URBAIN BONIVARD, GRAND-ONCLE DE FRANÇOIS
(Eiplicalioo de sob 8c«aa. — Les abbés conneadiUires. — les priices de Savtie de b seconde noitié da qainièae siècle. — Greillj ta pays de 6ex, illastratiH de ses seignears araat que celte terre apparttot aoi BoBi?ard.)
{Journal Helvétique y Avril 1754.)
Je vais mettre ici , comme supplément k l'article de Boni^-ard, des détails explicatifs sur un ancien sceau de cuivre , retrouvé en 1750 dans une armoire de nos archives, où il était oublié depuis longtemps, et qui doit avoir appartenu k quelqu'un des ancêtres de Bonivard.
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Ce sceau est de figure ovale, haut de trois ou quatre pouces; il représente saint Victor armé, ayant une lance à la main droite, et tenant de la main gaucbe, devant sa poitrine, sa tète coupée. On a représenté une gloire k la place où avait été la tète. La figure du saint est placée devant la porte d'une église, au bas ^nt les armes de la maison Bonivard , timbrées d'une mitre et d'une crosse. Autour du sceau est , en caractères gothiques , la légende suivante : crbanus. bonivardi. bpcs. comedatahiu. STi. viCTOtdS [Urbanus Bonivardi Episcopus^ Commendalarim Sancti Victoris).
Voilà donc le sceau d'iin Urbain Bonivard, qui prend la qualité d'évéque et celle de commendataire de Saint- Victor; cette légende a été , pendant quelque temps , une énigme pour nous, ^ous en avons cherché inutilement l'explication dans noire histoire de Genève ; cet Urbain Bonivard n'y parait point, quoique ce dût être un homme de quelque importance , à en juger par sa naissance et par- ses titres. Il prend dans Genève le titre d'EpiscapuA tout court; cela porte naturellement à croire qu'il était l'évéque du diocèse, cependani il ne parait point dans nos listes. Ce sceau, à en juger par les caractères, doit être du quatorzième ou quinzième siècle ; nos évéques de ces temps-là sont fort connus, et il ne parait aucun vide dans le catalogue pour y placer cet Urbain.
Nous fûmes tentés de regarder cette légende comme fausse, et de soupçonner que le graveur avait fait de ce Bonivard un évéque imaginaire , ou qui ne l'avait été qu'm partibm ; mais c'est là couper le nœud gordien, et renvoyer sur le graveur notre propre ignorance.
Vous savez. Monsieur, que, dans ces sortes de recherches, ce n'est pas l'importance du sujet, mais la difficulté seule qui nous pique. Nous avons donc voulu faire de nouvelles tentatives pour venir à bout de démasquer cet inconnu ; nous désespérions presque d'y réussir, lorsque, par un pur effet du hasard, je roe suis.souvenu d'avoir vu dans Y Histoire de Louis XI par Du
Clos, que dans ce temps-là il y avait un Bonivard, évêque, qui avait beaucoup de crédit à la cour de Savoie. J'ai cherché cet endroit et je vais le rapporter :
« Philippe, prince de Bresse, dit-il, les comtes de Romont et de Genève, se plaignaient de la feiblesse du duc Amédée leur frère, et de ce que la duchesse Yolande, leur belle-sœur, remettait toule l'autorité à Miolans, à Bonivard, évéque de Yareeil^ et à Doloy *. »
Je soupçonnai que ce Bonivard pourrait bien être celui que nous cherchions ; il ne nous manquait que son nom de baptême. Pour m'en assurer, je n'eus qu'à recourir k 17(a/ûi $acra d'Ughelli ; je parcourus la liste des évéques de Yercal , où j'eus bientôt trouvé notre homme. « Urbain Bonivard, dit-il, religieux bénédictin, et abbé du monastère de Sainte-Marie de Pignerol , et commendataire du Prieuré de St-Yictor, dans un faubourg de Genève, fut élu évéque, l'an 1469, h condition qu'il quitterait la qualité de prieur de St-Yictor, et qu'il retiendrait ses vœux monastiques ^. » Il mourut k Pignerol en 1499, dans son monastère où il s'était retiré. En 1 484 , il avait ré^ gné le Prieuré de St-Yictor k son neveu Jean Amé ; c'est celui que je vous ai dit précédemment, qui avait des pièces d'arûllerie^ et qui résigna k son tour ce bénéfice k son neveu François.
Yoilk, ce me semble, qui peut sufiisanunent éclaircir ce sceau. Je crois que vous ne vous arrêterez point k une petite difficuhé qui reste encore, mais qui n'est pas difficile k résoudre. On exige d'Urbain , pour le faire évéque de Yerceil , qu'il renonce k son Prieuré de St-Yictor de Genève, et ce n'est que quinze ans après qu'il le résigne k un de ses neveux ; il le possède toujours pendant cet intervalle , mais sous le titre de commendataire. C'est un artifice qu'on avait imaginé pour couvrir et pallier la pluralité des bénéfices.
Histoire de Louii A/, tome II, p. 45, édit. d'Amsterdam. (Sur Tan 1471 ) Ea conditione ut S. Victoris Prîoratu abîret, retioeret cœnobium.Ugfaelfi, tome IV, p. 809.
Au lieu du mot lalin commendaiarim , le graveur a écrit dans notre sceau comedatarius, et on le trouve or (hograpkié de cette manière dans le Glossaire de Du Gange. Cette petite variété donna lieu k un bon mot de Meuot , le prédicateur, mais qu'on ne peut pas rendre dans notre langue ; il criait, dans un de ses sermons , contre Tabus de ces abbés commendataires qui absorbaient le revenu le plus clair d'un nK)nastère , et il ajouta cette remarque grammaticale : Commendalarii reclc dicunlur comeda- TARii, quia omnia cotnedunl '.
Après avoir aplani le mieux que j'ai pu la légende de ce sceau, j'avoue que je ne laisse pas de demeurer encore un peu surpris, de ce qu'étant destiné à sceller des actes qui regardaient le Prieuré de St- Victor de Genève, Bonivard y soit qualifié simplement d'évéque , sans désigner son diocèse. L'évéque de Genève ne pouvait qu'en être blessé ; c'est lui seul qui pouvait prendre chez nous le titre d'évéque tout court. Apparemment le graveur ne trouva pas assez de place pour écrire le nom de Verceil , mais il pouvait au moins en mettre les premières lettres, et abréger an peu plus le litre de commendataire.
Nous devons rendre la justice à l'historien Du Clos, que c'est lui qui nous a mis sur les voies pour deviner l'énigme qui nous embarrassait. L'obligation que nous lui avons ne m'empêchera pas de remarquer que je crois qu'il y a une petite méprise dans ce qu'il dit de ce Bonivard , évéque. C'était son frère Louis, seigneur de Greilly, qui avait une si grande autorité à la cour de Savoie, que les frères du duc en prirent ombrage. Guichenon est exprès là-dessus.
< Parce que , dit-il , la duchesse Yolande donna beaucoup d'autorité et de part au commaudenoent à Anthelme , seigneur de Miolans , k Louis de Bonivard, seigneur de Grailly, et k Antoine d'Orli , gentilhomme savoisien , dont l'expérience et la fidélité lui étaient connues, les comtes de Genève , de Romont et
* Carême de Menot, folio 100. Sur Tabus des commendes, Toyez Journal Helvétique^ Mars 1750, p. 24i. (Dissertation sur Bonmont, ci-après.)
de Bresse prétendirent d'avoir le goavemement de l'État, pendant la maladie du duc * . »
Il est vrai que l'évéque de Yerceil fut quelquefois employé dans des négociations politiques. On le voit en 1471 traiter une alliance entre la duchesse de Savoie et Galeas , duc de Milan; mais c'était Louis, son frère , qui était au timon des affiiires, jusqu'à donner de la jalousie aux frères du prince régnant
Il sera bon, et je me flatte que vous l'agréerez, Monseor, que nous jetions un coup d'oeil sur la situation des aflaires de Piémont et de Savoie dans ce temps-là ; cela répandra du jour sur notre sujet , et quand nous nous en écarterions un peo , le mal ne serait pas grand. Un morceau d'histoire , entremêlé dans l'explication de notre sceau , la rendra un peu moins sèche.
Louis , qui avait épousé Anne de Qiypre, gouvernait le Piémont et la Savoie. U eut plusieurs fils ; le cinquième s'appdait Philippe. Il était d'un naturel violent et impétueux , qui causa bien des chagrins au duc «on père ; ce fils dénaturé persécuta surtout Anne de Chypre. En 1460, il tua le maître d'hôtel de cette princesse, et cx>mmit bien d'autres excès ; il travaillait continuellement à soulever les peuples contre son père.
Le duc Louis jugea à propos de quitter la Savoie et de se retirer à Genève, en 1 460, comme dans un lieu de sûreté. Philippe , qui était seigneur de Bresse, se rendit aussi à Génère en 1 462 , où il donna de nouvelles marques de son emportem^it
En 1463, le duc et son épouse allèrent vers Louis XI, roi de France, implorer son secours contre l'oppression de leur fib« Le roi de France avait épousé une princesse de Savoie en 1451, n'étant encore que dauphin, et sans s'embarrasser de l'agréaient du roi son père. Le contrat de mariage fut signé à Genève.
Le duc Louis, revenant de France au commencement de 1465 , mourut à Lyon , et son corps fut apporté à Genève; il lut enterré dans le couvent des cordelière , dans la chapelle de
* Histoire de Savoie, page 552.
Bethléem. On le revêtit de l'habit de saint François, pour suivre une sorle de dévotion fort en usage dans ce siècle-là.
Amédée IX , son fils , lui succéda ; c'est celui ii qui l'on a donné le surnom de Bienheureux, Il avait épousé Yolande de France, sœur du roi Louis XI, l'an 1452; c'était un prince Ëiible de corps et d'esprit. Ses continuelles infirmités l'ayant rendu inhabile au gouvernement de ses États , on donna la régence Ik la duchesse Yolande, qui passait pour avoir beaucoup démérite. Philippe, comte de Bresse, fit connaître plus que jamais son mauvais naturel pendant cette régence ; il se porta aox dernières violences contre le duc son frère , et la duchesse de Savoie. La régente implora la protection de divers princes pour se maintenir contre cet oppresseur. Ce fut à cetie occasion que Bonivard , évéque de Verceil , négocia une alliance avec le duc de Milan, proche parent du duc, par son mariage avec Bonne de Savoie. Ce traité est de 147f .
Âmédée IX mourut k Yerceil en i 472. Yous serez sans doute curieux de savoir. Monsieur, ce qui lui fit donner le titre de Bienheureux. Quand on a fait attention h son peu de génie , on serait tenté de croire que ce qui lui valut ce surnom, ce fut ce passage de l'Ëvangile mal entendu : Beati pauperes spiritus^ bienheureux les pauvres en esprit.
Mais les historiens ont essayé de justifier ce titre. Us disent (|ne , dans sa dernière maladie , comme Tévéque de Turin faisait faire des prières et des processions publiques pour sa guérison, on vit Amédée dans le ciel , environné d'une foule de rayons si éclatants, qu'on eût dit qu'il était assis dans le sein du soleil. Quand on sut qu'il était mort à Verceil à cette heure-là, ce fut en sa faveur un titre de sainteté * ; mais de peur que le public ne veuille pas se payer tout à fait de visions . on ajoute que ce prince était si dévot , qu'il fit une fois le voyage de Rome à pied incognito, en habit de pèlerin , qu'il fit bâtir plusieurs monas-
* Sabaitdiœ domus Arbor GentilUiay 1702, in-folio.
tères, et, ce qui vaut mieux que le reste, qu'il était charitable envers les pauvres.
Yolande , sa veuve , mourut près de Verceil en 1 478 ; elle fut inhumée dans la cathédrale auprès du duc son époux, et notre évéque Bonivard oflficia à l'une et ii l'autre de ces funérailles. Cette princesse avait beaucoup de génie. Guichenon noos apprend qu'elle avait fondé plusieurs monastères, entre autres celui de Sainte-Claire \k Genève; mais elle est marquée encore par de plus beaux endroits dans l'histoire.
Je crois vous avoir déjà (ait remarquer. Monsieur, que celui des Bonivard , contre qui les frères du duc avaient conçu le plos de jalousie , n'était pas l'évéque de Yerceil , comme l'a cru Thi^ torien de Louis XI, mais son frère Louis, qui est qualifié seigneur de Grailly. Cette terre seigneuriale donnera encore lieo à une petite digression par où je finirai ma lettre. J'ose vous promettre que vous y trouverez des particularités assez curieuses.
Grailly est un ancien château dans la province de Gex, k deux ou trois lieues de Genève, et assez près du village de Divonne. Planiin , à la fin de son histoire de Suisse , nous apprend comment cette terre fiit vendue à Louis Bonivard ; il a même copié en entier la procuration du possesseur pour la faire vendre, et l'acte de vente , qu'il dit lui avoir été communiqué par M. de Vérace Budé, de Genève. On voit dans cet acte que Gaston de Foix , seigneur de plusieurs terres en Aragon et de celle de Grailly, donne une procuration pour vendre cette dernière et quelques autres en Savoie. Il en allègue la raison, c'est que Jean de Foix, comte de Caudale, son fils unique, qui avait épousé Marguerite de SufTole . dame anglaise, était prisonnier de guerre en France, et qu'il n'avait que ce moyen de payer sa rançon; cette procuration est passée dans son château de Meille, diocèse de Saragosse, le 3 mai 1455. En conséquence, la terre fat vendue à Louis Bonivard pour quatre mille écus d'or; l'acte de vente est du 3 mai de la même année. H y est qualifié de « con-
seiller « chambellan et principal mailre d'hôtel de Louis , duc de Savoie. »
Guichenon, dans son Histoire de Sm^oie^ a donné la généalogie de celte maison de Grailly ' ; il y fait mention d'un Girard, chevalier, qui vivait l'an 1120, et dans sa Bibliothèque Sébu-aietuie, qui est un livre rare, il nous parle d'un Nantelin de Grailly, qui signa un acte l'an 1126 ^
Mais , Monsieur, ce n'est pas proprement l'antiquité de cette maison qu'il s'agit de vous faire remarquer. Voici un autre côté bien plus propre k attirer l'attention , ce sont ses alliances avec l'illustre maison de Foix. Vous savez que les comtes de Foix étaient souverains du Béam et de la Navarre ; on voit dans l'histoire que Jean , seigneur de Grailly, était sénéchal de Guyenne pour Edouard, roi d'Angleterre, l'an 1307; que Jean, son fils, épousa Blanche de Foix , et qu'il écartela ensuite ses armes de Graillv et de Foix.
T^'abbé de Longuerue nous apprend , dans sa Descriplion historique de France^ qu'un des seigneurs de Grailly, près de Genève, ayant épousé l'héritière de Busch ', ils s'établirent en Gascogne, où ils se rendirent célèbres par leur attachement au parti des Anglais '^.
Vous trouverez, dans Moreri^ que Jean de Grailly, captai de Busch , était un des plus grands capitaines de son temps ; il commandait, en 1 364, les troupes de Philippe, roi de Navarre, contre Charles V, roi de France , à la bataille de Cocherel en Normandie, où il fut fait prisonnier par le fameux Bertrand du Guesclin. Ayant été mis en liberté , il passa ensuite au service des Anglais contre la France ; il donna encore de grandes marques de valeur, mais il fut fait prisonnier une seconde fois et
* Page 1287.
* Page 61 de la 1" et rare édition de Lyon, 1660.
> Busch est un pays dans les Landes de Bordeaux, dont ils étaient souverains. Us portaient le titre de Captai de Btisch ou Capoudal. C'est un terme du pays, qui vient du latin CapUalis,
* Longuerue, p. 172.
emmené à Paris à la Tour du Temple, où il mourut cinq ans après *.
Archambaud, captai de Busch et petit-fils de Jean, épousa Isabelle, vicomtesse du Béam. L'histoire de Guyenne fait une mention fort honorable de ce capitaine. Par son mariage avec l'héritière de Foix, tout fut réuni en 1 371 ; il était père de Jean, qui vendit sa terre de Grailly, et aïeul du comte de Candale.
Gaston , un de ses descendants , épousa Eléonor d'Aragon ,. qui fut héritière du royaume de Navarre par sa mère Blanche ; elle laissa ce royaume à son petit-fils Gaston Phébus, qui , étant mort jeune et sans enfants en 1483. eut pour héritière sa sceur Catherine , qui avait épousé Jean . sire d'Âlbret '. On dit qu'elle mourut de tristesse d'avoir perdu la Navarre espagnole. — Encore un peu de patience , Monsieur, et vous verrez que ces broussailles généalogiques nous conduiront lu un point d'histoire des plus intéressants.
Catherine de Foii-Grailly, in&nte de Navarre, était aïeule de la fameuse Jeanne d'Albret, mère d'Henri lY ; elle fut }k son tour héritière de la Navarre qu'elle laissa à son fils.
Guichenon, dans sa Bibliothèque Sébmienne ^ dit que la postérité des Grailly, ayant pris le nom de Foix , a eu parmi ses descendants, des princes de Béarn et des rois de Navarre, par un événement des plus surprenants : slupendo evenlu ^.
Cet historien pouvait aller plus loin ; il fallait ajouter que la couronne de Navarre contribua beaucoup a procurer à Henri FV celle de France. Ce furent les Béarnais, ses fidèles sujets de Guyenne et de Navarre, qui mirent ce prince en état de résister au puissant parti de la Ligue. On peut donc dire que la branche de Bourbon ne régnerait pas aujourd'hui en France, sans cette alliance avec la maison de Grailly. C'est proprement là qu'il fallait placer le stapendo evenlu de Guichenon, mais c'était une affaire
* Dictionnaire de Mitren, article Grailli.
* Longuenie, p. 209.
* Bihliot. Sehttsiana, p. 61.
de religion , et cel historien était un nouveau catholique bigot , qui n*a pas voulu toucher cette corde. Rendons-lui cependant la justice d'êlre un des premiers qui nous ont fait connaître les personnes illustres sorties du château de Greilly.
Quand on chargea les intendants de France de dresser chacun un état de sa province , pour le duc de Bourgogne, il y avait dans leurs instructions, en termes formels, qu'ils ne devaient pas oublier de marquer dans leurs mémoires les terres ou châteaux de leur province d'où était sortie quelque grande maison, et l'intendant Bouchu, dans son Mémoire sur la BoW" gogne et le bailliage de GeXj n'a pas fait la moindre mention de Grailly soit Greilly. Cependant cette maison s'est élevée jusqu'à donner des rois de Navarre; on peut même ajouter jusqu'à donner à la France un souverain, qui est le premier des Bourbons qui sont aujourd'hui sur le trône.
Vous avouerez que c'est là une omission bien essentielle dans ce mémoire; c'était là la véritable place de cette particularité historique. J'ai peur. Monsieur, que vous n'ajoutiez qu'elle y serait mieux que dans ma lettre, où elle vous parait un peu déplacée.
Puisque c'est l'acquisition de Greilly faite par Louis Bonivard, qui a amené cette digression, je dois ajouter ici que cette terre appartenait encore à cette famille au temps de notre Réformation. François Bonivard et Amblard , son frère , la possédaient par indivis ; on voit encore aujourd'hui leurs armes au bas de l'escaUer du château.
SUR LES LETTRES DE CALVIN A JAQUES DE BOURGO- GNE , SEIGNEUR DE PALAIS , ET SUR BOLSEC.
A, Lettre h IH. ll^tsteio, d* Amsterdam» édltenr de ecs lettre».
(Don (les originaux de ces lettres à la Bibliothèque de Genève. — Ricdlas it h Fontaine. — Les congrégations. — Rupture entre Calvin et Falais. — Dcai IfOn* inédites de Falais. — Apologie de Calvin pour Falais, adressée à Ckarles-Qfluit.)
{Bibliothèque raisonnéc d'Amsterdam, ^^^ trimestre de 1744, lome XXXD.)
Monsieur ,
Je dois vous remercier des exemplaires des letlres de Cahin à M. de Falais, que vous nous avez envoyés, maïs surtout des originaux que vous y avez joints pour être conservés dans notre bibliothèque publique. Nous les avons mis avec grand nombre d'autres de ce réformateur qui n'ont jamais été publiées ; elles se donneront du jour les unes aux autres.
J'ai vu, avec beaucoup de satisfaction, dans V ÂverUssement de téditeur^ que le seigneur de Falais ne retourna point dans l'Église romaine, comme je l'avais cru sur des présomptions assez fortes. Mais les raisons que Ton vient d'alléguer pour le garantir de ce reproche , me paraissent sans réplique. J'ai lu avec plaisir ces lettres ; la correspondance entre ces deux amis m'a paru intéressante. On dit , dans V Avertissement , que ce recueil donnera quelques lumières sur l'histoire ecclésiastique des Pays-Bas; j'ajoute qu'il éclaircira aussi divers événements qui r^ardent l'histoire de notre république et de notre Église de Genève.
On trouve, par exemple, dans votre Bibliothèque raisannée, une assez longue discussion pour déterminer qui fut le dénonciateur de Servet; c'est dans une pièce fort judicieuse , sous ce titre : Réfutation de quelques imputations faîtes à Calvin sur le
supplice de Servet \ Les ennemis de Calvin ont dit que cet accusateur était son propre cuisinier ; d*autres ont dit que c'était le cuisinier de M. de Falais ; il s'appelait Nicolas de la Fontaine , et il était du pays Vexin. Un cuisinier de Calvin, dit-on, dénonciateur sur des matières de théologie, quelle étrange procédure ! N'est-ce pas porter au dernier point le mépris pour le magistrat et pour le public, que de faire agir un semblable personnage dans une cause de cette nature? On oppose, de l'autre côté, que c'est aussi se moquer des gens que de vouloir donner un cuisinier en titre d'office à Calvin , un des hommes de son siècle qui faisait la plus maigre chère '. On trouve dans votre Avertissement que la Fontaine était le valet de Calvin , et qu'il avait été auparavant cuisinier de M. de Falais. Je vais achever de dérouiller ce fait.
Dans ces lettres de Calvin , qui n'ont pas été imprimées et que je vous ai dit que l'on conserve dans notre bibliothèque , on voit que le seigneur de Falais vint à Genève en 1 548 , et qu'il logea chez Calvin ; c'est dans une lettre k Farel , en date du 27 mai , que l'on trouve cette circonstance '. Ce seigneur mena prudemment son cuisinier avec lui , se défiant sans doute , et avec raison , de la table de son hôte. C'était un jeune homme qui avait quelque disposition à l'étude ; il faisait alternativement chez Calvin la fonction de cuisinier et de copiste ; il prit goût à la théologie , et quand M. de Falais sortit de chez notre réformateur, il lui laissa la Fontaine, qui peu à peu fit ses études, et était déjà un peu initié dans la théol(^e lors de l'affaire de Servet. Ce jeune homme était donc de la maison de Calvin , puisque, dans une lettre k Farel, il l'appelle Nicolaus meus ; mais on ne doit pas le regarder tout k fait Comme son valet, et encore moins comme son cuisinier. Ce grand homme avait chez lui des jeunes gens qui voulaient se pousser dans l'étude; il disposait
* Bibliolh, raison., tome I, pagfi 366 et tome II, page 93.
* Biblioih. raison. y tome II, page 96.
' Nimc apud me est Dominus Fallesius, quem hic hiematurum spero.
quelquefois d'eux , sans que pour cela ils dussent être r^ardés comnae ses domestiques.
On développe fort bien , dans Y Avertissement , le sujet de la rupture entre Calvin et M. de Falais, et on y a su garder une sage impartialité. Ce seigneur s'intéressa un peu trop , au gré de Calvin , pour Bolsec, qui avait été mis en prison à cause de la manière violente dont il avait disputé dans l'église contre un des dogmes des protestants.
« Je ne crois pas, dit l'auteur de V Avertissement , que M. de Palais ait jamais songé à approuver la conduite de Boisée, qui osa, en pleine église, contredire un ministre préchant la prédestination. » Ce n'est pas proprement cette hardiesse qui doit (aire condamner ce médecin; on ne saurait bien juger de cette action, qu'on ne soit informé auparavant d'un usage fort singulier, qui fut en vigueur pendant plusieurs années dans l'Église de Genève. Du temps de Calvin , tous les vendredis matin , les ministres prêchaient tour à tour sur quelques livres de l'Écriture sainte, qu'ils expliquaient de suite. Ce jour-là, il était libre à tons les auditeurs de proposer, après le sermon, au ministre qui avait prêché , leurs doutes et leurs difficultés , et cela dans l'église même ; cela s'appelait le Sermon de la congrégation. Il reste encore quelque trace de cet ancien usage : les ministres de Genève prêchent de même tour h tour sur quelque histoire des Livres sacrés , et ce sermon est soumis à la censure , mais seulement à la censure particulière des ministres dans leur corps. Bolsec ayant assisté un vendredi à ce sermon , qui roula sur la prédestination , il parla à la fin de cet exercice , comme il en avait incontestablement le droit; il combattit fortement le prédicateur. Il soutint que sa doctrine faisait Dieu auteur du péebé ; il finit par une forte exhortation au peuple de se garder d^tme doctrine si fausse et si scandaleuse. Il y eut tant d'emportement et de pétulance dans cette dispute, qu'un magistrat, qui élait présent , crut devoir le faire conduire en prison. Rien de plus juste que ce qu'on lit dans la suite de Y Avertissement : « Il faut
être fanatique pour faire ce que Bolsec fit alors, mais il faudrait être fou k lier pour dire qu'il avait bien fait. »
M. de Falais , sans approuver la conduite de Bolsec , aurait voulu que le ma^strat de Genève n'en vint pas k des voies de rigueur contre lui. Bolsec était son noédecin ; il en avait plus besoin qu'un autre , parce qu'il élait valétudipaire. On attribue aussi k ce seigneur, avec beaucoup de vraisemblance, un principe de tolérance chrétienne.
Calvin écrivit aux Églises de Suisse pour avoir leur avis sur cette affaire ; il y employa ces termes, que je crois que l'on explique d'une manière trop forte dans Y Avertissement : Nos vero sic Ecclesiam nostram cupimus hac peste purgari , ne indefugata vicinis noceat. Apparemment il voulait dire que quand on aurait banni Bolsec de Genève, Messieurs de Suisse devaient aussi l'exiler de chez eux , afin qu'il ne les mfectât pas de ses sentiments.
M. de Falais écrivit de son côté au clergé des cantons et k des amis qu'il y avait , en faveur de Bolsec ; il leur demandait que , dans leurs réponses , ils adoucissent un peu les choses. C'est ce que firent surtout les ministres de Berne, dont la lettre est lin modèle de sagesse et de modération; on en a rapporté quelques endroits dans la dernière édition de Y Histoire de Ge^ nève ^ On comprend assez que Calvin , se voyant traversé de cette manière par M. de Falais, fut depuis ce temps-lk en froideur avec lui.
J'ai déterré deux lettres que ce seigneur écrivit en faveur de Bolsec au magistrat de Genève. Avant de vous en donner l'extrait , je dois vous marquer qu'après avoir démené quelque temps k la campagne dans le voisinage de Genète ," pour rétablir sa santé , il acheta ensuite une terre k deux lieues de notre ville , dans la province du Chablais , qui appartient aujourd'hui
* Hist. de Genève de Spon, sur l'an 1551, note de l'éd. de 1730.
ao roi de Sardaigne , mais que les Bernois possédaient alors par droit de conquête , depuis dix ou quinze ans ; cette terre s'appelle la uigneurie de Veigy '. C'est de ce lieu-là qu'il écrivit deux lettres en faveur de Bolsec.
Dans la première, qui est datée du 9 novembre 1551 , il dit qu'il y a déjà assez longtemps qu'il a été informé de la déteation de maître Jérôme Bolsec ; que cependant il avait jugé à propos de demeurer dans le silence , mais que la femme du prisonnier, qui est actuellement dans sa terre , le sollicite si fort d'intercéder pour son mari , qu'il n'a pas pu le lui refuser; que d'ailleurs le prisonnier est son médecin , et qu'il lui doit de la feconnaissance pour la manière dont il l'a traité dans quelquesunes de ses maladies; que ce n'est pas un crime que d'avoir parlé librement sur le sermon de la congrégation, puisque l'ns^ de l'Église de Genève autorise tous les particuliers à le faire; qu'il espère donc qu'on lui rendra incessamment sa liberté, afin qu'il puisse exercer son art et secourir quantité de malades qui ne sauraient se passer de lui. Voilà en abrégé le contenu de la première lettre' écrite à cette occasion.
Pour l'autre , je crois , Monsieur, que je ne ferai pas mal de la transcrire tout entière. Après avoir vu, dans votre recueil, tant de lettres adressées à ce seigneur, on doit naturellemeot être curieux d'en voir quelqu'une qu'il ait écrite lui-même ; voici donc comment il revint à la charge deux ou trois jours après :
<i Très Magnifiques et Honorez Seigneurs ,
c Ayant cogneu par vos responses que mes Lettres ont esté assez bien acceptées tie Vos Seigneuries, cela m'a donné d'autant plus d'occasion de m'adresser derechef familièrement à vous. Je ne suis pas importun de nature : mais quand je vous
* Calvin semble parler de cette acquisition dans sa lettre L.
ay toujours expérimenté jusques ici, Seigneurs très humains et favorables, j'estimerois d'estre cause de mon malheur, si par faute de vous desclairer mon indigence, j'estoye destitué de votre adresse et bonne volonté.
a II est ainsi que vostre prisonnier Maistre Ilierosme cognoit mon naturel plus k mon appaisement que nul autre de Médecins que je cognoisse, et m'appuye de tant plus hardiment sur son jugement, pour ce qu'il ensuyt voulontiers celuy que le docteur Andemas de Strasbourg m'a laissé par escript. C'est celui, après Dieu, duquel je tiens ma vie. Parquoy pour ma première et humble requeste, je vous supplie me permettre ledit Maistre Hierosme^ afin que j'aye quelque peu son advis, avant que les maladies d*hyver, auxquelles je suis subject, me surviennent. Il fault que le Médecin en présence juge de ce qui est caché aux parties intérieures. Aultrement je ne vous incommo-* deroye pas voulontiers. Davantage il reçoit profit de moy pour me servir quand j'en ay besoin. Doncques ce seroit raison, s'il vous plaisoit, qu'il s'aquitast de son service.
c Magnifiques Seigneurs, en vous faisant cette ouverture, je ne pense pas de mesprendre ou fascher Vos Seigneuries. Car n'estimant point son procez estre criminel pour les raisons que je vous ay escript, je m'advance d'autant plus librement. Et puis je ne procède pas h la mauvaise foi, mais suis content de le vous relivrer, quand il vous plaira, pourvu que vous preniez de luy son serment, retenant aussi, s'il vous plait, sa Femme on son Serviteur, combien que je l'estime homme pour tenir sa parole, quand il Taura donnée. Si cela ne suffit, en scachant k quoi il restera, j'adviseray d'y pourvoir au mieux qu'il me sera possible, vous priant de m'en vouloir respondre par un mot de Lettre, afin que selon ce, je me puisse conduire. Et s'il y a service que je puisse faire k vostre République je m'y employeray selon mon petit pouvoir, aidant nostre Seigneur, auquel je supplie après m'estre recommandé fort aflectueusement k vos bonnes
grâces, d'augmenler Vos très Magnifiques Seigneuries soos sa sainte protection à tousjours.
a De Veigt/y ce ii Novembre 1551 *.
c( L' Entièrement à vos bons commandemens^ el services^
a Jaques de Bouhgoignb. »
Après quelques petites recherches, j'ai trouvé que deux frères et deux sœurs de M. de Falais avaient embrassé la Réformation comme lui. Dans la quatorzième lettre, Calvin, parlant de YAfohgie qu*il dressait pour ce seigneur et qui devait être présentée k Charles-Quint , parait embarrassé s'il y devait faire mention de ces deux frères et travailler aussi à leur justification. Il se détermine à n'en rien dire, craignant, en parlant pour eux, de leur faire plus de mal que de bien, apparemment parce qu'ils étaient encore sur les terres de l'Empire. Je crois pouvoir le conclure d'une lettre que Calvin écrivit à Farel en juillet 1549; il lui marque qu'on avait arrêté , par ordre de l'empereur, deux frères du seigneur de Falais, sans doute pour cause de religion, et que le cardinal de Granvelle les avait fait mettre dans une forteresse, d'où l'on ne sort ordinairement que pour être conduit sur l'échafaud. Nihil prœterea scrt&o, nid quod Dominus FaUesius duo$ habet ex suis fratribus in carcere. Quum Imperator comiter eos excepisset^ ad Granvellam misit ; ab eo blonde eœcepH^ cum discederent^ à Prœfecto ligati sunt , et in carcerem conjecti. Deinde in Arcem Villenordam abditi^ unde nemo nisi ad st^sp/n cium extrahiiur. Fallesius tristem illum nunàum plcttiè herdeo animo excepîL
M. de Falais avait, deux sœurs qui s'étaient aussi déclarées pour la réforme ; l'une mariée en Flandre, si je ne me trompe, et où elle mourut. Calvin , dans une de ses lettres , fait compliment Ik-dessus à son correspondant. L'autre vint trouver son frère à Genève , et elle s'y maria. Je lire cela d'une lettre de
* On trouve aussi u^e lettre latine de M. de Falais, écrite de Genève le 25 juillet 1540, au fameux George Cassandre. Voyez Epistoîm a BelgU H ad Belgoê. Cent. I, Ep. 3.
Calvin k Viret, qui était alors k Lausanne. Jam te invilo ad nuptias^ lui dit-il, nam hodie Dommus Fallesius sororem suam Vellutio elocavit. La date est du mois de septembre i 550.
Vous voudriez savoir, comme votre éditeur le marque dans la préface, ce que devint M. de Falais depuis sa rupture avec Calvin , et on ne sait où trouver des lumières là-dessus ; il est vraisemblable qu'ayant fait l'acquisition de cette terre seigneuriale , il la posséda plusieurs années. A l'égard de sa religion , il est aussi fort probable qu'il y avait exercice dans son château, et qu'il y faisait prêcher ; il pouvait tirer de Berne quelque ecclésiastique qui lui convint.
Cette terre de Veigy est aujourd'hui entre les mains d'un gentilhomme savoyard , nommé M. de Grailly. On dit que ses ancêtres possèdent ce fief depuis environ deux cents ans; il ne serait pas impossible qu'ils l'eussent acheté immédiatement de Jaques de Bourgogne.
Je suis , etc.
A Genève ce 6 Mai 1744. B. Bibliothécâirb.
B, Lettre aux éditenni de la Bibliothèque raisonnée^ toaehant nn extrait des lettres de Calwln A Jaqaes de Boarf^ogne.
(hcieones congrégations à Genève. — Bolsec et son exil. — Ses calomnies contre Calvin réfutées par Bayle. — Genève n*eiige pins de ses théologiens le sernie^il an synode de Dordrecht, reconnaît Teiamen de la religion comme principe de la réforme, et admet la tolérance civile. — Réfutation des injustes attaques des jésuites contre Calvin.)
(Dibliothèqtie raisonnée, ^^ trimestre de 1745, tome XXXIV.)
Messieurs ,
Dans les Mémoires de Trévoux, d'Amsterdam 1744, est un extrait des Lettres de Calvin à M. de Fa/ats, marqué au coin
des jésuites éditeurs de ce recueil. Il convient donc qu'un auteur protestant examine quelque peu cet article. C'est ce que je vous demande la permission de faire dans votre journal.
Calvin, après avoir été étroitement lié avec M. de Falais, se brouilla enfin avec IuL Voici comment les journalistes de Trévoux rapportent l'occasion de cette rupture, c Bolsec, apostat de l'église romaine , et autrefois de l'ordre des carmes, n'était point du sentiment de Calvin sur la prédestination et sur la gr&ce. Cette opposition de sentiments fut ce qui attira à Bolsec une tempête terrible; et comme M. de Falais l'honorait de son amitié, ce fut aussi l'occasion de la brouillerie entre Calvin et ce seigneur. Un jour qu'on débitait au prêche les dogmes cmels de la réprobation antécédente de la volonté de Dieu, fixée au salut des seuls prédestinés, Bolsec se leva, contredit le prédicant et fit scandale dans l'assemblée. >
Ce narré a besoin d'être un peu rectifié. S'il n'est pas exact, ce n'est pas tout k fait la faute des journalistes. L'éditeur de ces lettres de Calvin s'est mépris le premier sur quelques faits. On a écrit k Genève pour avoir des mémoires fidèles là-dessus, et voici les nouvelles lumières qu'on a tirées des archives. Ce n'est point pour charger davantage Bolsec, que l'on donne cet éclaircissement: il tend plutôt k le disculper; mais il est bon de montrer en tout de l'impartialité.
n y avait alors un usage k Genève qu'il faut nécessairement connaître pour bien juger de l'action de Bolsec. Dans le dessein d'instruire le peuple, on faisait tous les vendredis matin, dans la grande église, un discours français sur quelque point de religion. Ce n'était pas proprement un sermon, comme l'ont cru tous ceux qui ont rapporté cette affaire. Le ministre qui en était chargé ne montait pas même en chaire : il se plaçait simplement dans le chœur, et prononçait son discours d'un lieu un peu élevé. Ce qu'il y avait de singulier dans cet exercice, c'est que chaque particulier était autorisé, quand le discours était fim\ k proposer ses doutes et k faire ses difficultés, s'il lui en était
venu quelqu'une dans l'esprit, et on lui répondait ensuite. Cet exercice s'appelait la congrégation. Il est resté encore quelque trace de cet usage dans l'église de Genève. Le sermon du vendredi matin a conservé cet ancien nom : chaque pasteur est chargé, ce jour-là, d'expliquer à son tour quelque livre historique de l'Ëcriture sainte, que l'on suit d'un bout à l'autre. U est vrai que ce sermon n'est plus exposé à la censure publique du peuple, mais seulement à celle des ministres dans leur assemblée, qui se forme immédiatement après.
Bolsec ne fit donc que suivre Tusage, en faisant des objections contre la doctrine de la prédestination. On a eu tort de se récrier contre sa témérité d'avoir interrompu le prédicateur. Il ne l'interrompit point, et il lui laissa achever sa dissertation : il ne parla que quand l'orateur eut finit, et alors il était libre, et à lui et à tout autre, de demander des éclaircissements sur ce qu'on venait d'enseigner.
Bolsec ne parla pas même immédiatement après le discours fini. Farel, qui se trouva alors à Genève, avait assisté à cette congrégation. Il appuya ce que Saint-André venait d'établir : c'est le nom du ministre qui avait été chargé de cette fonction. Bolsec prit ensuite la parole, et soutint que c'était un sentiment faux, pernicieux et dangereux, de dire que Dieu a déterminé dans son conseil étemel, qui sont ceux qu'il veut sauver, et ceux qu'il veut damner ; que les anciens docteurs les plus célèbres ont pensé autrement, et entre autres Saint-Âugustin ; que c'est faire de Dieu un tyran dont la maxime est :
Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.
Il ajouta, qu'en disant que Dieu a prédestiné ou à la vie ou à la mort étemelle ceux qu'il a voulu, on le fait auteur du péché ; que, pour trouver ce sentiment dans l'Ëcriture, on avait mal expliqué et même corrompu ou falsifié plusieurs passages de l'Écriture sainte. U finit son discours par une exhortation fort
véhémente au peuple, h se garder d'une doctrine si fausse et si scandaleuse.
Calvin arriva dans rassemblée pendant le discours de Bolsec. Il Técouta sans l'interrompre et sans se faire voir. Les objections du médecin étaient assurément très-fortes, et Ton peut dire même embarrassantes. Cependant Calvin se présenta avec assurance, il répondit k tout d'une manière fort étendue et fort savante. Bolsec s'était autorisé mal à propos du suffrage de saint Augustin : Calvin lui cita tant de passages de ce Père pour la prédestination, qu'il en fut accablé; et il finit par ce trait: oc Plût k Dieu que celui qui s'est avisé de citer saint Augustin comme étant pour lui, en eût vu quelque autre chose que la couverture. »
Il est vrai qu'après cette dispute dans le Temple, un auditeur (magistrat) de la justice inférieure, qui avait été présent à cette scène, étant blessé des invectives violentes de Bolsec contre le sentiment reçu, crut qu'il était du devoir de sa chaîne de le faire conduire dans la prison, comme un brouillon et un séditieux. Voici comment les journalistes de Trévoux rapportent la chose. <c On aurait dû réfuter Bolsec par de bonnes raisons, mais cette voie était trop longue et trop dangereuse. Calvin prit la plus courte et la plus sûre; il fit si bien auprès des magistrats , que le pauvre Bolsec fîit mis en prison, ajourné, interrogé, condamné. j>
Voyons si l'on ne se servit point de la voie du raisonnement avec Bolsec. Outre l'ample réfutation faite par Calvin dans le temple, et qui dura plus d'une heure, voici ce que disent les archives de Genève. Bolsec avait déjk attaqué huit mois auparavant, dans la congrégation, le dogme de la prédestination et de la grâce. Il le combattait aussi dans les conversations particulières. Calvin ayant appris sur quel ton il avait parlé a diverses personnes de l'élection gratuite, l'alla voir, et il le censura avec assez de douceur. Ensuite il le fit venir chez lui, et tâcha de lui faire voir qu'il se trompait; mais ne lui ayant point pu per-
suader ses sentiments, Bolsec continua de débiter les siens toutes les fois que roccasion s'en présenta, et enfin il fit l'éclat public qui engagea le magistrat à le faire arrêter.
La question fut eucore discutée fort amplement dans la prison et eu présence du magistrat. On écrivit après cela aux églises de Suisse pour avoir leur sentiment sur c^tte affaire. « Calvin, pour parvenir à ses fins dans les formes, disent les journalistes, demanda l'avis des églises suisses en leur insinuant ce qu'il souhaitait d'elles, a Nous voudrions, dit-il, purger notre Église de cette peste, de manière qu'en étant chassée, elle ne puisse pas nuire aux Églises voisines ^» Le réformateur voulait qu'on purgeât la terre de cette peste publique^ c'est-à-dire qu'on lui fit le même parti qu'a Servet, qui fut brûlé deux ans après. >
Quelque violente que soit cette interprétation, elle se trouve déjà dans la préface des lettres publiées en Hollande. Il est vrai que l'éditeur y a mis une alternative. <c Ces paroles de Calvin dit-il, portent assez clairement qu'il fallait, ou mettre Bolsec à mort, ou le laisser croupir dans un cachot pendant toute sa vie. » On voit, dans la Bibliothèque raisonnée, une letttre de Genève qui donne une explication adoucie, a La pensée de Calvin était apparemment, dit-on , que quand on aurait banni Bolsec de Genève, messieurs de Suisse devaient aussi l'exiler de chez eux, afin qu'il ne les infectât pas de ses sentiments *.
Il est très-vraisemblable que le réformateur ne demandait autre chose par là, sinon que la Suisse concourût avec Genève pour exiler Bolsec du pays. Voici quelques réflexions qui doivent faire prévaloir cette explication sur la glose de Trévoux. Il y avait plusieurs ministres, surtout dans l'église de Berne, qui n'étaient point pour le système rigide de la prédestination comme Calvin, et qui croyaient qu'on devait se supporter mutuellement sur ces questions difficiles et épineuses. On le voit
* Calv. Ep. 133. Minislris Helveliis. — Nos vero sic ecclcsiam nostram cupimus hac peste purgari, ne inde fugata vicinis noceat. « Tome XXXII, page 448, (ci-dessus, page 389.)
clairement par la belle réponse qu'ils firent à l'Église de Genève, et qui est digne des siècles apostoliques. C'est un modèle de sagesse et de modération. Calvin ne pouvait pas ignorer leurs sentiments là-dessus. D'un autre côté (comme le dit fort bien M. de la Chapelle, dans une apologie de ce réformateur insérée dans les premiers volumes de la Bibliothèque rai$onnie\ Calvin n'était pas un sot. Comment donc se figurer qu'un habile homme comme lui ait demandé aux ministres de Berne leur consentement pour faire brûler Bolsec ? Mais on conçoit aisément que le faisant envisager comme un esprit brouillon et pétulant, qui répandait indiscrètement des sentiments qui allai^it jusqu'au pélagianisme, il leur aura insinué qu'il convenait de l'écarler de Genève et du pays voisin.
Enfin l'événement est le meilleur commentaire de la pensée de Calvin. Bolsec fut exilé de Genèv^ Il est vrai qu'il trouva d'abord un asile en Suisse ; mais n'ayant pas su se modérer, et s'étant trop fait connaître dans ce pays-là, Calvin revint à la charge, et leur fit sentir la nécessité d'envoyer Bolsec plus loin. On voit dans la Vie de Calvin par Bèze, que le réformateur étant allé k Berne et s'étant plaint de Bolsec, qui ne cessait d'invectiver contre lui comme s'il faisait Dieu auteur du péché. Messieurs de Berne, sans prononcer sur le fond de la question, ordonnèrent à Bolsec de se retirer hors du pays.
Les journalistes font ensuite sentir le changement qui est arrivé, depuis ce temps-là, dans la théologie de Genève, a Voilà donc, disent-ils, tous les forfaits de Bolsec. Aujourd'hui que l'arminianisme domine en Hollande et à Genève, la doctrine de Bolsec serait regardée comme orthodoxe, et il n'y aurait plus que quelques vieux ministres disciples de Jnrieu, ou quelques réfugiés , prétendus disciples de saint Augustin , qui s'en scandaliseraient. »
c( C'étaient là sans doute, ajoutent-ils à l'occasion de la procédure contre Bolsec, c'étaient là les préliminaires du synode de Dordrecht, qui rejette de l'Église toute autorité infaillible.
et qui ne laisse, après cela, de frapper d'analhème quiconque ne se rendra pas au jugement des ministres et de leurs consistoires; mais , parce qu'on a pénétré l'inconséquence de ce conciliabule, on s'est accoutumé à Genève et en Hollande à se moquer de
ses décrets Notez pourtant que les ministres hollandais et
genevois, qui font si peu de cas des ordonnances de Dordrecht, jurent gravement k leur réception de les observer toutes. »
Je ne sais ce qui se fait en Hollande, mais je me suis informé exactement de l'usage de l'Ëglise de Genève, et l'on m'a assuré que, depuis près de quarante ans, on n'exige rien de semblable de ceux qu'on reçoit au saint ministère. C'est avec la même justesse que les journalistes soutiennent que tout le clergé de Genève est devenu arminien. Supposons la chose pour un moment; il semble que, si la théologie des réformés s'est si fort rapprochée de celle des molinistes , ils devraient commencer k devenir amis ; cependant tout le reste de l'extrait est également violent contre nous. On pourrait leur appliquer le reproche que Jésus-Christ fai.<ait aux Juifs : Nous vous avons chanté des airs lugubres^ et ensuite des airs plus de votre goût , sans que votAS y ayez daigné répondre ' .
Il s'en faut bien que la théologie de Genève ait autant changé que le prétendent les journalistes ; mais quand il serait arrivé quelque petite variation, on devrait la regarder comme une suite naturelle de l'examen de la religion, qui est le grand principe de la Réformation. Ces changements ne doivent point nous exposer k des reproches de légèreté. Les réformés ont avoué bien des fois qu'ils ne sont pas au-dessus de l'erreur, que dans un temps ils peuvent découvrir certaines vérités qui leur avaient échappé auparavant, et que des usages qu'ils désapprouvent aujourd'hui sur de nouvelles lumières , ont pu avoir lieu précédemment parmi eux , comme, par exemple, le trop de rigueur contre certaines opinions. Ils sont assez sincères et assez modestes pour en faire l'aveu,
* Matth. XI, 17.
Nos journalistes reviennent à Bolsec. c II écrivit depuis la vie de Calvin et celle' de Bèze, en style d'homme qui n'a^ajt plus de commerce avec eux et avec leur Église (l'expression est fort adoucie pour désigner des libelles, remplis des plus affreuses calomnies). Bèze, de son côté, a dit tout le mal qu'il a pu de Bolsec. »
On dirait , k cette manière de narrer les choses , que c'est par représailles que Bèze a écrit un peu vivement contre Bolsec. Cependant , ce qu'il en a dit a précédé de longtemps l'hisloire de Calvin et de Bèze écrite par ce médecin.
« Le singulier est, ajoutent les journalistes, que M. Bayle, dans son Dictionnaire , débite sur la foi de Bèze toutes les sottises que celui-ci dit de Bolsec, et qu'il ne peut souffrir en mme temps aucun des traits que Bolsec met sur le compte de Calvin; cela s'appelle un poids , et un poids. Il fallait ou mettre \e& deux parties hors de cours et de procès, ou bien croire quelque diose de ce que dit Bolsec contre Calvin , si l'on voulait faire passer quelques-unes des anecdotes de Bèze contre Bolsec. »
Je dis Ik-dessus, k mon tour, que le singulier est d'entendre ces BR. PP. donner des leçons d'impartialité, et cela dans un ouvrage où le désintéressement brille autant que dans leurs mémoires ! Et k qui donnent-ils ces leçons ? Â un M. Bayle. Ne craignent-ils point que quelque ami de l'auteur ne leur applique ce mot de l'Évangile : Otez premièrement la poutre qui est dans votre ceil , etc.
Autre singularité : Bèze et Bolsec mis en parallèle comme deux auteurs de même étoffe. Il est vrai qu'ils ont une place Fun et l'autre dans le Dictionnaire critique ; mais voici les litres de ce dernier pour y avoir entrée. « Bolsec, dit M. Bayle, serait un homme tout k fait plongé dans les ténèbres de l'oubli, s'il ne s'était rendu fameux par certains ouvrages satyriques. » D s'explique ensuite plus clairement dans une note, et il nous apprend que , dans la Vie de Calvin , que Bolsec fit imprimer i Lyon en 1 577, il osa avancer que le réformateur avait été coo-
yaincu à Noyon d'un péché énorme, et qui méritait la peine du feu y mais qu'il fut condamné seulement à la fleur de lys , son évéque ayant intercédé pour lui , afin qu'on modérât la peine.
On ne peut donc pas reprocher k M. Bayle d'avoir supprinié dans son Dictionnaire les traits malins de Bolsec contre Calvin ; il a fait un grand usage de cette anecdote, mais c'est pour prouver qu'il n'y eut jamais de calomnie plus atroce , et en même temps plus grossière et plus insoutenable * . ^
M. Bayle a pesé, en critique exact, le témoignage de Bolsec ; il a examiné les pièces du procès avec beaucoup de patience et de sagacité. Dans cet examen , Bolsec s'est trouvé un infôme calomniateur. Cela déplaît aux journalistes ; ils auraient voulu qu'on n'eût pas si fort approfondi ce fait. Pour sauver à Bolsec la flétrissure que mérite sa calomnie , il fallait , disent-ils , prononcer hors de cours et de procès. Ce qu'il y a d'admirable , c'est que ce conseil se trouve placé précisément dans l'endroit où l'on donne des leçons d'impartialité !
Si M. Bayle a rapporté très-peu de ces anecdotes que Ton trouve dans la Vie de Calvin écrite par Bolsec , il nous en donne la raison , c'est qu'on y voit partout l'esprit de vengeance. Il ajoute que, quand un homme a été convaincu d'une imposture contre quelqu'un dans un cas grave , on ne peut plus se fier à lui dès qu'il dépose contre cette même personne. Semel malus, éemper prœmmilur malus in eodem génère mali.
Les journalistes auraient souhaité que M. Bayle eût tiré, de cette Vie de Calvin y quelques traits qui pussent assortir ceux de Bèze contre Bolsec , qu'il leur a plu d'appeler des sottises. Puisqu'il ne l'a pas fait , il hni , pour les satisfaire , suppléer un peu k son silence. Le livre de Bolsec est devenu rare : peu de gens sont k portée de le consulter; on pourra juger par Ik si l'on doit avoir regret au peu d'usage que M. Bayle a fait de semblables anecdotes dans son dictionnaire. En voici une qui re-
' Voyez les articles Boiser et Berthelier.
garde M. el M"® de Falais ; efle e8l donc lont à fait de notre sujet , et par h on pourra juger du reste.
c Je ne veux laisser un point bien assuré, ditBolsec, et connu de plusieurs, c'est de Madanoe lolland de Brederode, qui fut femme du seigneur Jaques de Bourgogne, seigneur de Falais. Le dit seigneur, depuis qu'il fut arrivé à Genève , fat fort mal dispos^ de sa personne , et quasi continuellement entre les mains des médecins. Calvin Fallait souvent visiter, et, par plosieui*s fois, il dit a la dite dame lolland : Que pensei^txms faire de cet homme mal disposé ! Jamais il ne sera pour rota rendre service. Si vous me croyez , laissez-le mourir. Aussi bien esi^il comme mort^ et^ s'il peul mourir y nous nous marierons ensemble *. »
Puisque l«s journalistes voulaient des sottises^ M. Bayle aaraîl pu leur servir celle-la. Dans la suite , Bolsec blâme fort Calvin de s'être laissé peindre ; il trouve fort mauvais que l'on voie tant de ses portraits dans Genève ; il a raison. Ce visage pâle et défait , que nous présentent les portraits que nous avons de Calvin , donne un démenti aux oflres de service que Bolsec loi fait faire â Madame de Falais, sans parler de ses infirmités, qae Bolsec étale imprudemment. Le meilleur, après tout, est de laisser ce misérable écrivain enseveli dans Toubli , et cela pour son honneur, plutôt que pour celui de Calvin.
Les journalistes viennent ensuite k l'examen de qaelqaesunes des lettres de Calvin à M. de Falais; ils eu copient quelques morceaux, sur lesquels ils exercent lemr critiqiie. « Ce seigneur et son épouse demeuraient aux environs de Strasbourg. Calvin leur écrit pour les exhorter à la persévérance, et, pour les encotN*ager, il leur envoie un ministre dont il fait ainsi le portrait : Ce n'est pas un homme fort versé aux sciences humaines, et n'est pas garni de la connoissance des langues: mèoie en langue latine il n'est pas des plus diserts Sa langue maternelle ne vous sera possible fort plaisante au commencement ;
* La Vk, Mmin et Doctrine de Jean Calvin, par Hieroeme Hermès Bober. docteur médecin, à Lyon, 1577, chap. XV.
mais je me tiens assuré que cela ne vous empêchera pas de prendre plaisir à ses prédications. Il craignoit de n'être pas assez bien appris en civilité humaine, mais nous lui avons dit que ce ne seroit pas crime mortel envers vous.... a Au reste, ajoute-t-il, il n'est point adonné k gloire, ni à cupidité de se montrer. Vous pouvez l'admonester privément de tout ce qui vous semblera , et j'espère qu'il se rendra ductile. » C'est-à-dire (concluent les journalistes), que Calvin envoyait pour pasteur à nn seigneur issu de la maison royale de France, un mince sujet, qui n'avait guère que le mérite d'être bonhomme.
Us blâment Calvin de n'avoir pas mieux servi un ami respectable comme celui-ci: c'est en vérité chercher chicane à un homme, parce qu'on ne l'aime pas. Ne dirait-on pas que dans ces premiers commencements , où Calvin avait un si grand besoin d'ouvriers , il avait beaucoup à choisir ! On lui demandait continuellement des ministres pour diverses églises de France ; il leur répondait que, pour pouvoir leur en fournir^ il fallait penser k lui envoyer à l'avance des sujets qu'il pût un peu former à Genève. C'est le sens de ce mot dont il s'est servi quelquefois ponr répondre à ces demandes réitérées : Envoyez-nom du boiSj et nous vous renvoyerons des flèches.
Dès que ce volume des Mémoires de Trévoux parut en Suisse, cet extrait des lettres de Calvin fut lu dans une société de gens de lettres. Quand on en fut à cet endroit, l'un d'eux fit une remarque assez singulière. « Savez-vous , Messieurs , leur dit-il , pourquoi les RR. PP. parlent avec tant de mépris de ce ministre qne Calvin avait envoyé k M. de Falais pour ses dévotions domestiques ? Il n'était que vertueux , modeste , docile et prédicateur solide. C'est qu'il faut bien d'autres qualités pour faire un jésuite, un sujet marqué au coin de la société, et qui ait véritablement l'esprit de l'ordre ; on lui demande k peu près le contre-pied du portrait de ce bonhomme. Ce doit être un directeur poli, fait au style des ruelles, doux, facile, muni d'accommo-
(lemeuts avec le ciel , tel , en un mot, qu'il est dépeint dans les Lettres provinciales, »
Dans toutes les autres lettres que les journaux examinent, on voit la même eu vie de contredire. Le seul article où ils paraissent fondes, c'est sur de petites vivacités qui ont échappé à Calvin contre l'empereur. <c Dans plusieurs lettres, disent-ils, Calvin oublie le style de prédicateur et de réformé , pour prendre celui de Tinvective contre Charles-Quint, a Si c'étoit à moi ï faire (dit-il dans la quinzième lettre), je lui donnerois quelque boime commission , laquelle l'empécheroit d'approcher de nous de longtemps.» C'est-à-dire que, s'il en avait été le maître, il aurait fait un bien mauvais parti à l'empereur, a Pour rendre Calvin plus odieux , on a supprimé la plirase suivante, qui servait de correctif à celle-ci ; » Je désire qu'il soit à son aise , moyennant qu'il ne nous moleste point. »
tt Comme ce prince était alors fort incommodé de la goutte, le réformateur s'en réjouit d'une manière peu évangélique. « Je suis plus joyeux, dit-il, que Dieu fasse la guerre à ce malheureux
tyran de sa propre main, qu'autrement J'espère (ajonte-i-il
dans la vingt-sixième lettre), que notre Antioche (Ântiochos) sera serré de si près , qu'il ne lui souviendra des gouttes de ses mains, ni de ses pieds, car il y en aura par tout le corps. » Le bon M. de Falais et sa dévote épouse ne se lâchaient point de cela , parce que Charles-Quint les avait fait condamner à la cour souveraine de Malines; mais Calvin n'en était pas moins un insolent d'appeler tyran et Antiochus un grand prince qui vengeait l'ancienne religion, attaquée par une troupe de nouveaux venus, rebelles à l'Ëglise et aux souverains, d
Personne ne doit approuver que l'on parle irrespectueusement des puissances, mais l'équité veut que l'on se rappelle que e^est ici une lettre familière, où l'on ne pèse pas tant ses expressions; c'est une réponse à M. de Falais. Il faudrait avoir la lettre oiénie de ce seigneur a laquelle l'autre est relative ; peut-être se plai- ^aîl-il amèi ement du procédé rigoureux de Charles-Quinl , et
que ces petites vivacités de Calvin ne sont là que pour entrer mieux dans la douleur de l'affligé , en ayant un peu de condescendance pour la faiblesse humaine. Il faut encoi*e se transporter dans le temps de la correspondance ; le style de ce temps-là était beaucoup moins décent, beaucoup moins mesuré qu'il ne l*est aujourd'hui. Autrement, \\ faudrait faire le procès aux plus habiles gens de ce siècle ; les Père^ de l'Église eux-mêmes se trouveraient dans le cas. On sait quils ont très-peu ménagé les princes persécuteurs.
Âpres cela, il est bon de voir d'où part, contre Calvin, une censure aussi forte , et qui va jusqu'à le traiter d'insoknt. Il semble qu'une raison d'intérêt devrait rendre ces censeurs un peu plus modérés et les faire baisser d'un ton. Ne craignent-ils point les représailles? Voudraient-ils que l'on fût si rigide contre tous ceux à qui il est échappé quelque mot trop libre contre les puissances? Ne pourrait-on point leur dire avec Horace :
Quàm temerè in vos met legein sancitis iniquam !
Mes révérends pères, vous prononcez, sans y penser, un arrêt bien sévère contre vous-mêmes.
Heureusement , on ne peut point reprocher à Calvin d'avoir avancé dans ses écrits la dangereuse maxime de certains écrivains fort connus de nos journalistes, qui ont osé établir ga un prince hérétique j au fauteur d'hérétiques^ est^ par cela meniez déchu du droit à la couronne; qu'on peut le déposer^ et que ses sujets sofU déliés du serment de fidélité. Après tout, ce que Calvin avait dit à l'oreille de son ami pour calmer sa douleur, n'augmentait pas celle de Charles-Quint ; sa goutte n'en était ni plus ni moins douloureuse , et cela ne lui faisait ni bien ni mal. C'est ce qu'on ne peut pas dire des pernicieux principes que nous venons de citer, puisqu'ils ont été funestes à plus d'un souverain.
Il est suq)renant que nos journalistes, membres d'une société qui a déclaré une guerre éternelle aux hérétiques , trouvent si
mauvais que Calvin , qui était encore alors engagé dans les pré* jugés du papisme k cet égard , ait usé de tant de rigueur contre quelques-uns. C'est ce qui parait dans plus d'un endroit de leur extrait, mais ils conviennent , en même tempsv que nous avons aujourd'hui sur cette matière des principes plus doux et plus humains.
a Aujourd'hui k Genève et en Hollande, disent-ils, on déteste ces écarts du réformateur: on lui reproche, plus qu'ailleurs, l'inquisition violente qu'il avait établie dans sa réforme , el les exécutions sanglantes qu'il sollicita contre ceux qui n'adoraient pas ses lumières. Il est bien vrai, ajoutent-ils, qu'on pense peutêtre ainsi dans ces régions calvinistes , en conséquence d'un tolérantisme général, qui est devenu le dogme k la mode, et qui, par lui-même , va k la confusion de tous les cultes. »
Je ne sais si la tolérance va k la confusion de tous les cultes, comme le disent les journalistes, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a mis beaucoup de confusion dans leur extrait , et brouillé étrangement leurs idées; ils confondent la tolérance civile avec Y ecclésiastique , malgré la différence qu'il y a entre elles. Faudra-t-il donc leur représenter que notre tolérantisme ne va pas k établir l'indifférence en matière de religion ou de culte , mais simplement k supporter les sentiments qui ne troublent point l'Ëtat, ce qui n'empêche pas que nous ne séparions de notre Église , par une «discipline purement spirituelle , ceux qui nous paraissent errer dans les points fondamentaux. Ils confondent visiblement les droits de la conscience et le support dû aux errants, avec un tolérantisme général, qui va k confondre toutes les sectes. Enfin , pour couronner le sophisme , ils prennent la conduite d'une Église particulière pour la règle constante et générale des réformés.
Quand on lut cet extrait dans une petite assemblée de gens de lettres , l'un d'eux hasarda sur cet endroit une conjecture assez singulière, a J'ai ouï dire, leur dit-il, que lesRR. PP. chaînés de ce journal , en font faire de temps en temps quelques
articles h de leurs jeunes religieux , pour les exercer et pour les former. Je soupçonne fort ^ ajoute-t-il , que cet extrait est de la main d'un novice. Un ancien profès ne ferait pas de semblables quiproquo ; ce sera apparemment quelque jeune régent de rhétorique , qu'on fera bien de faire monter en philosophie pour débrouiller un peu ses idées. »
Cette saillie divertit la compagnie, sans la persuader. On lui objecta que cet extrait est de la main d'un écrivain fort décisif, et qui prend continuellement le ton de maître , ce qui ne convient point h un jeune homme. Les calvinistes y sont ti*aités dii haut en bas : Calvin, leur chef, est un prédicant^ un insolent^ etc. Mais cela ne fit point revenir celui qui avait proposé la conjecture. c( Vous ne connaissez pas l'esprit de la société* dit-il: quand il s'agit de réfuter les adversaires, ce sont les plus jeunes qui les traitent avec le plus de mépris. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un jeune jésuite; c'est un petit-maitre qui brusque toutes les bienséances. »
Quoi qu'il en soit^ la vérité de l'histoire et les bienséances sont également blessées par les airs de mépris que l'on s'est donnés dans les Mémoires de Trévoux sur le compte d'un aussi grand homme que Calvin ; on emploie , pour le désigner, les termes les plus méprisants. Â le regarder simplement comme un savant, il devait être plus ménagé dans un ouvrage qu'on a trouvé à propos d'appeler : Mémoires pour (^histoire des sciences. ' Nous vivons dans un siècle poli , où les honoêles gens sont con-^ venus de laisser ces invectives dans la bouche d'un Bolsec ou de ceux qui lui ressemblent.
A fflSTOIRE ECCLÉSIASTIQUE ET LITTÉRAIRE.