ÉLOGE HISTORIQUE DE J.-ANTOINE ARLAUD, PEINTRE
{Journal Helvétique, Juin 1743; Bibliothèque Britannique, Z^ trimestre de
1743, tome XXI, Sn» partie).
Jaques-Antoine Arlaud naquit à Genève le 18 mai 1668 ; il y fit ses études premières fort régulièrement jusqu'à l'âge de seize on dix-sept ans. Avec une heureuse mémoire et la conception fort
aisée, il fit de grands progrès dans les belles-lettres. Le goAt Itii en est resté toute sa vie; il aurait poussé ses études plus loiut' et se serait tourné du côté de la prédication, s*il avait eu un pea plus de fortune. Obligé de choisir quelque genre de vie qui le fit subsister, il préféra h tout autre la peinture , pour laquelle il se sentait de la disposition ; il fit en peu de temps de grands progrès dans le dessin, et il se passa bientôt de maître. On sait qu'il n'apprit à dessiner que pendant deux mois. Toutes les connaissances qu'il a acquises après cela dans l'art de la peinture, il ne les devait qu'à lui-même.
n alla à Paris à l'âge d'environ vingt ans, résolu d'y fixer son séjour, comme le lieu le plus propre à se perfectionner et ï gagner quelque chose dans la suite. La difficulté était de subsister dans les tommencements, ne tirant presque aucun secours de sa famille. Son père était un habile horloger, qui, outre son industrie , avait un petit fonds de campagne , mais il était assez chargé d'enfants. Arlaud trouva le secret de surmonter ces premiers obstacles ; il peignait pendant le jour pour fournir à son entretien, et une partie de la nuit il dessinait, pour se fortifier dans une partie si essentielle à un peintre. Le genre de peinture qu'il avait choisi était la miniature. Ces premières années durent lui coûter beaucoup ; mais son talent se développant tous les jours avec une surprenante rapidité , il ne tarda pas à avoir la vogue pour les portraits. Dans peu d'années, il eflaça tous les peintres en miniature de Paris. Son pinceau acquit une finesse et une délicatesse à laquelle personne n'était encore parvenu, et l'éclat de son coloris eflaça tout ce qu'on avait vu jusqu'alors.
Un commencement de fortune ei une réputation des pins brillantes furent les heureuses suites de ses talents; il ne pouvait plus suffire aux ouvrages qu'on lui demandait; il était recherché par les personnes de la plus haute distinction. Plusieurs princes et princesses de la cour de France voulurent avoir leurs portraits de sa main.
Son art lui donoait accès chez les personnes du plus haut rang ; il était surtout bien reçu au Palais Royal. Madame, Princesse Palatine, mère du dernier Régent, avait beaucoup de bonté pour lui; elle s'est déclarée, dans toutes les occasions, sa généreuse protectrice. Pour lui donner des marques de sa bienveillance, elle lui envoya, en 1718, son portrait en grand de la main de Largilière. M. Arlaud Ta légué par son testament à la bibliothèque de Genève, avec d'autres qu'il avait reçus de même de plusieurs autres princes.
M. le duc d'Orléans n'avait pas moins de bonne volonté pour M. Arlaud que Madame. Ce prince , comme tout le monde le sait^ avait un goût décidé pour les beaux-arts ; il aimait surtout la peinture, et était un excellent connaisseur; il dessinait trèsbien et maniait même le pinceau. Pour se perfectionner encore plus le goût , il trouva k propos de s'attacher M. Arlaud , qui lui a donné assez longtemps des leçons de miniature; il l'appelait son maître en peinture. Pour l'avoir plus aisément sous sa main , il lui donna un appartement dans sa belle maison de St- Gloud. Cette préférence , dans une ville où il y a tant d'habiles peintres , et où l'on peut choisir sur un si grand nombre , dit beaucoup en faveur de M. Ariaud. Ce que ce grand prince goûtait principalement en lui , c'est qu'il entendait foncièrement son art ; qu'il était en état d'en développer les véritables principes , et d'en déduire toutes les conséquences ; il avait étudié avec beaucoup de soin les règles de la peinture et savait les appliquer à propos. On connaît quantité de peintres, très-habiles d'ailleurs, dont la plupart n'ont que la main; îl ne faudrait pas s'aviser de leur demander la raison de ce qu'ils font de bien, ils ne sauraient vous l'expliquer. Ce sont . par manière de dire , des natures plastiques^ qui rendent bien un homme, un animal , une plante, mais sans^ savoir ce qu'elles font. M. Arlaud était en état de rendre raison de tout , et c'est ce qu'il fallait k un prince qui voulait tput approfondir. Notre'Genevois, fort comme
il l'était sur Yérudition pitloresqm , était donc paifûtemeot SO0 homme.
Quand M« Ârlaud faisait le portrait de quelqu'un, il savait y donner de la vie et peindre en quelque manière Tàme; il s'appliquait surtout k bien exprimer le caractère de la personne dont il s'agissait. Ce qui l'aidait beaucoup h réussk de ce côté-là, c'est qu'il était excellent physionomiste ; il savait découvrir, presque au premier coup d'œil, ce qu'on avait dans l'intérieur. Le moindre geste disait beaucoup pour lui; à cet ^ard, il était en qodque manière redoutable. La cour, quoique le pays de la dissimulation , était quelquefois transparente pour lui. Un courtisan s'en plaignait un jour avec vivacité ; ce diable drArlaud^ disait-îl^ lit jusque dans le fond de noire âme.
Une autre chose qui contribuait encore à rendre ses portraits animés, c'est qu'il savait entretenir le feu et la vivacité des personnes qu'il peignait, par une conversation qui ne tarissait point. On eût dit que son pinceau était un instrument de musique , qui devait toujours être accompagné de la voix ; il était éloquent, possédait bien sa langue, trouvait toujours les expressions les plus propres et les plus énergiques; sa convocation était spirituelle et ordinairement enjouée. Vous sentez biea, Monsieur, combien de semblables entretiens sont propres à donner une attitude animée aux personnes que l'on peint.
M. Ârlaud, dès que sa fortune le lui permit, pensa k acquérir, quand l'occasion s'en présenterait, quelques tableaux des grands maîtres anciens et modernes. Peu à peu il en eut un assortiment assez raisonnable. Son but était, en se procurant ces excellents originaux , de les étudier avec soin pour faire de dooveaux progrès dans son art. Son cabinet passait pour une des curiosités qu'un étranger ne devait pas négliger de voir à Paris. Quelques-unes des descriptions de cette grande ville en ont fait une mention honorable ; voici ce qu'en dit Brice dans la sienne :
« Dans la rue de Condé est l'appartement de Jaques-Antoine Arlaud , qui réussit si heureusement dans les portraits en mi-
niatare, qu'aucun maitre ne paît à présent lui disputer en ce genre si difficile. Son cabinet est rempli de tableaux excellents, du Titien , d'Ànnibal Carrache, de Rabens, et des autres peintres en réputation ; mais on ne trouvera dans aucun autre cabinet un plus beau choix de paysages de Forest, et d'une perfection plus exquise \ »
Aussi M. Àrlaud avait de fréquentes visites des curieux, mais les gens de bon goût cherchaient encore plus le peintre que les peintures. Sa conversation seule attirait beaucoup de personnes d'esprit.
J'ai déj^ dit, que le fort de notre peintre était le portrait. Voici le jugement qu'en portait le Régent ; il lui disait un jour : « Avant vous, les peintres en miniature faisaient des images; c'est vous qui leur avez appris à faire des portraits. Votre miniature a toute la force de la peinture k l'huile. » Il faut convenir qu'outre la beauté du coloris de ses portraits, on est surtout frappé de sa force. La détrempe , entre ses mains , s'exprime aussi énergiquement que l'huile. Quoiqu'il réussit si bien au portrait, et qu'il pût h peine suffire h ceux qu'on lui deman-* dait , cependant il ne se bornait pas là. Les grands peintres aiment surtout travailler à quelque morceau d'histoire ; c'est là qu'ils signalent le mieux leurs talents. M. Arlaud nous a donné dans ce genre une sainte famille , c'est-à-dire un petit Jésus, avec sa mère et Joseph ; nous avons aussi de lui une Madeleine^ qui passe pour un chef-d'œuvre. Ces deux pièces sont les plus grandes que l'on fosse en miniature, et par conquent des ouvrages de longue haleine; il les a laissées à la bibliothèque publique, où les curieux pourront les voir.
Mais le morceau de peinture le plus curieux qui soit sorti de ses mains , c'est sa fameuse Léda ; c'est ce qui a le mieux fait connaître ses talents. Cet ouvrage a fait du bruit ; ceux qui l'ont vu en ont parlé fort avantageusement; chacun, à sa manière,
• Brice , Descrip, de Paris, 6«« édit., 1713, tome lU, p. 73.
a fait l'histoire de ce tableau , mais les leçons varient beaucoup^ et on les a chaînées d'anecdotes sus|)ectes. Voici exactement et en détail tout ce que je sais là-dessus :
M. Àrlaud trouva h Paris , chez M. Cromelin , qui avait qq cabinet fort curieux, un bas-relief de Micbel-Ànge, qui lui parut de la dernière beauté; c'était un marbre blanc d'environ deux pieds de large , sur une hauteur proportionnée , où était représenté Jupiter changé en cygne et qui tenait Léda de fort près. Il lui prit envie de copier cet original, et précisément de la même grandeur; il se proposa que sa copie, qui devait être sur papier, nt sur le spectateur le même effet que le marbre même. Au premier examen de l'ouvrage, il paraissait être simplemait h l'encre de Chine. Avec un peu plus d'attention , on y découvrait quelques teintes de bistre , pour mieux imiter un marbre que le temps a jauni ; mais , en y regardant de plus près , on y apercevait quantité d'autres couleurs, mises en œuvre avec un art merveilleux, pointillées avec une délicatesse infinie et qui les rendait imperceptibles. De ce travail, il est résulté une copie si semblable ^ l'original , que ce papier était devenu du marbre où étaient des figures en relief. lia plupart de ceux qui l'ont vu ont commencé par y porter la main, pour s'assurer, par l'attouchement, de ce qu'ils voyaient. Les yeux ne pouvant pas faire la distinction entre la peinture plate et la sculpture , les doigts venaient a leur aide ; je vous avoue que la première ibis que je vis la LéJa h Paris , j'y iîis trompé comme les autres. Rangezmoi, si vous jugez ii propos, dans la classe des badauds-tâlonnewrs; j'y portai la main, je le confesse, mais je ne l'y portai qu'après des sculpteurs eux-mêmes, qui s'y étaient aussi mépris.
Ce qui fait le mérite dislinctif de ce tableau , à ce que disent les connaisseurs , c'est que les gradations y sont observées avec tout l'art imaginable ; que les figures y sont tout à Êiit saillantes* parce que le clair-obscur y a été mis en œuvre dans toute sa perfection. Comme ce terme de clair-obscur avait quelque obs-
curité pour moi , je me le 8uis fait expliquer aux gens du métier^ e( voici ridée qu'ils m'en ont donnée :
« L'artifice du c/atr<-o6scur consiste k donner k toutes les fi - ^res d'un tableau un grand relief, qui débrouille les objets et les détache les uns des autres par le moyen de la lumière et des ombres ; il consiste encore k traiter les jours avec intelligence , afin que la lumière diminue doucement et se dégrade peu k peu, de manière qu'elle finisse et se termine dans une ombre difiuse et légère , et qu'enfin elle devienne comme insensible. Le clair^ obscur tient comme le milieu entre les jours et les ombres qui entrent dans la composition du sujet. Les Grecs l'appelaient le ton de la peinture, pour nous faire entendre que, comme dans la musique il y a mille tons différents qui s'unissent les uns aux autres d'une manière msensible, pour faire un son harmonieux, de même dans la peinture , il y a une force et une dégradation de lumière presque imperceptible. )>
L'usage bien entendu du dcUr^scur fait la perfection et la conformation du coloris ; c'est par cette distribution enchanteresse des lumières et des ombres que la Léda a fait illusion aux sens.
La Lêda^ après avoir fait l'admiration de tout Paris, donna particulièrement dans la vue du duc de la Force. Frappé de sa beauté, il pensa k la posséder; le voilk donc rival de Jupiter. Pour jouir de ce bel objet, il ne pensa pas k se métamorphoser en cygne, comme avait fait ce Dieu ; quand il l'aurait pu , ces sortes de stratagèmes ne sont bons qu'une fois, et on s'en défie dans la suite. Il emprunta de Jupiter un autre artifice qui ne manque presque jamais , quoiqu'il dût être usé depuis le temps qu'on l'emploie; c'est celui dont se servit ce dieu pour la con> quête de Danaé. Notre duc, k son imitation, fit pleuvoir l'or et l'argent ; il alla jusqu'k offrir douze milles livres pour avoir Léda k sa disposition , et elle fut k lui k ce prix.
Peu de temps après cette négociation , M. Àrlaud passa en Angleterre; c'est en 1721 qu'il fit ce voyage. Outre la curiosité
de voir ce pays, il lui était mort un frère à Londres l'année précédente ; il était peintre en miniature comme lui , et avait aussi de la réputation ; il laissait une veuve qui était une dame de mérite, que M. Àrlaud voulut aller voir dans cette triste circons' tance. Madame eut la bonté de lui donner une lettre de recommandation pour la princesse de Galles , qui est morte reine d'Angleterre. Il fut fort bien reçu à la cour ; on le gratifia de diverses médailles d'or, qui ont aussi versé dans la bibliothèque publique. Il n'est pas nécessaire que j'avertisse qu'il y porta de ses ouvrages qui furent admirés. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce voyage, de peur qu*il n'interrompe trop l'histoire de b Léda.
De retour en France , il s'aperçut bientôt de quelque refroidissement chez le dtic de la Force pour l'acquisition qu'il atait faite. Ce seigneur s'était engagé trop avant dans c-e qu'on appelait en France les actions ; et la chute du Mississipi avait entraîné celle de sa fortune ; il chercha donc k se dégager auprès de M. Àrlaud. Outre la soUde raison du bouleversement de ses affiiires, il en employa une autre qui fit de la peine au premier possesseur. Il lui dit que, dans sa passion pour Lèda , il l'avait regardée comme fille unique, qu'on la lui avait donnée connue telle, et qb'il venait d'apprendre avec surprise qu'elle avait une sœur, que l'on venait de loger en Angleterre chez le duc de Chandos. U se plaignait de ce que M. Arlaud avait remis k ce seigneur une seconde Léda^ qui faisait beaucoup de tort à la première. Je crois que le duc de la Force mourut quand les choses en étaient \ peu ^rès à ce point-là. Son héritier, qui est un de ses frères, se crut encore moins obligé à teuir la convention; mais, afin que M. Arlaud ne se plaignit pas, en lui rendant sa Léda^ on lui donna trois ou quatre mille livres de dédommagement.
Un ami de notre peintre lui ayant demandé quelques éclaircissements sur cette Léda d'Angleterre, voici sa réponse : il lu> jJit que, prévoyant qu'on lui enlèverait la copie qu'il avait £iita
de ce bas-relief, et ne pouvant pas se résoudre à en travailler une seconde , ce qui lui aurait trop emporté de temps , il alla vers un habile peintre flamand, qu'il chargea d'imiter sur la toile le plus parfaitement qu'il pourrait sa Lèda ; qu'il le dirigea avec soin, et qu'enfin il en résulta un tableau à l'huile qui ressemblait autant au sien , que la différence de ces deux sortes de peinture le peut permettre, et que voiHi ce que c'est que la Léda anglaise, dont le duc de Ghandos eut envie et qu'il paya fort bien.
M. Ârlaud ayant recouvré ce précieux morceau travaillé avec tant de soin, ne pensa plus k s'en défaire; se voyant une fortune de trente ou quarante mille écus, il se détermina à quitter Paris et à venir jouir dans sa patrie du fruit de son tra- Tail. n revint donc k Genève en septembre 1730; il nous apporta sa Léda et la plupart de ses beaux tableaux. Tant qu'il a vécu , les étrangers ont demandé h voir son cabinet . comme une des principales raretés de notre ville; mais le plus intéressaut de tous ces morceaux de peinture était la Léda , pour laquelle où marquait un empressement particulier. Les uns en voulaient k la beauté de l'ouvrage, et quelquefois de jeunes gens au sujet même du tableau,, qui n'était rien moins que modeste. Si la troupe curieuse était un mélange des deux sexes, comme cela arrivait quelquefois, les petits-satires s'échappaient et donnaient souvent un peu trop d'essor à leur imagination égayée. La pudeur des dames en souffrait, et celle du maître du cabinet par contre-coup.
Un beau matin notre peintre mit sa Léda en piècœ. Le bruit s'en répandit bientôt; on sut le fait, mais on n'en savait pas encore la cause. Gela donna lieu k des réflexions de bien des sortes. Le premier jugement, et par conséquent un peu précipité, fîit de dire que c'était Ik une boutade de peintre. Les habiles peintres, tout comme les bons poètes, ont leur verve, dit-on; la verve tient toujours un peu de la fureur, et la pauvre Léda en a été la victime. Ainsi donc, le sacrificateur k son tour
ne fut pas épargné ; chacun, suivant son différent tour d'esprit, lui prêta peu charitablement quelque vue secrète
Je me trouvai un jour dans une compagnie où l'on tichait de deviner le motif d'une action si extraordinaire. D est revenu à M. Ârlaud, nous dit quelqu'un, qu'il y a des gens qui répandaient que la Léda n'était pas de lui , ou au moins qu'il ne l'avait pas dessinée; cela l'a mis de mauvaise humeur, et surle-champ il l'a mise en pièces, a Vous lui prétez-Ut un beau moyen de se justifier, répliquai-je ! Rien n'était plus propre à confirmer ce mauvais bruit. Au moins le sage Salomon en aurait jugé ainsi. Tout le monde sait ce qui se passa dans ce fameux jugement qui lui fit tant d'honneur : deux femmes réclamaient chacune un enfant, celle qui consentit qu'il fût mis en pièces fut jugée par cela même la fausse mère. »
Ce fut en 1738 que M. Arlaud détruisit ainsi son ouvrage. Le comte de Lautrec était alors à Genève avec la qualité de médiateur de la part de la France, pour pacifier les troubles de la République ; il avait vu le cabinet de M. Arlaud et avait été frappé de la Léda. Quand on lui apprit sa destruction , il n'en voulut rien croire. Pour savoir ce qui en était, il alla incessamment chez notre peintre, qui , ayant avoué , essuya de vifs reproches de ce seigneur pour avoir gâté un si bel ouvrage. M. de Liautrec lui dit, moitié sérieux, moitié badinage, qu'il avait été envoyé k Genève pour empêcher qu'il ne s'y commit ni excès, ni violence , que la destruction de la Léda était un manque de respect k son caractère ; que l'ayant louée autant qu'il l'avait fait, elle devait être censée sous sa protection , au moins pendant tout le temps que durerait sa commission de plénipotentiaire.
M. Arlaud se défendait mal , ne parlait qu'à demi-mot pour sa justification , et l'on ne savait trop que penser Ik-dessus ; mais, après sa mort, on a su le véritable motif de ce sacri* fice, qui ne peut que lui faire honiieur. Devenu septuagénaire, M. Arlaud regarda sa Léda d'un autre œil qu'auparavant; il s'était retiré dans sa patrie pour s'occuper de la religion et de la
grande affaire du salut. Dans ces principes, il se fit des scrupules sur une peinture qui était assurément lascive et capable d'enflammer l'imagination. Témoin plus d'une fois des mauvais effets que cet objet avait produits , il voulut en arrêter le cours ; il se revêtît de la sévérité de ces illustres Romains , qui savaient se dépouiller, quand il le fallait , de toute la tendresse paternelle , et prononcer un arrêt de mort contre leurs propres enfants , lorsqu'ils les trouvaient coupables.
On a su depuis peu , d'un sage ecclésiastique de notre ville , qu'il s'était ouvert h lui Ik-dessus , et qu'il lui avait proposé ce cas de conscience. Il est vrai que le directeur consulté ne poussa pas la rigueur jusqu'à condamner entièrement la Léda ; il ne voulait pas qu'on la gàt&t, il conseilla seulement de la montrer avec plus de réserve; son avis était qu'on ne la fit voir qu'aux iniiiés^ c'est-h-dire aux experts en peinture. Cette distinction parait fort sage, mais un peu difiicile dans l'exécution ; comment se défaire de tant de demandes importunes , auxquelles cette réserve aurait exposé notre peintre ? Il était fort délicat sur le mensonge, et comment se débarrasser autrement des curieux indiscrets? Peut-être encore porta-t-il ses regards plus loin . que le cours de sa vie, et craignit-il les impressions que cet objet pourrait faire après sa mort, lorsqu'il serait entre les mains de quelque curieux qui ne se piquerait pas de tant de circonspection.
M. Arlaud avait beaucoup lu la vie des peintres; peut-êlre y trouva-t-il un trait qui pût l'exciter aussi à faire ce sacrifice. Un éaimeux peintre d'Italie avait fait autrefois , pour le duc de Ferrare, un beau tableau représentant de même Léda^ avec Jupiter changé en cygne; il trouva qu'on ne sentait pas assez le prix de son ouvrage, et il en chargea un de ses disciples qui le porta à François P^ protecteur des beaux-arts. Ce prince paya bien le tableau , qui a orné pendant plusieurs règnes un des palais des rois de France ; mais , malgré la beauté de la peinture , on fut enfin choqué du sujet du tableau ; on le trouva dangereux ,
et on s'aperçoi , un peu tard, qu'il avait bien des fois excilé des idées impures. M. Des Noiers, ministre d'Ëtat sous Louis XID, se fit un scrupule de laisser subsister plus longtemps cette peinture lascive, et la condamna au feu.
Nous devons donc comparer M. Arlaud, mettant en pièces sa Léda , à ces poètes qui , sur le retour, brûlent leurs Jtwenilia , c'est-k-dire les vers trop libres qu'ils ont composés dans la jeunesse. On en a plusieurs exemples, mais ils n'en viennent guère là que quand ils sont dans un âge fort avancé. Le Père Toumemine s'y méprit ; comme directeur de conscience , il exhorta vivemeut le poète La Motte à supprimer ses CMes oiiacréontiques. Le conseil était prématuré ; on lui promit bien qu'on n'en ferait plus, mais il ne put pas obtenir qu'on en fit le sacrifice. Voici la réponse que lui fit le poète :
Je suis , paradoxe ordinaire, Assez sage pour n*en plus faire.
Mais trop peu pour les supprimer.
M. Ârland a donc poussé plus loin la délicatesse de conscience, et sans y, être sollicité, il a su se résoudre de lui-même à faire le sacrifice de cet objet dangereux. Cependant, je suis fôché de voir qu'on ne lui rend pas tout à iait justice là-dessusL Les amateurs des beaux-arts persistent à dire qu'il est allé trop vite, et que ce zèle iconoclaite doit être regardé comme un eonp d étourdi ; mais peut-être sera-t-on plus équitable si Ton vent bien prendre pour arbitre le sage Rollin , et le foire prononcer là-dessus.
« Nous avons naturellement assez de penchant au mal, dit-fl.* A quoi faut-il donc s'attendre, quand la sculpture avec toute la délicatesse de l'art, et la peinture avec toute la vivacité des couleurs , viennent allumer une pas^on déjà trop ardente par ellemême ? Quels ravages ne causent point dans l'imaginatioo des jeunes personnes ces nudités indécentes, que les sculpteurs ^ les peintres se permettent si communément? Elles peuvent bien Élire honneur à l'art , mais elles déshonorent pomr toujours Tar-
ûste. Sans parler même ici du christianisme , qui abhorre toutes ces sculptures et ces peintures licencieuses, les sages du paganisme, tout aveugles qu'ils étaient, les condamnent presque avec la même sévérité. Sénèque dégrade la peinture el la sculpture, et leur dte le nom d'arts libéraux, dès qu'elles prêtent leur ministère au vice.... Il n'est pas jusqu'aux poètes qui se déclarent vivement contre ce désordre. Properce condamne hautement ces tableaux qui pénètrent jusqu'au cœur, et qui semblent donner des leçons publiques d'impureté. Nos ancêtres, dit-il , ne mettaient point ainsi le crime en honneur, et ne le donnaient point en spectacle '. »
On a placé dans notre bibliothèque un beau portrait de M. Arlaud , de la main de son ami De Largilière ; il est représenté la palette à la main , et peignant actuellement sa Léda, U serait à souhaiter que cet habile peintre eût fait un second portrait qui fit voir l'auteur de la Léda la mettant en pièces trente ans après ; on aurait pu le placer auprès du premier et l'exposer au public. A mon sens, cette dernière attitude ferait encore plus d'honneur au peintre genevois que la première.
Quoique je me sois déjk fort étendu sur ce sujet, je ne saurais me résoudre à le quitter sans raconter une particularité assez singulière. On dit que M. Arlaud, voulant détruire sa Léda^ ne le fit pourtant pas avec la précipitation et la fougue d'un homme en colère , mais que cela se fit d'une manière fort mesurée. H la coupa avec attention et art ; il en sépara chaque membre, el en fit k peu près une dissection anatotomique. Pour le cygne , il se contenta de lui couper les ailes. On ajoute que ces morceaux sont parvenus, je ne sais comment, à divers curieux, qui les conservent avec soin comme des fragments précieux ; on dit que le ministre d'un grand prince a eu la tète de la Léda^ une dame une main , une autre qui est allée en Angleterre, y a emporté un des pieds. Vous voyez donc,
' RoUb, Histoire ancienne y tome XI, p. 203.
Monsieur, que ce beau tableau n'est pas absolument perdu , et que, comme dit le proverbe, on en a tiré pied ou aile. Ces membres mutilés ne laisseront pas de donner encore quelque idée de l'ouvrage ; n'admirez-vous pas le sort de la Léda ? Après cette fin tragique, les restes de son corps sont recherchés avec empressement; on la traite presque comme une sainte, dont on dépèce les membres pour en faire des espèces de reliques, et que l'on distribue k ceux qui se sont le plus attendris sur son martyre.
M. Ârlaud s'était peint lui-même en miniature, dans Tattituiie où l'avait représenté son ami de Paris , je veux dire travaillant h sa Léda. Peut-être ne fit-il que copier le portrait susmentionné de Largilière. Celte miniature a eu un sort bien glorieux. Le grand-duc de Florence (je parle de Jean Gaston , le dernier des Médicis,) avait fait ramasser avec beaucoup de soin, pour mettre dans sa fameuse galerie , les portraits des peintres célèbres, faits par eux-mêmes; il n'en voulait que de cette espèce. En 1736, celui de M. Ârlaud y fut placé avec les autres. L'année suivante, le prince lui envoya sa médaille en or^ qui est d'une grande valeur ; on l'estime quatre cents livres. M. Arlaud a voulu , par son testament, qu'elle fût conservée dans la bibliothèque de notre ville , comme un monument honorable.
Jusqu'à présent, je n'ai envisagé M. Arlaud que comme peintre ; je pourrais aussi le présenter comme un homme de lettres assez éclairé , comme un homme de bien distingué par la régularité de ses mœurs , et même comfne un chrétien d'une piété exemplaire. Je m'étendrai peu sur ces articles, quoique l'honnête homme et le chrétien l'emportent sur le grand peintre; mais je ne dois point perdre de vue qu'il s'agit ici principalement de faire connaître un habile artiste. Cependant, quand toutes ces qualités se trouvent réimies , il faut convenir qu'elles donnent un grand relief k celui qui les possède.
M. Arlaud avait naturellement du génie, beaucoup de lecture, et sa mémoire conservait fidèlement tout ce qu'il avait lu ; il
entendait assez bien les belles-lettres, la fable, lliistoire; il parlait aisément, et raisonnait en philosophe. Il fréquentait plusieurs savants de Paris , et tenait fort bien sa partie avec eux ; il était surtout fort lié avec l'abbé de Longuerue. Pour les beauxarts , il ne s'en était pas tenu à la peinture ; il raisonnait également bien sur la sculpture et sur l'architecture. Il avait assez étudié l'histoire naturelle, et avait beaucoup de goût pour la physique expérimentale. Sur l'article des couleurs, il parlait nonseulement en habile peintre , mais surtout en bon physicien. Je ne dois pas omettre les relations qu'il eut ii Londres avec l'illustre Newton; il le voyait souvent, et ce grand astronome prenait plaisir k sa conversation ; il ne dédaignait pas de parler quelquefois philosophie avec lui. De retour k Paris, il reçut de lui une lettre fort polie ; il est vrai que M. Ârlaud s'était donné quelques soins pour faire graver les figures de YOpliqm de Newton en français, que l'on avait imprimée à Paris in-4% et surtout pour la vignette qui est au frontispice , dont il avait corrigé le dessin. L'auteur, par reconnaissance, lui en envoya un exemplaire relié en maroquin rouge, et l'accompagna d'une lettre des plus gracieuses, en date du 22 octobre 1722; l'un et l'autre se voient dans notre bibliothèque. Cette traduction française est de M. Coste, mais retouchée par M. de Moivre, excellent mathématicien de Londres. Ces corrections ne sont que dans l'édition de Paris.
Il avait étudié la religion dans ses véritables sources, et la connaissait par ses beaux côtés. Il était d'une société de gens de lettres, composée principalement de théologiens, qui se voyaient un jour de la semaine et qui traitaient régulièrement quelque matière de religion. M. Àrlaud disait son avis k son tour, avec beaucoup de justesse , quoique toujours avec beaucoup de modestie , insinuant fréquemment que ces questions n'étaient pas tout k fait de son ressort. Il excellait sur les matières de morale et avait une grande connaissance du cœur humain. Ce qui l'avait beaucoup aidé ii bien connaître les hommes, c'est qu'il avait
eu occasion d'en fréquenter de toutes sortes de caraetères , et , comme il le disait lui-même , depuis le sceptre jusqu^à la houlette f et qu'il les avait étudiés avec un esprit réfléchi.
M. Àrlaud était un homme de bien. Ses mœurs étaient fort réglées ; il a passé sa vie dans un chaste célibat. Sa table étak honnête, mais fort simple; il en avait proscrit les ragoûts, et tout ce qui flattait la sensualité ; il n'aimait ni la bonne chère , m le jeu. Tout son plaisir consistait dans la conversation des gens éclairés, dans la lecture et la promenade. Dès qu'il se fut retiré dans notre ville pour y finir ses jours, il avait acheté dans le voisinage un très-joli fonds de campagne, où il allait se promener fort souvent. Vous savez. Monsieur, que nous avons de trèsbelles vues k Genève et dans les environs, mais celle de M. Arlaud renchérit sur les plus riantes ; elle donne sur le lac Léman, qui oflre un bassin magnifique avec la plus belle eau du mon^ environné de coteaux très-bien cultivés. En habile peintre , il sentait dans ce paysage des beautés qu'un ceil moins connaisseur n'eût pas su si bien apprécier ; c'est là qu'il méditait sur les beautés de la nature , et sur les merveilleux ouvrages du Créateur.
Cette retraite philosophique , que M. Ârlaud avait su se ménager pour la vieillesse, me rappelle un plan de vie qu'un homme d'esprit traçait pour un Genevois qui aurait du talent , et que notre peintre avait suivi exactement , sans en avoir eu connaissance. Je me trouvais un jour à Londres en conversation avec M. Sylvestre, médecin français établi en Angleterre, qui a travaillé avec M. Des Maiseaux à la belle édition in-4^ des œuvres de Saint-Evremond ; il avait fait le voyage dltalie avec mylord Monthermer, fils du duc de Montaigu, et il y avait pris beaucoup de goût pour la peinture et pour les beaux-arts, «t Savez- vous, me disait-il , l'idée que je me lais d'une ville conmie la vôtre? Genève est hou pour y naître et pour y recevoir une éducation convenable ; on peut s'y bien former l'esprit et le cœur. Mais quand on est formé et que l'on se sent quelque génie, il &ut se
retirer de là, et se jeter dans quelque grande ville, comme Paris ou Londres , pour y développer ses talents et gagner du bien , sauf à se retirer dans sa patrie , quand on commence à vieillir ; alors c'est prendre un parti fort sage que de chercher k vivre tranquillement dans un petit lieu, moins bruyant qu'une capitale, y jouir de la conversation de ses amis, et se préparer tout doucement à la mort Votre Genève convient donc dans la première et dans la dernière période de la vie. » Voilà parfaitement le plan de la vie de M. Àrlaud.
J'en étais à ses mœurs, dont je me suis un peu écailé; j y reviens. Il était communicatif ; il se faisait un plaisir d'aider de jeunes gens en qui il trouvait de la disposition ; il leur faisait part non-seulement de ses connaissances, mais de quelque chose de plus réel ; il était bienfaisant et charitable.
Il se piquait d'une grande sévérité ; on peut même dire que c'était là son caractère distinctif. Au milieu de la cour, qu'il fréquentait souvent , il avait su conserver cette simplicité de mœurs qui est si rare. Quand il avait l'honneur d'approcher les grands, sa franchise ne se démentait point. Louis XIV lui avait fait dire de venir un jour dans son cabinet, avec quelques-uns de ses meilleurs ouvrages ; il s'y rendit au temps marqué. Ce prince y était seul, et examina tout fort attentivement; il eut la bonté de marquer au peintre sa satisfaction d'une manière fort flatteuse. Le roi en parla sur ce ton-là à quelques seigneurs de sa cour. L'un d'eux rencontrant M. Arlaud, qui était encore à Versailles, lui dit obligeamment que le roi avait loué ses ouvrages, a Sa Majesté me kii bien de l'honneur, répondit notre peintre, mais elle me permettra de dire que l'Académie s'y connaît encore mieux. » Sur quoi ce seigneur, qui l'honorait de son amitié, s'écria aussitôt, en lui frappant sur l'épaule: « Voyez donc ce républicain , qui ne semble presque pas sensible aux éloges d'un grand roi ! »
Reste à vous présenter M. Ariaud comme chrétien. Après avoir montré qu'il était homme de bien , la chose ne sera pas
difficile; ces deux titres se ressemblent beaucoup et entrent assez l'un dans l'autre. J'ajouterai seulement, sur ce dernier article, que M. Arlaud était assidu aux exercices sacrés, etqa'il y paraissait toujours avec dévotion et avec décence. Quand il écoutait un sermon, il y était tout entier ; il ne connaissait point les distractions, et il nous disait qu'il s'était iait une habitude de l'attention dans le commerce des grands. En sortant de r^;lise , il rendait raison du sermon aussi exactement qu'il l'aurait fiut de quelque tableau qu'on lui aurait fait voir. Dans le particulier, il lisait tous les matins la sainte Écriture avec beaucoup de réflexion.
Mais, dira-t-on peut-être , ce portrait n'est-il point un peu flatté, et ne sent-il pas l'oraison funèbre? J'en vais faire mes preuves tout h l'heure , en prenant pour modèle l'illustre M. de Fontenelle, qui, dans les éloges historiques des académiciens qu'il a donnés au public, ne dissimule point leurs travers. A défaut de son style inimitable , j'imiterai du moins sa bonne foL
J'ai dit que M. Arlaud était modeste lorsqu'il parlait des matières de religion devant des théologiens ; mais cette modestie ne se soutenait pas toujours; dès qu'il s'agissait de peinture, on ne la retrouvait plus. Non-seulement il sentait bien tout ce qu'il valait , mais il voulait que les autres le sentissent. Si quelque peintre, qui n'avait pas autant de talent que lui, lui apport tait quelque ouvrage pour avoir son avis, la critique se faisait ordinairement d'une manière un peu sévère. Tout habile qu'il était en morale , il oubliait alors les assaisonnements que demande la correction fraternelle. Vous l'auriez pris pour un maître de novices, qui aurait pris à tâche d'anéantir enlièranent l'amour propre dans quelque jeune sujet destiné à la vie monacale. Ses amis l'ont averti plus d'une fois que, dans ces cas-h, il afiectait trop de faire sentir la supériorité de ses talents. La petite amertume de ses avis l'avait rendu redoutable aux autres peintres.
Une autre faiblesse , qui a bien du rapport avec ceUe-4à , c'était beaucoup de goût pour les louanges, une soif ardente de
la réputation ; il voulait qu*on lui assignât une place honorable parmi les grands peintres , et semblait avoir hérité des anciens Romains le désir d'immortaliser son nom ; il paraissait fort sensible au jugement que l'on porterait de lui après sa mort. On a remarqué, il y a longtemps, que les habiles peintres^ tout comme les grands poêles , sont assez remplis d'eux-mêmes , et ne se piquent pas beaucoup de modestie. Le métier semble porter cela.
On a beaucoup fait valoir la modestie des anciens peintres ou sculpteurs, qui , mettant leur nom au bas de leurs ouvrages, se servaient du terme faciebat , et non de fecil : un tel peignait ce tableau, ou travaillait k cette statue. On avait regardé jusqu'à présent ce formulaire comme modeste, l'ouvrier n'osant pas donner cette production comme quelque chose d'achevé ; malheureusement c'est tout le contraire. M. Bayle nous a fait voir que c'était leur orgueil qui les avait fait exprimer ainsi ; ils voulaient insinuer par là que leurs ouvrages les plus finis n'étaient qu'une espèce d'ébauche , et que s'ils avaient eu le temps d'y travailler davantage, on aurait vu tout autre chose. Et afin que l'on ne dise pas que c'est là un tour malin de cet ingénieux auteur, il s'autorise du sufirage de Pline, qui l'avait déjà expli-* que de cette manière.
J'avoue que celte bonne opinion de soi-même, regardée avec
des yeux un peu sévères , est assurément un défaut. Cette soif
de la réputation ne peut passer que pour une faiblesse; ce désir
de la gloire ne doit pas trop nous agiter, si nous sommes sages«
Un homme d'esprit a dit^ avec raison, que la gloire après la
mort^ n'est pa^ plm estimable gu'tin bon vent après le naufrage.
Li'espérance de faire parler de soi quand on n'est plus , ne vaut
assurément pas ce quelle coûte; mais, après tout, c'est une
pièce nécessaire dans la société, et dont on ne saurait se passer ;
e^est un instinct que nous a donné Tauteur même de la nature
pour nous servir d'aiguillon , et qui produit de très-bons effets.
public profite de quantité de beaux ouvrages , dont il ne
jouirait pas sans ce désir de gloire qui anime les haUles artistes. Passons donc à M. Ârlaud cette ardeur pour s'immortaliser et pour faire parler de lui ; elle a toujours été la passion des grands hommes. Si c'est là se repaître de fumée, nous savons qu'il a travaillé sérieusement pour une autre immortalité infiniment plus réelle , et qui a été le véritable objet de ses désirs.
Il a manqué à M. Arlaud une chose qui contribue beaucoup à la perfection d'un peintre , c'est d'avoir vu l'Italie. Attaché comme il l'a été à Paris pendant quarante ans, il ne lui a pas été possible d'entreprendre ce voyage. Tout ce qu'il a pu bàte^ c'est de s'être échappé, à diverses reprises, pour voir tantôt l'Angleterre, tantôt quelques-unes des provinces de France, et il a tiré de ces voyages tout le parti possible. Retiré dans sa patrie, il a parcouru la Suisse ; mais, quoique rendu à luinnéme, il était trop tard pour penser à l'Italie ; il n'a vu que de loin cette terre promise des peintres , cette mère des beaux-arts , qu'ils souhaitent tous de voir de près.
Il y a plus de quinze ans qu'il avait quitté le pinceau , ensuite d'un coup qu'il avait reçu à la tempe à Paris, et qui l'empêchait de s'appliquer; il s'avisa, l'année dernière (1742), de le reprendre pour mettre la dernière main à des ouvrages destinés k la bibliothèque publique, et il retrouva la délicatesse , la force , le talent du passé.
Il était allé passer ce printemps (1743) à sa campagne; le 25 mai il fut attaqué au milieu de la nuit d'une espèce de suffocation, qui nous l'a enlevé en moins d'une demi-heure. Sa mort a été des plus douces ; il était âgé de soixante et quinze ans ; ainsi sa course était à peu près achevée. Son testament a confirmé l'idée avantageuse qu'il avait donnée de lui pendant sa vie; il laisse la plus grande partie de son bien, qui est considérable, à un frère qui a toujours demeuré avec lui depuis son retour de Paris , et une autre pariie est allée à des neveux. Il a £ut des legs très-considérables en médailles, tableaux, recueil d\
lampes et livres à la bibliothèque publique , dont il était un ded directeurs.
Le cél^re Jean Dassier, hatûle graveur, dont les belles médailles sont aujourd'hui répandues dans toute l'Europe, était son proche parent. M. Dassier a un fils encore jeune, qui est aussi un excellent médailliste ; il est à Londres , où il a déjà un emploi pour la monnaie. Vous voyez que les talents et Tindustrié sont héréditaires dans cette famille.
Je lisais l'autre jour les Principes de l* architecture^ de la scu^ tare et de la peinture ^ de Félibien; il dit, dans le chapitre de la peinture en émail, « qu'environ Tan 1670, on commença à faire des portraits émaillés en France , au lieu de ceux qu'on feisait en miniature. Les premiers qui parurent les plus achevés et de plus vives couleurs , furent ceux que Jean Petitot et Jaques Bordier apportèrent d'Angleterre à Paris. » D a oublié de dire qu'ils étaient l'un et l'autre Genevois; ils travaillaient ensemble. M. Petitot faisait les têtes , et M. Bordier les habits.
Voilà donc des Genevois qui , de l'aveu de Félibien , ont les premiers porté le portrait en émail fort loin, et un autre Genevois , qui de l'aveu du duc d'Orléans , a poussé la miniature au plus haut degré. U y a, ce me semble , de quoi illustrer notre ville.
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