‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 59 sur 78 · LA MAISON DE LA MORTE · texte numérisé non relu

LA MAISON DE LA MORTE

Une forte odeur de résine s'échappait de la chambre unique qui remplissait avec une étable en appentis à plu-

\. Les paysans (le ces conirées, garçous ci filles , se louent à l'année comme domesiiqaes dans les fermes on dans les maisons bourgeoises.

JEANNE

sieurs divisions, toute cette jiBuvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes; cependant l'intérieur était propre et annonçait des habitudes d'ordre et d'activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu, on voyait le corps delamorte, entièrement recouvert d'un drap blanc, le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes, de celles qui, au fond de la Marche comme daps les montagnes de l'Ecosse , assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d'elles, une grande jeune fille, d'une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre, pleurait on silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr'ouvertes sur ses genoux , dans une attitude qui rappela au jeune homme la Madeleine de Canova.

L'apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier moment, et il put contempler cette figure angclique qu'il s'imagina connaître, bien que, depuis ses premières années , il l'eut oubliée au pomt d'ignorer jusqu'à son existence. Le teint pur de Jeanne, pàii par la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre; ses yeux blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu'elle ne songeait point à essuyer ruisselaient sur ses joues ; la pureté des lignes sévères de son profil, et l'immobilité de sa consternation : tout contribuait à lui donner l'apparence d'une statue.

La première personne qui s'aperçut de l'arrivée de l'étranger fut la sœur de la défunte, une grande virago à l'air dur et bas à la fois. Elle fit un signe de crois comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se levant, elle s'approcha de Guillaume.

— Qu'est-ce que vous demandez. Monsieur? lui ditelle d'une voix forte qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts.

— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles do la malade.

— Êtes-vous médecin de campagne. Monsieur, reprit la Grand'Gothe. Je no vous ai jamais vu par ici... Il n'y a rien à gagner pour les médecins chez nous... Ma sœur est morle depuis une heure.

— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.

— En ce cas, vous êtes un homme de la justice ; vous êtes bien pressé de venir mettre les scelles chez nous. On n'a pas besoin de vous; la liUe est majeure; et puisque je n'ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d'un ton aigre, je n'en veux rien détourner. Allez, allez! passez votre chemin. On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles.

Guillaume , voyant qu'il risquait fort d'être éconduit brutalement, se résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fil en baissant la voix , craignant de la part de cette maîtresse-femme, des apostrophes plus dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop tard, elle changea tout à coup de manières et de langage.

— Vous "saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur, dit-elle d'un ton patelin ; et vous veniez pour l'aider un peu? C'est bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde comme nous. On a honte de n'avoir rien à vous présenter pour vous rafraîchir. Que voulez-vous! ma pauvre sœur ne lait que de trépasser, et on n'a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous doue sur une chaise et pas sur ce mauvais banc. Monsieur : je vais mettre un linge blanc dessus jiuur que vous ne gâtiez pas vos liabillements.

— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre chagrin , répondit le jeune baron choqué de l'aisance et de la présence d'esprit qui trahissaient chez celte femme une profonde sécheresse de cœur. J'espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil moment, cl cependant j'aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques paroles do consolation et quelques offres de service. Mais,

dans ce dernier cas, je viens trop tôt , car il est impossible qu'elle songe à autre chose qu'à la perte qu'elle vient de faire.

— Oh ! si fait. Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand'Gothe d'un air décidé, elle peut bien vous écouter : c'est bien trop d'honneur que vous lui faites. Jeanne ! Jeanne ! viens donc parler à ce Monsieur.

— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d'un ton ferme. Je ne le veux pas. J'attendrai qu'elle soit en état de m' entendre.

Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l'allention de Jeanne, il s'approcha du cadavre, el resta absorbé dans les pensées graves el pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, el cette orpheline abandonnée à l'autorité d'une nature grossière et acariâtre, caractère fortement empreint sur les traits repoussants de la tante.

Jeanne leva les yeux sur l'étranger, et les baissa aussitôt, ne comprenant pas, el ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières. Elles le regardaient avecétonnement, et se levèrent une à une pour aller demander à la Grand'Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune monsieur.

Guilllaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui adresser la parole. Mais la muette el religieuse douleur de celte jeune fille le frappa d'un respect qu'il ne put surmonter. Il s'éloigna lentement, el tandis que les vieilles femmes, malgré son refus, s'empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla tristement s'accouder contre l'étroite fenêtre envahie par le feuillage qui jetait un jour verdàlre sur le linceul de la morte.

Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu'il vil , à travers les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de Claudie , sur le banc adossé au bas de celle lucarne. Ils parlaient d'un ton animé; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité, Guillaume entendit le dialogue suivant :

— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie d'une voix étouSée par la colère, de venir comme ça au moment où sa mère tourne l'œil. Vous croyez donc que vous allez l'emmener tout de suite derrière voire checau ? Oh ! vous aviez beau vous cacher, je l'ai vu de loin , voire chevau, attaché derrière la maison, à un arbre el je me suis dit : voilà le loup.

— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne pense ni à me cacher ni à me niuiilrer. N'cst-il pas tout simple que, passant tout près d'une maison, et sachant que la pauvre femme était au plus mal, j'aie voulu demander de ses nouvelles'?

— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n'entriez pas, et que vous vous rangiez derrière c'/e buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d'être surpris par moi? oh 1 j'ai vu votre manège, allez ! je vous voyais de là-haut, cl vous ne me voyiez point, vous; vous étiez trop occupé d'attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la bergerie; ehbienl vous venez trop tard, mon galant; d'abord la Jeanne ne peut pas vous souffrir; elle m'a dit plus de cent fois, et je vous le redirai autant de fois, qu elle aimerait mieux se jeter dans le puits que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli que vous, qui vient la chercher pour l'emmener a Paris.

— Quels contes me fais-tu là, Claudie? el que m'importe, d'ailleurs? je n'ai jamais songé à Jeanne, je n'aime que toi; ne fais donc pas semblant d'en douter. Allons, je m'en vais, faisons la paix.

— Non pas ! vous ne m'embrasserez pas. Ça n'est pas la peine. D'ailleurs vous n'allez pas loin.

— Sur ma parole, je m'en retourne à Boussac.

— Oui, quand vous aurez venu à bout de parler à la Jeanne , quand vous lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est tre.s-douce à servir, je lo ferai donner tout ce que lu voudras. » 11 y a [ilus d'un mois que vous lui chantez cette chanson-là; mais elle n'est pas si bêle que de vous écouter.

JEANNE

— Elle m'écouterait tout comme un autre, si je voulais; mais je no lui ai jamais dit cela que pour rire. Elle n'est pas déjà si belle, ta Jeanne !

— Bon! je lui dirai cela de votre part , pas plus tard que demain.

— Tout de suite, si tu veux ! Mais qui est donc ce jeune homme qui est là dedans, à ce que tu dis?

— Ali ! ça vous inquiète ! Je le connais-t-i, moi? allez-y voir. Ça vous donnera l'occasion d'entrer dans la maison.

— Tu as raison , répondit Marsillat d'un ton ironique, et il quitta le banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue.

Avant la fin de cet entretien , Guillaume s'était éloigné de la fenêtre, dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières avec le respect dû à la présence d'un cadavre et aux saintes larmes de Jeanne. Il s'était rapproché d'elle et lui avait dit quelques mots de condoléance et d'intérêt qu'elle avait à peine entendus. Puis, se débarrassant, avec un peu d'humeur, des importunités obséquieuses de la tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort, il se disposait à partir, avec l'intention de s'occuper du sort de Jeanne dans un moment plus opportun , lorsque, au seuil de la porte, il se trouva face à lace avec Marsillat.

L'étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes; mais, grâce à l'effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus, et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière cordialité.

— Que diable venez-vous faire ici? lui demanda-t-il sans lui donner le temps de l'interroger lui-même.

— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre , répondit Guillaume avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n'était-il pas d'accourir auprès d'elle aussitôt que j'ai connu sa position?

— C'est juste , Guillaume , c'est très-bien de votre part. Eh bien ! mon pauvre ami , vous n'ayez pas pu la sauver, et votre mère enverra des secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir?

— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.

— Ah 1 vous comptez passer la nuit à TouU? C'est un mauvais gîte.

— Peu m'importe, je m'accommode de tout en voyage. — Vous êtes donc en tournée d'amateur? Moi, je viens

de voir un parent à Chambon.

— Vous avez pris la plus mauvaise route!

— Oui, mais la plus courte! Retournez-vous maintenant à TouU? Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous ?

— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même chemin , à moins que je n'allonge beaucoup le mien, et l'orage menace.

— En ce cas , je pars , répondit Marsillat , visiblement contrarié de laisser le jeune baron auprès de Jeanne. A revoir! Avez-vous quelque chose à faire dire à madame votre mère? je m'en chargerai.

— Vous m'obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla amicalement à la Grand'Gothe, s'apitoya un instant de bonne foi sur la mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume avait refusé, moins pour ;e désaltérer que pour gagner du temps, et trouver l'occasion d'adresser quelques paroles à Jeanne.

La Grand Gulhe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite de son caractère actif et tracassier.

— Allons donc, Jeanne, ciia-t-elle de sa voix âpre et discordante; viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui te veulent du bien dans ton malheur... Allons, le loveras-tu?... Faut pas s'écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre fille ; nous ne pouvons pas les empêcher de s'en aller. Le bon Dieu le commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n'y a pas de prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n'a jamais

fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux jusqu'à demain matin?... C'est des bêtises ; tu te rendras malade, et puis, qu'est-ce qui te soignera?... Moi, je t'avertis que je suis à bout de mes lorces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi!... faut penser à l'ouvrage, qui ne va pas être petite, pour l'enterrement... Ah! que ça coûte, ces vilaines aflaires-làl... Ah çà ! vous autres, mes braves femmes, faudra ra'aider et m'assister un peu , car je ne sais plus où j'en suis, et je n'ai rien du tout à la maison, pas un sou d'argent pour ma pauvre semaine... Jeanne ! Jeanne ! allons donc, parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient pour t'empècher d'être malheureuse. Tu vois bien qu'ils peiisiont à toi au château... Ta mère disait toujours : « Ils m'ont oubliée ! ils sont bien durs pour moi. » Tu vois bien qu'elle avait tort : ils ont pensé à nous... Et d'ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parlesy donc! demandes-y donc ia portements ' . Va donc vite lui chercher un fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu'il a appétit, et qu'il mangerait bien un morceau. Allons, m'écoutes-tii?... Faut donc que je fasse toute l'ouvrage, moi?... J'en ferai une maladie, bien sur... Cette enfant n'a jamais été bonne pour sa tante!... -Ah oui! c'en est un de malheur pour moi d'avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que j'ai tout perdu aujourd'hui.

En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et que Guillaume entendit avec indignation, la Grand'Gothe se mit à sangloter d'une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle n'eût été révoltante. Jeanne, habituée à l'obéissance passive, s'était levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de satisfaire sa tante , mais elle ne savait ce qu'elle faisait, et elle laissa tomber une assiette qu'elle voulait offrir à Marsillat, bien qu'il se fût levé pour échapper à l'hospitalité hors de saison de la virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant, les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et, n'eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu'elle voyait disposés à prendre le parti de l'orpheline, elle l'eût accablée d'invectives.

— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les débris de l'assiette qu'elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne veux pas que tu t'occupes de moi, et je trouve très-mauvais qu'on te tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons d'être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrina Jeanne, surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au corps.

La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago , et l'ascendant qu'il exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d'autres manières) prouvaient assez qu'elle ne voyait pas d'un mauvais œil les assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne , et qu'elle comptait mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné d'apercevoir de si honteuses intrigues; mais sa sollicitude, éveillée par le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui , le rendaient très-clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune légiste une indignation véritable et cessa de se reproclier l'espèce d'éloignement qu'en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui avait inspiré depuis quelques années.

Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n'était pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste et libéral, c'était le Maichois modèle. Sa puissante 01 ganisation se prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux privalions. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la volonté infatigable

<. Comment il se porle.

JEANNE

d'être heureux, libre et fort, en faisaient un être supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait de l'excès de l'étude à celui de l'insouciance, et de la tièvre des affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de mansuétude , il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son ostentation. Vain à certains égards , il proscrivait certaines autres vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa position. Il raillait le luxe puéril des jeunes dandys qu'il eût pu imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s'en donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s'y conformait pas ; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent les mouvements, des chevaux fringants qui n'ont que l'apparence et ne résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons et qu'on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil ; en conséquence dequoi il avait toujours le linge le plus fin , les draps les mieux tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et les plus jeunes. A vingtcinq ans, déjà riche dans le présent par héritage, et dans l'avenir par son talent d'avocat qui annonçait une brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers. Il aimait son métier, et savait s'y absorber tout entier; mais après des efforts surhumains qu'il faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs, il lui fallait l'ivresse de nouveaux désordres pour retremper ses forces. Sceptique et même un peu athée , il avait pour toute espèce de religiosité une haine d'instinct; cependant il comprenait la poésie des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le lendemain de ce qui l'avait fait rire la veille, et réciproquement. Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il y avait deux ou trois hommes en lui , comme dans toutes les natures puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l'approchaient ces sentiments divers de l'admiration et du mépris, de l'engouement et de la méfiance.

Quoiqu'il affectât un langage vulgaire et qu'il foulât aux pieds l'esprit déiensé en petite monnaie , dont on fait tant de cas dans le monde, il n'avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier s'aperçût de son instruction , de la force de son intelligence et de la fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens , natifs de la même ville, s'étaient rencontrés au collège; puis, durant les vacances, et quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au manège, à la salle d'armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s'était heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes n'était encore qu'un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant quelquefois A Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune baron s'était refroidi chaque jour davantage à l'égard de son ancien camarade.

Lorsqu'il était encore enfant, et jusqu'au sortir du collège, il s'était senti dominé par lui. Doué d'un cœur confiant et d'un caractère faible, il avait subi l'ascendant de celte nature indépendante et forte. Il avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais conseils, et Marsillat n'avait fait que rire de ces mortifications que le jeune homme, jilus sensible, prenait au sérieux. Plus d'une fois Guillaume avait senti avec honte que la nature l'avait fait meilleur et moins fort que Marsillat, et qu'en se laissant aller à la fantaisie de l'imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir l'assistance du puissant démon qui protégeaitson camarade. Nous l'avons

vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du sceptique Léon , et railler avec lui sir .4rthur, qu'au fond du cœur il estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l'objet de ses critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement d'être expansif avec lui, et l'ironie contenue du jeune avocat avait causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa personne, antipathie parfaitement déguisée, d'ailleurs, sous des manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte d'hy(iocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur naissance aux autres hommes , et ils pratiquaient l'accueil protecteur comme une charge de leur position.

Marsillat avait l'esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune praticien. Il s'en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire , être aimé , respecté et craint , tout cela à la fois. L'honneur de ton nom te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue; et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu'ils manquent de tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais tu ne me tromperas pas ; je le forcerai à être franc, brutal même avec moi, et, dans ce cas-là, je t'aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai saigner ton orgueil en te traitant , comme tu feins de me traiter, d'égal à égal.

En pensant ainsi , Marsillat s'exagérait beaucoup la vanité de Guillaume ; mais il y avait dans cette petite guerre d'escarmouche qu'il lui livrait des points où il touchait malheureusement assez juste.

En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu'ils s'observaient l'un l'autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un ennemi des vertueuses intentions qu'il avait à l'égard de l'orpheline. Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de casser une courroie, ce qui le força do demander une ficelle à la Gothe, un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de boiiriner ' et àejafioter ', comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à élever la voix.

De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la vigoureuse jument de l'avocat. 11 avait fait ses adieux aussi, promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat, tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses étrangères à ce qui s'y passait. Claudie, meilleure mouche que lui, surveillait d'un œil enllammé tous les mouvements de son infidèle, lorsque la voix retentissante de la Grand'Goihe qui les croyait déjà partis vint les forcer à prêter l'oreille.

— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne, prendras-tu ta capet Partiras-tu? Veux-tu attendre à demain pour aller à Toull ? Qu'est-ce qui invitera nos parents à la çarimoniel Qu'est-ce qui apportera les provisions pour le repas de demain? Vas-tu cliimer comme ça longtemps? Ta mère ne t'entend plus, val et tu ne peux pas lui porter tes plaintes contre moi. Allons ! allons! en route, mauvaùe troupe! ajouta-t-ello d'un ton soldatesque, et si tu n'es pas revenue avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu 1 il faudra bien que tu marches, à présent 1

— Chez qui faut-il que j'aille? répondit Jeanne d'une voix plaintive, en paraissant sur le seuil do la cabane.

4 et S. Mascr, perdre da temps pour en gagner.

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— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colonibette, chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez.... Eh bien ' la voilà qui se sauve à présent, sans m'écouter! Qu'est-ce que tu vas apporter? Imbécille I

— J'apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d'un ton résigné.

— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deu.\ pains chez la Gervoise et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de l'aider; c'est un garçon complaisant. "Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et si tu ne trouves pas de crédit chez l'un , tu iras chez l'autre. Allons, sauve-toi. »

Jeanne sortit d'un air abattu , mais armée de la suprême patience, qui est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible ; elle vint se joindre au pelit groupe qui l'attendait, et, sans dire un mot, elle se mit à marchera eôtédeClaudie. Celle-ci, attendrie à sa manière de tant de soufirance muette et profonde , passa son bras sous le sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux.

Marsillal, s'entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas; mais, à une très-petite distance d'Épinelle, le sentier escarpé des piétons venant à couper le chemm ferré, Guillaume prit congé de lui. o C'est grand dommage que vous n'ayez pas votre cheval , dit Marsillat. En dix minutes vous auriez été rendu à TouU, au lieu que vous allez supporter une demi-heure de pluie battante.

— Ma foi, oui, c'est grand dommage 1 s'écria Claudie. Vous auriez pris chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si longtemps.

— Veux-tu monter derrière moi , Claudie? je peux te conduire jusqu'à la Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n'a plus besoin de toi pour retrouver son chemin.

— Ah ! ça, mon petit Léon, ça me va ! Vous êtes un bon enfant, tout de même. Arrêtez donc votre chevau au droit de cette grosse pierre pour que je puisse monter.

— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais avec plaisir ; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner.

— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d'un ton assez ferme.

— Ah ! vous voilà pris ! grommela Claudie en transperçant de son regard furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n'ira pas avec vous, j'en réponds.

— Comment ! toi , Claudie , qui as si bon cœur, tu ne l'engages pas à profiler de mon cheval pour se reposer? Ah ! claudie, je ne te reconnais plus.

— Es-tu lasse, Jeanne? Veux-tu aller à chevau'! dit Claudie, faisant un grand effort de générosité.

— Non, ma vieille, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même calme; montos-y, toi, si ça le fait plaisir. Et, prenant le sentier sans retourner la tête aux mvitations de Marsillat, elle dit à Guillaume: Allons, mon parrain, je vas vous conduire.

Les jeunes filles de mon pays ont assez l'habitude de donner au fils de leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marrauie à la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel attendrit ce visage imberbe.

Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du chevau de Marsillat, et ce dernier, un peu dépité de n'avoir pas réussi dans son projet détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le ventre de Fa»ckon et en la faisant ruer et bondir sur le bord du précipice. Claudie , effrayée , fit de grands cris ; mais elle se cramponna vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi eu tèie-à-téte au milieu de l'orage.

Nousavons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s'intitulait aussi la sienne, par suite d'un usage tout local , et de l'idée na'ive et aff'ectueuse qu'on ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l'être par la famille entière. Ce mot filial, mon parrain , résonnait dans l'oreille de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de circonstances romanesques qui l'avait amené auprès de Jeanne, juste à point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d'avoir été brusquement interrompu au niilieu des plaisirs de son voyage par une si triste aventure. Déjà il rêvait tout un po'ëme champêtre dans le goût de Goldsmith , et il n'était pas fâché d'en être le héros vertueux et désintéressé.

Mais il manquait encore à ce poë'me une héroïne qui comprît son rôle et celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les séductions du jeune avocat^, qu'elle ne songeait à voir dans le jeune seigneur qu'un personnage respectable, étranger à sa destinée. D'ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n'occupait en ce moment les pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la crainte de n'avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d'un être qui avait été jusque-là l'unique objet de ses aff'ections. Jeanne passait aux champs pour une fille très-bornée, parce qu'elle était chaste et qu'elle avait, à se produire , une répugnance presque sauvage. Elle n'aimait pas la danse , et on ne l'avait jamais vue'dans les assemblées, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse , assidue au travail, passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours seule la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant tout le jour d'un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour s'endormir paisiblement sous l'ade de sa mère.

La mère Tula et sa sœur, la Grand'Gothe, passaient pour magiciennes , avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était" réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les be'tes de Tula étaient toujours en bon état, qu'elles rentraient toujours à l'étable la mamelle pleine , que les épizooties ne les atteignaient point, et que cette femme si pauvre ayant perdu toutes ses ressources avec son mari et ses fils, trouvait, dans la chetive industrie d'élever un pelit troupeau sur le commun, le moyen, très-insuffisant pour les autres, de se préserver des horreurs de la misère. On prétendait, en même temps que la Grand'Gothe, qui ne s'était jamais mariée , et qui vivait ladrement, sans faire aucun commerce apparent , avait des sacs d'écus cachés dans sa paillasse , et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de mauvais œil son prochain s'enrichir, et, bien qu'il n'ait aucune idée d'économie politique, i^ a cette notion juste de l'état social, que personne ne profile des chances de la fortune sans que ce soit au détriment de ceux qui n'en profilent pas. Mais ces êtres simples et souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la lièvre de l'imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et des fourbes à des influences occultes qu'à des actions coupables plus faciles à constater. Le paysan procède de l'inconnu pour aller au connu. Il évoqué les puissances fantastiques du ciel et de l'enfer, à propos des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des pèlerinages plus païens que cathoUques pour sa famille, pour son bœuf et pour son àne, et dédaigne d'avoir recours aux soins de la science ou aux précautions de l'hygiène pour sauver les personnes ou les biens que la vengeance de quelque sor-

JEANNE

Elle allait piesi]ue loujours seule. (Page 13.)

cier ou la colère de quelque mauvais génie menace de traits invisibles.

Aussi, disait-on que la Grand'Golho ne passait jamais auprès do l'étable de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre, et il n'y avait rien de plus niauvjis que de la rencontrer le soir du côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela arrivait la nuit de Noël , à cette heure néfaste où le grand champignon druidique frémit et danse en criant sur ies trois pierres qui le portent en équilibre, on était bien sur de se meltre au lit en rentrant chez soi, et de ne jamais s'en relever. La preuve (jue la Gotlic élait une méchante sorcière, c'est que les chèvres des bergères à cpii elle parlait souvent tarissaient; leurs brebis penlairnl la laine avant la tondaille, et leurs poulains séboitaient en galopant sur les roches, ou se perdaient dans les viviers.

Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle . et que les esprils (oits de Toull et de» environs, le père Léonard entic autr es, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n'étant ni coquette ni paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux do ses

compagnes, lorsqu'elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gulhe, allaient de mal en pis, parce que la Golhe était fort liée avec certains bourgeois riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent , hélas ! irrésistibles. C'était là la source des sacs d'écus que la sorcière cachait dans sa paillasse. C'était aussi la cause des maladies et des accidents du be.ttiau, négligé et souvent abandonne par des gardiennes insoucianles et préoccupées.

Quant à Jeanne, sa beauté s'était développée à l'ombre. Fuyant les plaisirs et n'ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillal au temps des vacances, son d'il de lynx et son goût pour les conquêtes difficiles. La simple lille n'avait pas encore compris pourquoi depuis (pilnze JOUIS elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon sur son chemin lorsqu'elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait occupé de Claudie .seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré d'éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses prome-

JEANNE

•^O/ZA^^io

La r.rand'Gothe.

nades sentimentales avec Claudie, vers les lieux où Jeanne devait passer. La réserve craintive et tiere qui faisait le caractère apparent de Jeanne ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine; à voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu'elle était au monde, avec quelle abnésiation elle lui avait consacré sa vie, avec quelle ferveur elle l'avait soignée nuit et jour jusqu'à sa dernière heure, on aurait deviné qu'il y avait là un cœur capable des plus grands dévouements ; mais, à l'exception de Tula, qui connaissait Jeanne? qui pouvait la connaître '? Et maintenant qu'elle n'avait plus personne à qui se consacrer, qui pouvait savoir si c'était un être de quelque valeur ou une créaluie stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l'est à la charrue? Marsillat ne voyait en elle qu'une vierge aux yeux bleus, blanche comme les lis, taillée comme une statue antique , et bé/e comme un cygne , c'était son expression. La Granu'Gothe, furieuse de ce qu'elle n'avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin dans sa nièce l'objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon , elle se promettait, maintenant

que Tula n'était plus entre elles deux , de la persécuter

et de la maltraiter.

Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu'une beauté de vignette anglaise, tout au plus ! un sujet de ballade, dans cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir. Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l'infini de la créa- • tien intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces I magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n'auraient pour ainsi dire jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un poète, comme les beautés de ces lies désertes qu'aucun navigateur n'a encore signalées et qui sont réellement comme si elles n'existaient pas.

— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme de langage il pourrait se faire comprendre d'une paysanne, vous m'avez appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant d'intérêt à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous avez trouvé aujourd'hui un appui.

Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et s'efforça de comprendre ce mot d'appui , nouveau en ce sens pour son oreille. Mais les paysans ont

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JEANNE

l'esprit trop tourné à la métaphore pour ne pas deviner très-vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et répondit d'une voix douce , mais avec un accent qui no marquait ni désir ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain.

— Non, Jeanne, Je n'ai guère de bonté, reprit le jeune baron , puisque j'ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrie*.

— Elle ne vous en a jamais voulu , mon parrain , car c'est la vérité de dire qu'elle était bonne ! et Jeanne recommença à pleurer en silence.

— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n'est-ce pas, Jeanne?

— C'est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain !

— Vous n'avez pas de répugnance à demeurer avec elle?

— Non , mon parrain , ma tante ne me répugne pas, c'est une femme très-propre.

— Mais elle est d'un caractère difficile?

— Oh non ! mon parrain, elle n'est pas difficile du tout sur son manger, et d'ailleurs elle fait tout elle-même. »

La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui répondait naturellement, avec la soumission d'un enfant qui ne sait pas pourquoi on l'interroge, mais qui fait un effort pour salisfaire le maître.

« Je l'ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle aimerait bien mieux n'être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement élémentaire?

— Dites-moi , mon enfant , reprit-il , est-ce que votre mère ne s'inquiétait pas de l'idée de vous laisser seule ?

— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La volonté du bon Dieu soit faite ! mais ce qui me fâche le jjIus de m'en aller, c'est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh ! elle avait bien raison ! ça fait rudement de peine de perdre sa mère ! Que le bon Dieu vous conserve donc la vôtre . mon parrain ! «

Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires ; mais le son de sa voix suppléait à l'insuffisance de sa parole, et l'accent vrai de son désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à s'occuper de l'avenir de son jeune parrain , causèrent à ce dernier un attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et il répondit d'une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne ! bien bonne !

— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument , c'est vous qui êtes bon de dire ça ! mais, mon parrain , voilà l'eau qui tombe à mort, vous n'avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.

— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.

— Hélas! mon Dieu, c'est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie. Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu'il faisait un rude temps comme aujourd'hui , et qu'elle a eu peur que je ne peitve pas passer le rio (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle prenait du souci pour moi , elle ne se connaissait plus, la pauvre Ame! elle m'a trouvée à moitié chemin; mais elle s'était tant mouillé les pieds juscju'aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.

— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins?

— Oh ! mon parrain , nous n'avons pas appelé de médecin; nous ne croyons pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort , et que le médecin y aurait fait quelque chose , mais elle n'en voulait pas seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner, et nous avons fait son commandement. Mais ça n'a pas servi!... Allons, mon parrain, faut pas vous mouiller; faut prendre ma capichc sur votre dos... oh ! elle n'est pas sale, mon parrain; il n'y a jamais eu de saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors [lar un paricti temps, pIIo en aurait trop d'ennui.

— Jamais, ma bonne Jeanne 1 jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à ma place, — et Guillaume replaça

sur les épaules de Jeanne la mante de laine grise qu'elle avait déjà ôlée pour l'en couvrir.

— Eh bien, tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous mener vite à un endroit oii vous serez à l'abri ; dans un moment, ça ne tombera peut-être plus si fort ! et Jeanne coupa en travers de la montagne, jusqu'à une masse de rochers dans laquelle une excavation profonde était pratiquée.

— Prenez garde , mon parrain 1 dit Jeanne en lui prenant le bras avec la familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y a là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans l'intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il était à jeun depuis le matin, — s'assit sur un banc pratiqué dans le roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s'asseoir à côté de lui , s'appuya sur une grosse pierre un peu plus près de l'entrée, c'est-à-dire dans la lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette sérieuse et douce comme celle d'une madone, tandis que Guillaume, enfoncé dans l'ombre, la contemplait avec admiration.

Dans les premiers moments, celte obscurité de la grotte, ce zèle que Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille , loin de tous les regards, et peutêtre aussi cette excitation nerveuse que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l'orage; enfin un peu de vanité satisfaite à l'idée que l'habile Marsillat eût payé bien cher ce tête-à-tête , et que, sans aucune habileté , il l'avait emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour ne pas haïr la pensée d'en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à se dire qu'à sa place bien d'autres n'eussent pas été aussi délicats, et tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu , il arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu'il ne l'aurait imaginé une heure auparavant, lorsqu'il descendait la montagne avec l'agaçante Claudie. Jeanne était si différente , si vraiment belle , si candide, et disposée pour lui à un intérêt si doux! L'imagination du jeune homme travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment plus tendre, pourrait-elle s'en défendre dans un pareil moment, et lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence? » Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère assez faible, mais converti à l'envie d'être grand par le christianisme romantique de l'époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le ciel pour justifier ses agitations involontaires ; et il se taisait , regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.

De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d'un danger qu'elle ne concevait même pas ; et, retombant sur elle-même, elle s'était remise à pleurer, ("était un pleurer silencieux et résigné qui ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie solitaire, dès que la bergère toulloiso ne se sentait pas nécessaire aux autres, elle avait coutume d'oublier leur présence, et de se perdre dans ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d'un enfant de la nature, qui n'avait pas appris à lire, et dont l'intelligence (si tant est qu'elle en eût) n'avait reçu aucune espèce de culture?

Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même attitude, les yeux fixés sur l'horizon embrasé par la foudre... Et nous nous sommes fait souvent la môme question nous-mème, en regardant quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant gravement sa ([uenouille des heures entières au coin d'un pré. Qui peut nous révéler le mode d'existence de ces âmes si peu développées? A quoi pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi pense le bœuf ijui rumine couché dans l'Iierbe, et la cavale étonnée qui vous examine par-dessus le buisson? Est-co donc la même vie qui circule lentement dans les veines de l'homme et dans celles de l'animal attaché au travail

JEANNE

de la terre? L'ingrate Rhéa frappe-t-elle de stupidité ses enfants et ses serviteurs?

Il nous a fallu beaucoup respirer l'air des champs et veiller bien des soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation , et qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d'extase tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, terribles ou riantes. C'est la même activité, la même poésie et la même impuissance que l'eflort de l'enfant à dégager l'inconnu de son existence du voile qui la couvre. C'est' le génie des songes s'agitant dans le vaste et faible cerveau de l'Hercule gaulois.

Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte ; mais les mystérieux échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir de sa poitrine oppressée, auquel répondait , plus mystérieusement encore, le bruit d'une goutte d'eau qui se détachait à intervalles réguliers de la voûte humide pour tomber dans la source invisible.

Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment , assis auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.

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