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SUITE DE LA DESCRIPTION DES GLACIÈRES DE SAVOIE

{Journal Helvétique, Juin 1743.)

Je reprends la relation de nos voyageurs, mais sans m'assujettir à la suivre trop scrupuleusement : je me contenterai de vous en donner l'essentiel.

C'est au pied de ces montagnes du Faucigny, dont je vous ai entretenu fort au long, que se trouve le cristal. On le cherche le long de la vallée des glacières, mais non pas sous la glace, comme quelques personnes l'ont prétendu. Sous prétexte que le cristal s'engendre dans les lieux où l'on voit des neiges continuelles, Pline voulait que ce (ât une sorte de glace. Il en parle

comme d'une eau congelée, et c'était l'opinion reçue de son temps. Nais tout le monde est revenu aujourd'hui de ce préjugé , et on regarde généralement le cristal comme une espèce de minéral ou de pierre transparente , qui se forme dans la cavité des rochers, et que la nature a élaborée avec beaucoup de soin. Le cristal est produit par une espèce de végétation. Si ce n'était qu'une congélation , il se fondrait au feu, au lieu qu'il a le sort des pierres, et qu'il se convertit en chaux.

On sait que le cristal est ordinairement de 6gure hexagone, et que ses angles sont si polis et si réguliers, que les lapidaires ne sauraient rien faire de mieux. Les philosophes modernes ont, sur la formation des cristaux, des conjectures fort heureuses. Le sentiment le plus général aujourd'hui est que les particules, les parties intégrantes du cristal de roche , ont la même figure que les grandes pièces. Ces prismes hexagones viennent d'une infinité de triangles équilatéraux d'une extrême petitesse. Ces petits triangles paraissent quelquefois à l'œil, ou du moins avec une loupe, sur les six côtés du sommet pyramidal des cristaux.*

On voit dans la bibliothèque de Genève une pièce de cristal fort propre à confirmer cette explication. Avec un peu d'attention, on y aperçoit les grandes tables triangulaires qui se succèdent l'une à l'autre en forme découches séparées par une espèce de terre, ou de poussière très-fine d'un jaune pâle. Des yeux un peu connaisseurs y découvrent tout le mystère de la formation des cristaux.

Les relations, dont je vous envoie l'extrait, n'ont pas oublié de nous marquer comment on tire le cristal des rochers. Ceux qui le cherchent connaissent s'il y en a, à certaines veines blanches et bleues qu'ils remarquent sur le roc , et auxquelles ils donnent le nom d'apparences. Ces veines peuvent ontinairenient se réunir à un même point. On frappe dans cet endroit4à,

' Lettres philosophiques de M Bourgucl, page Aà.

et Ton connaît, à la manière dont le coup résonne, si le roc est creux. Dans ce cas, Ton se met en devoir de le rompre, et dès que l'ouverture est faite, on trouve le cristal dans des excavations, quelquefois profondes de quelques pieds , et que les gens du métier appellent fours. Il faut remarquer qu'il ne revient plus de cristal à la place d'où l'on en a une fois tiré. Jean-Jacques Scbeuchzer, dans un mémoire communiqué à l'Académie des sciences de Paris , prétendait même qu'il ne se forme plus de nouveaux cristaux aujourd'hui , et que ceux que l'on découvre sont aussi anciens que le déluge. {Hist. de l'Acad,, 1708, p. 34.) Quelques-uns de ces fours ou cristalières s'écroulent quelquefois avec les morceaux de rocher qui les contiennent, et roulent jusque sur la glace. Alors on trouve de ces morceaux adhérant à la glace, et c'est ce qui a pu donner lieu à l'ancienne erreur qui rangeait le cristal dans la même classe que la glace. Il est donc essentiel de remarquer que ces pièces de cristal ne se trouvent Ik que par accident, et que ce n'est point le lieu de leur formation.

J'ai déjà parlé de l'eau qui coule continuellement sous la glace des glacières; mais cet article demande un peu plus de détails, et nous offrira de nouvelles merveilles. «Delà plus considérable de ces glacières, que l'on nomme glacière des 6ois, sort une petite rivière appelée YArbairon. C'est dans ces cavités qu'elle prend sa source, qui est, par conséquent, inconnue. C'est une eau vive qui ne gèle jamais, et qui a toujours son cours. VArbairon sort de ces gouffres par deux voûtes toutes de glace. De loin , l'entrée de ces voûtes parait être le frontispice d'un ancien temple , chargé de colifichets gothiques ; mais de près, le spectacle est encore plus admirable. Il faut se figurer quantité de colonnes de glace adossées les unes aux autres, mais finissant en haut et en bas par des figures assez irrégulières. Leur hauteur est de plus de quatre-vingts pieds. Elles paraissent d'un cristal parfait qui réfléchit quantité de belles couleurs, telles qu'on les voit au travers d'un prisme. En un mot,

et

vous prendriez cette architecture naturelle pour ces grottes de cristal que la &ble avait imaginées pour loger les fées.

VArbairon, qui sort de ces voûtes, roule avec soi quantité de paillettes d'or, dont il enrichit TÂrve , en se joignant à elle environ à une demi-lreue de h. Un habile orfèvre, qui était de la troupe genevoise, fit remarquer k ses compagnons de voyage cespaillettesd'orauborddel'ilr&atroii, et on en chercha inutilement dans le sable de TÂrve avant sa jonction avec cette petite rivière.

Un bon botaniste, qui était aussi de la troupe, trouva sur les montagnes que ces giessieurs traversèrent, diverses belles plantes dont il a donné le catalogue , mais que vous me dispenserez de vous transcrire ici.

n est plus important de rapporter quelques-unes des observations faites par notre mécaniste. Elles pourront servir k rectifier les cartes que nous avons de ces endroits-lk , où il s'est glissé bien des erreurs. Il mesura exactement , à l'aide du baromètre, la hauteur de toutes les montagnes qu'ils traversèrent. Je vous épargne ce détail, quoique assez curieux. Le Mont-Blanc étant inaccessible k son sommet , fut mesuré par une opération trigonométrique. Elle se rapporte assez k celle de M. Fatio de DuilHer, célèbre mathématicien, qui, l'ayant mesuré autrefois de sa terre, située près de Nyon, dans le pays de Yaud, trouva que cette montagne était élevée au-dessus du lac Léman pour le moins de deux mille toises de France. Cet habile géomètre a jugé que notre lac est élevé au-dessus de la mer Méditerranée d'environ 426 toises. Voilk donc le Mont-Blanc ou la Montagne maudite^ élevée de 2,426 toises an-dessus du niveau de cette mer. Vous pouvez k présent. Monsieur, comparer cette montagne avec celles qui passent pour les plus hautes. Le Canigou^ par exemple , est regardé comme ce qu'il y a de plus élevé dans les Pyrénées : cependant Cassini, qui l'a mesuré, ne l'a trouvé que de 1,440 toises plus haut que la Méditerranée. Notre Mont- Blanc ne le cède pas même au fameux pic de Ténérifie, qui,

suÎTant ia mesure et les observations du père Feuillet, doit avoir à peu près une lieue de hauteur, et, pour parier plus précisément, sa hauteur sur le niveau de la mer est de 2,213 toises. (Hi$t. de rAcad., 1733, p. 3.)

n est très-vraisemblable que, de toutes les montagnes qui ont jusqu'à présent été mesurées avec quelque exactitude, il n'y en a point de plus haute que cette Montagne maudite. Peutêtre , Monsieur, aurez-vous la curiosité de savoir pourquoi on lui a donné ce nom malheureux. Guichenon , dans son Histoire de Savaiey dit qu'on l'appelle ainsi , « parce qu'elle est perpétuellement couverte de neige , et qu'il n'y croit quoi que ce soit. » Cette raison pourra vous paraître satisfaisante ; mais les gens du pays l'ont trouvée trop simple, et ils ont jugé à propos de l'embellir un peu. Os disent donc que les vallées de glace ont été autrefois habitées et fort peuplées; mais qu'une fée, qui présidait sur eux, en ayant reçu quelque mécontentement, les maudit, et que depuis ce temps-là leur pays a toujours été couvert de glace. Voilà, disent-ils, la principale raison pourquoi le Mont- Bbnc a un autre nom de si mauvais augure. Dans tous les pays d'ignorance , on doit s'attendre à quelques contes de cette nature. Ce sont les légendes que l'amour du merveilleux dictera toujours à ceux qui n'ont pas l'esprit un peu cultivé.

Noire observateur, après avoir mesuré la hauteur de cette montagne qui domine sur toutes les autres , fit aussi quelques remarques pour en déterminer la véritable position, en faveur de ceux qui voudront donner une carte exacte de ces contrées. Dans cette vue, il monta sur une montagne appelée le Môle^ qui n'est qu'à quatre lieues de Genève, et dont le sommet a tout à imt la forme d'un pain de sucre. De là, il prit l'angle du plus haut coupeau du Mont-Blanc avec la ville de Genève, qu'il trouva de 158 degrés, au lieu que quelques cartes mettent en ligne ^ite ces deux montagnes et la ville de Genève. Sans sortir de notre Tille, on peut aussi voir la véritable situation de la Montagne maudite. Un curieux a observé qu'au solstice d'hiver, le so-

leîl se lève, par rapport à nous, précisément derrière le sommet de cette montagne. Il n'y a donc plus, pour bien placer cette pointe sur la carte , qu'à connaître Tamplitude ortive du soleil au 22 de décembre. Les gens du métier savent qu'elle est chez nous de 35 degrés, 1 1 minutes. Voilà donc l'angle que fait cette montagne avec notre point équinoxial. L'élévation du pôle de Genève étant de 46 degrés 12 minutes, ce calcul doit être juste.

Ce même voyageur examina aussi avec soin les sources de r Arve. Guichenon, dans son Histoire de Savoie^ les place dans la glacière de TArgentière. C'est une erreur ; il n'y a en été ni glace iii neige au lieu d'où elle vient, qui s'appelle le col de la Balme, L'Arve prend sa source dans deux endroits fort peu distants l'un de l'autre. 11 y a environ deux lieues de ces sources au prieuré de Ghamouni , et il faut les chercher un peu au nord. Ghamouni est au bord del'Arve, mais mal placé dans les cartes. On le met à la rive gauche en descendant, et il est à la droite; je parle du prieuré et de l'église : comme c'est le chef-lieu, il en doit déterminer la position. 0 faut donc le placer au nord de l'Arve, et les glacières an midi, ou à gauche en suivant le cours de la rivière. Elles doivent être encore un peu moins à l'orient qu'on ne les met ordinairement.

Outre ces remarques géographiques , il y en a d'autres sur l'histoire naturelle, dans les relations dont je vous donne un extrait. On nous y décrit, par exemple, la marmotte^ qui est un animal qui habite les glacières. U est de la grosseur d'un chat, a la tète d'un lièvre, de très-petites oreilles et la queue courte. Vous devez connaître la marmotte sur le pied d'une dormeuse du premier ordre, puisque son sommeil est de six mois de suite. Ges bêtes ont une espèce de société. Pendant l'été, elles s'assanblent par troupes pour faire leurs provisions d'herbe; elles la coupent avec les dents, et en font des monceaux. Ensuite l'une d'elles, couchée à la renverse , tient lieu de charrette que l'on charge de cette herbe; après quoi, les autres se mettent en de-

Toir de la traîner, par les pattes et par les oreilles, et parviennent enfin à des creux formés dans le roc qui leur servent de tanières. C'est b peu près la manœuvre des castors du Canada. Quand les marmottes vont ainsi au fourrage, elles ne manquent pas de poster des sentinelles sur les avenues. Si elles aperçoivent quelqu'un , elles en avertissent fort promptement par un coop de sifflet ; dans le moment la charrette est abandonnée, et chacune gagne sa tanière.

La marmotte est bonne à manger. Pour les prendre, les paysans se contentent d'observer l'endroit où elles se retirent, que Ton peut appeler leur dortoir. Us y vont ensuite pendsmt l'hiver, et ont très-bon marché de leur chasse. Il ne s'agit que de creuser un peu pour ouvrir leurs tanières. On les emporte chez soi toujours endormies, et d'un si profond sommeil, qu'elles ne se réveillent que par l'eau bouillante qu'on emploie pour les épi- W, conmoe l'on fait aux pourceaux. Outre la chair dont on se nourrit, on en tire encore une graisse liquide, qui tient lieu d'huile pour la lampe. Remarquez, Monsieur, la singularité : le plus grand dormeur de tous les animaux met les hommes en état de veiller, en leur fournissant de quoi s'éclairer pendant la nuit. On pourrait foire de cette contrariété apparente une énigme dans le goût de celle de Samson.

Je ne parle point des bouquetins qui habitent ces montagnes, de leur étonnante agilité, et de la propriété qu on attribue k leur sang de dissoudre celui de l'homme , lorsqu'il est congelé; cela est trop connu pour s'y arrêter. On recueille à Chamouni im miel blanc aussi beau que celui de Narbonne , mais fort inférieur en bonté. Il y a une récolte plus essentielle, et dont vous me demanderez raison. Vous voudrez savoir, sans doutCi ce que la terre produit dans ces contrées glacées, et de quoi se nourrissent les habitants. Les paysans de Chamouni cultivent quelques portions de terre, mais seulement au printemps, après que les neiges se sont retirées. Cela va k la fin d'avril, et quelquefois fort avant dans le mois de mai. Quand ils ont labouré, ils ense-

menceni leurs terres de quelques grains convenables au climat, seigle, oi^e, fèves, blé, sarasin et avoine. De la farine de ces di£ërents grains , ils font une espèce de pain plat extrêmement dur, parce qu'après qu'il est cuit ils le font encore sécher au soleil. C'est une espèce de biscuit qu'ils conservent ainsi plusieurs mois. Ds n'ont du firoment que pour les enfants, et encore en petite quantité. Avec cela ils ne laissent pas de jouir d'une bonne santé. Ils sont robustes et vivent longtemps. Une petite remar^ que que je ne dois pas oublier, c'est qu'ils sont fort habiles ï mettre leurs terres à profit. Un voyageur est surpris de voir commet leurs montagnes sont cultivées dans des endroits presque dirigés verticalement. Cette pente si brusque ne les empêche ni de labourer, ni de semer.

Le dernier évéque d'Annecy, peu d'années avant sa mort, fit la visite de cette paroisse. Il fut surpris d'y trouver l'élise trèsbien bâtie et dans un bon goût, les vases et les ornements sacrés fort riches ; et, au lieu des misérables chaumières qu'il s'attendait de voir dans un lieu si disgracié , il y trouva diverses maisons de particuliers , non-seulement très-commodes , nuns même régulières et dans le goût moderne. On lui expliqua la chose de cette manière : c'est que divers habitants de ce lieu en sortaient encore jeunes, et allaient chercher fortune; qu'ils commençaient par quelques petits commerces en Allemagne ou ai Italie; que lorsqu'à force de soins et de travail, ils avaient g»gné du bien , ils n'étaient pas contents de leur sort à moins qu'ils ne revinssent jouir de leur fortune dans leur pays natal. Leur patrie glacée leur tient toujours k cœur, tant est fort l'instinct que ta nature nous donne à cet égard. On pourrait graver sur leurs rochers ces deux vers si connus :

Nescio quâ natale solum dulcedine cunctos Ducit, et immemores non sinit esse sui.

Nous avons tous une certaine affection pour le lieu de notre naissance , et où que nous soyons transplantés, nous ne sau-

rions l'oublier. Cest là un sentiment gravé dans notre âme par la nature.

Cette impression naturelle est si forte, qu'elle se fait remarquer dans ceux-là même qui sont nés dans les plus tristes climats. Nous avons vu, dans de bonnes relations, qu'un habitant de la NouYelle-Zemble, après avoir passé quelque temps en DaoemariL , où il avait été bien habillé et traité avec la dernière douceur , profita de la première occasion qu'il put trouver, pour aller^ au risque de sa vie, essuyer tout ce que la nudité, le froid et la pauvreté ont de plus insupportable dans ce voisinage du pôle.

Je crois , Monsieur, que vous souscrirez à la sage réflexion qu'a £ûte Ik-dessus un philosophe chrétien : « C'est un efiet lÀ&ï marqué de la sage3se de Dieu, dit-il, que cet amour madiinal qu'ont naturellement les hommes pour le pays où ils sont nés, quelque disgracié de la nature que soit ce pays, quelques incommodités qu'on y souffire. Sans cela, plus de la moitié deWa terre serait sans habitants ; chacun voudrait être dans le meilleur pays , et, pour y avoir place, on s'y égoi^erait les uns les autres. »

Pour revaur à notre Chamouni, qui a donné lieu k cette moralité , et achever de vous dire tout ce que j'en sais, je vais finir en vous rapportant une petite conversation sur le nom de ce village, que je tiens d'un des ecclésiastiques qui accompagnèrent l'évëque dans sa visite. Â quelques heures perdues, ces messieurs se trouvant au pied des glacières, firent quelques rediercbes sur l'histoire naturelle de ces montagnes, et devisèrent sur Tétymologie du nom de Chamouni. Un docteur deSorbonne , qui se trouvait à la suite de l'évéque et qui avait passé la plus grande partie de sa vie à Paris, fit d'abord quelque défesase d'érudition sur le sujet proposé. « A une lieue ou deux de Geoève, en venant de ces côtés-ci, dit-il, on trouve près de TArve un village nommé Vitra , qui est sur une hauteur où Ton voit les ruines d'un ancien château. Les antiquaires qui ont

été sor les lieux ne doutent point qu'il n'y ait eu là autrefois une espèce de petite forteresse, bâtie par les Romains, et que Ton appela dans la suite Vetera Castra^ l'ancien château , d'où nous n'avons retenu que la moitié du ùùm , ei même un peu abrégé , ce qui a fait Vitra» Ce qui semble confirmer cette origine , c'est qu'au-dessous de Vétra est un autre village appelé ColUmge ; nom qui indique qu'il y a eu là une colonie romaine. Ne pourrait-on pas soupçonner de même, ajouta-t-il, que Qiamouni vient de Campus munilus^ camp fortifié? On ne manqua pas d'opposer au savant étymologiste, qu'il n'y avait aucune apparence que jamais les Romains eussent fait le moindre ouvrage dans ce canton , ni même qu'ils eussent pénétré jusque-là. Mais notre docteur ne se rendit pas à cette difficulté, quoique embarrassante, n se retrancha à dire qu'on pouvait avoir appelé C3iamouni Campus munilus, parce qu'il est fortifié par les mains de la nature. Ces rochers escarpés , ces montagnes inaccessibles qtlli le séparent de ses voisins, sont autant de remparts qui le garantissent de leurs insultes. C'est là une barrière impénétrable.

Un bon prêtre, qui était de la troupe, dit aussi son avis. Il remarqua que le docteur y cherchait trop de finesse. Ce n'est pas dans le latin, dit-il, qu'il faut chercher l'origine du nom de ce lieu , mais tout simplement dans le patois du pays. Nos paysans vous diront que Chamouni, dans leur langage, signifie le champ du meunier. Il est donc vraisemblable qu'on a commencé à bâtir ce village sur la possession d'un meunier. Voilà tout le mystère qu'il faut y chercher.

Le prieur du lieu, homme d'esprit, badina agréablement sur cette petite controverse. Il dit au dernier opinant, qu'il lui savait très-mauvais gré de venir ainsi d^rader son prieuré, en lui donnant une origine aussi basse. M. le docteur avait travaillé à nous ennoblir un peu par sa savante étymologie : je commençais à me croire quelque chose de plus qu'auparavant : il me semblait que par là mon bénéfice devenait un poste important, et je me

Tardais déjà comme un petit prélat qui ne le cédait guère à monseigneur notre évéque. Mais me voilà tout d'un coup devenu , comme dit le proverbe , d'évéque meunier. Ces majestueuses montagnes, ces remparts impénétrables, qui auraient dû entrer pour quelque chose dans le nom de Gbamouni et nous donner du relief, n'y ont plus aucune part, et il faut que ce soit un misérable meunier qui nous ait donné notre nom !

J'ai cru. Monsieur, que cette petite conversation ne vous déplairait pas. Elle peut avoir son usage, et servir de leçon à ces savants qui vont quelquefois chercher bien loin, et dans les langues mortes, des étymologies que l'on trouve plus heureusement et sans la moindre contention d'esprit, dans la langue du pays, et même dans le simple patois.

Je suis, etc.

DEIJlLIfillEifi PARTIE

DISSERTATIONS

GONCXRNANT

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