‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 39 sur 56 · ÉCLAIRCISSEMENTS SUR ^HISTOIRE ANCIENNE DE · texte numérisé non relu

ÉCLAIRCISSEMENTS SUR ^HISTOIRE ANCIENNE DE

GENÈVE

((etère BeDlMiiée pour la preaière fois par César. — PréteHdoe restaoration par Airâiei (1 274, après iicendie : sooroe de c« brait, dais Pkilippe de lergane, 1490 : loa iugioaire A Aurélia Allobrogum, — Gonfasion eitre GeuèTe, Gebenna, et Orléais, Genabum. — FaUes iiveiitées par Léli aa sujet de Thistoire aicienne de Geiève: dé- ■OBstralioD de la fausseté do préteidu nanuscrit de Prangios, auquel il prétead meusMgèreaeit avoir puisé.)

{Journal Helvétique, Décembre 1748. Bibliothèque In^rtiaU de Leyde, cahier

de Janvier et Février 1750.)

Monsieur ,

Vous m'avez fait quelques^ questions sur notre histoire de Genève. L'intérêt que vous voulez bien y prendre, doit m'en-

gager h vous répondre incessarament. Je suis en élat de voos satisfaire sur quelques articles, maïs non pas sur tous. Le premier, par exemple, est de ce genre; je veax dire que je ne saurais Téclaircir.

Vous me demandez si Ton ne sait point quand notre ville a été bâtie, et si Ton en connaît le fondateur. C'est ce que nous ignorons entièrement, faute de monuments historiques pour nous en instruire. L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Genève, c'est César dans ses Commentaires. Voici ce qu'il en dit : « Exlremum oppidum Allobrogum esf , proadmumque Helvetiorum finibus^ Geneva: ex eo oppidopons ad Helvetios pertinet *. » Voici comment Perrot d'Ablancourt a rendu cet endroit : a Le pont de Genève, qui est la dernière ville de Savoie, appartient aux Suisse^. » Cette traduction ne me parait pas exacte. Par ces mots : Ex eo pons ad Uelvetios perlinel^ César veut dire que dans cette ville il y a un pont qui conduit chez les Helvétiens , qui mène en Suisse, qui y aboutit '. Il ne s'agit point du tout là de propriété du pont, mais du pays où il mène, et vers lequel il tend. L'abbé de Longuerue a &it la même méprise dans sa Description de la Frwnce.

J'ai cru devoir faire cette petite remarque en passant, parce qu'il ne m'est pas revenu que personne ait encore relevé cette faute dans la traduction de ce passage. Mais il est plus important de voir ce que l'on peut tirer de ces deux ou trois lignes de César sur notre ville de Genève. Il parait de là, ce me semble, que dès avant le siècle de cet empereur, Genève était déjà une ville assez considérable. Le peu qu'il nous en dit nous laisse entrevoir que c'était une place d'armes, et un passage pour aller des Gaules en Italie. Cet historien donne Genève pour une ville policée et une des principales des ÀUobroges , qui occupaient

« De Bello Gailico. Lib. I, cap. VI.

' (hï peut Toir dans le DiOéotmam de Cêiepin , pluieiirs phrases tirées des Commentaires de César, où le mot pertinet ne marque autre chose que b direction vers un ceilain lieu.

UD grand pays entre les Alpes et la Rhôoe, nation très-puissante, qui s'était acquis une grande réputation par les armes, ajant longtemps tenu tète aux Romains. Peut-être que du temps de César l'origine de Genève était déjà fort obscure , et qu'à cause de sa haute antiquité on aurait été fort embarrassé, même alors, de répondre à votre question. Jugez donc, Monsieur, si je suis en état de la résoudre aujourd'hui !

N'ayant pas pu satisfaire votre curiosité sur la première origine de notre ville, je serai peut-être plus heureux sur sa seconde naissance, que plusieurs auteurs ont attribuée à Aurélien; ils prétendent qu'après quelque accident qui avait entièrement déU'uit Genève , cet empereur la rebâtit et la remit dans son premier état. Vous me demandez si ce fait est bien prouvé, et si Ton peut compter sur les historiens qui l'ont avancé les premiers. Voilà ce qui demande une petite discussion , qui sera la matière de ma lettre.

Le rétablissement de Genève par Aurélien est rapporté dans divers endroits : nous le trouvons dans plusieurs annales manuscrites de notre ville, et dans un ancien livre imprimé sous le titre du Citadin Genevois. Ce dernier auteur dit que l'empereur Aurélien fut le restaurateur de Genève, l'an 264, l'ayant de son nom fait appeler Aurélia. Il ajoute que ce prince accorda à notre ville plusieurs foires et franchises qui la rendirent célèbre et la firent appeler, dans la suite , Emporium Allobrogmn. La Chronique du Pays de Vaud attribue aussi à Aurélien d'avoir rebâti Genève , après un grand incendie qui l'avait réduite en cendres, et tire de là le nom (ï Aurélia Allobrogum^ que l'on donne souvent à Genève , surtout dans des titres de livres pour marquer le lieu de l'impression.

M. de Bochat, dans son Histoire ancienne de la Suisse^ a prouvé que plusieurs anciens empereurs romains sont venus en Suisse et ont donné aux habitants du pays des privilèges considérables. Il lui convenait fort qu'Aurélien eût grossi sa liste ; il pouvait faire valoir le témoignage de tous ces auteurs qui l'ont

fait rebâtir Genève ; mais l'intérêt qu'il y avait ne lui a point lût illusion. Il remarque judicieusement qu'aucun critique, tant soit peu scrupuleux, n'établira ce fait sur de semblables témoignages ^

Il s'agit d'examiner sur quel fondement on a avancé que nous avions cette obligation k Âurélien, et de tâcher de remonter a la source de l'erreur. J'ai trouvé ce fait dans une ancienne chronique imprimée a Nurembei^ chez Koberger, l'an 1493. L'auteur dit positivement, sur l'an 274, que l'empereur Aurélien fit bâtir Genève, et lui donna son nom'.

Ayant consulté ensuite une chronique encore plus ancienne, celle de Philippe de Bergame , j'y ai trouvé précisément la même chose; et il paraît visiblement que l'un de ces auteurs n'a fait que copier l'autre '.

Sabellicus, autre auteur de ce genre, mais un peu plus récent, puisqu'il vivait encore en 1504, dit l'équivalent. Après avoir fait partir Aurélien pour les Gaules contre Tétricus, il ajoute que quelques écrivains ont dit qu'il avait bâti Genève lors de cette ex|)édition\ Il veut dire sans doute, qu^on lui attribue seulement de l'avoir rebâtie. Pouvait-il ignorer que César dans ses commentaires parle déjà de Genève comme d'une ville considérable V Philippe de Bergame, et le médecin de Nuremberg, s'étaient exprimés aussi improprement; mais ce n'est pas la peine de relever chez eux cette faute, puisque cet empereur

* Histoire ancienne de la Sttissey tome I, p. 552.

* (jebennaruin clarissimam AUohroguni seu Sabaudiensium civitatem Adreliaous Augustus iu (ialliis coadere fecit, et ex suo nonmie Aurelianuin appellaii voluit. Chronica C/mmicarum ^ authore Hermanno Schedei, meàif»^ folio c\\ii.

' Voyez, Supplementum Chronicarum Philippi Bergamatis, Venetiis 1490, page 126. Il n'y a qu'A voir la manière bizarre dont ils expriment Fiin et Faotre la situation de Genève sur le lac Léman, pour être convaincu qu'ils se sont copiés. Us placent notre ville super lacu Lusitano , terme singulier par où ils ont voulu désigner le lac de Lausanne.

^ Sunt qui Gebeunas in Allobrogibus ab eo conditas, expeditione illâ Gaiicîl, dicunt. Anton. Sabellici Rapsodia Historica, tome fï, p. 280.

s'a pas plus rebâti Genève, que bâti la première fois. Il n'a été ni son fondateur, ni son restaurateur.

Voici, à ce que je crois, la source de Terreur. On convient qu'Aurélien a rebâti et embelli Orléans, et qu'il lui a donné son nom. La belle situation de cette ville sur la Loire, engagea ce prince h l'augmenter considérablement. Il l'érigea en cité, et on l'appella Aureliana civtlas^ ou Aurelianum^ d'où est venu le mol d'Orléans*. Le nom précédent de cette ville était Genabum. Quelque historied ayant dit qu'Aurélien avait rebâti Genabum^ h conformité de ce nom avec celui de Genève aura donné lieu à l'équivoque. Par une suite de cette méprise, on aura placé dans ce pays un fait arrivé dans les Gaules.

U parait par l'itinéraire d'Antonin, que Genabum se prenait tantôt pour Orléans, et tantôt pour Genève. Il le place une fois sur la route d'Autun k Paris, situation qui convient à Orléans ; et une autre fois sur la route de Milan à Strasbourg, où il est aisé de reconnaître Genève.

Voulez-vous, Monsieur, une preuve bien claire que les auteurs qui ont attribué à Aurélien le rétablissement de Genève, ont appliqué k notre ville ce qui convenait k Orléans? C'est que les premiers auteurs que j'ai cités, savoir Pbilipe de Bergame, et le médecin Schedel, voulant décrire Genève, ont dit que cette ville a été illustrée par plusieurs hommes célèbres, et ceux qu'ils nomment appartiennent incontestablement à Orléans; saint Agnan par exemple, qui, lorsqu' Attila fit le siège de cette ville l'an 451, en était actuellement évéque. Us font aussi mention d'un Maxi-

* ()thon de Frisingen, sur Tan 276, avait dit dans sa chronique, qu'Auréh'en bâtit, c'est-à-dire rebâtit sur la Loire, une belle ville qu'il appela de son nom Aureliana. In Gallia quoque super ftuvium Ligerim pulcherrimam urbem condidit, quam ex nomine suo Aurelianum vocavit. On sait que Jules-César avait ruiné cette ville de fond en comble ; et comme elle reparaît dans la suite de Thistoire, sous un autre nom que celui de Genabum^M est vraisemble que c'est le nom du prince qui Ta relevée de ses ruines, comme Cularo on Grenoble a été appelée Gratianopolis^ du nom de l'empereur Gratien.

loia, confesseur, et d'an prêtre Lélus, dont oa ne troo^ pt» les moindres vestiges dans notre histoire V

Peut^tre n'ave^ryous pas vu cette grande cbroniqiie que je viens de vous citer. Elle fui imprimée k Nuremberg, ettriroa trente ans après la découverte de l'imprimerie. C'est wi grand folio chargé de figures gravées en bois, dans le g^Ai de ces temps* là. L'éditeur, en bon économe, a &it servir la même plaaehe à représenter plusieurs villes, qui ne se ressemUeirt guère : il a seulement pris la précaution de dianger le non^ On trouve an folio cxxn la vue ou la perspective de Genève: cette même planche avait déjà paru au folio x\%v sous le nom de Tibériade. Ces deux villes étant situées sur un lac, il a cm que la vue de l'une pouvait bien servir à l'autre. U a aussi donné les portraits des anciens patriarches, mais usant de la même éeononie. oa voit l'avenir la même planche deux on trois fois, sous des noms différents.

Outre le motif de l'épargne, j'imagine un autre moyen de jo»* tifier l'éditeur de cette chronique, sur le rapport qu'il a troové entre Tibériade et Genève. Fréeutphe, évêqHe de Lisieux, qui vivait dans le neuvième siècle, dit que «Titus tii achever à Aveft* che en Suisse les réparations que Vespasien avak commeneées, et que la grande ressemblance qu'il trouvait entre les environs des bords du lac sur lequel cette ville était située, et la Galilée, lui fit venir la pensée de donner au district d'Avenehe le qem de Galilée^.» Si les environs d'Avenehe, à cause du lac voisin, ressemblent aux environs de la mer de Tibériade, Ge-

* GebeDoa in qua pluriini claniere viri, quorum iMUBero Maximiiius quidam confessor fuil; .\niaiius urbis Episcopus, viri saaciilaie etdoctniiâ pra^cipui ; et Letus presbiter in divinis scripturis nobiliter erudiius. Chronw» mmdi, et Chronica Philippi Bergomatis.

* Civitalem Aventicum quam paler ejus (Tili) Yespasianus sedificare cteperat, consummavit ac gloriose ornavit in Gallia GisalpÎAa, eandemque re* gionem stagno adjacentem propter similitudinem, ut feruot, Galikeae Paiestinorum, quam non modico sudore ac sanguine deviceral, Galikeain ceftswt nuncupari.

nève située sur le lac Léman, peut bien aussi porter le nom de Tibériade, puisque la situation de ces deux villes est k peu près la même.

Je me trouvais dernièrement dans un couvent de capucins de notre voisinage. La conversation, après avoir roulé sur plusieurs SQJets assez indifférents, nous conduisit enfin, je ne sais comment, auK prétendus droits des ducs de Savoie sur Genève. Le père Gardien, zélé Savoyard, me soutint que les princes de cette maison avaient été autrefois nos légitimes souverains, et que ce n avait été qu'a la Réformation que nous nous étions soustraits à leur domination. Vous jugez bien, Monsieur, que je ne lut passai pas cette tbèse. Après un quart d'heure de contestation qui commençait k s'échauffer, le père capucin chercha des autorités pour me convaincre. Nous étions dans la bibliothèque du couvent, qui était notre champ de bataille. Le champion des ducs de Savoie tire d'une tablette un énorme in-folio, qui par sa seule reliure en bois avait déjà un grand ah* d'antiquité. A Taide de ce vieux litre, il se promettait une victoire sûre. Il y avait de quoi trembler à voir la contenance assurée et menaçante de mon antagoniste, et k l'aspect de la taille gigantesque du vieux auteur qui devait lui servir de second. Je me regardai comme engagé dans un combat à peu près semblable k celui du Lutrin de Despréaux, où l'on accablait ses adversaires par ie poids des volumes qu'on lançait contre eux. Je commençais déjà à baisser la tète, lorsque je m'aperçus que ce redoutable auteur était notre médecin allemand de Nuremberg. On ouvrit sa grande chronique au chapitre de Genève, et il y donnait gain de cause k mon capucin. On y lit en termes exprès, que « la ville de Genève appartenait autrefois au duc de Savoie, et qu'il la possède encore actuellement \ »

Il fallut essayer de parer le coup. Heureusement je connaissais depuis longtemps le passage qu'on m'objecta. Je répondis

' Hœc ({uippe Sabaudiae Duci diu paruit, et nunc subest. Chronica mundi, folio cxxii.

d'abord qu'un médeciu d'une ville, fort éloignée de uous, ne me paraissait pas un juge fort compétent pour décider celte question délicate. J'invitai ensuite l'opposant k lire l'article entier, et je lui fis sentir que c'est un tissu de bévues des plus palpables. Quand nous iïîmes sur saint Agnan, je lui dis que le due de Savoie avait été notre souverain, comme ce prélat avait été notre évéque. Je conclus que, comme l'éditeur de cet ouvrage, par un principe d'économie, avait fait servir la même planche ï représenter deux villes aussi différentes que Tibérîade et Ge* nève, il avait pu aussi, par la même raison tirée de 1 epai^ Élire servir la description presque tout entière qu'il donne de notre ville, k faire connaître Orléans, où elle aurait même beaucoup mieux convenu, tant ses portraits sont exacts et fidèles.

On ne doit pas être surpris que Philippe de Bergame et son copiste aient confondu deux rilles aussi distinctes que Genève et Orléans, puisqu'un auteur fort versé dnns l'ancienne géographie 8\ est aussi équivoque. C'est Jérôme Surita, dans ses excellentes notes sur l'itinéraire d'Antonin, h l'endroit qui décrit le grand dicmin de Milan a Strasbourg par les Alpes grecques, on le petit Saint-Bernard, par Daranlasia ou Moûtiers, par Getiam, Equestribus^ etc. Il y applique à Genève ce qui est dit dans César d'Orléans, sous le nom de Genabum *, et là-dessus il corrige dans le plus ancien manuscrit de l'itinéraire le nom de ceiiAVA pour Genève, en lui substituant celui de Genabuw;ce qui est rectifié dans la dernière édition de Hollande, où on a rétabli CENAVA selon ce manuscrit.

En étant en cet endroit de ma lettre, je me suis arisé de consulter l'Histoire de Genève de Léti, pour voir ce qu'il dirait du rétablissement de notre ville par Aurélien. J'ai voulu voir s'il donnait comme les autres dans l'erreur vulgaire. Il adopte te fait et s'y étend même beaucoup : je ne saurais me dispenser de vous en rapporter l'essentiel.

« Ëliogabale, dit notre historien, eut la témérité de vouloir

» De Bell, Gall. L. VII, iniUo.

être adoré comme un dieu, et en particulier comme le soleil. Ajant appris que cet astre était vénéré à Genève, qu'il y avait un temple, qu'à cause de cela elle était appelée la ville du soleil, civttas 5o/is, il ordonna aux Genevois de rapporter .leur culte à leur empereur. Il fit enlever la statue d'Apollon, et la remplaça par la sienne, et au lieu de l'inscription à'Apollo Cm-los^ il y substitua son nom, avec le titre de gardien de la ville.

« Les Genevois, tant païens que chrétiens, furent également indignés des prétentions sacrilèges de cet empereur, si décrié d'ailleurs par ses mœurs. Ils chassèrent le député de ce prince, qui était venu faire exécuter ses ordres. L'empereur, irrité au dernier point de cette désobéissance, tira des troupes de Lyon, et assiégea Genève. Plusieurs habitants de l'un et de l'autre sexe, trouvèrent le secret de sortir pour se mettre en lieu de sûreté, et gagnèrent la Suisse et la Bourgogne. Mais Maxence, qui commandait le siège, les fit poursuivre, les atteignit, et il y en eut deux mille de passés au fil de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Il n'épargna que quelques vierges destinées à un usage criminel.

(( La ville fut prise et abandonnée au pillage. Il y fit mettre le feu ; et afin qu'il n'en restât rien, ce général fit ensuite démolir quelques bâtiments que le feu avait épargnés. Le temple d'Apollon, qui se trouva dans ce cas, fut rasé. Après tout ce dégât, le gouverneur de la province, qui résidait ordinairement à Genève, alla demeurer à Lausanne. Cela se passa l'an 273.

« Aurélien étant parvenu à l'empire, pensa a rétablir Genève. Il se servit pour cela d'un de ses capitaines nommé Narsée, qui était Genevois, et qui ayant tout perdu au sac de sa patrie, prit les armes, et servit d'abord sous Aurélien, avant qu'il fût empereur, mais qui se >ignala dans la guerre que ce prince fit ensuite à la reine Zénobie. Il avait la confiance de son maître, et il s'en servit habilement pour lui persuader de faire rebâtir Genève. Il fut chargé lui-même de l'exécution. L'empereur

donna ordre aux gouverneurs voisins de lui fournir tout ce (jui serait nécessaire pour rendre k Genève son ancien lustre.

« Ce n'est pas tout, Narsée fit fondre toutes les monnaies où était le nom de Genève. Il en fit frapper de nouvelles, avec la tête de l'empereur d'un côté, et cette légende, geb. destr. avr. ED1F. Genava dcstriActa^ Aureliatia œdificata. Mais après la mort de l'empereur, Genève reprit son premier nom *. »

Je fus fort surpris, après avoir regardé le rétablissement de Genève par Aurélien conune une tradition populaire qui manquait tout à fait de preuves, de voir cependant ce fait soutenu par un historien qui en marque tant de circonstances. Il semble après cela qu'il n'y a plus moyen de le révoquer en doute. Cependant, pour ne pas croire trop légèrement, je voulus savoir d'où Léti avait tiré tous ces détails. Je vis plusieurs fois à la marge de ce narré manuscritto Baltasaro. Je rebroussai vers le commencement du livre pour y chercher la note de ce manuscrit. Je la trouvai à la page 46. En voici fidèlement la traduction.

«( Le général Baltasar, qui est encore vivant, après avoir acheté la seigneurie de Prangins» où il y a un château fort antique, y fit faire quelques réparations. En démolissant un vieni mur, on trouva une armoire qui avait été pratiquée dans une fenêtre, et dont le devant avait été ensuite muré. On avait renfermé dans cette niche d'anciens manuscrits, les uns en latin, les autres en gaulois. Parmi ces papiers on trouva une description de Genève dédiée k la reine Clémence, femme de Louis X, roi de France, mais dans une langue presque inintelligible. Ayant fait visite à ce général, il me communiqua ce manuscrit afin que je le fisse voir à Genève, à quelqu'un qui pût dire ce qu'il contenait. De retour, je le montrai d'abord k M. Pinaut, célèbre notaire, et ensuite à M. Triton, maître de langue française, qui était sorti de chez les bénédictins. Après avoir été d'abord assez embarrassés, ils vinrent enfin à bout de le déchiffrer. J'ai déjà parlé de ce manuscrit dans mon Italie régntmte,

* Historia Genevrina, da Gregorio Leti, Amsterd. 1686, tome I, p. 132.

mais j'aurai occasion d'en faire beaucoup plus usage dans cette histoire. Je le désignerai par le titre de manuscrit de Balthasar V ff II parait, dit-il un peu plus bas, que cette description de Genève lut écrite k l'instance de la princesse Clémence, fl y a apparence qu'elle Ait composée l'an 1314^ que Louis X était encore Dauphin ; ce qui semble le prouver, c'est qu'elle n'y est point qualifiée de reine , mais seulement de moult prudente . mouil claire^ et moult excellente princisse Clémence de France.» Ao bas de l'épitre dédicatoire on trouve le nom de Fauteur., Le voici précisément tel qu'il est dans l'original. F. Jean de An^ séno Chantrù^ religieux de tordre de saint Benedictus , wm mande repos et salut étemel *.

Voilà un narré bien précis et bien circonstancié de la découverte de cette pièce curieuse. Il s'agit présentement d'examiner si, après les raisons que nous avons alliées contre la tradition qui fait Aurélien le restaurateur de Genève, ce manuscrit de Prangins pourra la réhabiliter. L'auteur est un moine du quatorzième siècle, et l'on sait comment les histoires écrites dans les couvents sont altérées, et remplies de fictions. C'est de cette bontique que sont sorties tant de légendes fabuleuses.

Il est vrai que notre bénédictin cite pour son garant un Hildebrand de Cistel qui vivait avant lui, et qui s'est attaché principalement à donner la relation d'un voyage que Charlemagne fit à Genève. Mais, k voir ce que Léti a tiré de cette relation pour embellir son histoire de Genève, il parait clairement que cet Hildebrand est un auteur romanesque, qui ne mérite absolument aucune créance. D'ailleurs, si cet écrivain a été de Tordre de Citeaux, comme il y a beaucoup d'apparence, son ouvrage n'est que du douzième siècle ', et par conséquent ce religieux n'a pas dû être trop bien informé de ce qui s'est passé sous le règne d' Aurélien.

* Hiêtoria Genevrina, tome I, p. 46.

• Page 70.

' L'ordre de Cîteaux fut fondé en 1097.

Mais, Monsieur, voici bien une autre question. Ces moines ont-ils écrit effectivement tout ce que Léti rapporte comme d'après eux ? Peut-on bien s'en fler à lui sur ce qu'il dit de ce manuscrit d'où il a tiré tant de belles choses pour orner son histoire ? Il semble qu'après le détail si circonstancié de la découverte de cette ancienne description de Genève, composée par le frère Jean de Anselmo, ce serait pousser le pirrhonisme bien loin que de vouloir douter de la réalité de cette trouvaille. Ceiendant on vient de découvrir à Genève un mémoire qui rend la bonne foi de Léti tout à fait suspecte sur cet article. Vous allez voir que l'histoire du manuscrit de Prangins est un conte fait à plaisir, et que l'ouverture de cette armoire murée da château n'a enfanté qu'un enfant supposé, ou plutôt un être imaginaire. Il est important de vous mettre bien au fait Ik-dessus. . Il y a quelque temps que, faisant la revue d'une des armoires de notre bibUothèque publique, qui n'avait pas été fouillée depuis assez longtemps, je trouvai, tout à fait au fond, une liasse ensevelie sous un tas d'autres papiers. Je jetai les yeux sur les étiquettes. Voici la première qui s'offrit a moi ; Eclaùrciisemeid sur un endroit de l'Histoire de Gen^ du sieur Léti. Ce titre me parut assez intéressant pour ne pas m'en tenir à la simple étiquette. J'ouvris donc incessamment ce papier, et j'y trouvai un certificat authentique de la ùusseté de tout ce que Léti a avancé sur la découverte du manuscrit de Prangins. En voici h copie fidèle.

k Je s(mssigné déclare de bonne foi et en sincérité de cca/r {lie, faisant ci-devant mon séjour ordinaire à Duiller^ dans k bailliage de iVyon, je priai M. Jacques Gotmon^ pour lors ministre des églises de Prangins et de Duiller^ environ en Fan 1687, de s^informer de M. Jean de Baltasar^ autrefois Lieutenant-Général des armées du roi de France^ touchant la vérité d^un fmt que le sieur Gregorio Léti a rc^f^rté en ces termes dans son tbsr TOBU GEJiE\n\fikj pages 46 et VI du premier volume. allSignor Baltazaro , ancor vivente , dopo haver comprato la signoria ai

Prangin, caslello antichissimo^ nel voler rinovare alcune me fa" bHche, Irovà dentro wia finestrina in uno muro^molte scriUure^etc. » M, Gannon nie rappoi^ta peu de temps après^ que s'étant informé de ce fait, tant de M, le Lieutenant-Général de Baltasar^ que de M. Isaac Genève de Baltasar^ son fils ainé^ Vun et l'autre de ces seigtieurs l'avaient assuré qu'il ne s'était point trouvé de manuscrit dans aucun mur du château de Prangins^ et qu'ils n^avment jamais oui parler d'une ancienne description de Genève m vieux gaulois ; et quen particulier M. le Lieutenant^Général oraà soutenu quil n'avait jamais remis aucun semblable manu^ ierit au sieur Léti pour le faire voir à Genève à des personnes ^ pourraient l'entendre. En foi de quoi j'ai signé à Genève le id Janvier 1709. — Jban-Christophb Fatio de Duiller, de la Société Royale d'Angleterre *. i

Quelque temps après, M. Gonnon étant venu à Genève, confirma cette déclaration de M. Fatio par deux ou trois lignes qu'il apostilla au bas. H est nécessaire de les joindre encore ici.

« Je soussigné atteste que tout ce qui est contenu dans l'écrit ei'dessus où j'ai part , est conforme à la vérité ; en foi de quoi fai signé à Genève^ ce li Septembre 1711. — Jacques Gon- RON, pasteur de Morges *. »

On avait déjà attaqué Léti dans le Journal Helvétique qui

' M. Fatio de Duillier, fils du seigneur de Duillier, terre du pays de Vaud en Suisse, était frère cadet du célèbre Nicolas Fatio de Duillier, et aussi mathématicien comme lui ; mais ce qu'il importe le plus de savoir, c'est que c'était un homme parfaitement honnête. Il mourut à Genèye le SO octobre 1730. On a de lui des Remarques mr l'Histoire Naturelle des environs du lac de Genève, que Ton a imprimées dans la nouvelle éditiop de Y Histoire de Ge- "<fve, à la fin du tome II.

* Jacques Gonnon, ministre du Dauphiné, se réfugia en Suisse à la révocation de redit de Nantes. Il fut ministre des églises de Prangins et Duillier, et appelé ensuite à celle de Morges. Une affaire indispensable Tayant obligé ^'aller à Berne en 1714, il y mourut presque subitement. Il avait été ami inlime de l'académicien Joseph Saurin, et c'est à lui qu'était adressée la fameuse lettre pénitentielle de cet ex-ministre. Voyez Bibliot. Germaniq., tome XXXV, page 166. Il est aussi fait mention de M. Gonnon dans la Bi^ hliùl. Raisonnée, tome XXVI, p. 338.

s'imprime à Neuchâte) en Soisse \ Pufiendorf avait donné ï Varillas le titre d^archimenteur : Léli, dit-on Ik-dessns, poomii bien partager avec lui cette honorable épithète. Mais jamais Varillas n'a rien iait qui approche de l'assurance avec laquelle Léti annonce la découverte de son manuscrit Balthasar. L'archimenteur français était plus circonspect que l'italien : quand on lui demandait d'où il avait tiré certains faits qu'aucun autre historien n'avait rapportés, et qui paraissent des plus hasardés, 0 répondait mystérieusement qu'il les avait pris dans des mannscrits qu'on ne lui avait con6és que sous le sceau du secret, et ne nommait jamais personne. L'imprudent Léti n'hésite point 1 déclarer qui hii a fourni ses mémoires. Il les tient d'un Uentenant-Général qni a trouvé un vieux manuscrit dans un ancien mur de son château. Ce seigneur, dit-il, est plein de vie. « H Signor Bcdlcaaro aneor vtvenîc : » on n'a qu'à le consulter pour en savoir la vérité. On s'adresse donc à lui , et il déclare nette* ment que tout ce narré est une pure imposture, que ce prétendu manuscrit est une chimère. Léti aurait dû placer la sienne dans quelque endroit éloigné, où il ne fut pas &cile de prendre des informations. Que ne disait-il, par exemple, que ce vieux nianiscrit avait été trouvé dans quelque cb&teau en Espagne que l'on rebâtissait ? Les gens d'esprit auraient compris ce que cela vou* lait dire.

Il ne faut pas omettre une réflexion du Journal Hehétiqtu^ que je viens de citer : t Ce téméraire écrivain, qui impose si hardiment au public, a cependant d'un auti'e côté la harcfiesse de rendre suspects les actes les plus honorables à notre république, je veux dire des bulles d'empereurs, qui établissaot solidement la souveraineté et l'indépendance de Genève, dont les originaux sont cependant dans nos archives, avec les preuves les plus incontestables d'authenticité. i> Mais il est bon de sa» voir que cet auteur était piqué contre Genève quand il écrivit

• Journal Helvétique, Mars 1746, p. 21i ; et JuiUet 1745, p. i7. (Voya ci-dessus, p. 237 et 238.)

son histoire. Il s'était fait dans notre ville des affaires qui engagèrent le magistrat à le congédier.

li est étonnant que deux excellents journalistes aient parlé fort avantageusement de YHisioria Genevrina, et en aient donné des extraits fort propres à imposer au public. Le premier est le célèbre M. le Clerc, qui s'est fort étendu sur ce livre dans sa BibUolhèque Universelk^. Outre l'habileté de ce savant, il faut remarquer qu'il était Genevois, et par conséquent au fait de rhistoire de sa patrie. Il semble donc que son témoignage est d'un grand poids en faveur de l'historien Léti. Mais il est bon de savoir d'un autre côté que M. le Clerc avait connu cet auteur à Genève, qu'ils s'étaient ensuite trouvés à Londres ensemble, qu'ils repassèrent la mer de compagnie pour se rendre en Hollande, qu'ils étaient fort proches voisins à Amsterdam, et que M. le Clerc, après avoir eu de grandes liaisons avec cette famille, épousa quelques années après M"^ Léti, fille ainée de Tbistorien. En voilà assez pour montrer en beau dans son journal le Signor Gregorio Leti.

M. Bayle, dans ses Nouvelles de la République des Lettres^ a aussi parlé d'une manière assez favorable de cette mauvaise histoire '. S'il ne l'a point rendue suspecte, comme il aurait dû le faire, c'est apparemment parce qu'il s'en est rapporté au jugement de M. le Clerc, qui, comme originaire du lieu, devait être mieux instruit que lui. Il a donc cru qu'il lui convenait de se mettre à l'unisson avec le premier journaliste. Voilà comment le public est souvent la dupe du jugement prononcé par tes savants ^

Autre sujet de surprise. Il est étonnant qu'après que MM. Fatio et Gonnon eurent donne cette déclaration, qu'apparemment on

* Bihliot. Univers., tome II, art. 12.

* Nouvelles de la Hép. des Lettres, mars 1G86, p. 337.

' L'auteur de VÉclaircissemerU n'a pas pris garde ici, que M. Bayle a écrit au mois de mars, et M. le Qerc au mois de juin, les extraits qu'il vient d'indiquer. (?^'ote de l'éditeur de la Bihliothc^fue Impartiale.)

leur avait demandée, on n'en ait (ait aucnn usage pour désabuser le public sur ce prétendu manuscrit trouvé k Prangins. Après avoir souhaité d'avoir cet écrit, faliait-il l'ensevelir aa fond d'une armoire de la bibliothèque publique, et le condamner à ne point voir le jour? Il était naturel de le feire paraître dans quelque journal, afin que Ton vit si l'on pouvait compter sur les &its avancés par Léti. Attendre quarante ans à produire ee certificat, n'est-ce pas le rendre un peu suspect ? Il convenait surtout de le iaire connaître pendant que M. Gonnon vivait encore, ou au moins pendant la vie de M. Fatio, qui a survécu longtemps à son écrit, et n'est mort que plus de dix ans après. Ce long retard pourrait faire naître quelques soupçons sur l'authenticité de la pièce.

Voilà une objection qui parait assez plausible, et à laquelle je vous avoue que je ne pourrai répondre que par des conjectores, iaute d'être soffisamment instruit. Voici cependant ce qoi m'est venu dans l'esprit là-dessus. Je crois que ce qui empêcha les bibliothécaires dépositaires de cette dédaration de la fm imprimer, ce furent les égards qu'ils crurent devoir à M. le Clerc qui, comme vous savez, était gendre de cet historien. L'un d'eux avait étudié avec ce savant, avait eu d'étroites liaisons avec loi, et l'antre était même son parent. Il est naturel de leur prêter un semblable ménagement pour un homme de ce mérite, et qui a fait honneur à Genève.

Mais il ne £atut pas conclure de cette retenue, que les d^ sitaires de celte déclaration n'en aient fait absolument aacon usage, n ne faut pas douter qu'ils ne la montrassent aux curieai qui venaient voir la bibliothèque, lorsqu'il se présentait quelque occasion de la produire. Aussi c'était un sentiment généralement reçu à Genève, que le manuscrit Baltasar n'avait jamais existé que dans le cerveau de Léti.

Je vous avoue cependant. Monsieur, que l'on peut nous rappeler une circonstance qui aurait dû enfin faire mettre au grand jour cet écrit qui range le manuscrit de Prangins parmi les êtres

imaginaires. C'est lorsqu'en 1728 on imprima à Genève la fithHothique Italique, L'histoire de Léti était écrite en italien ; elle était donc du ressort de ce journal. Quoique le livre ne fût plus nouveau, il était nécessaire d'opposer une fois un extrait fidèle de cette histoire, au portrait flatté de MM. le Clerc et Bayle. An lieu de l'indulgence excessive de ces deux journalistes, il aurait fallu examiner cet ouvrage avec un peu de sévérité, relever on certain nombre de bévues de cet auteur qui sont des plus grosâères. On aurait fait voir ensuite qu'outre les fautes commises par précipitation ou par ignorance, il a aussi voulu quelquefois tromper le public de gaité de cœur, et que pour cela il a supposé des manuscrits imaginaires. La déclaration se serait trouvée là tout à fait à sa place. La prudence semblait demander qu'on saisit cette circonstance pour désabuser bien des lecteurs sur le compte de Léti, et même pour décrier un auteur qui n'a écrit son Histoire de Genève que pour nous noircir et pour nous décrier. Les bibliothécaires d'alors n'étaient plus ceux qui avaient eo des liaisons avec M. le Clerc, et qui se crurent engagés à des égards d'honnêteté qui les retinrent. Ce savant lui-même oe s'intéressait peut-être pas beaucoup alors à la gloire de son beau-père, et ne se serait pas fort échauffé contre ceux qui l'auraient critiqué.

Si vous me demandez donc pourquoi on ne se prévalut pas de l'occasion de la Bibliothèque Italique qui s'imprimait chez nous, pour publier cette déclaration infamante, je pourrais vous répondre que peut-être on n'y pensa pas, que le temps avait fait oublier cet écrit ; mais je dois ajouter une raison encore plus forte de ce qu'on ne s'en avisa pas, c'est que les bibliothécaires d'alors ignoraient entièrement qu'il y eût une semblable déclaration : elle leur était parfaitement inconnue ; et je vous ai dit qae ce nest que depuis peu de temps qu'un pur hasard la leur a fait découvrir.

11 ne faut donc plus s'embarrasser du témoignage de Léti sur Aurélien. Loin qu'un auteur comme lui puisse donner créance

à ce qu'on attribue h cet empereur, je veux parler du rétablissement de Genève, il faudrait regarder ce Êdt conune suspect, par cela seul qu'un historien de ce caractère le rapporte.

Les autres auteurs, qui s'y sont mépris de bonne foi, sont excusables. C'est, comme je l'ai dit, l'équivoque du mot de Genabum qui signifie Orléans, et qui, avec une légère variante» s'applique à Genève, qui les a jetés dans l'erreur.

Croiriez-vous, Monsieui^ que cette ressemblance de nom, qui a égaré plusieurs auteurs, est devenue entre les mains d'an habile homme un moyen de conjecturer quels pouvaient afoir été les premiers fondateurs de Genève? M. De Bochat, de Lausanne, soupçonne, avec beaucoup de vraisemblance, que ce furent des Gaulois d'auprès d'Orléans qui vinrent bâtir notre ville, et qui lui donnèrent le nom du lieu qu'ils avaient habité auparavant, ce qui était assez ordinaire aux peuples qui se transplantaient dans un nouveau pays (tome I, p. 1 67). A l'aide de cette convenance de nom, il a fait voir de quels endroits de l'aDdenne Gaule étaient venus ceux qui ont fondé les principales villes situées sur le lac Léman. Cette conformité de nom qui a fait broncher les autres, l'a dirigé et lui a servi de lueur pour entrevoir dans les siècles les plus ténébreux k i^ui notre ville doit sa naissance. Je m'aperçois un peu tard que je finis ma lettre par où je devrais l'avoir commencée , puisque votre première question roulait sur cet article.

Eiettre an Journal Helvétiqne an snjet dn prétendn manoverlt

de Pran^n» inventé par l«éti.

{Journal Hehéliqm^ Janvier 1749.)

Je viens do voir, Messieurs, une pièce qui m'a fait l>eaucoup de plaisir. C'est réclairr,isf?cment sur F Histoire de Genève. On y donne une preuve décisÎTC de la fausseté des faits, que Léti rapporte en divers endroits de son WstQriê Genevrina, connue tirés d'un ancien manuscrit qui aurait été trouvé dans in vieux mur du château de Prangins, du temps de 31. le lieutenaûl-général De

Bahhaiard, baron de ce iieu-là. Cette preuve est une déclaration authentique de feu M. Gonnon, mort en 1714, ministre à Morges, et qui avait été 17 à 18 ans ministre à Prangins, dès l'an 1686. L'auteur de Féclaircissement est surpris qu'on n'ait fait aucun usage de cette pièce à Genève. Il dit: Attendre 50 w 40 ans à produire ce certificat, n est-ce pas U rendre un peu suspect ? D conve^ nait surtout de le faire connaître pendant que M, Gonnon vivait encore, etc. Je dirai là-dessus, que si l'on a besoin de quelque nouvelle preuve d'authenticité de la déclaration de M. Gonnon, je puis servir de témoin. Dès Tan 1703 je formai le dessein, d'abord d*écrire l'Histoire du pays de Vaud, qui est particulièrement ma patrie, et quelque temps après celte de toute la Suisse. Dans cette pensée j'achetai avec empressement VHistoria Genevrina de Léti, et j'y trouvai des particularités intéressantes et très-curieuses de l'ancienne histoire de Genève» qu'il disait avoir tirées d'un ancien manuscrit trouvé dans le chflteau de Prangins. Je fus enchanté de l'idée de cette heureuse trouvaille. J'allai exprès à Myon l'an 170i pour voir M. Gonnon, qui y était alors second ministre, et le prier de me procurer la vue de ce manuscrit. Mais quelle fut ma surprise, ou phitôt ma mortification, lorsqu'il me dit que ce manuscrit était une chimèrei qu'il n'avait jamais existé, et que pendant les 17 à 18 ans qu'il avait été ministre de Duillier et de Prangins, ayant l'honneur de voir toutes les semaines M. de Balthazard, jamais ni M. de Balthazard, ni lui, n'avaient eu aucune connabsance d^ ce prétendu manuscrit. Ne me contentant pas de cette déclaration, j'allai de Nyon à Genève, pour m'informer si l'on n'y aurait point connaissance de cette pièce. J'en parlai entre autres à feu M. le professeur Alphonse Turretin, qui se moqua de ma crédulité, et qui m'assura qu'on était convaincu à Genève que tout ce que Léti avait avancé sur la foi de ce vieux manuscrit n'était qu'une imposture. Dans la suite j'ai eu souvent occasion de voir M. Gonnon, ayant été appelé à exercer le ministère évangélique dès l'an 1709 dans une église voisine de la sienne, jamais il n'a tenu, sur ce manuscrit, un langage différent de celui qu'il m'avait tenu chez hii l'an 1704. Pour revenir au prétendu manuscrit de Prangins, je m'étais bien promis de régaler le public de cette anecdote, dans une préface, lorsqu'on imprimerait mon Histoire générale de la Suisse; maisjusqu'icijen'aipaspu avoir cette satisfaction. Seulement j'eus une occasion favorable, il y a 22 ans, pour en détacher l'histoire de notre réformation, qui fut bien reçue, parce que la circonstance du temps était très-propre pour en procurer le débit ; les diverses églises réformées de la Suisse se disposant alors à célébrer dans peu, les unes après les autres, le Jubilé de leur réformation.

Je suis, etc.

A. RUCHAT, professeur en théologie.

Lausanne, le 17 Janvier 1749.

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