HUIT BLANCHE
« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre intention est de vous marier? »
Telle fut l'entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais elait un ôire admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité ; mais il n'était orateur dans aucune langue. 11 portail dans son âme une sorle d'enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n'aviiit pas trouvé d'expression, et qui paraissait un état calme jiarce que c'était un état chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de mystérieuses affinités. L'amour et la pratique du bien lui étaient naturels comme l'aclion de respirer, et il ignorait le mal au point de n'y pas croire. Grave et tranquille, parce qu'il atteignait et embrassait sans cesse l'idéal sans effort, il n'avait i)as besoin de s'échauffer la lèle pour professer et observer ses croyances rehgieuses et philosophiques. Loyauté, dévouement, patience, telle était sa devise, et c'était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son imagination n'allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous de ce code fait à son usage et qu'il exposait d'une façon laconique et peu brillante. Comme ce n'était pas un grand esprit, il était facile de l'embarrasser, et, pour peu qu'il voulût se manifester davantage, il s'embrouillait et devenait incompréhensible en français. 11 se tenait donc en garde contre lui-même, ne s'embarquait dans aucune discussion, et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le choquaient. Alors il ne répondait que par ce h6! qui disait beaucoup dans sa bouche cl qui était la plus forte expression de sa surprise, do son méconlenlcraent, et quelquefois de sa joie.
Jeanne fut Irès-élonnée de cette question dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas du tout. — C'est-il pour plaisanter, Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela?
— Non, reprit l'Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande , mademoiselle Jeanne , très-sérieusement , si vous êtes libre de vous marier ?
— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.
— .le vous demande bien pardon , ça me regarde aussi beaucoup. Je suis chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.
— Et pour qui donc, Monsieur?
— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n'avez pas besoin de savoir pour qui.
— C'est vrai ! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc bien, je vous dis bonsoir. N'avez-vous plus besoin de rien ?
— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne voulez pas vous marier, peut-élre parce que vous aimez quelqu'un que vous no pouvez pas épouser?
— Ah çà ! Monsieur, répondit Jeanne en souriant , je n'aurai pas grandpeine à m'en défendre, car ça n'est pas.
— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un ami.
— Vous vous moquez. Monsieur. Comment donc que nous serions amis puisque nous ne nous connaissons quasiment pas ?
— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très-bien sans que vous me connaissiez.
— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n'avez connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu'elle demeurait ici ?
Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse, bien innocente à la vérité.
— Peut-être que je l'ai connue, votre mère? dit-il, devinant que c'était le seul moyen d'inspirer de la confiance à Jeanne.
Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n'avait pas songé à regarder la figure de l'Anglais; elle ne se rendait pas compte de son âge. Quoique sir Arthur n'eut guère que trente ans, qu'il eût une épaisse chevelure, une belle figure très-fraîche, des dents magnifiques, le front le plus uni et le plus serein , la taille haule et dégagée, sa manière sévère de s'habiller et la gravité de ses allures n'avaient rien do folâtre , de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s'il avait pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.
— Si vous me pailez de ma pauvre chère défunte, c'est différent, dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi là-dessus. Voyons, qu'est-ce que vous avez à m'en dire ?
— Jeanne, je m'intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M. Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me fais un devoir d'y contribuer, et je suis assez riche pour contenter tous vos désirs. S'il est vrai que vous aimiez une personne de votre condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et répondez-moi sanscrainte.
— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répoiiditJeanne, peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D'ailleurs, je n'ai pas h^soin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne ne me fait envie pour le mariage.
— Pourriez-vous me jurer cela sur l'honneur de voire mère, que vous paraissez tant aimer et regrelter ?
— Oh ! oui, Monsieur, ça ine serait facile, et si c'est de be.-oin, je ne demande pas mieux.
M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie et à l'accent de Jeanne qu'elle ne mentait pas.
— Cependant, reprit-il, voyant qu'elle se préparait à sortir, je désire faire quelque chose pour voire avenir, c'est un devoir pour moi. Ne me direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le mariage ?
— C'est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle de mariage , quand je n'en parle jamais, moi, et quand je n'y songe pas du tout !
— Eh bien ! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi , moi? En ce cas, je ne dis plus rien , mon intention n'est pas de vous oflènser.
— Oh ! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d'avoir clé impolie, et pour qui la poliles-e était un devoir sérieux, parce que, pour elle, c'était l'expression do la bienveillance et do la sincérité. Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m'en lâcherai pas.
— Eh bien ! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous désireriez le mari que vous accepteriez?
— Je n'en sais rien, Monsieur. Je n'ai jamais pensé à co que vous me demandez là.
— Jlais je suppose 1 Vous ne pouvez même pas supposer ? Vous ne savez donc pas ce qu'on entend par une supposilion?
— Si Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.
— Eh bien ! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari, comment lo vosdriez-vous?
— Vous m'en demandez trop 1 Je vous dis que je no sais pas.
— Eh bien ! comment voudriez-vous qu'il ne fût pas .'
JEANNE
Vous ne savez pas non plus? Voyons, s'il était pauvre,
le refuseriez-vous"?
— Oli ! non , je ne le refuserais pas pour ça , puisque je suis pauvre moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j'ai été élevée avec les pauvres, et que je mourrai comme les pauvrss!
— El s'il était riche, qu'en diriez-vous?
— Je dirais non, Monsieur.
— Oh 1 pourquoi cela?
— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sur.
— Vous croyez que les riches sont méchants?
— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam'selle Marie sont bien riches , et ils sont très-bons.
— Alors vous croyez qu'un riche vous ferait la cour pour vous séduire, et qu'il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser?
— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu'il ne se moque pas de moi , je ne voudrais pas de lui.
— Et s'il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s'il faisait vœu de pauvreté pour être digne de vous? s'écria sir Arthur frappé de surprise, et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne.
— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant pas suffisant.
— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l'Anglais exalté intérieurement. Il y a peut-être quelqu'un capable de vous aimer assez pour consentir à tout.
— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n'y a personne comme cela, je vous en réponds; et si quelqu'un était consentant de mes idées, par une idée intéressée, il s'en repentirait bien un jour !
— Je ne comprends plus... Oh!.... expliquez vous ! s'écria sir Arthur, qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens des énigmes de la bergère d'Ep-Nell.
— C'est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire marier. Je n'ai besoin de rien , et avec votre amitié, si c'est de ma mère que j'en hérite, je vous serai bien assez obligée.
M. Harley, pétrifié par la surprise, n'osa la retenir davantage.
Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d'être surprise en flagrant délit de curiosité et d'indiscrétion. Jeanne ne songea pas de son côié à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas avoir jamais de secrets pour Claudie, qu'elle aimait beaucoup et dont elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant leur commune chambrette. Pourquoi donc que lu ne l'es pas couchée?
— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue écouter ce qu'il te disait. C'était joliment drôle!
— Pourquoi donc que tu n'entrais pas? tu m'aurais aidée à lui répondre : lu parles mieux que moi.
— Oh! j'aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention d'être timide, bien qu'elle fùl passablement effrontée. Je ne sais pas comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses avec du monde que tu ne connais pas.
— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m'a jamais dit de mauvaises choses, et ce monsieur est trèshonnête.
— Oh! pour ça, oui! il parle très-honnêtement, et s'il n'était pas si drôle, il serait très-joli homme.
— Qu'est-ce que tu lui trouves donc de drôle?
— Dame! c'esl-il pas drôle d'être Anglais?
En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une meurtrière ronde qui avait ja'dis servi aux guetteurs pour pointer un fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans
cette embrasure étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit. En servantes jalouses d'économiser la dépense de la maison , elles éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s'asseyant sur le banc de pierre pour délacer son corsage , regarda dans la campagne et tomba dans la rêverie. A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne veux donc pas dormir de celte nuit?
— L'heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n'est qiiasiment plus la peine d'en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout drôle.
— Oh! moi, j'aime ça, le clair de lune ! reprit Claudie, luttant entre le sommeil et l'envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n'ai peur de rien, je vois tout.
— Eh bien ! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune m'inquiète un peu ; c'est le plaisir des fades ! les bonnes comme les mauvaises sont dehors par ce temps-ci , et si les âmes chrétiennes ne sont pas en grâce, il y a du danger.
— Ah! tais-toi, Jeanne, s'écria Claudie ; si tu vas commencer tes histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux plus croire à ça, moi. C'était bon chez nous ; mais à la ville, c'est bêle : tout le monde s'en moque. Si lu parlais de ça à mam'selle .Marie, tu verrais comme elle te gronderait !
— Je ne te force pas d'y croire , Claudie , les fades n'ont jamais été occupées de toi . Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent jamais. Mais il y en a d'autres qui sont bien forcées de savoir de quoi il s'agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les bons. Ce n'est pas à moi qu'il faut dire qu'il n'y a pas de fades. J'en sais trop là-dessus, Claudie.
— Eh bien ! tais-toi, et viens le coucher ! V'Ià la peur qui me prend. Je ne sais pas comment lu oses en parler à celte heure . toi qui es sûre qu'il y en a.... Heureusement je suis un peu rassurée dans celle chambre, quand la porte est bien fermée, à cause qu'elles ne pourraient pas entrer par la fenêtre : il n'y en a point.
— Ça n'y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les huisseries d'une chambre , elles peuvent y passer si elles veulent. Mais n'aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras avec moi.
— C'esi heureux pour moi, dit Claudie, car je n'ai pas ce qu'il faut pour les renvoyer, moi !
— Ne dis donc pas ça, Claudie !
— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça, Marsillat ne t'en conte plus du tout, pas vrai?
— Non, du tout.
— Du tout, du tout?
— Tu me demandes ça tous les jours ! Quand je te dis que non I
— C'est égal, Jeanne. Il n'y a guère de filles ni de femmes capables de se garer d'un homme comme lui.
— Ça n'est pourtant pas déjà si difficile.
— Je lo dis que si, moi, c'est difficile! Un homme qui veut ce qu'il veut! Il le veut absolument, quoi!
— Il entend la raison comme un autre, va!
— Jamais je n'ai pu la lui faire entendre.
— C'est que tu n'avais pas grande envie de l'entendre toi-même, Claudie.
— Dame 1 un homme si gentil ! et qui parle si bien !
— Et qui t'a fait des cadeaux!
— C'est bien gentil aussi, les cadeaux!
— Ça serait plus gentil de n'en pas avoir envie !
— 'Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc ; je ne dis pas que j'aie bien fait ; car tout ça, c'est des chagrins pour moi.
— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t'empêchera pas de te marier, ma Claudie.
— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d'un paysan quand on est au fait de causer avec un monsieur? Ça a tant d'esprit un Marsillat, et c'est si bête un Cadel! *
— Mais c'est bon , c'est courageux , ça aime toujours; et un Marsillat, ça n'aime pas longtemps !
JEANNE
H OCI. A\
Jladcmoiselle , dii-il, pciidaiii (juc Jcauuc anaii^caii les porcelaiacs. (Page 54.)
— Tu rrois donc qu'il ne m'aime plus du tout?
— Je ne dis pas ça; mais qu'est-ce que tu en dis toimême ?
— Je dis que j'ai eu rudement de peine ! Mais ça commence à se passer. Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire.
— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout cane t'empêclie pas d'ôlre une bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d'un homme comme il faut '. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien d'autres, et il n'y a pas si grand mal, quand on l'a fait par bonté et par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le pardonneraient pas aussi ?
— Tiens! faut bien qu'ils le pardonnent! dit Claudie en es?uyant une larme, et elle s'endormit sur le niônie oreiller que Jeanne, sa pudique et indulgente compagne.
Qu'on ne s'étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d'enirainement ne déshonorent point
4. Un homme comme il tant ne vcal itas dire, dans la bonche de nos filles, un liOQime bien ne ou lilcn élevé, mais un lionuètc homme.
une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes ne leur font pas un crime de cette faiblesse qu'ils provoquent et dont ils profilent. 11 n'y a jamais eu d'homme du monde au dix-huilième siècle qui ait su fouler au pied ce qu'on appelait alors le préjugé, mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C'est \m fait à constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle éiail l'indulgence et la charité même pour les fautes d'auirui.
Cependant Jeanne, qui avait l'habitude de dire des prières avant de s'endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu'il lui sembla voir la meurtrière qui éclairait l'intérieur de la tourelle, interceptée tout à coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle vit ce corps disparaître. Puis elle l'entendit glisser le long du mur extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du jardin. Cet étage n'était pas élevé de plus de dix à douze pieds au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu'à la lucarne par le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en
JEANNE
Elle ne put retenir un on. (Page 56.;
sursaut , cacha sa tête sous les couvertures , et Jeanne, toute brave qu'elle était, n'osa pas d'abord aller regarder par la meurtrière. Lorsque après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle s'y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l'ombre des arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant des allées.
— Es -tu sotie, de me faire peur comme ça? dit Claudie.
— Je n'ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J'ai vu comme ime tête.
— Ça avait-il des cornes?
— Non. C'était fait comme du monde humain , et malgré que je n'aie pas eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j'ai vu comme des cheveux plats sur une tête plate.
— C'était donc fait comme la tête du vieux Bridevachel
— Ça m'y a fait penser. Mais qu'est-ce que Raguet viendrait faire ici ?
— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier soir?
— C'est Mam'selle qui les a fermées avec l'Anglais, et peut-être qu'ils auront oublié do mettre la barre. D'ailleurs, tu sais bien que ce méchant lîaguet est comme une serpent. Il passerait par le trou d'une serrure.
— Bail! tu te seras imaginé d'avoir vu quelque chose. Les chiens n'ont pas jappé.
— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il a des paroles pour les endormir.
— Oui, des belles paroles! il leur jette delà viande de chevau mort. 11 est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant.
— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit
— Ma fine, je n'y veux pas aller, s'écria Claudie. J'ai trop peur.
— Et s'il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin , ça sera donc de notre faute, Claudie? Moi, j'y vas toute seule. Si c'est Raguet, ça ne me fait déjà plus tant peur que si c'était autre chose. Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l'aventure. Elle prit courage et l'accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se moqua de Jeanne au retour.
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— C'est égal , dit Jeanne ; je l'ai vu , j'en suis sûre. Si c'est Ragiiet , ça n'est pas déjà si étonnaut: c'est un homme qui se fourre partout, qui court toJte la nuit , et qui dort quand les autres travaillent.
— C'est la vérité qu'il est curieux comme un merle, reprit Claudie ; on le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. 11 écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j'en eusse dit un mot à personne. C'est avec ça qu'il se fait passer pour sorcier, et qu'il donne la peur au monde.
Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible d'ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l'élrangeié du personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les plus gr^indes perplexités. Qui m'eût dit, pensait-il, que je tomberais amoureux d'une paysanne, que je prendrais la résolution d'épouser un être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes !
— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à neuf heures du matin , jo suis beaucoup plus épris ce malin de Jeanne la villageoise que je ne l'étais hier soir de miss Jane. J'ai causé avec elle après vous avoir quitté...
— Vraiment? s'écria Guillaume eu rougissant.
— Vraiment; et elle m'a parlé par énigmes : mais elle m'est apparue comme le m^.Klèle le plus pur et le plus divin qui soil sorti des mains du Créateur, et je cummence à croire ce que je soupçonnais déjà, que certains êtres qui n'ont pas appris à lire, en savent plus long que la plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette Jeanne ; elle porte dans son cœur un secret qui m'effraie et m'attire. Ce ne peut être qu'une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l'avouer, les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je souffre... mais j'existe...
— C'est dire que vous espérez aussi , dit Guillaume. Comment pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille?
— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre Qlle n'a pas d'ambition. C'est pourquoi je l'admire ; c'e^t pourquoi je l'aime, et persiste dans ma résolution de l'épouser, si je peux l'y faire consentir.
Guillaume n'essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux , il le conduisit auprès de sa mère, qui l'attendait avec impatience. La famille de Charmuis vint déjeuner. La sous-préfette fut très-aigre avec l'Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant il lui eût été impossible de parler hautement d'un amour qui commençait à l'envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu'il n'avait fait d'abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce billet n'avait été qu'une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le lui pardonnait d'autant moins qu'elle le vovait complètement insensible aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle était trop clairvoyante pour ue pas avoir remarqué aussi combien Jeanne était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu'elle avait guettés pour Elvire, elle n'en voyait donc plus un qui ne fût occupé de celte servante, et elle haïssait déjà la pau^re Jeanne, affectant de la traiter avec hauteur chaque fuis que l'occasion s'en piéseniail, et jurant, en elle-même, qu'elle mettrait le désordre et la douleur dans celte maison où elle ne pouvait exercer son inCuence.
hk VELLËDA DU MO.NT BAIILOT.
Marsillat arriva dans l'après-midi. Ne cherchant pas à se faire une nombreuse clientèle à Guérel, il n'était pas à la chaîne comme tous les avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans son pays ;
et n'y plaidant que les causes d'un certain éclat et d'une certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer quelques jours à Boussac. 11 cachait son ambition patiente sous un air d'insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au fond, il aspirait à la députation dans l'avenir.
On s'imaginera difficilement qu'un homme de ce caractère fût susceptible d'une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat était-il Irèscalmé à l'égard de la bergère d'Ep-Nell. Mais il avait trop de persistance réQéchie dans la volonté, pour n'en pas avoir instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non saiisfaite le tourmentait plus qu'il n'eût souhaité lui-même, et depuis près de deux an> qu'il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu'il avait échoué pour la première lois de sa vie dans une entreprise de ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il l'avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac , dans l'espérance qu'elle serait là sous sa main ; et , durant toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu'il la guettait daijs la cour ou dans la laiterie, enfin , jusqu'auprès du lit où la prostration du malade le laissait quelquefois en tèle-à-lêle avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres corruptrices ei ses tentatives de familiarité, sans l'avoir émue ou effrayée un seul instant. Elle avait as?ez de force physique pour ne pas craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d'ailleurs pas permis de s'engager, car il sentait qu'un seul cri, un seul éclat de la voix de Jeanne, dans celle maison austère et silencieuse, l'eût couvert de ridicule et de honte. C'était donc par la séduction des paroles et des promesses qu'il pouvait espérer de s'en faire écouter; mais, à tous ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le chagrin. Vous avez pourtant l'air de les aimer, car vtus êtes bien officieux dans la maison ; mais vous êtes si fou, qu'il fa:t toujours que vous fassiez enrager quelqu'un. Je crois que xonsfajioterifz autour des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous êtes un diseur de riens. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la Claudie. »
Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat sentait qu'elle parlait avec bon sens, et qu'elle ne le jugeait pas plus mauvais qu'il n'était; car il avait du dévouement et de l'affection pour Guillaume, et sa conduite n'était pas toute hypocrisie.
C'est là, du reste, tout ce qu'il avait obtenu de la perle du Combraille, comme il l'appelait d'un air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de celle classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante qu'elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nus bourgeois, affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans certains droits qu'ils s'arrogent, en vertu de leur argent et de l'espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.
k mesure (]ue la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort bien remarqué la protection jalouse qu'il avait accordée à sa filleule, et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d'être généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée ; mais
JEANNE
le jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.
Dailleurs Marsillat était flatté, au fond de l'âme, d'être accueilli avec distinction et clioyé particulièrement par les dames de la maison plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambi-tieux a cette faiblesse, bien qu'il soit peu de provinces où la noblesse soit plus eli'acée que dans la nôtre, et bien qu'il fût de mode, à cette époque, de la railler et de la braver plus qu'elle ne le méritait.
Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des .obsessions de Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à sa réputation , à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne s'était plus réveillé qu'à de courts intervalles, et lorsque les occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses pour sa réputation d'homme de poids. De jour en jour, les folies de jeunesse, pour lesquelles on n'a chez nous que trop de tolérance, devenaient moins conciliables avec la position de l'avocat renommé. Le goût s'en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot , sou désir pour Jeanne s'était endormi dans sa poitrine. Peut-être n'attendait-il qu'une occasion quelque peu énergique pour se réveiller.
Avant le diner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement ses vaches. 11 prit pour prétexte l'amusement de faire lever et de tuer quelques la|)ins dans les rochers qui longent la rivière. Dans le fait , Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de l'objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur l'étrange déclaration qu'il avait faite indhectement à Jeanne, et Marsillat n'était pas assez complètement détaché de Claudie pour n'avoir pas eu déjà un quai t d'heure d'entretien particulier avec elle. Claudie n'ayant plus guère d'autres rapports avec son ancien amant que le plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu'il s'amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance tous les petils événements de la maison ; et Marsillat , qui aimait a tout savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu'elle y entendit malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les mœurs bourgeoises du pays.
Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l'œil pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer, et force fut à Léon d'entrer dans les rochers pour faire lever le gibier qu'il avait promis au fusil de Jl. Harley.
C'est alors seulement qu'il découvrit Jeanne abritée contre une grosse roche , et profondément endormie. Cotte apparence de langueur et de paresse était bien contraire au.x habitudes de Jeanne, et à ce préjugé rustique qu'il est dangereux de s'endormir aux champs. Mais elle avait à peine reposé deux heures cette nuitlà , et la fatigue l'avait vaincue. Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à terre, et le fil était rompu. Sa belle têle s'était penchée contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d'oreiller à sa joue candide. Elle était assise dans l'attitude la plus chaste, et sa main droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement machinal , mais faible, de faire pirouetter le fuseau.
Marsillat , qui la découvrit le premier, s'arrêta à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons d'approcher. Guillaume éprouva un serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coii|) fert ému , et murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux compagnons : Hô!.., vous souvenez-vous?
— De quoi? dit Marsillat.il parait que vous avez quelque charmant souvenir I
— Hô! dit l'Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec attendrissement , je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant du monde, elle est la plus belle fille de la terre!
— Mon Dieu! s'écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi, rappelez-moi!...
— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomàtres et de la druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons faits!
— Oui-da! s'écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément ce que c'était. Il y avait trois pièces de monnaie diflérentes. Quant aux trois souhaits... je me rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien , « un amant robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.
— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C'était une pièce d'or.
— Et moi , je me rappelle tout, comme si c'était hier, s'écria sir .Arthur.
— Et vous croyez que c'était Jeanne? demanda Guillaume troublé.
— Pourquoi pas? reprit Léon; je n'en sais rien , mais il est facile de s'en assurer.
Comme il élevait la vois sans ménagement, Jeanne s'éveilla, devint toute rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, et regarda ses vaches. Elles étaient un [leu luin. Jeanne voulut courir pour les rejoindre; mais Marsillat l'arrêta.
— Jeanne, lui dit-il pour l'éprouver, tu n'as donc jamais dit à personne ce que tu avais fuit des trois pièces de monnaie que les fades du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un jour que tu l'étais endormie sur les pierres jomàtres?
Pour la première fois, depuis l'incendie de la chaumière d'Ep-Nell, Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de Jeanne.
— Dieu du ciel! s'écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment savez-vous ça. Monsieur? Je ne l'ai jamais dit qu'à ma mère , et ma mère ne l'a jamais dit à personne.
— Ta tante le savait apparemment, Jeanne?
— Non I ma tante ne l'a jamais su. Qu'est-ce qui a pu vous le dire? Ça n'est pas de ma faute si vous le savez, je no l'ai jamais dit.
— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant d'importance à ce hasard, ma chère Jeanne.
— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne consternée.
— Et moi aussi , dit l'Anglais en prenant, d'un air à la fois paternel et respectueux, la main de Jeanne , je le sais, et je vous prie de nous dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.
— Non , Monsieur, dit Jeanne, d'un air de fierté singulière, je n'en ai jamais eu de chagrin.
— Mais pourquoi l'as-tu caché? dit Marsillat, qui aSèclait de tutoyer Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru sérieusement que cela te venait des fades?
— Je n'ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit Jeanne d'un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien , mais nous voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit," des choses que vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand vous nous changez , ça nous porte malheur.
— Ainsi , tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons, grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume ! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il se sentait l'humeur taquine, voilà l'esprit de nos belles bergères ! Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur
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essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-lu que je te dise?...
— Nenni . Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien , répondit Jeanne avec une tristesse qui élait toute Texpression de son courroux. En voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi , si vous voulez, et des choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi , je n'ai rien dit , et je n'ai pas fait de mal.
— Oh! s'écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans l'erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d'elle, mais lui apprendre...
Sir .4rthur s'arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de larmes. 11 eut tant de douleur d'avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu'il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la consoler, il ne sut lui dire que « Hô!... »
L'affliction et le trouble de Guillaume fui'ent plus visibles encore ; mais gêné par la présence de Marsillat, il n'osa faire un pas ni dire un mot pour retenir Jeanne, qui s'éloigna avec empressement.
— Eh bien , dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette étrangeté? n'est-ce pas une observation curieuse à faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pavs lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu'il y eût au centre de la France des superstitioiB si arriérées !
— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci , et je me rappelle fort bien ce que vous m'avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune Elle pleure ?
— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les relations qu'elles ont daigné avoir avec les mortels. C'est un crime envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien qu'il ne peut venir à l'esprit de cette fille que nous soyons les trois fées da mont Barlot. Elle persiste à croire qu'elle a reçu l'aumône des bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se défend de l'avoir divulgué. Quant à moi , je ne suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l'endroit de la poésie dite fantastique. Je hais la superstition, et déplore l'erreur grossière, sous quelque forme qu'elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper l'occasion de m'en moquer, et je crois que c'est un devoir à remplir envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de l'abrutissement.
— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume avec un peu d'aigreur.
— Je l'ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l'être encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les itlées de votre caste de perpétuer l'ignorance chez le pauvre, afin d'y perpétuer la soumission. Aussi adniiroz-vous, en poètes, que vous prétendez être, le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites qu'entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos pauvres villageois. .Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions qu'ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect qu'ils portent à Dieu , au diable et à certains hommes.
— Monsieur Marsillat , vous avez raison sur un point et tort sur l'autre, répondit M. llarley. Je voudrais avec vous qu'on affranchît le paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n'avez que Vollairo à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait tout à l'heure quelque' cho.se d'assez profond , que vous n'avez pas senti. Des paysans, qui vivent aux champs de jour et do nuit , disait-elle, voient des choses que vous
ne verrez jamais. C'est-à-dire qu'ils ont l'esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.
— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat. Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les désabuser s'ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.
— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L'enfant a besoin de poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l'instruire qu'à l'aide des symboles. Quant à moi, j'ai été nourri de ces contes que vous méprisez tant, et je serais bien fâché d'avoir sucé l'esprit de Voltaire avec le lait.
— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre goût, comme ceux de ma grand'mère, qui était, ne vous en déplaise, une sorte de paysanne , ont été peut-être du mien jadis. Mais vous n'aimez plus ces symboles qu'à la condition d'en chercher et d'en trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles réalités qui font l'occupation, le tourment, l'idiotisme et l'abaissement de leur vie. Qu'en dit notre philosophe? ajoutat-il en s'adressant avec un peu d'ironie à M. Harley.
— Je dis, répondit celui-ci, qu'il faudrait traiter le cerveau des paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, et les aider à découvrir le symbole.
— .Alors, il n'y aurait plus foi à la poé.sie, s'écria Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que s'en amuser comme vous autres ; les plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des littérateurs; je ne demande pas mieux, moi ; mais ils perdraient dès lors cette na'i'veté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos yeux, tout le charme de leur superstition.
M. Harley voulut répondre; mais il fut bientôt contredit et battu par Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l'Anglais, qui, en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans ses sentiments, et n'envisageait qu'avec effroi sa philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d'une certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise , auront toujours, dans la discussion, beaucoup d'avantage apparent sur ceux qui cherchent dans l'inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder la palme du raisonnement à l'avocat, et Guillaume, qui se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu'il ne voulait en convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.
Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une causerie à [lart, tandis que les parents jouaient aux caries avec quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et Guillaume eussent souhaite qu'il lût question de Jeanne entre eux et Marie seulement ; mais il n'y eut pas moyen d'empêcher .Marsillat de raconter devant Elvire l'aventure du mont Barlol. la découverte que M. llarley avait faite de l'identité de Jeanne avec la petite chevrière, dite la druidessedes pierres jomàtres, et le chagrin que cette fille crédule avait montré en entendant raconter l'incident des pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit avec beaucoup d'attention, et voulut en savoir tous les détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement et miniiticusenicnt. Guillaume, étant fort jeune à l'époque de l'événement, en avait un souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire que Guillaume ; mais la poésie de ce petit roman l'ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s'en serait peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. Harley. Cette différence dans l'im-
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pression diverse que plusieurs personnes reçoivent et conservent d'un même fait est assez prouvée par l'expérience journalière.
Sir Arthur n'avait été qu'une fois en sa vie aux pierres jomàtres. Ce lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les moindres circonstances qui s'y ratlachaient lui semblaient en faire partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été fort embarrassé de noter un cas particulier. 11 avait guetté et surpris bien d'autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de Jeanne l'avaient tenue assez longtemps à l'abri des regards de l'ardent chasseur, pour qu'il eût oublié ses traits, d'ailleurs fort changés et pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu'à l'époque où les yeux noirs de Ciaudie avaient attiré le jeune avocat vers les bruyères de Toull et les dolmens d'Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d'une vie nouvelle.
Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. L'Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien loin de l'en dissuader, admirait ce qu'elle appelait sa sagesse, et s'enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d'hyménée. Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait l'amener à lui donner une complète adhésion ; mais le jeune homme se retranchait sur le danger d'unir indissolublement une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre l'opiniou. Il s'etîrayait du ridicule et du blâme qui allaient s'attacher à cette" résolution excentrique, .\rthur combattait ces objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment et de la raison naturelle , et Guillaume était ému , oppressé , et comme vaincu au fond de son âme. El alors il trouvait un secret soulagement à prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait l'idée du mariage, et il conjurait sir .\rthur de ne pas se déclarer avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de Boussac s'attacherait aux pas de Jeanne jusqu'à ce qu'elle lui eût arraché son secret.