DEIXIIÎME LETTRE .\ IN AMI
ou obèses, on se demande quels sont ceux qu'on montre,
des sauvages de Paris ou de ceux du Missouri , comme
objets d'éîonnement.
Le docteur est un très-bel esprit, à la fois médecin ,
magicien, jongleur, poète, devin, el quelque peu orateur, .le trouvai le Nuage-Blanc dans une petite chambre, n porte un collier de graines .sacrées et un doigt luimain au second, eniièrenient démeublée, car les Indiens ont desséché en guise de médaillon, pour conjurer le mauencoie un profond mépris pour la plupart de nos aises, vais œil. Il est, en même temps, le bouffon agréable et le et la première fois qu'on leur donna des lits, on les trouva conseil très-sérieux du prince et de la nation. Durant la couchés dessous, le lendemain matin. Leurs lits, à eux, traversée, un calme plat surprit nos Argonautes sur le sont des fourrures étendues par terre, et le chef, assis à navire qui les transportait en Angleterre. Le docteur la turque sur sa peau d'ours, avait à son côté sa fenime procéda à ses incantations, au grand plaisir des passael sa tille Sagesse, âgée de deux ans et demi , baptisée gers blancs et au grand respect des Indiens. Deux heures comme père el mère, et encore allaitée selon l'usage de ; après, le vent qui'était tombé depuis trois jours s'éleva.
son pays. Ce chef est, comme beaucoup d'Indiens con vertis, un chrétien 7inn praiii/Hant, c'est-à-dire qu'il a, outre-le baptême, trois autres femmes dans son pays.
Un de ses fils est au collège en Angleterre ou aux États-Unis
et les Indiens demeurèrent convaincus, comme on peut le croire, de la science infaillible du docteur. Cependant ils jugent apparemment nos médecins encore plus sorciers que les leurs, car ils se font soigner par eux, ici, quand ils sont malades. Il semblerait aussi qu'on ne
Il me fit un singulier signe de tête, sans se déranger, croit pas celui-là capable d'évoquer le mauvais esprit par et lorsque j'étalai devant lui une pièce de drap rouge, le vengeance, car le chef ne se fuit pas faute de le traiter don le plus précieux qu'on puisse faire à un chef indien, en petit garçon. Il y a quelques jours, on trouva, vers le il daigna sourire et me tendre la main. La femme parut , soir, notre sorcier assis sur l'escalier, et, comme on l'inplus émue de la magnificence de mon offrande et laissa i vilait à s'aller coucher, il secoua la tèie et resta là juséchapper une exclamation; puis, sur-le-cliamp, elle en- qu'au lendemain, puis le lendemain encore, et la nuit veln|ipa son enfant dans ce morceau d'étoffe, pour me suivante, et enfin trois jours et trois nuits sans désemniontrer qu'elle en faisait cas, et voulait bien l'accepter. | parer, mangeant et dormant sur cet escalier. Il était r-n A peine eut-elle reçu le collier que je lui destinais, qu'elle i pénitence, on n'a pu savoir pour quelle faute; mais on le désenfila pour regarder curieusement chaque perle, j peut se faire, par là, une idée du pouvoir absolu du et le monarque barbare, ne pouvant résister au même , chef et de la soumission de cet Indien, qui est pourtant désir, ne cessa de rouler ces verroteries entre ses doigts de naissance illustre et un guerrier très-distingué lui-
et de les examiner, malgré la gravité de la conférence ' même
qui suivit et la part qu'il voulut bien y prendre
Je distribuai un présent à chaque Indien, et chacun s'en para pour me donner signe d'approbation.
Les noms des hommes sont : le Grand-Marcheur et A/a;vAe-eH-ayaM/,deuxjeunes guerriers également beaux de formes, mais de physionomie Irès-diflérente, car l'un parait doux et enjoué comme un enfant, et l'autre a une terrible expression de rudesse et de férocité; ensuite le docteur sorcier, appelé les Pieds garnis d'ampoules ; puis la Pluie qui marche, avec son fils, un enfant de onze ans, beau comme le petit Ajax ; enfin le Petit-Loup et les femmes. Je te parlerai de chacun en particulier
Mais le personnage qui a le plus gagné notre amitié, malgré l'amabilité du docteur, malgré la grande sagesse de la Pluie quimarche alla beauté de son enfant, malgré la douce tristesse du Nuage-Blanc , et la modestie de Su .Majesté la reine, c'est le Petit-Loup , ce noble guerrier dont l'apparence herculéenne et les grands traits accentués m'avaient d'abord effrayé , mais qui , revenu auprès de sa femme malade , et le cœur rempli de tristesse à cause de la mort récente de son enfant, m'a paru le plus doux et le meilleur des hommes. Lorsqu'il s'élança le premier pour la danse, à cheval sur son arc (qu'il faisait la pantomime de fouetter avec une lanière
Le plus docte, le plus sage et le plus éloquent de ces de cuir attachée à une corne de bison), mes amis le comillustres seigneurs, est certainement la Pluie qui mar- I parèrent à Diomède. Lorsqu'il reprit le calme de sa phy-
che. En même temps qu'orateur de la tribu , il est chef de guerre, comme qui dirait ministre de la guerre du Nuage-Blanc, qui est chef de paix ou chef de village, c'està dire souverain. La Pluie qui marche a fait trente campagnes, et dans six particulièrement il s'est couvert de gloire. On le soupçonne, ainsi que le docteur, d'avoir coopéré au meurtre de Nuage-Blanc père. Il a été un des plus actifs pour faire élire Nuage-Blanc fils, et, par là, il s'est mis à l'abri de sa vengeance.
Il n'y a entre eux aucune apparence de haine. Qui peut dire cependant quels drames inaperçus se passent dans l'esprit et dans l'intérieur domestique de ces exilés? La Pluie qui marche est un homme de cinquante-six ans, d'une très-haute taille, et d'une gravité majestueuse. Il ne sourit jamais en pérorant, et, tandis que la physionomie douloureuse du Nuage-Blanc fait quelquefois cet eflort par générosité, celle du vieillard reste toujours impassible et réfiéchie. Sa face est large et accentuée, mais n'offre aucune autre différence do lignes avec la nôtre que le renflement des muscles du cou, au-dessous de l'angle de la mâchoire. Ce trait dislinctif de la race lui donne un air de famille avec la race féline.
Ce trait disparait même presque entièrement chez le docteur, qui est agréable et fin, suivant toutes nos idées sur la physiognomonie. Quoiqu'il ait .soixante ans, ses
sionomie grave et douce, pour accueillir les félicitations du public, nous l'appelâmes le Jupiter des forêts vierges ; mais lorsqu'il eut essuyé les couleurs tranchantes qui l'embellissaient singulièrement , et qu'on nous raconta son histoire, nous ne vîmes plus qu'une noble et honnête figure, caractérisée en courage et en bonté, et nous l'avons alors surnommé le généreux, nom qui lui conviendrait beaucoup mieux que celui de Petit-Loup, car rien dans sa puissante et douce organisation , n'exprime la férocité ni la ruse. Ce n'est pas qu'il se fasse faute d'enlever un scalp à l'ennemi, — c'est un si glorieux trophée de la victoire , que la race indienne périra , je pense, avant d'avoir re:ioncé à ces horribles insignes, — ni qu'il croie offrir à nos yeux un objet repoussant en nous montrant sa manche garnie, de l'épaule au poignet, de franges de cheveux acquis par le même procédé. C'est l'héritage de ses pères, c'est sa généalogie illustre et sa propre "vie de gloire et de combats qu'il porte sur lui. Faute d'histoire et de monuments, l'Indien se revétainsi du témoignage de ses exploits Sur la peau d'ours ou de bison qui le couvre , et dont il porte le poil en dedans, sa femme dessine et peint ses principaux faits et gestes. Ici, un ours percé de sa flèche ; à côté, le héros combattant ses ennemis ; plus loin , son cheval favori. Ces dessins barbares sont très-remarquables; formés de lignes
bras sont encore d'une rondeur et d'une beauté dignes élémentaires comme celles que nos enfants tracent sur de la statuaire grecque, et son buste est le mieux modelé | les murs, ils indiquent pourtant quelquefois un sentiment
LES SAUVAGES DE PARIS
très-élégant He la forme, et en général de la proportion. Le Bis (le la Pluie qui marche annonce beaucoup de dispo-ilions et un goût prononcé pour cet art. Couché à plat ventre, la tète enveloppée de sa couverture comme font les Arabes et les Indiens lorsqu'ils veulent se recueillir, il trace avec un charbon sur le carreau la figure des L'ens qu'il vient de voir. Nous lui portons des gravures , mais oij trouvera-t-il un plus beau modèle que lui-môme"? Que l'artiste sauvage détourne les yeux de nous et de nos œuvres, et qu'il se regarde dans une glace ! Cet enfant de onze ans est un i(5éal de grâce et d'élégance , et, comme tous les êtres favorisés par la nature, il a l'instinct de sa dignité. Le costume de sa tribu, le cimier grec et la tunique de cuir coupé en lanières, ou simplement la longue ceinture de crins blancs, sa couleur, son buste nu, délicat et noble, le charme de ses altitudes et le sérieux de ses traits, en font un bronze antique digne de Phidias.
Mais, à travers ces digressions involontaires, revenons à notre héros le Petit-Loup, ou pour mieux dire le Généreux.
Le Petit-Loup reçut une médaille d'honneur de l'intendant supérieur des affaires indiennes, M. Harwey, qui s'exprime ainsi en le recommandant au président des États-Unis, ,lohn Tyler : o Les médailles accordées « par le gouvernement sont fort estin>ées des Indiens... 0 et j'en ai donné une au Petit- iMup. En la rece- » vant, il s'est écrié, avec beaucoup de délicatesse, « qu'il ne méritait aucune récompense, parce qu'il n'avait a fait que son devoir; mais qu'il éiait heureux que sa « conduite eût mérité l'approbation de sa nation et de « son père »
Lorsque le Petit-Loup, reçu aux Tuileries avec ses compagnons, interrompit la danse , suivant l'usage indien, pour raconter ses exploits, il adressa ces paroles à Louis-Philippe : u Jlon grand-père, vous m'avez entendu 0 dire qu'avec ce tomahawk j'ai tué un guerrier pawnie, <■ un des ennemis de ma tribu. Le tranchant de ma hache « est encore couvert de son sang. Ce fouet est celui dont « je me servis pour frapper mon cheval en cette occa- « sion. Depuis que je suis parmi les blancs, j'ai la con- 0 viction que la paix vaut mieux pour nous que la « guerre. J'enferre le tomahatok entre vos mains, je ne n combattrai plus. "
Je terminerai l'histoire du Petit-Loup par un détail emprunté, ainsi que les précédents, à une très-exacte et très-intéressante notice de .M. Wattemare fils.
« Ce que, dans sa modestie, le Petit-Loup n'avait pas dit au roi, c'est que le jour du combat dont il faisait mention, son cheval, jeune poulain plein de feu et d'ardeur, l'avait empi rté loin des siens, au milieu d'un groupe de Pawnies. Trois cavaliers font volte-face, mais, effrayés par l'aspect terrible du Petit-Loup , qui se précipitait sur eux en poussant son cri de guerre, deux d'entre eux laissent tomber leurs armes. Le guerrier, dédaignant de Irapper à mort des ennemis désarmés, se contenta de les cingler vigoureusement du fouet qu'il tenait de la main gauche; puis, se tournant vers le Pawnie armé, il c-^quiva adroitement un coup de lance (|Ue celui-ci lui portait , lui cassa la tête d'un coup de tomahawk, et, sautant à bas de son cheval, il prit le scalp. Ucmontant aussitôt sur l'intelligent animal, qui semblait attendre que son maître eût cbnipiis le trophée de sa victoire , le Petit-Loup retourna Iranquillemont auprès des siens, après avoir jeté un cri de provocation aux Pawnies. »
Cela ne ressemble-t-il pas à un épisode do Xlliadel
Mais ce héros indien semble résumer en lui seul toute l'antique poésie de sa race, et, tandis que l'amour ne joue qu'un rôle secondaire dans la vie d'un Indien moderne, celui-ci a dans la sienne im roman d'amour. Prisonnier pendant deux ans chez, les Sawks , il apprit rapidement la langue de cette tribu ennemie, et se fil aimer d'une jeune fille, douce et jolie, qu'il enleva en s'échappant Par quels périls, quelles fatigues et quelles épreuvesils passèrent dans celte fuite, avant de rejoindre les tentes' des loways, on peut l'imaginer et voir là tout
un poëme. Enfin, il installa sa jeune épouse, \'.-4iglefemelle de guerre qui plane, dans son wigwam, et lui voua une attection exclusive, exemple bien rare dans ces mœurs llbre.s. Il eut d'elle trois enfants qu'il a tous perdus, le dernier en Angleterre, il y a peu de mois. A ciiaciine de ces douleurs, ressenties avec toute l'a ertume ordinaire aux Indiens, il se Ht une profonde incision dans les chairs de la cuisse , pour apaiser la sévérité du manitou , et témoigner sa tendresse aux chers êtres qui l'avaient quitté. Lors de la mort de ce dernier enfant, il tint pendant quarante-huit heures le petit cadavre entre ses bras, sans vouloir s'en séparer II avait entendu dire que la dépouille des blancs était traitée sans respect, et l'idée que le corps de sa chère progéniture pourrait bien devenir la proie d'un carabin lui éiait insupportable. On ne put le calmer qu'en embaumant l'enfant et en le plaçant dans un cercueil de bols de cèdre. Il consentit alors à se P.er à le parole d'un quaker qui, partant pour l'Amérique, se chargea de le reporter dans sa tribu, afin qu'il pût dormir avec les ossements de ses pères. Depuis cette époque, la pauvre compagne du Petit-Loup n'a cessé de pleurer et de jeûner , si bien qu'elle est tombée dans une maladie de langueur qui lait craindre pour ses jours. Nous la vîmes étendue sur sa natte, jolie encore, mais livide. L^ noble guerrier, assis à ses pieds, place qu'il ne quitte que pour paraître devant le public, lui prodiguait les plus tendres soins. Il lui caressait la tète comme un père caresse celle de son enfant, et s'empressait de lui remettre tous les présents qu'il recevait heureux quand il l'avait fait sourire. Une telle délicatesse d'affection pour une sguaw estbien rare chez un Indien, et rappelle le poëme d'Atala et de Chactas. Le baron d'EksIem, frappé, m'a-t-on dit, de ce rapprochement, a raconté au Petit-Loup l'histoire des deux amants , et le guerrier, souriant à travers sa douleur, lui a répondu : c< Je suis content de vous rappeler cela. Je sais que quand on a entendu raconter une histoire, et qu'on voit ensuite quelque chose de semblable , on éprouve du contenteii.ent. Vous nous voyez dans le malheur et la peine, et pourtant je suis satisfait que ma peine vous soit profitable, en vous rappelant une belle histoire. »
Voilà du moins ce que m'a rapporté une personne présente à celte scène. Quant à moi , j'ai trouvé aussi un peu de poésie au chevet de cette .\tala nouvelle. Je tenais à la main une fleur de cyclamen, qui fixa ses regards, et que je me hâtai de lui oflrir. Elle la prit en me disant qu'il y avait , dans la prairie , des espaces tels qu'un homme pouvait marcher plusieurs jours et plusieurs nuits au milieu de ces fleurs, et qu'elles lui montaient jusqu'au genou. Je m'élançai par le désir au milieu de ces prairies naturelles embaumées de la gracieuse fleur que nous cultivons ici en serre chaude, et qui, même dans les Alpes, n'atteint pas une stature de plus de six pouces. Pendant ce temps la femme du sauvage s'y reportail par le souvenir. Elle respirait la fleur avec délices, et elle la conserva sous ses narines , en disant qu'elle se croyait dans son pays.
J'ignore par quel hasard, c'est la seconde fois que le parfum de cette fleur charmante conduit mes rêves au sein des déserts de l'.^mérique. La première fois que je la vis croître libre et sans culture, ce fut par une douce malinée d'avril, au pied des montagnes du Tyrol, sur les rochers qui encadrent le cours de la Hienta. .Accablé de fatigue , je m'étais endormi sur le gazon semé de cyclamens. J'eus un songe qui me transporta dans les contrées que me décrivait hier la jeune sauvage en recevant de moi une de ces fleurs. Dans mon rêve, j'ai vu la nature plus grandiose et plus féconde encore que celle déjà si féconde et si grandiose oùje me trouvais alors. Les plantes y étaient gigantesques, et je crois même que j'ai remarqué des cyclamens hauts d'une coudée, qui semblaient voltiger comme des papillons sur les hautes herbes du désert. Je sais bien que quand je m'éveillai je trouvai les Alpes peliies, et j'aurais méprisé mon doux oreiller de panporcini (c'est ainsi qu'on appelle le cyclamen dans ces contrées), n'eut été qu'il embaumait. Son petit nectaire semblait secouer des flots de parfums, pour me
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prouver que les petits et les humbles ne sont pas toujours le moins favorisés du ciel- Mais me voici encore perdu dans une digression d'où j'aurai bien de la peine à revenir habilement au sujet de ma lettre. Habitué à de semblables distractions, tu ne me tiendras pas rii;ueur, et tu consentiras à être ramené sans transition au chevet àel'Jigle-femetle. Celte [laiivre mère désolée a un nouveau sujet de mélancolie dans son ignorance de la langue ioway, qu'elle n'a jamais pu apprendre. Son mari , qui a si facilement appris la langue des Sawks durant sa ciptivité, est le seul être avec lequel elle puisse échanger ses pensées, et il semble qu'il veuille lui épargner cette solitude de l'âme en ne la quittant pas, et en l'entretenant sans cesse dans le langage de ses pères.
Pour achever ma galerie de portraits, je te parlerai en bloc des trois autres femmes, et en cela je me conformerai à la notion des Indiens, qui semblent consi .érer la femme comme un être collectif n'ayant guère d'individualilé. Ils admettent la polygamie, comme les Orientaux , dans la mesure de leur fortune. Un chef riche a aillant de femmes qu'il en peut entretenir et acheter, car chez eux, comme chez nous, l'hymen est un marché. Seulement il est moins déshonorant pour l'Indien , car, au lieu de vendre sa personne et sa liberté pour une dot, c'est lui qui, par des piésenls au père de sa fiancée, achète la possession de l'objet préléré. Deux chevaux , quelques livres de poudre et de tabac, quelquefois simplement un habit de fabrique américaine, paient assez magnifiquement la main d'une femme. Dès qu'elle est sous la tente de l'époux, elle devient sa servante comme elle était celle de son père : c'est elle qui cultive le champ de ma'is, qui plie et dresse la tente, qui la transporte , a l'aide de ses chiens de trait, d'un campement à l'autre, qui fait cuire la chair du daim et du bison , enfin qui taille et orne les vêtements de son maître, sans cesser pour cela de porter son marmot bien ficelé sur une I lanche , et passé à ses épaules avec une courroie comme une valise. Llles vivent entre elles en bonne intelligence, et, dans la tribu des loways . on ne les entend presque jamais se quereller. Cependant, il en est de leurs rares disputes comme de celles des hommes; il faut qu'elles finissent par du sang, et alors elles se battent à coups de couteau, et même de tomahawk. Les hommes ne sont point jaloux d'elles, ou, s'ils le sont parfois, ce serait une honte de le faire paraître devant les autres hommes. .4insi, un époux trahi punit sa femme dans le secret du ménage, mais il mange, chasse et chante avec son rival sans jamais lui témoigner ni haine ni ressentiment. Les femmes ioways porleut leurs longs cheveux tressés tombant sur le dos , et séparés du front à la nuque par une large raie de vermillon qu'on prendrait de loin pour un ruisseau de sang produit par un coup de hache. H faut que, dans tous les ajustements de l'Indien, le terrible se mêle à la coquetterie. Elles se peignent aussi la figure avec du vermillon, et leurs vêtements, composés de pantalons et de robes de peaux frangées de pet tes lanières, que recouvre un manteau de laine, sont d'une chasteté rigoureuse. Ce manteau rouge ou brun, bordé d'une arabesque tranchante , est d'un fort bel ellet. Ce n'est t n réalité qu'une couverture carrée; mais, lorsqu'elles dansent, elles le serrent élroitement autour de leur corps, en le retenant avec les mains, qui restent cachées : ainsi serrées, et sautant sur place avec une raideur qui n'a rien de disgracieux, tandis qu'une hache ou un calumet richement orné est fixé dans leur main droite, elles rappellent les figures étrusques des vases ou les hiéroglyphes des papyrus. Leur unique talent est de peindre et de broder des mocassins avec des perles, et des vêtements de peau avec des soies de porc-épic. Elles excellent dans ce dernier art par le goût des dessins, l'heureux assemblage des couleurs et la solidité du travail. Leurs physionomies sont douces et modestes. La tendresse maternelle est très-développée chez elles; mais en cela elles ne surpassent peut-être pas les hommes, comme les femmes le font chez nous. Le père indien est un être aussi tendre, aussi dévoué, aussi attentif, aussi passionné pour sa pro-
géniture que la mère. Ces sauvages ont du bon, il faut en convenir. Quoi qu'on en dise, nous leur ôtons peut être plus de vertus que de vices en nous mêlant de leur éducation.
Les noms des sqaws sont ici aussi étranges et aussi pittoresques que ceux de leurs époux : c'est le Pigeon qui se rengorge, le Pigeon qui vole, VOune qui marche sur le dos d'une auire, etc.
Maintenant que tu connais toutes ces figures, je te traduirai les discours. Le grand orateur, la Pluie qui marche, s'assit en face de moi avec solennité, car la parole est une solennité chez les Indiens. Leur esprit rêveur est inactif la plupart du temps. Leur langue est restreinte et incomplète comme leurs idées. Ils ne connaissent pas le babil, et peu la conversation. Ils échangent quelques paroles concises pour se faire part de leurs volontés ou de leurs impressions, et quand, au siècle dernier, on laisait chanter au tarera, dans un opéra-comique très goûté.
Messieurs, messienrs, ou Huronie, CbAcuQ parie â son tour,
on était tout à fait dans le vrai. Dans les occasions importantes, chaque chef fait un discours, et durât il trois heures, jamais il ne serait interrompu; encore, pour faire te discours, faut-il être réputé un homme h.ibile dans l'art de parler. Que penseraient nos Indiens s'ils assistaient à nos séances législatives?
La Pluie qui marclie me parla donc ainsi :
« Je suis content de te voir. On nous a parlé de toi , « nous avons compris çî/e tu avais beaucoup d'omis, (1 et nous t'estimons pour cela. Tu nous a fait des pré- « sentssans nous connaître, nous t'en savons gré. Chez « nous, l'usage est de faire des présents à tous ceux que « nous allons voir; nous porterons les tiens dans notre « pays, ainsi que tous ceux qu'on nous a laits. Nous (( mettrons à part ceux qu'on nous a faits en .Amérique, j ceux qu'on nous a faits en Irlande, ceux qu'on nous a 0 faits en Ecosse, ceux qu'on nous a faits en .Angleterre, « ceux qu'on nous a faits en France, pour faire voir à « nos amis comme nous avons été reçus chez les blancs. « Nous n'avons pas de maisons, nous n'avons pas de « livres, ces présents seront notre histoire. »
Pendant qu'il parlait, il gesticulait sans cesse, avec lenteur et précision, énumérant sur ses doigts les contrées qu'il avait parcourues, montrant le ciel quand il parlait de son pays.
Quand je l'eus remercié de son compliment, il fit signe qu'il avait à parler encore, et recommença à pérorer d'une voix gutturale et en remuant toujours les bras et les mains.
« Nous rendons grâces au grand esprit qui nous périt met de nous trouver parmi les Français nos anciens « amis et nos anciens alliés. Nous les trouvons plus a aimables et plus affectueux que les Anglais. Quand « j'étais un petit enfant, mon père m'avait emmené dans « les établissements des .Anglais, en .Amérique. Us nous 0 faisaient beaucoup de présents et nous avions part à « beaucoup de butin Aussi nous pensions que les .Anglais 0 étaient les meilleurs parmi les blancs. Mais nous avons « bien compris, depuis, qu'ils ne voulaient que nous « tromper et nous tuer tous avec l'eau de l'eu. Comment « nous donneraient-ils la richesse, ei..r qui, dans leur » pays, ont des hommes qui meurent de faim ^ Depuis « que j'ai vu cela, mes yeux se sont ouveris comme s'ils " voyaient pour la première lois la lumière du jour. Nous « n'avons eu que du malheur en .Angleterre. Nous v avons « perdu un de nos frères et un de nos entants. He'ureuse- « ment, en France, nous nous portons bien et nous es[ié u rons en sortir tous vivants pour retourner dans notre « pays où nous raconterons tout ce que nous avons vu et « où nos enfants l'apprendront à leurs enfants. »
Nous regardâmes le Petit-Loup. Ses yeux s'étaient remplis de larmes au souvenir de la perte de son enfant, et sa figure, si effrayante dans la danse du scalp, exprimait la plus profonde sensibilité.
LES SAUVAGES DE PARIS
Les iiulres approuveront le discours de la Pluie qui inarche par une courte exclamation , et le docleur, prenant la parole, déclara qu'il avait entendu avec satisfaction ce qu'avait dit l'orateur; qu'il venait le confirmer, el il ajouta, en fin politique qu'il est: » Flus nous resterons u de temps ici, plus nous serons respectés et honorés chez a nous. On nous a fait écrire plusieurs fois de revenir, en « promettant qu'à l'avenir on nous croira. Mais si fious « revenions trop tôt, tout le monde ne serait pas persuadé Il que nous avons été bien reçus et que nous nous sommes « trouvés heureux parmi les blancs. D'ailleurs, comme « notre système actuel et la volonté de notre chef le « Nuage-Blanc sont de faire cesser les guerres conti- « nuelles qui nous détruisaient, et comme, pendant l'ab- « senco du chef, la tribu ne jieul pas et ne doit pas se « battre, nos guerriers s'accoutument à la paix, et nous « aurons moins de peine à l'établir pour toujours. »
Je voulus en.-iuite faire parler le Nuage-Blanc, ce roi mélancolique qui roulait toujours une perle entre ses doigts, ct.qui, dans ses moments de loisir, fait très-adroitement avec un morceau de bois et des chiffons, des poupées à la manière sauvage, pour sa petite-lille. Je savais aussi que son ambition était d'amasser de quoi doter cette enfant d'un trésor sans prix aux yeux de la famille, à savoir six couverts d'argent. Le contraste de ces goûts puérils du sauvage avec la gravité douce de ce profil aquiiin et la fierté de ce costume qui rappelle celui des héros de l'antiquité, m'amusait et m'intéressait au plus haut point. Combien n'aurais-je pas donné de couverts d'argent si c'eut été le moyen de pénétrer dans cette âme, et d'explorer ce monde inconnu que chacun porte en soi, et que personne ne peut clairement se représenter tel qu'il est conçu par son semblable! Combien doit être grande cette différence chez l'homme primitif que l'abîme d'une suprême ignorance séfiare de nos idées et de l'histoire de nos générations successives! Comment s'expliquer que cet enfant de trente ans, que j'avais sous les yeux, rêveur, timide et grêle, eût vengé la mort de son père en tuant, de sa propre main, six de ses assassins, et qu'il eût renoncé à celte expiation avec tant de répugnance? Je ne savais de quel côté l'entamer pour faire une percée, ne fût-ce qu'un trou d'aiguille, dans ce poëme mystérieux de sa destinée. Enfin je me décidai à lui demander quel était le premier devoir, non-seulement d'un chef de tribu , mais d'un homme quel qu'il soit, blanc ou rouge.
Je n'obtins qu'une réponse évasive, faite à demi-voix, les yeux baissés, et presque fermés, ce qui est la marque d'une grande dignité de sentiment chez les Indiens. « Nous sommes des gens simples, dit-il; ce n'est pas « dans les bois et dans le désert que nous pouvons ap « prendre ce que vous lisez dans vos livres. Je vous de « manderai donc la permission de ne pas continuer ce « discours. »
Je demandai à l'interprète si c'était une manière de m'imposer silence el me faire sentir mon indiscrétion. Le chef répondit que non. et qu'il était prêt à recommencer Ml outre fliscuu7-s.
Je lui demandai alors quel élait le plus grand bonheur de l'homme. Sa réponse tut toute personnelle, maisdou loureuse el poétique. Faisant allusion à la laie qui couvr( un do ses yeux, il dit : « Le plus grand bonheur d'un a homme, c'est de voir la lumière du soleil. Depuis que « j'ai perdu la moitié de ma vue, je comprends que ma o vue était ce que j'ai possédé de plus précieux. Si je a perds l'autre oeil, il faudra que je meure. »
Je ne voulus pas aller plus loin de peur de l'allrister davantiige, et la conversation devint plus générale. Les
jeunes gens assis par terre s'égayèrent un peu avec nous.
Le Graiid-Marc/ieur, celui qui a la figure d'un tigre el le torse d'Hercule, se mit à jouer avec la poupée de l'enfant du chef; nous lui passâmes un crayon pour qu'il fit une figure au morceau de bois qui représenlail le visage. 11 lui barbouilla la place du menton, en disant que, puisque cet enfant élait né chez les blancs, il lui fallait . de la barbe.
Je lui demandai à quoi on passait son temps sous le vi'igwam, les jours de pluie. Il m'expliqua qu'on faisait d'abord un fossé autour du wigrwam pour empêcher les eaux d'y pénétrer, puis qu'on s'enfermait bien et que les femmes se mettaient à travailler.
— El les hommes à ne rien faire?
— Nous sommes assis en rond comme nous voilà et nous faisons ce que nous faisons ici.
— Vous parlez?
— Pas beaucoup.
— El vous ne vous ennuyez pas?
Le sauvage ne comprit pas ce que je voulais dire. J'aurais dû être persuadé d'avance que là où la réflexion et la méditation n'existent pas, la rêverie est toujours féconde et agréable. L'imagination est si puissante quand la raison ne l'enchaîne pas !
« Ne vous éloimez pas de leur sérénité, nous disait, en sortant, un voyageur qui connaît el comprend l'Amérique. J'ai vu, la-bas, cent exemples de gens civilisés qui se sont faits sauvages; je n'en ai pas vu un seul du contraire. Cette vie libre de soucis, de prévoyance et de travail, excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la guerre, est si attrayante, qu'elle tente tous les blancs lorsqu'ils la contemplent de près et sans prévention. C'est, après tout, la vie de la nature, et tout ce qu'on a inventé pour satisfaire les besoins n'a servi qu'à les compliquer et les changer en souffrances. Souvent on accueille déjeunes Indiens aux Etats-Unis et on leur donne notre éducation. Ils la reçoivent fort bien ; leur intelligence est rapide et pénétrante; on en peut faire bientôt des avocats et des médecins. Mais au moment de prendre une profession et d'accepter des liens avec notre société, si, par hasard, ils vont consulter et einbrasser leurs parents sous le wigwam, s'ils respirent l'air libre de la pi-airie, s'ils sentent passer le fumet du bison, ou s'ils aperçoivent la trace du mocassin de la tribu ennemie, adieu la civilisation el tous ses avantages! Le sauvage retrouve ses jambes agiles, son œil de lynx, son cœur belliqueux. C'est la fable du loup et du chien. »
Nous quittâmes ces beaux Indiens, tout émus et attristés; car, en reprenant le voyage de la vie à travers la civilisation moderne, nous vîmes dans la rue des misérables qui n'avaient plus la force de vivre, des élégants avec des babils d'une hideuse laideur, des figures maniérées, grimaçantes, les unes hébétées par l'amour d'elles-mêmes, les autres ravagées par l'horreur de la deslinée. Nous rentrâmes dans nos appartements si bons et si chauds où nous attendaient la goutte, les rhiiniatismes, el toutes ces infirmités de la vieillesse que le sauvage nu brave el ignore sous sa tente si mal close; et ce mot na'i'vemenl profond (|ue m'avail dit l'orateur indien me revinl à la mémoire : « Jls mius prnmellent la richesse, el ils ont chez eux des hoinmcs qui meurent de faim ! »
Pauvres sauvages, vous avez \u l'Angleterre, ne re;»ardcz [las la Fiance !
ClCOIir.K SAND.
FIN D K s S A II V A G l: S D I"
INDIANA
NOTICE
J'ai écrit Indlana durant l'automne de 1831. C'est mon premier roman ; Je l'ai fait sans aucun \)\àn , sans aucune théorie d'art ou de philosophie dans l'esprit. J'étais dans l'âge où l'on écrit avec ses instincts et où la réflexion ne nous sert qu'à nous confirmer dans nos tendances naturelles. On voulut y voir un plaidoyer bien prémédité contre le mariage. Je n'en cherchais pas si long, et je fus étonné au dernier point de toutes les belles choses que la critique trouva à dire sur mes intentions subversives. La critique a beaucoup trop d'esprit, c'est ce qui la fera mourir. Elle ne juge jamais naïvement ce qui a été fait naïvement. Elle cherche, comme disent les bonnes gens, midi à quatorze heures, et a dû faire beaucoup de mal aux artistes qui se sont préoccupés de ses arrêts plus que de raison.
Sous tous les régimes et dans tous les temps, il y a eu d'ailleurs une race de critiques qui, au mépris de leur propre talent, se sont imaginé devoir faire le métier do dénonciateurs, de pourvoyeurs du ministère public; singulière fonction pour des gens de lettres vis-à-vis de leurs confrères 1 Les rigueurs des gouvernements contre la presse n'ont jamais suffi à ces critiques farouches. Ils voudraient
qu'elles portassent non -seulement sur les œuvres, mais sur les personnes, et, si on les écoulait, il serait défendu à certains d'entre nous d'écrire quoi que ce soit. Du temps que je fis Indiana, on criait au saint-simonisme à propos de tout. Plus tard on cria à toutes sortes d'autres choses. Il est encore défendu à certains écrivains d'ouvrir la bouche, sous peine de voir les sergents de ville de certains feuilletons s'élancer sur leur œuvre pour les traduire devant la police des pouvoirs constitués. Si cet écrivain fait parler noblement un ouvrier, c'est une attaque contre la bourgeoisie ; si une fille égarée est réhabilitée après expiation, c'est une attaque contre les femmes honnêtes ; si un escroc prend des litres de noblesse , c'est une attaque contre le patriciat ; si un bravache fait le matamore, c'est une insulte contre l'armée; si une femme est maltraitée par son mari, c'est la promiscuité qui est préchée. Et de tout ainsi. Bons confrères, saintes et généreuses âmes de critiques! Quel malheur qu'on ne songe point à établir un petit tribunal d'inquisition littéraire dont vous seriez les tourmenteurs! Vous suffirait-il de dépecer et de brûler les livres à petit feu, et ne pourraiton, sur vos instances, vous permettre de faire tàter uu
TYPOGRAPHIB J. CLAYE , 7 RUE SAINT-OENOlT. — H. DELAVrLLE , SC.
INDIAXA.
peu de torture aux écrivains qui se perme'.tent d'avoir d'autres dieux que les vôtres?
Dieu merci, j'ai oublié jusqu'aux noms de ceux qui, dès mon premier début, tentaient de me décourager, et qui, ne pouvant dire que cet humble début fut une platitude coraplèle , essayèrent d'en faire une proclamation incendiaire contre le "repos des sociétés. Je nem[attendais pas à tant d'honneur, et je pense que je dois à ces critiques le remerciement que le lièvre adressa aux grenouilles, en s'imaginant, à leurs terreurs, qu'il avait droit de se croire un foudre de guerre.
GEORGK SAND.
Noliaiit, mai 1S52.