Dans la première édition des psaumes de Marot, faite k Genève, avec la liturgie, il y a quelque différence dans le chant d'avec nos psaumes d'aujourd'hui.

Ne vous semble-t-il pas. Monsieur, que voilk des éclaircissements suffisants sur les auteurs de la musique de nos psaumes? Malheureusement nous allons nous trouver entièrement dépaysés par une anecdote que M. Bayle nous fournit dans son Dictionnaire, et qui lui a été communiquée par M. Constant, de Lausanne , son ancien ami.

Voici donc l'extrait d'une lettre que ce professeur de théologie lui écrivit sur la musique de nos psaumes :

c( J'ai déterré une chose assez curieuse , c'est un témoignage que M. de Bèze donna de sa main, et au nom de la Compagnie

ecclésiastique, a Guillaume Franc, le 2 novembre 1552, où il déclare que c'est lui qui a mis le premier en musique les psaumes comme on les chante dans nos églises , et j'ai encore un exemplaire des psaumes imprimés à Genève où est le nom de ce Guillaume Franc , et outre cela un privilège du magistrat , signé Gallaiin , en 1 564 , où il est aussi reconnu pour l'auteur de cette musique. »

M. le professeur Ruchat a dit l'équivalent \ mais sur des mémoires de Plantin qui se sont trouvés fautifs. Ayant eu depuis peu quelque défiance Ih-dessus , il a cherché à voir le témoignage même de Bèze. On le lui a communiqué, et, à la première lecture , il a été convaincu que M. Constant lui a fait dire tout autre chose que ce qui s'y trouve, et c'est d'après lui que je vais rectifier l'anecdote.

On cite deux preuves pour attribuer à Franc la musique de nos psaumes. La première , c'est le témoignage de Bèze , qu'il donna comme recteur en 1552; mais on n'y trouve rien de semblable. Il roule uniquement sur la pauvreté du chantre, sur le triste état de sa famille , le peu de santé de sa femme, la modicité de sa pension , qui ne sufiisait pas pour l'entretenir lui et ses enfants.

L'autre preuve est une édition de psaumes imprimés à Genève, avec le nom de Guillaume Franc, où l'on voit k la tête nn privilège du magistrat de Genève, qui le reconnaît pour l'auteur de cette musique.

Si M. Constant a eu un exemplaire de ces psaumes, nous en avons aussi un dans notre bibliothèque publique; ainsi nous pouvons en parler avec connaissance de cause. Le privilège dit simplement: « Qu'il est permis à Guillaume Franc, chantre en l'Ëglise de Lausanne, de faire imprimer les psaumes de David, mis en rime françoise par C. Marot et Théodore de Bèze , et y ajouter les chants qu'il a faits nouveaux sur aucuns d'iceux. »

' Huit, de fa Héfortnatim, tome VI, p. 535.

Voici ce que c'est que ces chants nouveaux, comme il l'explique lui-même dans la préface.

11 y déclare que, dans cette édition des psaumes, il a retenu les chants usités dans l'Église, et il loue le travail des musiciens qui les out composés ; il trouve seulement quelque inconvénient à faire servir le même chant à plusieurs psaumes. La raison qu'on avait eue pour faire servir quelques-uns des airs des psaumes de Marot pour quelques psaumes de la version de Bèze, c'est apparemment parce que le peuple les savait déjà et y était accoutumé. Mais Franc trouva que c'était pousser trop loin l'économie que d'employer un même chant pour plusieurs psaumes ; il y fait remarquer cet inconvénient , c'est qu'une personne qui arrive dans l'église après que le psaume est com-* mencé, ne peut pas deviner quel psaume l'on chante. Il composa donc une musique nouvelle pour trente ou quarante psaumes, qui encore n'a pas pris, car l'Église de Lausanne se conforme à cet égard aux autres Églises. Après cela fions-nous aux anec* dotes !

Je ne sais , Monsieur, si vous vous rappelez que Maimbourg s'avisa de critiquer la musique do nos psaumes. « Ils ftirent mis en musique , dit-il , en un certain air de chanson mol et efféminé, qui n'a rien de dévot et de majestueux ^ » Cette critique n'est point du tout fondée. Gomme nos psaumes sont de différents caractères, le chant en est fort varié, mais toujours assorti à la nature du sujet. Les psaumes pénitendaux, par exemple le VP, le LP et d'autres de ce genre, ont un air languissant et triste, qui marque la compooction et la douleur ; les psaumes de louange et d'actions de grâces ont un chant plus animé. Le XIX®, où Pavid admire les ouvrages du Créateur qui puMient sa gloire, a quelque chose de gai et de libre, mais rien de mou et d'efféminé.

On sait qu'on employa k cette musique les plus habiles mai-

* Hist. du Calvinisme j p. 98.

très de ce lemps-là , et qu'elle fut trouvée fort belle. Voici ce qu'en a dit un fort bon juge : « Les airs de ces psaumes , qui furent composés par de savants musiciens, se font admirer encore aujourd'hui par leur variété , et par la proportion harmonieuse qu'ils ont avec la matière. Le temps, qui n'épargne pas les chants, non plus que les autres choses, semble n'oser toucher a ceux-lk ' . »

Maimbourg était un imprudent de toucher cette corde, et de reprocher à nos psaumes un certain air de chanson mol et efféminé. C'est précisément chez les catholiques romains que se trouve l'usage de choisir des airs profanes, des airs de chansons bachiques, ou de chansons tendres et amoureuses, pour les appliquer h des cantiques spirituels; je ne parle pas du vieux temps, où nos bons aïeux ne se faisaient aucun scrupule de mêler le sacré avec le profane. On a des Noèls et des cantiques de l'abbé Pellegrin sur l'air des vaudevilles les plus communs et des chansons les plus tendres de l'opéra ^. Ce poète est de nos jours ; il présenta encore au roi de France des vers sur sa convalescence au mois de septembre de l'année dernière , et je n'ai pas appris sa mort depuis ce temps-là. U y a apparence, Monsieur, que son recueil de cantiques spirituels ne vous est pas tombé entre les mains. Pour vous en donner une idée , je vais transcrire ici quelques-uns de ses chants.

On y trouve une chanson spirituelle sur ces paroles de saint Marc, chap. XIII : Veillez et priez, car vous ne savez pas l'heure de votre mort ; sur l'air :

Qu'il est doux d'être aimé d'une bergère aimable !

Cantique CXLVI : Pour quelle fin nous avons été créés ^ et un autre sur ces paroles de saint Matthieu, VI : N'affectez point de faire vos bonnes œuvres devant les hommes ; l'un et l'autre sur air:

* Préface des Psaumes de Conrart.

' Nouveaux NoëU, et Chansons spirituelles sur des airs d'opéra, et vaudevilles très-connus, par Tabbé Pellegrin. A Paris 1715.

us

Tout cela m*est indifférent.

Ce chant revient souvent sur les sujets les plus intéressants de la religion ; il est très-bien assorti aux choses dont on ne se soucie guère ; il donne k celui qui le chante un air de dégagement et d'indifférence très-expressif. Jugez si les vérités et les maximes de la religion doivent être chantées sur ce ton-là !

Cantique CL : Que nous devons recourir à Dieu dans toutes nos affiktions ; sur Tair :

Un inconnu pour vos beaux yeux soupire.

Cantique CL V: En quoi consiste la véritable dévotion^ et le CCXII sur le psaume Vil : Le Seigneur sonde les cœurs et les reins ; sur l'air :

Réveillez-vous belle endormie.

Cantique CCIV: Qui fait le péché est esclave du péché; Jean VIII; sur Tair :

Un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense.

Je ne saurais me résoudre à en rapporter davantage. Ces titres seuls ne peuvent que révolter toute personne sage; ceux qui connaissent un peu l'esprit humain savent l'effet des idées accessoires. L'abbé Pellegrin n^avait-il donc jamais lu le chapitre de Y Art de penser^ sur ce sujet ?Prenez l'air d'une chanson tendre ou bachique, et appliquez-le k un cantique sur la religion; vous ne sauriez le chanter sans rappeler dans votre esprit les idées de galanterie ou de débauche de la chanson originale. Nous avons déjà assez de penchant à nous distraire, en nous occupant des matières de la religion. Si vous les mettez en vers et en chanson sur l'air de quelques poésies badines qu'on a accoutumé de chanter, le chant seul réveillera dans votre esprit ce qu'il y a de plaisant et de badin dans la chanson primitive. S'il y a des pensées gaillardes et licencieuses, elles viendront aussi se présenter au milieu de votre chant dévot, sans que vous soyez

les maîtres de l'empêcher. Outre les fâcheuses distractions que l'on cause, par la liaison qu'il y a entre certaines idées dans notre cerveau , il est clair que les matières de la religion perdent encore, par ces accompagnements, beaucoup de leur majesté et de leur grandeur. « Il faut, dit M. Bayle {Diction, art. Arius), éviter soigneusement l'imitation des airs du Pont-Neuf dans les cantiques spirituels; autrement on expose la religion au mépris et à la risée. »

On aurait bien eu besoin de ce sage avis dans le siècle passé. Nous trouvons quelquefois dans les bibliothèques des curieux des recueils de ce genre dont on ne peut que rougir, des cantiques spirituels sur les airs les plus libertins de la cour, ou sur des chansons de cabaret. On peut mettre, au premier rang, des cantiques de la façon d'un révérend père jésuite, <i imprimés à Paris chez Florentin Lambert , k l'image de saint Paul devant saint Yves. j> Un dévot capucin, marchant sur ses traces, a donné aussi au public un recueil des plus curieux dans ce genre ; il se nomme le père Martial de Brive. C'est là que l'on trouve Les soupirs de l'époux céleste ^ sur l'air des Enfarinés; Des dialogues entre l'homme et Satan ^ sur celui de Vous y perdez vos pas ^ Nicolas; et un Délaissement de toutes choses, sur l'air:

Ce que fait et que défend L'Archevêque de Rouen.

Si vous en voulez voir davantage , Monsieur, je vous renvoie k la réponse de M. Jurieu au père Maimbourg. Vous y trouvez un échantillon des Cantiques spirituels de Golletet, imprimés h Paris en 1 660, sur des airs de vaudevilles si gaillards, ou plutôt si obscènes, que M. Jurieu, en les indiquant, s'est vu obligé de laisser quelques mots en blanc, la pudeur ne lui permettant pas de les désigner autrement que par des points ^ C'est assurément faire grâce à une semblable musique , que de l'appeler simple* ment molle et efféminée.

* Apologie pour les Ré for mat. Tome I, p. 128.

ORIGINE DE L'IMPRIMERIE A GENÈVE, ET LIVRE DE SA- PIENCE IMPRIMÉ DANS CETTE VILLE EN 1478, NOU- VELLEMENT ACQUIS PAR LA BIBLIOTHÈQUE.

(Erreur de Rachat, sar l'origine de Timprimerie à Genève, réfutée. — Le livre des sainU Anges, première prodnelion des presses genevoises. — Livre de Sapience, incoanu aux bibliographes: son auteur, son but, son analyse détaillée, critique et anecdotique.)

{Bibliothèqiie Germanique, tome XXI, année 1731).

Monsieur ,

Vous me parûtes surpris dernièrement de ce que rimprimerie a pénétré si tard dans Genève ; elle n'y est, me dites-vous alors, que dès le seizième siècle. Vous citâtes, pour garant de cette date, M. Ruchat, dans son Histoire de la Ré formation de la Suisse. J'ai examiné l'endroit, et je t'ai trouvé tel que vous l'aviez dit. Il recherche l'année que l'imprimerie s'est introduite dans les principales villes de Suisse ; il vient ensuite à Genève. « Genève, dit-il, a eu une imprimerie dès le commencement du seizième siècle; j'ai vu un missel, ajoute-t-il, imprimé à Genève Tan 1 505 , par Jean Belot , natif de Rouen , par ordre d'Aymon de Montfaulcon , évéque et comte de Lausanne , et administrateur de l'évêché de Genève , comme porte la dernière feuille. Après Jean Belot, on vit k Genève un imprimeur allemand, nommé Wygand-Koln , natif de Franconie ; j'ai les Constitutions synodales du diocèse de Lamanne , imprimées à Genève chez cet homme-là, par ordre de l'évéque Sébastien de Montfaulcon, l'an 1523, en caractère gothique. »

L'autorité d'un historien aussi exact que Fest M. Ruchat, doit être d'un grand poids, et je ne suis pas surpris qu'elle vous ait imposé ; cependant » il est constant qu'il a retardé de plus de

vingt années l'établissement de Timprimerie dans notre ville. Une petite méprise comme celle-lk ne peut faire aucun tort à cet habile homme; on lui rend la justice que, pour l'essentiel, son histoire est des plus fidèles. Je me flatte qu'il ne trouvera pas mauvais que j'indique ici quelques titres de livres imprimés à Genève avant le seizième siècle.

Le premier ouvrage imprimé a Genève, est le Livre des saints anges^ achevé d'imprimer le 23 mars 1478; c'est un in-folio^ que quelques auteurs ont attribué au cardinal Ximénès , pour n'avoir pas pris garde qu'à la dernière page il est dit que ce livre a été composé en 1 392 , c'est-à-dire longtemps avant la naissance de Ximénès.

En 1480, on imprima aussi à Genève la Légende dorée en latin , avec le nom de l'imprimeur, per Magislrum Adam Steyn-^ schaber de Schuinfordia; in-folio.

En 1490, Passionale Christi^ chez Jaques Âmollet. En 1 49 1 , Missale aâ umm Gebennensis dyocesis, per Magistrum Johannem Fabri; in-folio.

En 1 495 , Fleurs et manières des temps passés ; in-folio. La même année. Le Fascicvle, ou Fardelet hystorial; traduit de latin en français par le R. P. Farget de l'ordre des Âugustins; in-folio.

En 1498 y Missale completum ad usum Cathedralis Ecclesiœ Gebennensis^ avec la marque de l'imprimeur L B., qui est appa* remment Jean Belot.

La même année , Les sept sages de Rome. Vous voyez , Monsieur, que voilà sept ou huit livres imprimés à Genève avant le seizième siècle. On en trouve la plupart dans la bibliothèque de cette ville, et ceux qui ont fait l'histoire de l'imprimerie, comme Naudé, La Caille et Maitlaire, les ont presque tous connus; mais en voici un qui a échappé à la recherche des curieux, et dont je vais vous donner quelques échantillons; c'est le Livre de Sapience^ imprimé à Genève l'an 1478, le neuvième jour du mois d'octobre , comme le porte la notice

qui est la fin. C'est un folio, sans nom d'imprimeur, mais qui , k en juger par le caractère, est du même que le Livre des anges; il n'y a qu'environ six mois d'intervalle entre Fimpression de ces deux ouvrages. L'auteur était originairement Guy de Roye, archevêque de Sens, qui le composa en latin, en 1388; mais il fut ensuite traduit et augmenté par un religieux de l'ordre de Cluny, dont on ne sait pas le nom. Ce Livre de Sapience ne doit pas se confondre avec VOrloge de Sapience^ translaté de latin en français , et imprimé in-folio , par Antoine Vérard , libraire de Paris, en 1493; ce sont deux ouvrages tout différents. On peut les confronter dans la bibliothèque de Genève, où on les trouve l'un et Taulre.

Le Livre de Sapience est une explication du Pater^ du CredOy du Décalogue ei des Commandements de V Église^ à la manière de ce temps la. Le but de l'auteur, comme il en avertit dès le commencement, est de fournir des matériaux aux pasteurs pour instruire leur troupeau. « Il a travaillé surtout, dit-il, pour les simples prestres, qui n'entendent ni le latin ni les escriptures. » Pour rendre sensibles ses leçons, il les appuie de quantité d'exemples tout à fait populaires , et c'est ce qui fait le caractère de son livre ; on y voit partout une naïveté qui fait plaisir, quelquefois même il a des traits assez divertissants; car, dans ce siècle-lk, il fallait instruire et faire rire en même temps.

Ce bon homme avait fort k cœur l'instruction du peuple. Dans divers endroits de son livre , il gémil de la négligence des pasteurs de son temps, qui n'instruisaient point leur troupeau. Sur cet article , il prend fort son sérieux ; en expliquant le Pater^ quand il en est au pain quotidien^ il décharge son cœur a cet égard. Après avoir parlé du pain corporel , il dit qu'il y a aussi un pain spirituel que nos pères spirituels doivent nous donner. « Les pères espirituels, dit-il, sont les prelas et les prestres qui nous doibvent donner le pain espiriluel , c'est la doctrine de la sainte escripture, si comme Dieu leur commande en levangille. Mais las ! le monde est tout plain de prestres , et il y en a peu

qui veullenl dire la parole de Dieu ; hélas ! que diront plusieurs prestres au jour du jugement, qui ont prise Tordre de prestrise, et toutefois ils n'ont point de honte de vivre désordonnémenl. Pour lesquieuk dit le Sage que les mauvais prestres sont la ruyne du peuple, par les mauvais exemples qu'ils leur donnent. Tu ne les trouveras pas en leglise pour enseigner le peuple, mais pour recepvoîr les offrandes. Et aussi les trouveras avec les tourbes de gens dissolus et plains de mauvaises meurs , et ne les congnoitras, ne verras differens de l'habit des hommes séculiers, auxquels ils dussent enseigner, et riens n'en font, mais sont es jeux et es esbatemens plus dissolus souvant que ne sont les aultres en dis et en fais. Ulecques jurent et se parjurent, et dient de mauvaises parolles,et des mors et des vifs. Les rentes et les revenues demandent plusieurs foys rigoureusement, et plusieurs foys en font grans dommaiges aux pouvres gens, et dient de grandes villainies, et prenent aulcune foys à deux mains. Ils sont vestus de la laine des brebis de notre Seigneur, et menguent la chair, et puis les laissent mourir de fain sans repaistre de la parolle de notre Seigneur comment ils sont tenus. De laquelle paroUe plusieurs ne scevent gaires, mais vont en tavernes et boivent et gormandent, et souvent se entrebattent, et vivent luxurieusement, et despendent bien mauvaisement les biens des trespassez, et petitement en font leur devoir... Au moins, dit saint Grégoire, s'ils n'ont science pour prescher et le peuple enseigner, si vivent bonnement et tiennent vie de innocence pour donner bon exemple... Mais plusieurs en y a si dissolus, que c'est grand pitié pour leur mauvaise vie et mauvais exemple qu'ils montrent au monde, car ils tuent ceulx qu'ils deussent vivifier, dont ils en rendront estroit compte au jour du jugement a notre Seigneur. »

J'ai abrégé ce portrait, qui est beaucoup plus étendu dans notre auteur, et je viens k sa conclusion : a Par les paroles dessus dites nous demandons k notre Seigneur Jesu-Christ qu'il nous donne le pain de salut et de doctrine, lequel les prestres

ne nous veullent donner, et disons ipanem nostrum cotidianum; Père, donne nous le pain corporel, et fay germer la terre et porter fruit pour nous soustenir corporellement, et nous donne le pain espirituel , c'est assavoir inspire nos prêtas et nos prestres de leglise, que la doctrine que tu leur as donnée, ils nous la vuellent distribuer saigement et charitablement. Et si ils ne le vuellent faire, veulles nous repaistre par la divine inspiration de ton saint esperit , afSn que par toi nous puissions avoir le pain de la vie espirituelle par dedens, lequel il nous vuelle distribuer par devocion. Doncques panem noslrum cotidianum da nobis hodie. »

Il n'est pas nécessaire, Monsieur, de vous remarquer qu'alors on disait régulièrement Toi k Dieu dans les prières. Si je voulais faire le controversiste k l'occasion de ce passage, ce serait plutôt pour inférer de ce portrait des ecclésiastiques la nécessité de la Réformation. Grâce à Dieu , le clergé a en honte de ses dérèglements ; il est beaucoup plus réglé aujourd'hui , surtout en France. On y voit un nombre considérable de pasteurs éclairés qui prennent soin de iaire connaître la religion à ceux qui leur sont soumis; cependant il y a bien encore des choses k désirer k cet égard, de l'aveu des catholiques romains euxmêmes. Il n'y a que quelques jours que je lisais une réflexion qui peut naturellement trouver sa place ici ; je l'ai tirée d'un livre imprimé k Paris au commencement du siècle sous le tifre de : Règles de la bonne et solide prédication.

« Les pasteurs , dit cet auteur sensé , doivent instruire par eux-mêmes leurs paroissiens; il y a pourtant plusieurs curés qui négligent de satisfaire k un si juste devoir. Et, pour me servir d'une comparaison familière , comme il n'y avait autrefois que les dames de grande qualité qui se dispensaient du devoir de nourrir leurs enfants ; qu'ensuite les autres dames d'une médiocre qualité les ont imitées, et qu'enfin la délicatesse et l'insensibilité des mères envers leurs enfants est venue k ce point , qu'il suffit aujourd'hui k une femme d'une condition bien médiocre, d'être riche et d^avoir de quoi mettre son enfSsmt en nour-

riee, pour se croire exemple de la loi naturelle de le nourrir; de même, depuis que quelques prélats se sont relâchés dans h fonction de prêcher, beaucoup de pasteurs fort au-dessous d'eux laissent aussi le ministère de la prédication.» — La période est un peu longue ; mais, dans le fond, elle est fort judicieuse, Les pasteurs qui pourraient instruire et qui n'en veulent pas prendre la peine, sont très-dignes de la censure de notre auteur. Â l'égard de ceux qui manquent de lumières, ne pourraient-ils point s'excuser comme ces mères qui prennent des nourrices , parce qu'elles manquent effectivement de lait ? Mais il y a bien de la diJS^érence; pourquoi se sont-ils chargés d'un emploi dont ils ne peuvent pas remplir les fonctions ? Le seul parti qu'il leur reste k prendre, est de résigner le bénéfice à des gens qui s'en acquittent mieux qu'eux , ou , s'ils y sont encore k temps , de travailler k acquérir les lumières qui leur manquent. C'est dans cette vue que notre ancien auteur du Livre de Sapience l'avait composé ; il se présentait comme une source où les prêtres ignorants pourraient puiser sans peine et sans effort ces eaux salutaires , ou , pour parler avec saint Pierre , le lait de la Parole de Dieu , pour le distribuer ensuite k ceux qui attendaient d'eux cette nourriture spirituelle. Reste k voir si ce lait s'y trouve pur et sans aucun mélange frauduleux ; c'est ce dont je ne veux pas être garant.

Dans son Credo on trouve déjk marchandise mêlée ; il ne saurait s'empêcher de fourrer quelques traits de légende parmi les principaux articles de la religion. Décrivant la passion du Sauveur, il le représente arrivé au Calvaire. « Lk , dit-il , fut le roi des angels despouUie tout nud devant tout le peuple, couvert tant seullement dung viel suayre environ les rains , et dient aucuns que ce fut une pièce du mantel de sa doulce mère doulante qui y estoit présente, qu'elle coupa pour le couvrir, et peult estre legierement cru ; et dient que en tous les lieux ou le crucifiement est paint de main de bon maistre, que le mantel de nostr^ Dame et le drap qui est environ les rains de nostre Seigneur

doibvent estre d'une couleur. » Il dit ensuite « que la benoiste croix en quoi fost crucifié nostre Seigneur, fust de quatre bois, c'est assavoir de palme, de cèdre, de cyprès et dolive. » Il s'étend beaucoup sur les vertus de la croix, et il n'oublie pas le secret de saint I^ouis pour passer sûrement sur un pont. « Saint Loys avoit de coustume que, quant il passoit par dessus quelque pont, il disoit tousiours: Surrexit dominus de sepulcro^ quipro nobis pependii in ligno. Et disait : se le pont est de pierre , je ne doubte point a passer, car le sepulchre ou nostre Seigneur fut ensepvely estoit de pierre ; et se le pont est de bois, je ne doubte point k passer, car la croix ou nostre Seigneur Jesu-Christ fut mis pour le crucifier estoit de bois, et par ainsi il passoit sûrement. » L'efficace du signe de la croix vient aussi à son tour. Un chrétien doit toujours débuter par la en se mettant à table , et un jour il en prit mal à une religieuse pour l'avoir oublié. « Une nonnain entra une fois en son jardin, dit notre auteur, et vit une lettue, et en eult voulente d'en mengier, et la cueillit tantost et la menga sans feire le signe de la croix, et tantost elle fut prise du diable qui entra en elle, et cheut k terre; ung saint homme qui avoit nom Acquin vint à elle et la conjura, et tantost le diable commença a crier et a dire : Que tay je fait? je me seoye cy sur cette lettue, elle est venue et ma mors; et tantost par le commandement du saint homme et par la vertu du signe de la croix, le diable sen alla et la laissa, i»

On nous cite saint Grégoire, dans ses dialogues, pour garant de cette histoire. Pour moi, je la trouve fort vraisemblable, sur^ tout si l'on suppose que cette laitue était une laitue pommée, les enveloppes redoublées de cette plante étaient fort propres h cacher Tembuscade, et favorisaient les mauvais desseins de l'ennemi.

Je n'ajoute plus qu'un article du Credo ; c'est celui du jugement dernier. Voici comme il le décrit : « Le dernier jugement sera en la vallée de Josaphat, laquelle est entre Iberusalem et le vnont dolivet... Âdonc toutes manières de gens tous entiers re«

susciteront sans faillir uag seul poil de la teste, et tous vifs en corps et en âmes, en tel eage comme nostre Seigneur fut crudfiev c'est k savoir en leage de trente et deux ans et trois mois, et jeunes et vieux, et enfans mors nez, tous viendront au jugement. »

Le jugement suppose l'immortalité de l'âme; notre auteur ne manque pas de la prouver. Il est bon que vous voyiez sa manière de philosopher. « Il est moult de simples gens, dit-il , qui dient qu'ils ne scevent quelle chose c'est de lame, et que quand le corps est mort, qu'il ne sentira jamais ne bien, ne mal: qui est mauvaise hérésie de le dire, et pire encore de le croire. Plusieurs philosophes en ont parlé en maintes manières, mais nous devons croire les dis des sains et des bons catholiques et maistres, qui dient que lame est une substance espirituelle et raisonnable, de néant créée pour visiter le corps humain ; car tu vois que quand lame est hors du corps, il demeure tout coy comme une beste morte. Et le homme quand il engendre lenfant, il ne engendre point lame, mais Dieu la met de sa grâce... Se lame estoit mortelle avecques le corps, pour néant requerrions les sains , près ne loing , lesquels nous aydent plusieurs foys par devers nostre Seigneur pour leurs prières ; et touteffois nous sommes certains et scavons véritablement que leurs corps sont morts, et n'en avons de plusieurs que les os, dont appert-il que leurs âmes vivent. »

Sur le Décalogue, quand il en est au commandement d'/ionorer son père et sa mère^ après avoir donné le sens littéral et rapporté maintes histoires tragiques d'enfants , qui n'ont pas eu les égards qu'ils devaient pour ceux à qui ils étaient redevables de la vie , il n'oublie pas de pousser aussi le sens spirituel de ce précepte. < Item ceux font contre cettui commandement, dit-il, qui ne portent honneur a leurs prelas, curez et autres ministres de notre Seigneur Jésu-Christ. On lit que Constantin le grand, empereur de Romme, disoit: Se je veoie ung prestre pécher, je le couvreroie de mon mantel, affin qu'on ne le vist ne sceost

son péché, pour lesclandre et pour le déshonneur qui en peut advenir. » Ne vous rappelez-vous point , Monsieur, d'avoir lu dans le dictionnaire de M. Bayle, que les peintres ont tort de n'avoir pas choisi ce trait de Constantin pour sujet d'un de leurs tableaux ? Il trouvait que cette Charité constanline figurerait fort bien dans les cabinets des curieux k côté de la Cliarilé romaine^ qui a été peinte tant de fois.

Notre auteur ajoute « que ceux qui descouvrent les péchez de leurs pères espirituels, font comme Can qui descouvrit son père Noe pour veoir sa nature vergoigneuse, pour laquelle chose son père le fit serf de ses frères et de toute sa progeniee , et d'illecq en avant commença servitude, si comme dit lescripture.» Si nous regardions notre auteur comme un simple particulier, il serait difficile de le disculper de la faute qu'il reproche aux autres ; il découvre continuellement la turpitude du clergé de son siècle. Outre ce que nous en avons déjk rapporté sur le pain quotidien , voici encore un trait qui m'a paru assez vif. Après avoir relevé les mauvaises mœurs des prêtres de son temps, il conclut de cette manière : « Saint Ambroise dit que mieux plaist a Dieu labajer des chiens , le mugir des beufs, le gronder des porceaux, et le bannir des asnes, que le chant de telles personnes qui sont tant luxurieuses. »

Sur le précepte du Décalogue qui défend la luxure , il nous apprend que les luxurieux sont puants , et en voici la preuve. Un ange fut envoyé du ciel pour enterrer un pèlerin qui était mort dans un bois, et il mena avec lui un ermite. «Et ainsi qu'ils l'enterroient, lermite bouchoit et estouppoit ses narilles pour la puanteur dicellui corps. Et voycy venir chevauchant un beau jeune jouaocel moult fort luxurieux, qui par devant eulx passa sur un beau chevau, et avoit ce jouaocel ung chapeau de fleurs sur sa teste. Et tantost langel boucha ses narilles, dont lermite fut moult esbahy, et luy demanda pourquoy il avoit bouché son nez a la venue du jouancel , et non pas pour la puanteur du corps mort? — «Langel lui respondit que la chair d'ung chascun

bon et saint homme sera de très bonne odeur devant Dieu , mais les hommes ne la sentent point pour ce qu'il sont nourris en pechie, qui leur est moult souef et bon florant. »

Voici encore une petite moralité sur la luxure , que je suis sûr qui vous agréera plus que la précédente. Il blâme certaines gens qui , après s'être confessés de ce péché , en retiennent encore Todeur ou la saveur, et voici comme il explique sa pensée : « Cellui retient l'odeur du pèche , dit-il , qui bien sen confesse et sen repent, mais voulentiers en oyt parler; et cellui retient la sapveur du pèche, qui bien sen confesse et repent, mais souvent pense aux péchez qu'il a fait, et se délite aux mauvaises pensées, et bien lui plaist combien qu'il ne les voulsist pas faire. »

Sur la Confession^ il exhorte fort à confesser surtout les péchés de la chair, si l'on en est coupable , et k ne pas les cacher par une mauvaise honte. Cette leçon a d'abord un exemple à sa suite pour l'appuyer ; le voici : « Nous lisons d'une noble nonnayn de bonne vie et sainte, laquelle fut deceue de l'ennemi et fut engrossée de son varlet : elle cuida estaindre son pèche par grant pénitence de corps, et très dure vie qu'elle menoit et mena longtems : assez gemist, assez ploura, mais oncques nosa confesser son pèche, tant pour la noblesse d'elle, comme pour sa sainteté dont elle estoit renommée, et mourut sans confesser ce pèche, et fut dampnée perpétuellement... Hee, pour Dieu, doulces pucelles et doulces femmes qui par nature estes honteuses, prenez vous icy garde, et ne perdez pas vos belles âmes ne vos corps, pour ung peu de honte qui est si tost passée. »

Sur les dîmes : « C'est pèche davarice de mal payer les dismes. Tu me pourres dire : Sire je ne sçay pas bien de quoy je doy dismes, ne comme je les doy payer : Je te dy que tu dois disme de tes blés, de les vins, et de tes prez, de tes courlils, lectaiges, fruis, besles, oyseaulx, plumes, eulx, fours , molins, marchandises et de tout le gain que tu fais en quelque manière que ce soit. Et dient les maistres en droit, que les usuriers cl les folles femmes doibvent le disme de leur gain. »

Sur V excommunication : «c Moult de gens simples ne doublent point les sentences dexcommeniement, et dienl que leur pot n'en laisse point a boullir au feu. » Après plusieurs raisonnements pour combattre ces incrédules , vient une histoire qui ne laisse plus aucun doute sur cette matière : « A Troyes en Champaigne eubt un evesque qui excommenia le bailly de la cite, puis le absolut, et le convia a disner avecques luy. Après disner levesque lui demanda s'il n'estoit pas plus aise que quant il estoit excommenie. Le bailly luy respondit que il nen faisolt pas grant compte. Et tantost levesque, pour luy monstrer son erreur, fist apporter un pain blanc et fist une roye parmy, puis dist : Pain^ de l^auctorile de Dieu et de saint Pierre l'apôtre, je te excommenie par cy. Et tantost la moitié du pain devint noire comme charbon. Quant le bailly vit celuy, et toute la compaignie, furent moult esbahis. Adonc, dit levesque au bailly, certainement vous estiez ainsi noir envers Dieu quand vous estiez en sentence. Et puys dist: de Vauctorile de Dieu et de saint Pierre^ je te absoux. Tantost le pain fut tout blanc comme il estoit par avant. Or voys tu comment on doit doubter la sentence d'excommeniement! »

Quoique notre auteur recommande fort les jeiines commandés par la sainte Ëglise, il ne laisse pas d'indiquer k la fin du chapitre un expédient pour les éluder. c< On lit d'ung riche homme, dit-il, qui ne pouvoit jeûner, mais mengeoit tous les jours matin, et faisoit menger les pouvres avecques luy, et disoit a notre Seigneur: Sire, se tu me reprens au jour du jugement de ce que je mengue matin , je te reprendray, car tu mengues aussi matin que moi ; car ce que on fait aux pouvres, tu as dit que on le fait à toi. »

Vous voyez bien , Monsieur, qu'avec ce tour ingénieux , on peut se dispenser de tous les jeûnes les plus incommodes. Un homme un peu à son aise n'a qu'à manger un chapon le vendredi saint ; l'action sera rectifiée, pourvu qu'il arrête le premier pauvre qui passera et qu'il le mette à table avec lui ; dès là le

voilà parfaitement disculpé. Si le Seigneur lui reproche au dernier jour d'avoir mangé gras dans un jour si saint , il a sa réponse toute prête : « Vous y étiez , Seigneur, répondra-t-il , et je n'ai rien fait que de moitié avec vous. »

Ce livre finit par les vœux de religion. Dans ce chapitre, l'auteur exalte d'abord l'état de virginité ; ce que j'y ai trouvé de particulier, c'est un tour fort consolant pour ces pauvres vierges, qui, dans le pillage d'une ville emportée d'assaut, se sont trouvées exposées à la brutalité du soldat. Selon lui , leur virginité ne fait que croître et embellir de cette aventure. c< Se on dépucelle une vierge oultre sa voulente , dit-il , le mérite de la virginité ne appetisse point, mais accroist. De quoy dit la sainte escripture eu la vie de samte Luce, laquelle dist au mauvais tirant qui la voulait faire depuceller : Se tu me fais corrompre contre ma voulente, la couronne de ma virginité en sera doublée, pourquoy tu y doibs penser diligemment. »

n n'épargne pas plus les moines de son temps que les prêtres séculiers, qu'il a assez maltraités dès le commencement ; il se plaint de ce que plusieurs d'entre eux donnaient dans le luxe et recherchaient trop le plaisir. « Helas , dit-il , moult y a aujourduy de religieux qui nont que labbit de religion. Ils vuellent avoir les délices du monde et la revenue de la religion sans paine , ils amassent finances pour monter en haut estât ou pour despendre en mauvais usaiges. Ils vuellent avoir les jeux et esbatemens des chiens et des oyseaulx, et donnent à leurs chiens ce qu'ils deussent donner aux pouvres pour l'amour de Dieu. Ils sont montez, ils sont parez comme chevaliers, car se tu rencontres ung chevalier ou ung religieulx, tu ne les sçauras discerner... On lit dung chevaUer lequel estoit mal monte et en petit estât, qu'il encontra ung moyne lequel chevauchoit et estoit en grand estât, auquel il demanda a qui il estoit : le moyne luy respondit qu'il n'avoit Seigneur que Dieu. Le chevalier luy dist: Se vous estes a Dieu, aussi suis-je, nous sommes frères et compaignons , mais nous avons mal party, car vous estes très bien

monte et bien vestu , et je le suis très petiteibent. » La condusion fut que le chevalier contraignit le moine à changer d'habit et de cheval avec lai.

Notre auteur, quoique religieux lui-même, pousse aussi vigoureusement les moines de son temps sur leur délicatesse. r< Helas, dit saint Bernard, comme il y a grande différence de nous aux autres moynes qui estoient pour le tems dé saint Ânthoine! Car plusieurs foys, quant ils visitoient lung laultre, ils parloient tellement des choses espirituelles, quils en oubUoient le boire et le mengier... Mais a présent quant nous mengons, tant comme il y a de mets, tant y a il de rumeurs, et disons : ce n'est pas bien cuit , la saulse nest pas bien faicte , la viande est mal sallée , ou elle lest trop. Le bon moyne, dit saint Bernard, doibt ressambler lasne ; il doibt faire ce que on luy commande, et doibt menger ce que on luy met devant. )> Il se plaint de ce que ceux qui ont renoncé à la viande, veulent du poisson de trois ou quatre sortes , et apprêté différemment ; il ajoute qu'il leur faut du meilleur vin, et qu'ils le boivent pur. « Et plusieurs en y a qui font changer leur hanap par deux ou trois foys en ung menger, et diront : Je vueil de celluy ou de celluy, cestuy n'est pas bon. Et en plusieurs lieux, aux grans festes, diront qu'ils doibvent avoir vin despices et fait de bonnes pouldres , et pour quoy est ce mais, que pour ce que on en boive plus, et plus délicieusement , et quant la teste sera bien plaine et que le vin montera ou cervel, que voudront ils faire quant ils seront levez de table? Ils ne voudront pas lire ne estudier. »

Je n'ajoute plus qu'un irait sur les moines, après quoi je finis ; il s'agit de la manière dont le supérieur d'un couvent fit comprendre à ses religieux le danger qu'il y avait d'employer une servante, quoique vieille. Le tour est des plus ingénieux : «Ung abbe estoit aile en lointain pa^s: quant il revint, il trouva que ses moynes avoient mis demeurer en labbaye une bonne femme, et bien vieille, pour laver et nettoyer leurs choses , et non pas pour pécher. Quant il en parla aux moynes, ils lui res-

pondirent quelle nestoit pas suspicieuse. Labbe commanda au cuisinier quil sallat fort toutes les viandes du soupper, et luy commanda que après le soupper il fermast si bien tout, que on ne peust trouver a boire si non les laveures des escuelles. Advint quant les moynes furent couchez,, il en y eust qui avoient si grant soif, qu'ils se levèrent et queroient par labbaye a boire ; mais ils ne (rouverent riens que la laveure des escuelles, lesquels, pour la grant soif quils avoient, en benrent tout leur saoul. Le matin kbbe demanda que cestoit qu'il avoit oy toute la nuit parlabbaye. Les moynes lui disdrent que ce avoient ete ils qui queroient a boire; mais ils ne peurent trouver fors que la laveure des escuelles, que ils avoient beu pour la très grande soif que ils avoient. Labbe leur respondit et dist , que se par lardeur de la soif ils avoient ainsi beu celle eaue orde , aussi bien par lardeur de la chair pourroient ils faire leurs voulentes de celle vieille femme. Et par ainsi la femme sen alla de labbaye. 7>

Ne irouvez-vous pas, Monsieur, que cette leçon est tout à fait dans le goût oriental ? Il me semble qu'elle a du sel , et qu'elle est des mieux assaisonnées.

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