RECHERCHES SUR L'ORIGINE DE L'EFFORT ET DE LA PERSONNALITÉ
Si, comme le pensent des philosophes qui ont essayé de tout dériver de la sensation, la volonté n'était autre chose que le désir, confondu lui-même avec un premier besoin de l'être organisé vivant; s'il était vrai, ou conforme aux faits de sens intime, que les déterminations instinctives, considérées comme sensations complètes, renfermassent jugement, désir ou vouloir; enfin que le premier de tous les mouvements faits par chacun de nous eût été accompagné de volonté, ou produit par une volonté, il serait bien inutile de chercher, je ne dis pas l'origine de cette force absolue identique à l’âme, ou à ce qui en tient lieu dans tous les systèmes, maïs celle du sentiment de son exercice ou de l'effort avec lequel s’identifie le mot. Cette origine en effet irait se confondre avec les premiers tudiments de la vie, et remonterait jusqu'au germe organique qui préexiste peut-être à la fécondation. Si ce système était celui de la nature, je me trouverais n'avoir poursuivi jusqu'ici qu'une chimère, et toutes les précisions ou distinctions que j'ai cherché à établir, disparaîtraient comme des ombres vaines. Il m'est donc imposé l’ebligation de
faire voir que mes recherches actuelles ont un objet réel, ou qu'il peut y avoir une origine de l'effort voulu ou du mot, postérieur dans l’ordre du temps, à la naissance de l'être sensitif et aux premières déterminations instinctives, aux besoins, aux désirs mêmes qui diffèrent du vouloir proprement dit, comme la passion diffère de l’action.
Je vais d'abord me replacer de nouveau dans le point de vue physiologique, et sur le propre terrain des philosophes qui ont assimilé ou confondu dans l'origine, tout ce que je crois qu'il faut distinguer ou même séparer, pour avoir une science de principes. Si lesdistinctions que j'établisse trouvent confirmées par la physiologie même, elles devront sans doute en acquérir plus de poids et de valeur aux yeux de ceux à qui je me permets de les opposer.
Suivant les principes d’un physiologiste doué du génie de l'expérience, plus encore que du talent des classifications, on est fondé à reconnaître trois modes ou trois espèces de contractilités musculaires (1),
(1) 1 est essentiel qu'on ait présente ici la division que Bichat a établie entre les trois espèces de contractilités ; particulièrement la distinction qu'il établit entre deux modes de cette contractilité qu'il appelle animale. Je rapporterai le passage entier qui offre les motifs de cette dernière distinction, et je ferai à ce sujet quel-
ques remarques critiques. |
« Les muscles Iocomoteurs, c'est-à-dire ceux des membres, du a tronc, ceux, én un mot, différents du cœur, de lestomac, etc., « sont mis en action de deux manières : #° par la volonté; 2° par a les sympathies. Ce dernier mode d'action a lieu quand, à l'occa- « sion de l’affection d’un organe intérieur, le cerveau s’affecte « aussi et détermine des mouvements alors involontaires dans les « muscles locomoteurs. Ainsi une passion porte sop influence sur « le foie; le cerveau excité sympathiquement, excite les muscles e volontaires ; alors c'est dans le foie qu'existe vraiment le prin-
distinguées entre elles comme les causes qui produisent ou déterminent les contractions. La première espèce est une simple propriété organique inhérente à la fibre musculaire, et qui est connue depuis Haller sous letitre d'irritabilité. Nous n'avons pas besoin de
« cipe de leurs mouvements, lesquels dans ce cas, sont de la classe « de ceux de la vie organique ; en sorte que ces muscles, quoique « toujours mis en jeu par le cerveau, peuvent cependant apparte- « nir tour à tour dans leurs fonctions et à l’une et à l’autre vie.
« Il est facile d'après cela de concevoir la locomotion du fœtus ; « elle n'est point chez lui, comme elle sera chez l'adulte, une por- « tion de la vie animale; son exercice ne suppose point de volonté « préexistante qui la dirige et en règle les actes ; elle est un effet « purement sympathique, et qui a son principe dans la vie orga- « nique.
« Tous les phénomènes de cette vie se succèdent alors avec une «extrême rapidité; mille mouvements divers s’enchaînent sans « cesse dans les organes circulatoires et nutritifs; tout y est dans « une action très-énergique : or, cette activité de la vie organique « suppose de fréquentes influences exercées par les organes inter- « nes sur le cerveau, et par conséquent de nombreuses réactions « exercées par celui-ci sur les muscles quise meuvent alors sympa- « thiquement. ,
« Le cerveau est d'autant plus susceptible de s’affecter par ces « sortes d'influences, qu’il est alors plus développé, à proportion « des autres organes, et qu'il est passif du côté des sensations.
« On conçoit donc à présent ce que sont les mouvements du « fœtus. Ils appartiennent à!la même classe que plusieurs de ceux « de l'adulte, qu'on n'a point encore assez distingués ; ils sont les « mêmes que ceux produits par les passions sur les muscles vo- « lontaires ; ils ressemblent à ceux d’un homme qui dort, et qui, « sans qu'aucun rêve agite le cerveau, se meut avec plus ou moins « de force. Par exemple, rien de pluscommun que de violents mou- « vements dans le sommeil qui succède à une digestion pénible : « c'est l'estomac, qui, étant dans une vive action, agit sur le cer- « veau, lequel met en activité les muscles locomoteurs.
« À cet égard, distinguons bien deux espèces de locomotions « dans le sommeil : l’une pour ainsi dire volontaire, produite par « les rêves, est une dépendance de la vie animale ; l'autre, effet de « l'influence des organes internes, a son principe dans la vie orga- « nique à laquelle elle appartient; c’est précisément celle du fœtus.
« Je pourrais trouver divers autres exemples de mouvements
savoir jusqu'à quel point l'influence nerveuse contribue à la mettre en jeu, parce que cette propriété, simplement vitale, se trouve hors de l’objet de nos recherches. Ce qui nous importe, c’est de reconnaître les véritables caractères distinctifs entre la contractilité sensible, qu'on pourrait aussi appeler animale etune contractilité proprement volontaire. Cherchons donc à bien spécifier les caractères physiologiques de ces deux espèces. Elles se réfèrent bien toutes deux à l'influence cérébrale, mais sous des conditions
« involontaires, et par conséquent organiques, exécutés dans l’a- « dulte par les muscles volontaires, et propres par conséquent à « donner une idée de ceux du fœtus ; mais ceux-là suffisent. Re- « marquons seulement que les mouvements organiques, ainsi que « l'affection sympathique du cerveau qui en est la source, dispo. « sent peu à peu cet organe et les muscles, l’un à la perception a des sensations, l’autre aux mouvements de la vie animale qui « commenceront après la naissance. » (Bichat. Recherches physiologiques sur la vie et la mort, 2° édition, pages 123 à 495.)
Ces distinctions établies avec tant de justesse, de sagacité et de profondeur, étant posées, pourquoi donc confondre ce mode de contractilité effeetuée par la réaction sympathique du cerveau avec celui qui est opéré par s0n action propre et directe ? Pourquoi ne pas ranger dans deux classes séparées, la contractilité animale, déterminée par cette réaction sympathique du cerveau, qui est la cause la plus générale du mouvement des animaux, soumis à toute l'influence des besoins et des appétits, et la contractilité propre à l'homme qui, dirigé par un principe soi-mouvant, ou une force hyperorganique, peut s'affranchir du lien des affections et des passions ? En distinguant ces deux classes ou espèces de contractions, Bichat eût pu échapper à une difficulté qu'il se propose à luimême et qu’il avoue ne pas être en état de résoudre:
Pourquoi, dit-il, la contractilité organique sensible ne se transforme-t-elle jamais en animale ou volontaire, pendant que la sensibilité organique nerveuse devient animale en augmentant de degrés ? (pages 103 et 104.) Cette difficulté seule devait faire remarquer à l’auteur le vice radical de sa classification, et la lacune qui existe dans ses divisions symétriques des modes de contractilité. En effet, pour conserver l’analogie entre les classes de modes di-
très-différentes et qu'il n’est pas permis de confondre, mème physiologiquement. | Des impressions affectives excitées dans le système nerveux par des causes étrangères ou intestihes, étant transmises au cerveau ou à quelqu'autre des centres partiels, déterminent ces réactions énergiques qui vont mettre en jeu des organes locomobiles : de là les contractions animales, et tous les mouvements instinctifs. Je viens de parler de centres partiels comme de points de réaction parce qu’il n'est point prouvé que ce soit l’influence directe d’un centre unique qui détermine toujours la locomotion instinctive des animaux comme du fœtus, et plusieurs analogies tendent à prouver le contraire. En supposant, ce qui semble démenti par plusieurs observations physiologiques, qu'un centre unique
vers de sensibilité et de contractilité, il fallait mettre en rapport k sensation organique avec la contraction aussi organique, et on conçoit alors que celle-ci devient sensible par la même condition qui rend l'autre animale, c’est-à-dire en augmentant de degrés, Mais en mettant en rapport la contraction volontaire avee ka sensation animale, toute analogie échappe ; on se trouve comparer des choses hétérogènes, car il ne s’agit plus d’impressions nerveuses où musculaires, également senties, lorsqu'elles parviennent à ce degré où elles peuvent être transmises au cerveau, au lieu de se concentrer dans leur organe propre; mais, d’un côté, c'est une impression transmise au centre, et de l’autre, une action voulue et un mouvement transféré en sens inverse, du centré moteur au muscle qui reçoit de ce centre seul le principe de sa contraction. La sensibilité et la volonté ainsi considérées sous deux symboles physiologiques opposés, sont donc des éléments hétérogènes ét incomparables. Pourquoi d’ailleurs s'étonner qu’une simple sensation mustulaire ne se transforme pas en acte de volonté, et que les contractions sensibles du cœur ou de l'estomac tie puissent pas rentrer sous le domaine de cette puissance, lorsqu'on a établi que ces ressorts de la vie organique ne communiquent pds directement avec le centre unique de contractilité volontaire?
détermine seul par sa réaction l'espèce de mouvement dont il s'agit ici, du moins est-il vrai que ce centre joue en ce cas un rôle passif ou purement sympathique, influencé, comme il est, par des impressions des organes nerveux internes bu externes qui sont les véritables causes déterminantes de ces contractions animales. | L
Mais dans la contraction proprement volontaire, c’est bien dans un centre unique que commence l’action qui, sans être provoquée ni forcée par aucune impression étrangère, se transmet directement aux organes locomobiles par l'intermédiaire des nerfs. Nous trouvons là le symbole propre et unique de l'effort voulu, tel que nous l'avons caractérisé.
Comme la contractilité volontaire diffère donc de l’animale, ainsi la volonté, puissance individuelle et libre de l'effort et du mouvement, diffère de l'appétit, du besoin et de toutes les affections de malaise, d’inquiétude, etc. que l'on a réunies arbitrairement sous le titre général de volonté. Ici, les points de vue psychologique et physiologique se correspondent parfaitement. La réaction sympathique du centre, qui effectue les contractions animales ou les mouvements instinctifs, est le symbole du désir affectif très-improprement nommé volonté. L'action qui, commençant dans un centre unique effectue les mouvements libres, qu'il dépend de l'individu de faire ou de ne pas faire, est le symbole propre d’une volonté motrice. La faculté générale, dont il s’agit dans le premier point de vue physiologique, n'est pas seulement subordonnée, mais identique à la sensibilité considérée
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comme le principe ou la cause qui détermine le mouvement animal. Il ne faut donc pas lui chercher d'autre origine que celle de la vie même de l'être organisé, qui ne sent qu'autant qu'il est mü, et qui nese meut qu’autant qu'il sent. En ce cas, il est conditionnellement vrai de dire que le premier de tous les mouvements a été accompagné de désir ou de vouloir et que les déterminations instinctives, étant des sensations comme les autres, renferment le jugement, le désir, etc. La faculté individuelle, dont il s’agit dans le second point de vue, loin d'être subordonnée à la sensibilité, est le plus souvent en opposition avec elle, et nous avons déjà vu qu’elle a ses lois propreset primordiales, hors du cerele de toutes les impressions affertives.
L'expérience du sens intime suffit pour nous assurer en effet que, dans les cas où des mouvements quelconques sont nécessités et brusquement entrainés par des appétits violents, des passions ou excitations trop affectives de la sensibilité, nous nous mouvons, ou plutôt notre corps se meut sans notre congé, sans, ou même contre les ordres exprès de la volonté, qui est opprimée et comme nulle, par cela même que la sensibilité prédomine ou règne exclusivement. Comment pourrait-il donc se faire que les mêmes impressions affectives, qui détruisent l'empire de la volonté et absorbent ou enveloppent cette puissance, lorsqu'elle est déjà pleinement constituée, servissent originairement à la développer età la mettre en exercice? Comment pouvoir supposer que l'être, qui commence à vivre, puisse apercevoir
ou sentir ses propres mouvements, et commencer à en déduire quelque connaissance, lorsque nous-mémes ignorons complétement ces mouvements, en principe et en résultat, au milieu du trouble des affections qui les provoquent ou les entraînent ? Comment enfin le même principe, qui obscurcit et éteint si souvent en nous la lumière de conscience, pourrait-il en avoir été la source première?
Nous sommes donc fondés à dire, dans le point de vue où nous sommes, que les premiers mouvements, déterminés par l'appétit ou le besoin organique, ou même accompagnés de désir, diffèrent autant de la volonté proprement dite, que l'action propre et directe exercée d’un centre unique diffère de toutes les réactions sympathiques. Ainsi, les premiers actes de cette volonté naissante, éclairée dans son principe, différent des déterminations aveugles de l'instinct, qui les précède dans l’ordre du temps, sans leur servir d'origine. Il y a donc lieu à chercher par une analyse expresse des faits primitifs, quelle est la suite des progrès ou des conditions qui ont pu amener le premier exercice de la puissance individuelle de l’effort, et avec elle le premier sentiment du moi; ce qui revient à demander quelle est la loi, soit physiologique, soit psychologique du passage des mouvements instinctifs aux mouvements volontaires, libres, accompagnés d'effort.
Tant que le centre organique, auquel les physio-
logistes rapportent la détermination motrice, ne fait
que réagir, consécutivement aux impressions qu'il
reçoit des divers organes sensitifs avec lesquels il
est en rapport, les mouvements ainsi produits, ne pouvant être aperçus ou sentis comme distincts de leurs causes excitatives, ne peuvent pas même commencer à être voulus. Car si la perception distincte n’est pas antérieure, comme je le crois, à un exercice quelconque de la volonté, celle-ci ne saurait être non plus avant un degré quelconque dé perception ; et quoiqu'il soit vrai de dire que l'être pensant ne peut commencer à connaître qu'autant qu’il commence à agir et à vouloir, il n’en est pas moins vrai, suivant l'expression ordinaire, qu’on ne peut vouloir expressément ce qu'on ne connaît en aucune manière.
. Si l'on parait tourner ici dans un cercle vicieux, c'est que, faute d’avoir reconnu le fait vraiment primitif, on veut distinguer ou séparer deux actes qui se réduisent à un dans ce fait, et qu’on applique déjà la loi de succession, ou, comme les Kantistes, la forme complète du temps, au premier terme de toute succession, à l’origine de tout temps.
Par la suite indéterminée des progrès de l'être, simple dans la vitalité, mais destiné à devenir double dans l'humanité (À), il arrive ‘une époque où l'empire exclusif de l'instinct va finir ou se rejoindre à un autre ordre de facultés. Déjà les impressions commencent à devenir moins vives, moins générales, moins tumultueuses ; l'habitude en a émoussé la pointe d'abord très-affective; les appétits sont moins
(4) Homo simplez in vitalitate, duplex in humanitate, dit énergiquement, et ce semble avec une profonde vérité, Boërhaave. (De morbis nervorum.)
pressants, les mouvements moins brusques, moins automatiques; les organes de la locomotion commencent à se raffermir, leur irritabilité propre diminue; ils cèdent moins promptement à toutes les causes extérieures de contraction. Ainsi, d’un côté, ces organes ont cohtracté des habitudes dans la locomotion instinctive répétée, et ils sont disposés de manière à se prêter avec plus de facilité aux contrac- . tions nouvelles que la volonté doit leur imprimer; d’un autre côté, le centre moteur a acquis aussi, én réagissant, des déterminations telles qu’il est capable d'entrer spontanément en action, en vertu de cette loi générale de l'habitude, qui fait qu'un organe vivant tend à renouveler de lui-même les impressions ou les mouvements qu'une cause étrangère a suscités plusieurs fois en lui, ou qu'il se rend propres les dispositions d’un autre. organe qu es a sympathiquement partagées.
Lorsque le centre effectuera ainsi les mouvements par son action propre et initiale, ceux-ci prendront un tout autre caractère et deviendront spontanés, d’énstinctifs qu'ils étaient d'abord. Or, cette spontanéité n’est pas encore la volonté, ou la puissance de l'effort, mais elle la précède immédiatement. En vertu de la spontanéité de l’action du centre, qui ëst le terme immédiat ou l'instrument propre de la force hyperorganique de l'âme, cette force, qui ne pouvait apercevoir ou sentir distinctemagt les mouvements instinctifs, commence à sentir les mouvements spontanés, qu'aucune affection ne trouble ou
ne distrait. Mais elle ne peut éommencer à les sentit
ainsi comme produits par son instrument immédiat, sans s'en approprier le pouvoir. Dès qu'elle sent ce pouvoir, elle l’exerce, en effectuant elle-même le mouvement. Dès qu'elle l'effectue, elle aperçoit son effort avec la résistance, elle est cause pour ellemême, et, relativement à l'effet qu'elle produit librement, elle est mot.
Ainsi commence la personnalité avec la première action complète d'une force hyperorganique qui n'est pour elle-même, ou comme moi, qu'autant qu'elle se connaît, et qui ne commence à se connaître qu’autant qu'elle commence à agir librement (4). II ne s'agit pas de savoir ce que cette force est en ellemême, comment elle existe ou quand elle commence
(1) La volonté, dit très-bien Clarke, dans ses réponses à Leibnitz (cinquième réplique, $ 1-20), est lu faculié de se mouvoir de soi-méme ou d'agir. C'est le premier acte de la faculté motrice. La force active en qui réside cette faculté est la seule et véritable cause de l'action: il ne s'agit que de savoir quand et comment cette force motrice s'exerce ; je ne dis pas de manière à être cause, mais de manière à se sentir, ou à s'apercevoir cause du mouvement qu'elle opère. On pourrait attribuer à l'âme tous les mouvements organiques et instinctifs, comme les volontaires, et dire qu'elle en est la cause unique. Mais ce n'est là qu’une hypothèse explicative, et il s’agit d'un fait de sens intime; ce fait ne peut se vérifier que par lui-même, et il ne se vérifie qu'autant que l'âme commence à se sentir cause du mouvement. Or, il y a une origine à ce sentiment.
« Aussi longtemps, » dit encore d'une manière plus expresse M. Béguelin, « que l’automate primitif n'agit et ne réagit qu'en « vertu de sa simple organisation, aussi longtemps qu'il n’a tout «a au plus que des perceptions obscures, il n’est point libre. Mais « à mesure que son état se perfectionne et qu'il s'élève à l'aper- « ception, qu’il sent, qu'il distingue et qu’il compare, il apprend à « diriger les organes de ses sensations, et dès lors il commence à « jouir d’un certain genre de liberté... Parvenu à la personnalité, « il est aussi libre que sa nature le comporte. » (Mémoires de FAcadémie de Berlin, 1779, page 334.)
à exister absolument (1), mais quand elle commence à exister comme personne identique, comme mot. Or, elle n'existe pour elle-même qu’autant qu’elle se connaît, et elle ne se connaît qu'autant qu'elle agit.
Quoique le fait primitif, dont nous cherchons à déterminer la source, semble échapper, dans cette source même, à toute espèce d'expérience, et ne se présente que comme hypothèse, nous pouvons trouver cependant quelques exemples propres à éclaircir, jusqu'à un certain point, l’origine de la personnalité, telle que nous venons de l'établir.
4° Dans le sommeil de la pensée ou du mof, il arrive quelquefois qu'on est réveillé en sursaut par des mouvements, des paroles ou des voix, produits d'une spontanéité semblable à celle qui sert originairement d'intermédiaire entre l’instinct et la volonté. À l'instant même de ce réveil subit, l'individu sent ces mouvements, non pas accompagnés de l’effort comme ils le sont dans l'état de veille, mais d’un sentiment de pouvoir les faire qui est, en ce cas,
(4) « L'objet de la métaphysique appliquée, » dit très-bien M. Ancillon (dans les Mémoires de l’Académie de Berlin), « con- « siste à prouver qu’au delà de tout ce qui s’appelle matière, phé- « nomènes de la pensée et de la volonté, c’est-à-dire de tout ce « qui s'annonce par l'expérience, il y a, et il doit y avoir quelque « chose à quoi l'expérience ne saurait atteindre, qui, sans être ni « visible ni palpable, est très-réel, puisque tout ce qui est senti « ou représenté va s’y rattacher comme le mode à la substance « ou l’effet à la cause. Quand la métaphysique a prouvé cette thèse, « elle a fait tout ce qu'on peut attendre d'elle, et il est absurde a d'exiger qu’elle nous fasse voir ou {maginer ces agents invisibles « dont elle montre la nécessité, et qu’elle les soumette aux mêmes « épreuves d'observation ou d'expérience qui servent aux physi- « ciens: c'est confondre les genres, »
le souvenir de cet effort, C’est par là qu'il s'approprie en résultat ces mouvements spontanés qu'il n'a pas déterminés en principe, et cette appropriation de conscience caractérise seule le réveil complet. ‘Ainsi, dans l’origine de la personnalité, le mouvement spontané donne l'éveil à l'âme, y fait naître comme le pressentiment d'un pouvoir qui détermine le premier effort voulu et avec lui la première connaissance,
2 Dans l'enfant qui vient de naître, et encore pendant un certain temps après la naissance, la locomotion et la voix nesont mises en jeu que par l’instinct. L'enfant s’agite et crie parce qu'il souffre, et autant qu'il est affecté par des besoins ou des appétits simples. Tant que dure cet état purement sensitif, la volonté et l'aperception ne peuvent exister ; car, comment penser que les premiers vagissements de la douleur, les premiers mouvements automatiques sont des actes d’une faculté de vouloir et de juger déjà en exercice, à moins qu'on n'admette ces facultés comme innées ou inconditionnelles ? Sans doute les cris de l'enfant ont une signification ou un sens naturel, mais c'est pour l'être intelligent capable de le saisir ou de l’interpréter, et non pour l'enfant réduit aux sensations et aux contractions animales. Mais hors de l'empire exclusif des affections, des besoins ou appétits de l'instinct, l'enfant crie et s'agite encore en vertu des déterminations ou des habitudes contractées par le centre moteur et par les organes de Îa locomotion ou de la voix. Ces mouvements alors spontanés sont de véritables sensations. Bientôt
ils seront aperçus, voulus et transformés par l'enfant lui-même, en signes volontaires dont il se servira pour appeler à son secours. Voilà le premier pas de l'homme, duplex in humanitate, le premier signe de la personnalité naissante. Le passage cherché est done franchi, Mais comment aurait-il pu l’être, si les mouvements eussent été toujours des produits d'une résection instinctive et sympathique, entraînés et offusqués par de vives affections, et enfin s’il n'y ayait pas un mode intermédiaire de motilité tel, que la sensation, distincte du mouvement opéré, fût accompagnée d’un sentiment de pouvoir, et donnât lieu par suite à l'exercice du vouloir (4)? Tel est l'ordre ou la série des progrès; tel est le passage de l'instinct à la spontanéité, et de celle-ci à la volonté qui constitue la personne, le mot. L'animal franchit rapidement les deux premiers degrés ; l’homme seul peut atteindre jusqu’au troisième , mais il ne l’atteint que progressivement, sui-
(4) « On ne peut pas vouloir sans cause, » dit M. de Tracy, « et « c’est ce qu’il ne faut jamais oublier. Ainsi l’on ne peut pas vou- « loir sans avoir senti, mais on pourrait sentir toujours sans vou- « loir jamais. » Que d’équivoques qui roulent ici sur le mot sentir ! La volonté humaine est une cause première dans l'ordre des phénomènes de l'humanité, et qui ne reconnaît au-dessus d'elle, dans le progrès de nos conceptions ontologiques, que la cause suprême dont l’existence de l’homme est un effet. Cependant j’admets qu’on ne peut pas vouloir sans avoir senti, ou sans sentir le mouvement qui forme comme la matière ou le terme du vouloir, mais on pourrait sentir toujours des impressions comme des mouvements involontaires sans les vouloir jamais, parce que, pour vouloir, il faut qu'il y ait le sentiment d’un pouvoir, dans le mouvement ou la sensation musculaire qui a eu d’abord lieu sans la volonté. Dans l’acception de M. de Tracy, la sensation sans volonté, sans désir, n’est qu’une abstraction,
vant certaines lois ou conditions que la philosophie doit s'attacher à connaître pour trouver les principes et l'origine de toute science. Si nous n'avons pu écarter tous les voiles qui couvrent cette origine, nous avons du moins montré comment, et dans quel sens, il faut admettre une origine assignable de la personnalité ; comment ou par quels procédés de l'analyse, on peut espérer la trouver identifiée, non avec la première sensation d’une substance passive, mais avec la première action d'une force hyperorganique.