‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 24 sur 78 · LE CHEVALIEIÎ, LE DUC · texte numérisé non relu

LE CHEVALIEIÎ, LE DUC

{Le chevalier, pâle et clans un grand désordre, qiioiqiie mis avec une ceitaine recherche, entre avec agitation, et , sans faire attention au duc, qui est enfoncé dans un fauteuil, jette brusquement son chapeau sur la table.)

LE DUC, tressaillant.

Eh ! doucement ilonc, mon cher ! vous avez des façons.. .

(5e retournant vers le chevalier, i Ah ! comment , liialile !

c'est toi, mon pauvre chevalier? Je no m'y attendais

guère.

LE CHEVALIER

Et cela vous paraît bien ridicule, monsieur le duc?

LE DUC

Passablement, à ne to rien cacher. Que diable viens-tu faire ici, mon cher?

LE CHEVALIER

,To voulais la voir encore une fois, lui dire adieu , ou du moins rencontrer son regard avant que cet horrible sacrifice fût accompli.

LE DUC , tranquillement.

En ce cas, tu viens trop tard, car déjà le sacrement est entre vous. Tiens, écoute ces cloches; c'est le Sanclus qui sonne à la paroisse. La niossc louche à sa lin , le mariage est consacré. {En chantant ) ^liez-vous-en , gens de la noce.

LE CnEVALIER.

Avec quelle horrible tranquillité vous m'enfoncez ce poignard dans le cœur!... Ah! je vous ai cru mon ami, celui de .lulie-du moins, et vous voyez notre désespoir avec une indifférence !...

LE DUC

Votre désespoir 1 dis le tien, pauvre fou, puisque tu es assez naïf pour prendre la chose au sérieux ; mais, quant à celui de Julie, elle épouse Samuel Boursot. C'est ce que j'y vois de plus clair.

LE CHEVALIER

Et qui donc a fait ce mariage infâme? car enfin , je le sais, et désormais votre feinte pitié ne me trompera plus; c'est vous qui l'avez conseillé, et vous l'avez mené à bout avec une persévérance, avec une perfidie... LE DUC, haussant les épaules.

Chevalier, tu perds la mémoire. Tu es fort troublé, c'est ton excuse. Mais essaie un peu de rappeler tes esprits. Lorsqu'il y a huit jours tu vins me trouver et me dire : La succession de mon père est liquidée ; il s'y tiouve plus de dettes que d'argent; je suis un homme ruiné...

LE CUEVALIEn.

Ah! je vous ouvris mon cœur avec un abandon... !

LE DUC

As-tu donc sujet de t'en repentir? Quels conseils me demandas-tu ? Des conseils pour être heureux ou des conseils pour être sage?

LE CHEVALIER

Je vous demandai de me tracer mon devoir ; vous l'avez fait, j'en conviens; mais...

LE DUC

Mais j'aurais dû y joindre un miracle, n'est-ce pas, et trouver le moyen de te conserver honnête homme en te faisant faire une mauvaise action? Je ne suis pas si habile.

LE CHEVALIER

Je sais que, perdu sans ressource, je ne pouvais plus aspirer à la main d'une fille bien née sans fortune ellemême.

LE DUC

Quand la faim et la soif se marient , comme on dit , ils ont pour enfants la misère cl la houle. LE ciiF.xAUER, vivement.

Non , monsieur le duc , la misère n'est pas la sœur de la honte.

LE DUC

Eh bien , mettons qu'elle est sa cousine germaine. Je ne te dis pas cela jiour te blesser, chevalier. Tu es jeune, tu as du courage, de l'esprit, du génie... Tu feras ce que tu as projeté, l'u iras dans l'Inde ou dans le Nouveau-Monde refaire ta fortune ou mourir. C'est le devoir d'un homme de ta naissance. Mais tu m'avoueras qu'en épousant ta cousine tu ne prenais pas le clicmin de réparer tes désastres. Jeunes tous deux et amoureux en diable, vous eussiez eu une nombreuse famille...

LE CHEVALIER

Ahl quelles images d'un bonheur pur vous me mettez cruellement sous lès yeux! Et mainlenant il faut qu'elle passe du sanctuaire où je la plaçais dans mes rêves aux bras d'un ignoble traitant, d'un juif, d'un Samuel liourset! Oh! non, ce n'est pas la misère qui est la sœur de la honte, monsieur le duc, c'est la richesse acquise au prix de l'amour et de la pudeur.

LE DUC

Parlons-nous philosophie; j'en suis et je te donne raison. Mais si nous vivons dans un monde positif, et je crois que nous no pouvons en sortir décomment , quoi que nous

LES MISSISSIPIENS

fassions, il nous faut suivre l'opinion, accepter ce qu'elle encourage et nous garder de ce qu'elle proscrit. Tu te croyais passablement fortuné et tu allais épouser ta cousine. Un beau malin tu te trouves sur le pavé ; il faut que tu t'en ailles, et de plus il faut que ta cousine so marie. Je sais bien que dans le premier moment tu t'es flatlé qu'elle attendrait ton retour des Grandes-Indes. Il a fallu le le laisser croire pour ie donner du courage.

LE CHEVALIER

Eh! ne pouviez-vous me le laisser croire du moins jusqu'à mon départ!... Quelques jours encore, et je serais parti plein d'avenir, plein d'illusions; tandis que maintenant je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.

LE DUC

Fi donc! c'est du plus mauvais goût. Mon perruquier en a fait autant la semaine dernière pour la femme de mon valet de chambre. Tu n'en feras rien, mon cher; un gentilhomme ne doit pas finir comme un pleutre. Et quant au reproche que tu me fais de ne l'avoir pas embarqué avec tes illusions en pacotille, j'ai à te répondre que, si on t'avait laissé l'om'.ire d'une espérance, tu ne serais jamais parti. Tel est l'homme, surtout quand il est amoureux et qu'il a dix-huit ans.

LE CIIEVALIEU.

Ah! que vous étiez tous pressés de me voir partir!... Eh bien 1 si je devais subir ce dernier supplice , fallait-il donc mêler le ridicule à l'odieux , et , sous mes yeux , la livrer à un homme de cette espèce?

LE DUC

Mon cher ami , cet h^mme a des millions, et la semaine dernière Sa Majesté a promené elle-même dans ses jardins de Marly, de l'air le plus gracieux qu'on lui ait vu depuis vingl'ans, et en disant ies plus aimables choses qu'elle ait dites de sa vie, maître Samuel Bernard le financier, l'oncle du Samuel Bourset que nous épousons aujourd'hui. Maître Bernard paie les dettes du roi : cela vaut bien deux hi'ures d'afi'abilité; car ce ne sont pas de petites dettes ! mais aussi ce n'est pas un petit monsieur que celui que Louis XIV caresse lio la sorte !

LE CIIEV.VLIER.

Et vous aussi , vous contemplez tranquillement de pareilles choses?

LE DUC

Moi? je sais qu'en penser aussi bien que toi. Mais à nous deux nous ne changerons pas le monde. La cour et la ville se modèlent l'une sur l'autre; le roi est ruiné et nous le sommes. Il est magnifique et veut que nous le soyons ; il s'endette et nous nous endettons ; il flatte la finance et nous lirons le chapeau après lui. Ainsi , la cousine fait aujourd'hui un excellent mariage, et , à l'heure qu'd est, plus de deux mille nobles familles qui ne savent plus à quel clou se pendre , bien loin de mépriser le sang d'Israël , eussent bien voulu attirer vers elles ce filon d'or.

LE CHEVALIER

Julie est assez belle, assez charmante, d'une famille assez illustre pour qu'un homme riche et bien né eut recherché sa main.

Non , pas dans le temps où nous sommes. Et d'ailleurs, chevalier, puisque lu me forces à te le dire, Julie était com[iromise plus que tu ne le penses par la violence de ton amour. L'attrait d'un grand nom a pu seul déterminer un traitant à passer par-dessus certaines craintes... qui sont un préjugé sans dDute, mais un préjugé moins facile à vaincre chez nous autres que chez les gens du commun.

LE CHEVALIER

Ah! elle est pure comme la vertu elle-même I... J'en atteste...

LE DUC

Je ne demande pas cela; ça ne regarde personne, la voilà mariée...

LE CHEVALIER

Si cet homme a de pareilles craintes, il n'eu est que plus vil de les braver.

LE DUC

Cet homme quitte aujourd'hui son fâcheux nom de Samuel Bourset pour celui de Bourset de Puymonfort. Sa femme le rebaptise par contrat de mariage; qui sait? le roi l'anoblira peut-être. C'est comme cela que les grandes familles se conservent; c'est l'usage maintenant, il n'y a rien à dire. Les hommes de finance y tiennent beaucoup. S'ils ne changeaient de nom , ils n'arriveraient pas aux emplois, et il faut bien qu'ils y arrivent. Dans vingt ans d'ici ils y seront tous. Heureusement je n'y serai plus... Et toi qui vas en Amérique, je t'en félicite; je voudrais être assez jeune pour t'accompqgner.

LE CHEVALIER

Eh bien! voire froide sévérité sur les choses et sur les hommes de ce temps me gagne et me fortifie... Oui, je partirai, mais sans l'avoir vue. ..Je veux qu'elle sache que je la méprise trop pour lui dire adieu. LE DUC, l'observant.

Est-ce que, par hasard, elle comptait te revoir?

LE CHEVALIER

Croyez-vous que je serais venu ici de moi-même? Non , je n'aurais jamais remis les pieds dans cette maison; mais elle l'a voulu... Tenez, voici le billet que j'ai reçu ce matin...

LE DUC, à part, le parcourant.

Ah ! c'fest donc pour cela qu'elle a fait promettre à sa mère de ne pas la conduire directement de l'église à la maison du banquier, mais de la ramener ici pour quelques instants!... {Lisant.) fat arraché à maman In promesse que nous nous verrions un instant en sa présence. [Ildut.) Mais non pas en la présence du mari, je pense?... (./vec vne mordante ironie.) Bonne mère! je la reconnais bien là! {Regardant le chevalier, qui est fort ému.) Et tu comptes accepter ce rendez-vous?

LE CHEVALIER

Non pasl Vous me rappelez à moi-même... je pars à l'instant!... {Il fait quelques pas, regarde autour de lui, et fond en larmes.) Ah ! ce pauvre vieux petit salon où j'ai passe la moitié de ma vie, innocent et pur, auprès d'elle!... heureux comme jamais ne l'a été le roi de France au milieu des pompes de Versailles!... je ne le verrai plus... Je vais vivre sur une terre étrangère, où pas une main amie ne serrera la mienne, où pas un cœur ne comprendra ma souffrance.

LE DUC

Pauvre chevalier 1... il me fait vraiment pitié... Voyons, modère-toi un peu, que diable I Veux-lu m'écouter un instant et suivre mes conseils?

LE CHEVALIER

Parlez ! Je suis privé de force et dépourvu de raison à l'heure qu'il est.

A ta place, voici ce que je ferais : je ne partirais pas; du moins je ne partirais que l'année prochaine.

LE CHEVALIER

Et à quoi bon prolonger d'une année ce supplice, trop long déjà d'une heure?

LE DUC

Qu'il est simple! Mais où donc as-tu été élevé, mon pauvre garçon? Comment! tu ne me comprends pas? Voilà le mariage conclu à ne plus s'en dédire ; ta présence ne peut plus l'embrouiller... Maintenant tu aimes, tu es aimé... "Tu me regardes avec de grands yeux ! Que diable! je ne peux pas parler plus clairement, ce me semble !

LE CHEVALIER

Que me dites-vous? Troubler son repos? ternir sa réputation?...

LE DUC

C'est ce que tu fais depuis huit jours avec tes emportements. Calme-loi, sois modeste dans ton bonheur; tout ira bien, car c'est ainsi que va le monde.

LE CHEVALIER

Puis-je vivre ainsi , sans fortune et sans étal?

LE DUC

A quoi bon faire fortune si lu n'épouses pas? Pourvu

LES MISSISSIPIENS

que lu aies une position dans le monde... d'ici à un an je te ferai avoir une compagnie de quelque chose.

LE CHEVALIER

Croyez-vous donc que dans un an je pourrai quitter Julie plus aisément qu'aujourd'hui?

LE DUC

Oh ! bien certainement je le crois. Il est même possible que dans ce temps-là vous soyez aussi charmés de vous quitter que vous en êtes désolés aujourd'hui.

LE CHEVALIER

Mais Julie oubliera-t-elle ainsi ses devoirs? car enfin son mari... sa mère...

LE DUC

Sa mère est la meilleure femme du monde. Je la connais, moi. Je la connais même beaucoup, entre nous soit dit, et je te réponds qu'au lendemain du mariage ses idées sur la morale ne seront plus celles de la veille.

LE CHEVALIER

Oh ! comme vous parlez de ma tante ! moi qui l'ai vénérée jusqu'ici comme une mère!... Je crois rêver. LE uuc.

Relis donc le billet; tu verras que la marquise ne veut pas que sa fille meure de chagrin. Quant au mari , dans cette classe-là ils sont tous aveugles de naissance. Et puis, quand il se douterait de quelque chose, est-ce qu'un homme comme ça oserait faire du bruit? Je voudrais bien voir !

LE CHEVALIER

Jlon Dieu!... préservez ma raison!... Mais, monsieur le duc, vous l'oubliez donc? ce misérable est son maître désormais... Partagerai-je ce trésor précieux et sans tache avec le vil traitant qui l'a acheté?...

Bah! tu songes à tout! Ventregois! j'étais plus amoureux que cela à ton âge.

LE CHEVALIER

C'est parce que j'aime que cette idée m'est insupportable, odieuse!... Oh! jamais... jamais!...

LE DUC

Eh bien ! mon Dieu , si ce n'est que cela, ne sais-tu pas que les femmes ont mille ruses pour retarder, pour ajourner indéfiniment le bonheur (l'un mari? Allons, Julie est une femme d'esprit... tu lui en donneras plus encore.

LE CHEVALIER

Ah ! ne vous faites pas un jeu de mon délire! Je ne suis qu'un pauvre enfant sans expérience, mais éperdument amoureux... Ne m'ôtez pas le courage, car vous ne pouvez plus me donner le bonheur.

LE DUC

Voici la voiture de la mariée dans la cour... Mais il me semble que le mari est avec elle ! Va-t'en. LE CHEVALIER , é(jaré.

Fuir devant lui?... N'ai-je pas le droit, comme cousin de Julie, de venir faire mon compliment ici, chez ma tante? Sovez tranquille, je suis calme, je suis glacé...

LE DUC

Et tu dis cela du ton d'un homme qu'on va mener aux Petites-Maisons!... Allons, songe que le mari ne sait rien , et Ion désordre lui apprendrait tout... Viens avec moi. Je ne le quitte pas d'un instant.

(// l'entraîne par vue petite porte conduisant aux appartements intérieurs.)

SCÈNIL IV.

JULIE . en costume de mariée des plus magnifiques; LA .M.MlULISi:, fort parée; SAMUEL bOURSET, en habit écrasé de broderies. Julie, chancelante et paie, f'.s7 soutenue d'un côté par sa mère, de l'autre par son mari. Ils l'approchent d'un fauteuil où elle se laisse tomber.

LA MARQUISE

Eh bien ! ma fille, n'êles-vous pas mieux?

JULIE , d'une voix éteinte.

Non, ma mère.

SAMUEL , lui tapant dans les matas.

Ma chère demoiselle, reprenez courage.

{Julie retire ses mains avec horreur.)

LA MARQUISE

Allons, Monsieur, laissez-nous un peu ensemble... Vous voyez que ma fille est malade.

SAMUEL

Je vous aiderai à la soigner.

LA MARQUISE

Eh ! cela ne vous regarde pas.

SAMUEL

Si fait.

JULIE

Monsieur!... je voudrais être seule avec ma mère.

Je ne m'éloignerai pas dans l'état oii je vous vois.

LA MARQUISE

Mais vous êtes nécessaire chez vous. Tout notre monde y arrive en ce moment, et il n'y a personne pour recevoir. Voulez-vous qu'on trouve chez vous visage de bois

un jour de noce?

SAMUEL

Oh! mes gens sont là , j'en ai beaucoup et des mieux stylés.

LA MARQUISE

C'est peut-être l'usage dans votre monde que les valets remplacent le maître; mais, dans le nôtre, cela ne se fait pas, mon cher.

SAMUEL

En ce cas, madame la marquise, vous aurez la bonté de remonter dans ma voiture et d'alleî- faire les honneurs de mon hôtel, car pour moi je reste auprès de ma femme.

LA MARQUISE

De votre femme... Eh! vous êtes bien pressé de lui donner ce nom.

JULIE

Ma mère, ne me quittez pas!

SAMUEL

Je vous en supplie, n'ayez pas peur de moi, Madame... madame Bourset!...

LA MARQUISE

Elle s'appelle de Puymonfort , Monsieur, et elle vous a épousé à condition de ne pas perdre son nom.

.\h ! ce n'est pas comme moi, qui l'ai épousée à condition de perdre le mien.

LA MARQUISE

On le sait bien... Allons! voilà ma fille qui s'évanouit... Allez donc appeler sa femme de chambre.

SAMUEL

Je sonnerai, ce sera (ilus lot fait.

JULIE, basa la marquise.

Ah! ma mère, quel supplice!

LA MARQUISE, de même.

Le duc!... nous voilà sauvées.

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