LA TOUR DE MONTBUAT
Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s'en arranger un dans le château. Il avait fait déblaver et orner la seule pièce qui fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s'inspirer dans la solitude pour étudier les effets d'éloquence qu'il improvisait ailleurs, tantôt se livrer à de nioins estimables occupations. Sa tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d'études et quelque chose comme la petite maison des champs d'un bourgeois libertin. L'endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métavers, placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort bien qu'ils seraient mal reçus s'ils accouraient au moindre bruit.
" Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à la même heure que ses poules, à ce qu'il paraît.
— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne respirait pas à l'aise dans cette tour, et qui commençait à craindre q^i'il n'y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.
— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu (e heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein de trous et d'endroits dangereux. Ne bouge pas d'ici, Jeanne; je vais revenir....
11 sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler sérieusement i|uand elle se fut assurée que la porte avait reçu à l'extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que Marsillat fût capable d'un crime, et elle se disait qu'aucune offre, aucune promesse n'aurait d'effet sur elle.
Marsillat n'avait pas, en effet, la pensée de commelire un crime. Il était trop sceptique pour croire qu'en pareille matière l'occasion pût s'en i)résenler. S'étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou faibles, il n'avait pas trouvé de cruelles ; et, comme il affectait un profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se persuader qu'aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat d'une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il ; mais voilà enfin l'occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou cinq heures avec moi, à force d'obsession*, fenflammerai cette froide Galathée, et, à moins qu'elle ne soit de marbre, j'en triompherai sans lutte et sans bruit, .arrière la brutale violence ! se disait encore Marsillat : c'est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et l'éloquence, l'esprit et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur volonté ; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.
— Se faire aimer!. . pensait l'avocat, qui se promenait avec vivacité dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé ; se faire aimer, de craint qu'on était, et cela dans l'espace de quelques heures! c'est une cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m'échapper, mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à elle, la fable de tout le pavs. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte d'ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. Allons, c'est un plaidoyer, c'est un duel, et ne pas triompher, c'est succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.
— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma servante , qui a voulu la conduire ellemême à Toull.
— Partie? elle n'est donc plus malade ?
— Elle s'est sentie un peu mieux, et il parait qu'elle s'ennuyait dans cette vieille maison ; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l'a prise sur son cheval et l'a menée chez un de tes parents, je ne sais plus lequel. A présent , nous pouvons nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de la table.
— Je vas dire qu'on vous apporte une clarté, dit Jeanne un peu rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver vos papiers comme cela dans la nuit.
— Très-bien, au contraire... je sais où ils sont ; je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne ; les métayers sont dans la cour, et puisqu'ils ne t'ont pas vue entrer, j'aime autant qu'ils ne te voient pas sortir.
— Mais c'est peut-être pire ! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on n'a rien à se reprocher?
— Ces gens-là ont de très-mauvaises langues, et je t'avoue que si tu ne te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise, quant à moi, qu'ils fissent de l'esprit sur mon compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui m'ont fait une réputation de mauvais sujet, et tu vois pourtant, ma vieille, que je suis plus raisonnable que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton épouseur d'.\nglais.
— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos métayers de la cour pour que je m'en aille.
— ils sont en train de faire manger un picotin d'avoine à Fanchon. .4prè3 cela, ils s'en iront d'eux-mêmes. Je leur ai dit que j'avais à travailler.
— Mais vous n'avez pas besoin de vous enfermer comme ca.
— Si l' la femme est curieuse comme une mouche ; elle viendrait me relancer jusqu'ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses dindes , mais dans le fait pour voir si j'y suis seul.
— Ça prouve, monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en compagnie.
— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle était un peu folle !
— Pauvre Claudie ! vous lui avez fait bien des peines, pas moins ! une si bonne fille ! Ça n'est pas bien à vous, monsieur Léen.
— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut moi qu'un autre; car je suis resté son ami, et je ne l'abandonnerai jamais.
— Oui ! vous croyez que l'argent et les cadeaux consolent de tout? Vous vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.
— Donne-moi donc le temps de souffler! N'as-tu pas peur que je te retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne !
— Oh ! non, Monsieur.
— Eh bien ! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons libres dans un petit quart d'heure ; assiedstoi et ne parle pas si haut, je cherche mes papiers.
— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon. .. Vous me ferez arriver trop tard à Toull.
— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac?
— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante !
— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les gens du château?
— Oh! non. Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me fâcher jamais contre eux.
— Eh bien ! ils se sont fâchés contre toi?
— C'est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront.
— Jeanne, raconte-moi ce qui s'est passé.
— Rien, Monsieur. Je n'ai rien à raconter.
— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.
— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre
Finaud s'arrêla court. (Paje 7i;.)
eux, monsieur Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n'ai pas besoin d'un avocat.
— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne cache rien, et qu'on ne se repent jamais d'avoir consultés. Sois sûre Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d'où tu sors, et que demain on me dira ce que lu veux me taire aujourd'hui. Madame de Boussac me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers loi, demain peul-ètre, le dis-je, pour le donner ou pour te demander des explications. Si tu m'informais la première de tes sujets de plainte, la réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vile, et tes intérêts seraient mieux défendus.
— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de tout cela ! Il n'y a pas besoin d'en chercher si long, je vous assure ; et si c'est vrai qu'on vous dit tout , vous pourrez répondre que je pardonne tout.
— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait jusqu'alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu'il réussit à la distraire
de l'empressement de partir. Si je te disais que je sais déjà ce dont il s'agit.
— Si vous le savez, ne m'en parlez donc pas, répondit Jeanne; j'ai assez de chagrin comme cela.
— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m'en faire davantage à moi-même. Mon intention est de t'en épargner de nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n'y a pas plus de huit jours que j'ai été consulté par madame do Boussac pour savoir si Guillaume te faisait la cour.
— Ah ! mon Dieu ! dit Jeanne blessée dans l'e.xquise délicatesse de son cœur par cette révélation malheureusement trop vraie , ma marraine a eu le cœur de vous parler de ça?...
— Elle ne le croyait pas ; mais la grosse Charmois le lui répétait si souvent qu'elle commençait à s'en inquiéter. Cela ne doit pas te surprendre, Jeanne ; une mère s'effraie toujours de voir souffrir son fils, et...
— Mais on veut donc absolument (]ue je sois cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume?
— La Charmois le prétend ainsi ; mais moi j'ai essayé
JRANNE.
Le vagabond.
de rassurer ta marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n'y a pas de la faute.
— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis fautive de rien, et ce n'est pas à cause de moi que mon parrain se fait de la peine. C'est impossible '.
— Oh ! pour cela, Jeanne, je n'en peux pas répondre. Je sais bien que tu n'es pas coquette ; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n'as jamais laissé prendre d'espérance à ton parrain ?
— Oui, Monsieur ; oui, je le jure devant Dieu ; et vous pouvez, en conscience, le jurer aussi '.
— Une jeune fdle laisse prendre de l'espérance mal- £;rc elle, et presque sans le savoir. Tu as de l'amour, Jeanne; et celui qui l'inspire le voit bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.
— Mais c'est faux ! s'écria Jeanne avec l'accent de la vérité. Je n'ai pas eu une minute d'amour pour mon parrain !
— Tu peux m'en donner ta parole d'honneur, Jeanne? s'écria Léon tout ému.
— Eh oui ! monsieur Léon! Mais qu'est-ce que ça vous fait à vous? Vous ne voudrez pas me croire non plus, vous.
— Jeanne, je te croirai ; je t'estime trop pour ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux eue ton défenseur contre ceux qui t'accusent injusletenient. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta main dans la mienne...
— Et pourquoi ça. Monsieur?
— Parce que j'engagerai mon honneur pour te défendre , et que c'est u'ne" chose grave, ma vieille. Tu ne voudrais pas me faire fa re un faux serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour m'apprendre ton départ,^ pour se plaindre de toi, peut-être, et j'aurai l'air de ne l'avoir pas rencontrée ce soir; mais je pourrai dire que j'étais bien informé de les sentin)ents pour Guillaume, et que je puis répondre de la sincérité. Alors la marraine me demandera si je veux en jurer, elle me fera mellre ma main dans la sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si loi-même tu ne prends avec moi un
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TYPOGRAPHIE 1. CLAYE , 7 RUE SAJIff-BENOlT. — H. DELAVILI-E, SC„
engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, comme si nous étions devant des juges , devant un prêtre, et jure-moi que tu n'aimes pas Guillaume de Boussac.
— Si c'est pour l'acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien , monsieur Léon. Je ne peux pas dire que je naime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je peux bien jurer que je l'aime comme on doit aimer son frère, son père, son parrain, enfin!
— Bonne et honnête Jeanne ! dit Léon en retenant avec adresse sa main qu'elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi , et c'est un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et les larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma protégée; je phiiderai pour loi, non devant un tribunal pour de petits intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts sacrés, ceux de la reconnaissance et de l'honneur. Quand je pensé à tous les soins que tu as pris de Guillaume...
— Je n'accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m'a parlé mal qu'une fois, et je suis sûre qu'il en est fâché à l'heure qu'il est. Mani'selle .Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi., et je ne sais pas comment elle a pu croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de m'épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j'aurais donné tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme ça!...
La pauvre Jeanne londil en larmes, et, tout entière à a douleur, elle ne s'aperçut pas que Léon était assis tout [)res d'elle sur le sopha, qu'il l'entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, cl que son souffle brûlant effleurait dans l'obscurité son cou d'albâtre penché sur son sein.
— Chère Jeanne, lui dit-il d'une voix tremblante, tu as raison de plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la plus belle et de la meilleure de toutes les filles?
— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant ; je ne ^uis ni plus belle ni meilleure qu'une autre, et je suis bien malheureuse qu'on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais, allons-nous-en, monsieur Léon , je veux m'en retourner à Toull.
— Il pleut à verse, Jeanne. .•Mtendons que la pluie soit passée.
— Oh ! il ne pleuvra pas ce soir. Monsieur; le temps est couvert, mais le vent n'est pas à l'eau.
— Ecoute, Jeanne, l'eau tombe à Ilots !
Jeanne écoula. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que celui d'une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.
— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d'aller vous mouiller, dit-elle; mais nous n'allons pas du même côté, et je ne peux pas rester plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.
— Kli bien! atiends que je te cherche un parapluie...
— Oh! je ne sais pas me servir deçà... Je vous en remercie, monsieur Léon.
— .Alors, Jeanne, charge-toi d'un petit paquet pour le curé de Toull. Je vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi, reprit-il en feignant do chercher de la lumière, et tu ne m'as pas dit ce que je dois répondre.
— Ne répondez à rien, monsieur Léon , et laissez-moi accuser, dit Jeanne. Tenez , le mal est fait , et on me dirait qu'on a eu tort, que je ne voudrais plus retourner au château. On ne m'estime pas, on n'a pas confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m'Iuniiilie de nie défendre de si vilaines choses.
— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et dont tu veux conserver l'estime, c'est mademoiselle Marie.
— Oh! cele-là ne m'accusera pas!
— A force d'enlcndre dire que tu es coupable!
— On ne lui parlerait pas de ces choses-là , on n'oserait.
— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et de le justifier auprès de la jeune maîtresse. Écoule, Jeanne, on dit que l'Anglais aussi le fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c'est ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l'ont décidé enfin à vouloir l'épouser.
— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C'est de l'invention à madame de Charmois. Le monsieur .Anglais n'a jamais pu vouloir m'épouser, puisqu'il est marié dans un autre pays...
— Il est marié?
— Cette dame ledit. C'est donc lui qu'elle accuse d'être un malhonnête homme, si elle croit qu'il veut se marier deux fuis. Tant qu'à moi, j'ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l'Anglais ne m'a dil une parole d'amour ni de mariage.
— Peux-tu en jurer aussi , Jeanne? Peux-lu me donner encore la main en gage de sincérité?
— C'est bien assez de poignées demain comme ça, monsieur Léon ; si vous ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n'y feront rien.
— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête homme voulait t'épouscr maintenant, et qu'il vînt me consulter comme avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de ta conduite ..
— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça ; je ne veux pas me marier. Je l'ai toujours dit et je le dis encore.
— Oh ! cela, ma Jeanne, tu n'en jurerais pas!
— Je le jure devant Dieu et devant Punie de ma chère défunte mère, s'é^Mia Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons oITensanls et absurdes à .ses yeux. Oui! oui ! je le jure aujourd'hui de meilleur cœur encore que les autres jours !
— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n'aurai pas l'ennui de lui faire ce mensongc-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rajiprochanl de nouveau, lu as raison, cent lois raison, de ne vouloir pas l'engager. Tous r'es nobles ont espéré le déduire par là, et tu leur montres la raison et ta berté en repolissant celte folle ambition... Un paysan , un ouvrier ne seront jamiiis dignes non plus d'un trésor coiiime toi... Garde-toi, pour aimer, dans la force et dans ta liberté, l'homme qui sera assez heureux pour te plaire; et ne t'afflige pas de ces premiers chagrins qui t'accablent. L'injustice des Boussac et la sottise de l'Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée encore, et véritablement, désormais.
— Je n'ai besoin de l'amour de personne, monsieur Léon. Dieu est 'oon, et il aime tous ses enfants-
— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfjnts de s'aimer les uns les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort...
— Je ne suis pas renvoyée , je m'en vais de moimême.
— N'importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée, persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien do l'éloigner un peu du pays et d'aller le louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n'a pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une meilleure place que celle que lu quittes. Si tu n'étais pas si méfiante, je l'offrirais de venir chez moi , Jeanne... .Mais non , tu refuserais, je le sais ; j'ai la réputation d'un fou, et tu as toujours eu des préventions contre moi... Si lu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais que je suis le seul qui l'ait respectée, et (lui n'ait fait aucun tort à la réputation. Je t'ai fait quelques plaisanteries autrefois... l\lais quand lu m'as dit que cela l'affligeait, j'ai cessé; rends-moi justice. Et puis, a mesure que je t'ai connue, j'ai compris que tu n'étais pas comme les autres, loi. Oh ! je te respecte, Jeanne, moi seul je te lespeile. parce que je sais ce que tu vaux. Ce n'est pas moi qui irais afficher mon amour pour l'exposer à tous les propos du pays. Conviens-en,
JEANNE
je n'ai jamais fait dire de mal de toi ; et dans le temps même oà je te traitais avec une légèreté qut! je me reproche, et dont je te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t'ai jamais oETensée volonlairenient.
— C'est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d'une méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mémement vous avez eu pour ma (anle et pour moi des bontés dont je vous remercie grandement.
— Des bontés , Jeanne !... Eh bien ! prends-le comme tu voudras, et remercie-moi ?i tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c'est que je ne t'ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul avec toi , je le respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant, Jeanne, moi aussi j'ai été amoureux de toi, autrement et mdie fois plus que tous les autres. Tu ne l'as jamais su , je ne le l'ai jamais dit , depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le ois mamlenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d'abuser de ion malheur, pauvre orpheline, ()au> re abandonnée! Je ne le demande qu'un peu de confiance, un peu d'amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices et de mes soull'rances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je ne fais pas le malade , moi; je ne jetle pas ma famille dans l'inquiétude comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pilié en le disant que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au conl[-aire. 11 me transporte, ilm'agile; mais il me donne le courage de te respecter; et je ne me plains pas d'être malheureux, pourvu que tu ne sois pas malheureuse toi-même!
Jeanne s'était levée encore une fois, et elle essayait d'ouvrir la porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très- honnêtement; mais je ne comprends pas grand'chose à toutes ces histoires d'amour, et, malaré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c'est de la moquerie. Ouvrez donc voire porle, je veux m'en aller.
— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir. A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.
Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche. Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d'elle, et, emporté par l'impatience, il l'entoura de ses bras.
— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.
— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s'éloignant, et je trouve la frayeur un peu ridiiule. Que crains-tu donc de moi "? Je ne le demande qu'un peu d'amitié, et tu me réponds par le mépris le plus étrange.
— Oh ! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais enfin je voudrais m'en retourner à Touil , et vous me contrariez bien un peu de me retenir comme ça!...
— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu es bien cruelle de me presser et de m'accuser ainsi.
— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon ! oh! j'ensuis bien fâchée! Comment donc faire pour sortir d'ici? la nuit s'avance...
Jeanne s'approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — 11 ne pleut pas, dit-elle, c'est un rio qui coule par là, qui nous a trompés. Tenez, monsieur Léon , je pourrais bien [lasser par la fenêtre. Ça doit être très-bas, puisque nous n'avons pas monté d'escalier pour venir ici.
— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s'écria Léon en s'élançant vers elle, et en la saisissant à bras le corps : il y a là un précipice.
— Eli bien , lâchez-moi , monsieur Léon , et ne me serrez pas comme ça , je n'ai pas envie de me tuer.
— Oh ! dit Marsillat en retombant sur le sofa. Tu
m'as fait une peur!.. Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t'aime, je ne le savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j'ai senti mon cœur se briser : ah ! si tu le sentais battre ! vraiment me voilà comme si j'allais mourir.
Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence ; Léon aussi. .\u bout de quelques instants, voyant qu'il ne bougeait pas, elle essaya encoie d'ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était immobile, et rêvait au moyen d'endormir sa prudence par quelque nouveau stratagème !
— Êies-vous malade ou dormez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu impatientée.
— Je souffre, en effet, répondit-il d'une voix sourde, je souffre beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir celte porte , et je ne peux plus m'en servir. Malheureusement je n'ai aucune force dans la main gauche. Attends, Jeanne, n'en fais pas autant, si tu ne veux me désespérer. 11 y a un moyen de te faire sortir d'ici : je vais sauter par cette fenêtre, et j'irai l'ouvrir en dehors, si je ne me tue pas eu sautant.
— Oh! ne failes pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.
— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester une minute de plus.
— A nous deux, nous enfoncerions bien la porle, monsieur Léon !
— Nous serions dix que nous ne l'ébranlerions pas; c'est une ancienne porte de prison , garnie de fer en entier.
— Monsieur Léon , dit Jeanne saisie d'une terreur subite, si vous m'avez trompée pour m'attirer ici, Dieu vous en punira 1
— Ah ! ce soupçon est affreux , dit Léon. C'en est trop, Jeanne, ôle-lui de cette fenêtre, et adieu.
Le lemp^ s'était un peu éclairci , et l'approche de la lune blanchissait l'horizon; mais l'ombre projetée des collines environnantes augmentait l'obscurité, et le sol couvert de bruyères Qotlait sous les yeux de Jeanne, tellement vague , qu'elle ne pouvait dire s'il y avait dix ou cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et désespéré de Léon l'effraya. Elle fit un mouvement pour l'arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être ! D'autres t'ont fail de belles pronie-ses pour le séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te prouver que je ne veux pas le séduire. Au moins , dis-moi adieu, etdonne-nioi un seul baiser :1e premier, le dernier de ma vie !... Un baiser, Jeanne, tu t'en effraies ! Il y a une heure que je pourrais t'en prendre mille, et je t'en demande humblement un seul, au moment de me jeler dans un abime pour l'empêcher d'avoir peur de moi... Ne me le refuse pas. Tiens , si je reste ici, ma raison peut s'égarer; ta méfiance, ta frayeur m'ont bouleversé l'esprit. Oh! Jeanne, sans tous tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi... Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et déraisonne... .4dieu ! Jeanne, mais ce seul baiser!...
— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce n'est pas que je croie que ce soit un grand crime; je neveux pascondamner Clauriie Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous le cache pas; et si j'y consentais, je s'auterais bien vite après par celle fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.
— Oh ! c'est de la haine contre moi ! une haine mortelle ! ou c'est un défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tousses artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et lu semblés prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.
— Non , monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n'est n'e^tpas de la haine. Je n'en ai pas contre vous. Dieu me préserve d'en avoir jamais contre personne ! Mais c'est un vœu, puisqu'il faut vous le dire, et je serais damnée si j'y manquais.
— Un vœu ! s'écria Marsillat, que cette idée enflamma d'un nouveau délire. Oh ! Jeanne, sans ce vœu tu m'aimerais peut-être. Eh bien, que la damnation retombe
Si
JEANNE
sur moi ! Tu ne peux m'accorder ce baiser, je le conçois ; aussi je ne te le demande plus. Mais lu ne peux ni'cmpêcher de le prendre malgré loi , et tout le péché est pour moi seul... Non, non, tu n'es pas coupable de n'être pas la plus forte... Refuse, c'est ton devoir... mais laisse-moi user de mon droit.
Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.
LE VAG.VBOND.
Au moment où Jeanne avait quitté le château. Cadet , étonné de ce brusque dépari, avait été en avertir Claudie. Claudie s'était empressée d'en informer Marie, et Maiie, inquiète et efirayée, n'avait pas lardé à en demander l'explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à la haute politique de madame de Charmois ; et celle-ci, trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu'elle avait imaginés , s'était chargée , sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à Guillaume la nécessité de celte séparation.
Kn effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart-d'heure avec Guillaume , le jeune homme parut abattu et résigné à son sort. Mais tandis que la suus-préfelle allait se vanter de sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume s'habillait à la hàie, et descendait à récurie, où, sans l'aide de personne, et profilant à dessein du moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même Sport, le Gt sortir doucement par une porte de derrière, l'enfourcha et luil au galop la route de TouU.
Jeanne avait plus d'une heure d'avance sur lui, et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant qu'elle eût gagné TouU. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et les pierres jomàtres sans la rencontrer, lorsqu'il se trouva au détour du chemin face à face avec sir Arthur.
La nuit était encore assez sombre ; mais l'Anglais étant sur un terrain plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhoueite de son grand chapeau de paille et au collet de son carrick im[ierméable, qui se dessinait sur le fond transparent de l'air. — Arrêtez-vous, ami ; lui dit-il en l'abordant, et reconnaissez-moi.
— .\ cheval et en voyage? s'écria sir Arthur; Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !
— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d'une voix altérée. J'aurais beaucoup de choses à vous dire: mais, avant tout, dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin ?
— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n'ai pas rencontré une àme depuis Toull, d'où je viens directement. J'y ai passé la journée à causer avec le curé Alain, et personne à Toull n'attendait Jeanne. Expliquezmoi...
— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j'aimais Jeanne, et c'est pour cela que vous vous clés éloigné; mais ce que vous ne savez peut-être pas, .Arthur, c'est que je l'ai oflensée, et c'est jiour cela qu'elle a fui, elle aussi. Mon Dieu ! mon Dieu! quelle épouvante s'éveille en moi ! Où peut-elle être?
— Mais depuis quanil e?t-olle partie?
— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste ; les minutes me paraissent des années depuis que je la cherche...
— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais retourner à Toull , je m'informerai d'elle dans toutes les cabanes du chemin, el vous, vous en ferez aulanl en retournant à Boussac. Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.
— Vous avez raison, .Arthur, séparons-nous.
— Atlenclez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... 0"<"1 danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont doux et hospitaliers ?
— Mon ami, je crains que quelqu'un chez moi n'ait offensé Jeanue encore plus que moi! J'ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma mère! Je crains le désespoir de Jeanne !
— Jlais qu'avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Ètes-vous autorisé à la ramener chez vous?
— .Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et moi!... Elle ne doit plus nous quitter, el je sais ce que j'ai à lui dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.
— Si vous ê'es décidé à lui offrir une affection digne d'elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...
— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce n'est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver.
— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui partit d'auprès d'eux. Et Guillaume, détournant la tête, vit, courbé sous une besace el appuyé sur un bâton, un homme qui avail l'apparence d'un mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d'Arthur.
— Qui ètes-vous? s'écria l'.Anglais, en le saisissant au collet d'une main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons?
— Si vous commencez par m'étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec beaucoup de sangfroid.
L'obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les irai Is de maître Bridcvache, et d'ailleurs il est douteux qu'ils se fussent gravés dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cetre voix higubre ne lui étnit pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s'empara à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question de l'Anglais :
— Qui ètes-vous?
— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie , répondit Raguet ; mais ne me violentez pas et ne me clessoubrez pas mes vêtements ', mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien.
Et Raguet Ht tourner lestement le manche de son bâton dans sa main sèche et agile , prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tète de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.
— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en serez récompensé.
— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus être sur de son fait Si c'est Jeanne, la tille de la mère Tula, la belle pastoure d'Ep-Nell comme on l'appelle dans le pays, je l'ai vue, je l'ai très-bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n'y êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit de Toull à Boussac sans la rencontrer.
— Dites donc où elle est! s'écria Guillaume. Dépèchezvous !
— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu'est-ce qui m'en reviendra?
— Combien voulez-vous? dit l'Anglais.
■ — Dame ! .Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu'un service en vaut un autre. Et ces services-lù, ça se paie; ça se paie môme cher au jour d'aujourd'hui. Vous n'avez pas trop de bonnes intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle n'aura guère moyen de se défendre si elle ne veut pas de vous.
— Misérable ! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou je vous étrangle ! s'écria Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.
— Doucement, mon petit, "doucement, dit Raguet; prenez garde de vous échauffi-r ! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s'en repent un jour ou l'autre.
— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou s'expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et vous voulez de l'argent. Vous en aurez ; parlez vite, ou nous croirons que
i . Desioiilirer, décliirer.
JEANNE
vous voulez nous tromper, et nous n'écouterons plus rien.
— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre niaiheureu.x comme moi, ça ne connaît pas les grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la nuit apiès les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d'Ep-Nell est renommée. Mcmement que vous n'êtes pas les premiers qui la cherchiez par ici ; j'en ai déjà renconlré un autre tout à l'heure.
— Un autre 1 s'écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où est-il?
— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais! répondit Kaguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs ! Que le bon Dieu vous assiste !
Et, faisant un mouvement imprévu d'une vigueur dont sa frêle échine n'eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l'étreinte convulsive de Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui s'échappe d'un piégo.
— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s'écria le calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.
— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre compagnon, je ne demande pus mieux !... Mais vous dire où sont les amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le pays ; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois pour ne pas se tromper.
— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.
— Oh ! cent francs pour me déranger comme ça de ma roule! un homme d'âge comme moi! Nenuy, Monsieur, vous n'y pensez pas.
— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant !
— Ça vaudrait bien le double !
— Va pour le double ; et si vous dites la vérité, vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et n'espérez pas nous l'aire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, et nous nous méfions.
— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j'ai peur... Les loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde a peur dans ce monde.
— De quoi avez-vous peur .'
— D'être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos pistolets ! Je voudrais savoir vos noms afin d'aller vous réclamer mon argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.
— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas seule, Arthur ; débarrassez-vous de ce mendiant, et passons outre.
Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui il avait atfaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n'était qu'un jeu de son esprit méprisant et railleur.
— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m'est égal, je vous retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici.
Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu'il gardait depuis une demi-heure comme une sentinelle vigilante.
— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir Arthur. H nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne peut que nous retarder.
— Essayons toujours ! dit M. Harley.
— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n'avancez guère, et poui tant vous avez huit jambes à votre service.
— C'est vous qui ne marchez pas, dit l'Anglais. Indiquez-nous le chemin, au lieu de nous relarder en vous traînant comme une grenouille devant nos chevaux.
— Vous croyez. Monsieur? dit Kaguet en déposant sa besace sous une grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée d'une croix et sanctifiait ainsi le carroir maudit des quatre chemins, lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne sont pas préservés par le signe de la religion.
Et aussitôt le mendiant courbé se redressa ; le vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mil à coui'ir devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de la peine à le suivre.
Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s'arrêta :
— C'est ici. Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille le monde de la métairie, et vous n arriverez pas comme vous voudrez à la porte du château à M. Marsillat.
— Marsillat! s'écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.
Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet douze pièces d'or, sans lâcher la crosse d'un pistolet qu'il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.
— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle , dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.
Raguet vit scintiller dans l'ombre l'or de l'Anglais et l'acier de son arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s'élançant sur ses traces :
— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la première pierre à droite, sans cela vous n'arriveriez pas. La tourelle est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une seule porte, qui n'est pas si solide qu'elle en a l'air. Vous m'avez bien |iayé, je suis conteit. Marsillat est un chétit qui laisserait mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un homme mort ; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
Et il disparut.
Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de luimême, il arrêta le jeune homme à la porte du château.
— Ami, lui dit-il, qu'allez-vous faire? Il se peut qu'on nous ail trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu'ici malgré elle? Et vous ne supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le ravisseur? D'ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d'un forfait?
— Je le crois capable de tout ! Hâtons-nous, Artliur, un pressentiment me dit que Jeanne est ici, et qu'elle y est en danger.
— Et cependant cela n'est guère croyable. Calmezvous donc, Guillaume, el cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à l'improviste chez votre ami.
— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche !
— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici nécessaire. De quel droit allonsnous faire une visite domiciliaire à main armée chez un homme avec lequel nous n'avons jamais eu que de bonnes relations? Guillaume, je crois, j'ose dire que Jeanne m'est au moins aussi chère qu'à vous, que son honneur m'est plus sacré que le mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d'un bandit, me décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n'ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n'hésite pas non plus a chercher Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat ; mais je voudrais que tout cela se passât suivant les lois de l'honneur, de la bienveillance et de l'équité.
— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il m'estimpossible d'être calme, ma tête brûle el mon sang bout dans mes veines... el pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas amoureux d'elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l'ai peut-être jamais été... C'était une erreur de mon imagination, un instinct sacré qui parlait en moi à mon insu ! Arthur, vous seul au nionde pouvez et devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l'époux de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur... Jugez maintenant si j'ai le droit de la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et si mon devoir n'est pas de la disputer à un infâme les armes à la main !
JEANNE
M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son sang-froid et sa présence d'esprit.
— Guillaume, dit-il. laissez-moi parler le premier, laissez-raoi faire, et maîtrisez-vous, quoi qu'il arrive.
Il mil pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d'agir le premier, il le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, sans l'avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta contre Finaud , qui grattait patiemment à la porte depuis une heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :
— N'importe, Jeanne ! malgré toi ! Tu ne seras pas damnée pour un haiser !
Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient à l'ébranler.
— Laissez-moi, monsieur Léon , vous me faites peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. Si c'est pour jouer, c'est bien cruel ; j'aime mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.
C'e?t alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins coupables, frappa brusquement à la porte, avec aue énergie peu conimur.e. Guillaume était déjà derrière lui.
— Ah! merci, mon bon Dieu! s'écria Jeanne; voilà du inonde pour vous faire honte, monsieur Léon.
— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-loi, ou lu es morte !
— Oh! tuez-moi si vous vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.
Mais elle se tut cependant en attendant Marsillat armer son fusil de chasse qu'il venait de tirer de l'étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les assiégeants.
— Jeanne, dilil en parlant toujours à voix basse, le premier qui entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si lu as le malheur de dire un mol, de faire un cri, un mouvement ..j'ouvre... et je tue!...
— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du môme ton, pour l'amour du bon Dieu , ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien , je ne me plaindrai pas de vous. Ne faites pas de malheur, je ne demande qu'à sortir sans qu'on fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur.
On frappait toujours à la porte, et si fort qu'on l'ébranlaii sur ses gonds. Mais comme on ne disait rien encore, .Mar.~illat pensa sérieusement que ce ne pouvait être que des voleurs. 11 le fil entendre à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l'alcôve, dans la crainte d'une ba:le.
— Si c'est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous défendre, monsieur Léon. Je ne suis pa^ peureuse. Pourvu que je sorte après, c'est tout ce qu'il me faut.
— Eh bien ! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolulion et sang-froid , prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la perte pour me le passer, quand j'aurai fait feu du premier. Qui va là? ajoula-t-ilà haute voix, que demandez-vous?
— Ouvrez . monsieur Marsillat, dit sir .\rthur, j'ai à vous parler pour une affaire importante et très-pressée.
— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haul et vous frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens? Donnez-moi le temps de m'h:ibiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, cachetoi derrière les rideaux de mon ht, si lu ne veux pas que je fasse sauter les dents à ton jaloux d'Anglais.
— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne, Oh! non, Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher.
— Comme tu voudras, dit Slarsillat. Tu n'en passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne!
— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez las de caresser ma porta à coups de
poing , vous me le direz ! Je vous avertis que je ne suis pas seul ! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez m'allondre dans le préau, et à dislance, je vous prie. J'irai savoir ce qu'il y a pour votre service.
— Vous ouvrirez, Monsieur, s'écria Guillaume, incapable de se contenir plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d'enfoncer la porte.
— Ah! ah! vous êtes deux? reprit .Marsillat d'un ton froid et méprisant. Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J'ai quatre balles à votre service, car je n'entends pas vous laisser voir ma maît; esse.
— Ce sera donc un combal à mort! s'écria Guillaume.' car nous sommes armés aussi, et nous voulons entrer.
Et il secoua la porte d'une main exaspérée par la colère.
Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille fraîchement recrépie, renonça à l'idée de se défendre. 11 lui paraissait indigne de lui de se venger d'un enfant jaloux , autrement que parle méprisât le ridicule. H recula pour laisser tomber la porte, et chercha Jeanne dans l'obscurité pour la préserver de toute atteinte. .Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. 11 crut qu'elle avait pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s'en assurer lorsque la porte tomba a«ec fracas. Sir Arthur s'élança le premier, les mains vides, et taisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la lureur impétueuse du jeune homme qui s'eftorçait de le dépasser, et qui avait un pistolet dans chaque main.
— Très-bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous recevoir comme des brigands, puisqu'il vous plaît de mettre en commun vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement mon domicile. Mais j'ai pitié de voire ridicule conduite, et je vous en demande à l'un et à l'autre une réparation plus loyale et plus brave que l'assassinat; deux contre un , à tâtons !
— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s'écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous prissions prendre la dislance convenable.
— Non, Messieurs, demain , dit .Marsillat: j'ai ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage. Je serai laline jusqu'à ce que vous m'ayez fait l'honneur de vous retirer.
— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, j'espère, de laisser sortir celte femme de chez vous, dit tro-froidemenl M. Harley; car nous savons, nion.-iieur Jlarsillal, qu'elle est ici contre son gré.
— Vous en avez menti , s'écria Léon; et pui.sque vous me forcez à la défensive, je vous déclare que vous n'approcherez pas de mon lit aussi facilement que de ma porte.
— Jeanne! s'écria Guillaume, sortez de l'endroit où vous êtes cachée, répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.
— Vous voyez. Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu'il vous plaît d'appeler Jeanne n'est point ici, on que, si elle y est, elle ne désire pas beaucoup votre protection , car elle ne répond pas.
— bi elle ne répond pas, s'écria Guillaume, c'est ([u'ello est évanouie ou morte ; mais que vous l'ayez outragée ou assassinée , elle n'eu sera pas moins arrachée d'ici, fallùi-il à l'instant môme châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches.
La lune commençait à monter au-dessus des collines de l'horizon , et le vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l'iniérieur de la tourelle, et sir .Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le jugement, s'était déjà assuré que le lit n'avait pas été dérangé, que les rideaux étaient ouverts, qu'il n'y avait dans celte petite pièce, de construction antique , aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne put être cachée. lUIa était donc sortie furtivement au moment vu Guillaume et lui s'étaient précipités dans la chambre : elle avail dû profiler de ce premier moment de trouble pour s'esqui-
JEANNE
ver ndroitement. Ces réilexions rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l'abandonner. Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par le soui'çon et la crainte. Jeanne n'est point ici, elle s'est enfuie déjà dans le préau; allez la rejoindre et laissezmoi parler avec M. Marsillat.
— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s'écria Guillaume en s'élançant dehors. Malheur à vous, Miirsillat, si son témoignage vous condamne!
— Monsieur Marsillat, dit. \rthur lorsqu'il fut seul avec lui , je ne me permettiai pas de qualifier votre conduite, car j'ignore par quels artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Jlaisje sais qu'elle en est sortie pure, et j'aime à croire que vous espériez la convaincre sans avoir l'intention de lui fuira violence.
— Faiies-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes inientions. Monsieur, répondit Léon. Je n'ai de comptes à rendre à personne, et c'est vous qui avez à m'expliquer votre propre conduile et vos propres intentions. J'attends de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.
— Si j'avais agi légèrement, dit M. Harley, si j'étais entré ici sans la certitude d'y trouver Jeanne, si je ne l'avais entendue prolester contre vos entreprises, enfin si je m'éiais trompé, je vous ferais toutes sortes d'excuses, et je n'attendrais pas pour vous l'olfrir, que vous demandiez une réparation. Mais j'ai écoulé à votre porte, j'ai fait celte action pour la première et, j'espère, pour la dernière fois de ma vie. Je n'en ai pas de hontt-; car je suis en droit, maintenant, de défendre l'honneur d'une pauvre fiUo contre vos criminelles et indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur à vos yeux en m'en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne et vous.
— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c'est précisément cela que je désirerais savoir. Quel droit avez-vous [>liis que moi sur une très-belle fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes marié?
— Marié, moi ? Qui vous a l'ail ce conte ridicule ! On vous a trompé. Monsieur; je suis libre, et mon iniention est de demander Jeanne en mariage, même après l'épreuve délicate qu'elle a subie ici, même au risque du ridicule que vous avez certainement l'iiitenlion de déverser sur moi à celte occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne serais pas entré chez vous de moi-même avec effraction. J'aime à croire qu'après avoir un peu parlementé, vous m'auriez ouvert cette porte que l'impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par un sentiment d'indignation et de sollicitude, j'oserais dire paternelle. Il \enait, à litre de parrain, c'esl-à-dire d'unique protecteur et d'unique parent adoptif de l'orpheline, de ni 'accorder sa main et de me constituer son défenseur. Je sais. Monsieur, que tout ceci vous paraît fort ridicule , et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant avec cette franchise : c'est pour cela que, vous considérant dès aujourd'hui comme l'ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, je vous prie de m'assigner le jour et l'heure où il vous plaira de me donner satisfaction.
— Ainsi, Monsieur, vous l'agresseur, vous vous posez en homme oflense et provoqué, parce qu'il vous plaît d'épouser la fille que le petit baron n'a pas eu l'esprit de séduire? C'est admirable! J'accepte le rôle que vous m'attribuez: pourvu que je me batte avec vous, c'est tout ce que je demande.
— Prenez-le comme vous voudrez. Monsieur; je vous laisse le choix des armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer à demain matin.
— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d'oîi dépendent l'honneur et l'existence d'une famille estimable. Nous sommes aujourd'hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons la partie à mon retour, c'esl-à-dire à mercredi matin.
— C'est convenu. Monsieur, et j'espère que jusque-là vous n'exigerez ni n'accorderez aucune autre promesse de réparation.
— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d'un homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il lui a plu de me gratifier tout à l'heure, et je vous promets de les pardonner.
— C'est ce que je n'obtiendrais jamais de lui. Monsieur, et je n'essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le moment d'un duel, et votre honneur sera satislait si j'y succombe.
— Je sais que Guillaume esl un enfant, et je lui ai donné assez de leçons de lir et d'escrime pour ne pas désirer une partie que je jouerais contre lui à coup sur. Comptez donc sur ma générosité, et obtenez, du moins pour ce soir, qu'il ne me pousse pas à bout.
— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l'obligeance de ne pas vous exposer davanliige à rempoilenienl de ce jeune homme; je vais le rejoindre et l'emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir de celle chambre.
— Allons, je vous le promets, Arthur ; mais nous ne convenons ni du lieu ni des armes?
— Vous en déciderez. J'attends un billet de vous demain malin , et je me conformerai à vos intentions. Je ne suis exerré à aucun genre de combal, le choi.\ m'est donc indifférent.
— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l'épée qu'au pistolet.
— Je le sais ; tant mieux pour vous.
— Nous tirerons au sort !
— ^^ Comme il vous plaira!
M. Harley salua Léon , et s'éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la tour avec agitation. Il était seul.
— .Arthur, s'écria-t-il , Jeanne esl introuvable. J'ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l'a cachée quelque part. 11 faut qu'elle soit bâillonnée ou mouranle! Il y a là un crime affreux. Laissez-moi I laissez moi rentrer! J'étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire infâme!
— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J'ai tout observé, son maintien , sa voix et tous les détails de sa deineure. Le chien de Jeanne est entré avec nous dans la tour, et il n'y est plus, je ne le vois pas ici. Il m'a semblé que je l'entendais aboyer et hurler dehors pendant que je parlais avec Léon. Jeanne s'csl enfuie, n'en doutez pas. Nous allons la retrouver en chemin.
— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non , je ne sortirai pas d'ici sans elle!
~ Tenez , dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l'antique forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu'un debout ! c'est Jeanne, à coup sûr ! Et ils s'élancèrent vers la herse , où une ombre venait en effet de glisser rapidement.
Mais ce n'était pas Jeanne. C'était Raguet, le Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.