‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 1 sur 37 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ESSAI D'UNE NOUVEULE ANALYSE DBS FACULTÉS DE LHOMMS,

La vie de relation ou de conscience a son principe dans Teffort voulu, dont le sujet un et individuel est le moi, antécédent nécessaire de tout rapport. Avant que cette vie de relation commence, c'est-à-dire avant que le sens de Teffort qui est son premier mobile soit en pleine activité, il y a des impressions reçues par la combinaison vivante et des mouvements instinctifs qui se proportionnent à ces impressions; il y a enfin plaisir ou douleur, dans un degré quelconque, plus ou moins obscur : car, vivre, c*est sentir; et sentir, dans la signification propre du mot, c'est être affecté dans son organisation d'une manière agréable ou désagréable.

Nous comprenons sous le titre général à' affections^ touiS ces modes simples et absolus du plaisir ou de la douleur , qui constituent une vie purement sensitive ou animale, hors de toute participation du moiy et par suite, de toute relation connue avec des exi-

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stences étrangères. Il y a une classe entière de facultés passives, exclusivement subordonnées aux affections, ou qui ne se développent qu'avec elles et par elles. Ces facultés qui constituent la nature aninoale tout entière font seulement partie de la constitution humaine. Mais, quoique le système des facultés affectives ou passives de l'être purement sensitif, diffère essentiellement de celui des facultés actives de l'être intelligent et moral, et que l'on ne puisse les identifier ou les réduire à un seul, sans faire violence à tous les faits de sens intime les plus évidents, il tf en est pas moins vrai que ces deux systèmes, étroitement unis entre eux dans l'homme [duplex in humanitate) exercent l'un sur l'autre une influence continuelle, et se combinent d'une manière toujours plus intime à mesure que la vie de relation s'étend et se développe. De là toutes les difficultés qui se présentent quand il s'agit de les distinguer nettement l'un de l'autre ; de là aussi les hypothèses op-^ pîosées des philosophes qui ont essayé de trancher le nœud en ramenant toutes les facultés humaines, tantôt à l'unité de la sensation, tantôt à celle de la pensée ou de l'action.

Pour prévenir une confusion de principes si funeste à tous les progrès de la philosophie de l'esprit humain, il importait de remonter aussi loin que possible vers les deux sources auxquelles ces deux sortes d'éléments de notre nature sensible et intelligente peuvent se rattacher, de saisir, pour ainsi dire, ces éléments isolés les uns des autres, dans leur état de simplicité hors de toute combinaison. C'était le seul

moyen de reconnaître ensuite la nature des composés qui s'en forment, d'ajouter peut-être à l'analyse psychologique quelques nouveaux degrés de perfectionnement, et d'appliquer une méthode de division plus exacte aux différents ordres de phénomènes qui se trouvent confondus sous le titre si vague de sensations. Dans ce but, je me livre aux recherches suivantes :

1* Je considère les modes simples et élémentaires de notre affectibilité ou sensibilité passive, comme j'ai considéré auparavant les modes simples de notre activité, et tous les dérivés immédiats du fait primitif du sens intime, séparés des impressions sensibles accidentelles. Pour cela , je soumets à une nouvelle analyse tous les sens externes et internes, considérés d'abord sous le rapport simple des impressions affectives qu'ils sont capables de recevoir, des excitants appropriés au mode de leur sensibilité spécifique, et sans aucun concours de l'effort ou de l'activité du mot. £n caractérisant les diverses facultés passives dérivées de ces impressions, je montre d'abord comment elles se trouvent par leur nature hors du système de la connaissance, auquel elles ne viennent se rejoindre qu'en s'associant avec les éléments de l'ordre actif, tels qu'ils ont été précédemment caractérisés et spécifiés dans leur source.

^ Dès que l'effort est en exercice, la personnalité est constituée. Ce n'est plus l'être sensitif qui vit ou est affecté sans connaître sa vie propre : c'est le moi qui aperçoit, ou ressent diverses modifications de la sensibilité, etqui, loin de s'identifier successivement .

avec chacune d'elles, reste le même quand elles passent et Tarient incessamment.

Mais ce sujet individuel qui s'unit avec les modifications les plus diverses, ne participe pas à toutes de la même manière. Il est simple spectateur des modes passifs produits dans l'organisation vivante, sans lui, ou sans le concours de sa force constitutive ; il sent immédiatement les impressions affectives, les localise, les rapporte à des sièges organiques, ou les attribue à des causes quelconques autres que lui, c'est-à-dire qu'il associe aux affections simples et animales, certains rapports d'attribution ou de causalité, inhérents à l'exercice primordial de l'effort voulu et que les affections ne renferment point en elles-mêmes. De là cette première forme énonciative du jugement personnel, je sens, je suis bien ou mal, jugement qui n'a point de base dans la nature animale ou purement sentante. Tout dépend, comme l'a dit profondément J.-J. Rousseau (1), de pouvoir attacher un sens à ce petit mot est. Là est aussi la première idée de sensation qui est un composé du premier ordre, et non absolument simple comme l'a cru Locke.

Pour me conformer au langage ordinaire des métaphysiciens, j'appellerai sensations ces premiers modes composés où le moi s'unit à une impression sensible, et participe comme spectateur intéressé, sans concourir par son action propre, soit que l'organe qui est le siège de cette impression se trouve

(1) Profession de foi du vicaire Savoyard.

hors de la gphère naturelle de la volonté motrice, soit que cette puissance se trouve opprimée ou empêchée dans son exercice actuel par la vivacité même de Tafiection ou par toute autre causer La classe des sensations, ou h sj^tème sensitif, oomprepdra ainsi toutes {es affections et intuitions simpleïqent unie^ au moi, sans participation active. Ce système Qçnsitif comppsé, premier dans Tordrç de la connaissance, ne géra que le secgnd dapsi mon tablej^u général des fgiGultés humaines, qqi doit présenter le simple avant Iq composé, en marquant Tordre des progrès par les* quels Fètre sensible et motepr s'élève d'un état d'à-* bord purement effectif à la personnalité, et de là aux divers degrés de la connaissance,

3*" Le moi a'upit d'ypç manière bien plus intime à une autre espèce de modçs auxquels il participe ou concQurt par un effort voulu, La possibilité de ce concours actif suppose que l'organe qyi reçoit l'impression fait partie du sens de l'effort, ou rentre dans le domaine de la puissance motrice. Quoique cette force soit encore ici subordonnéei à l'impression (non affective) d'un objet étranger, elle n'en concourt pas inoins à donner à la sensation cette forme de Vun^ dans le multiple, k laquelle Leibnitz 9 rattaché le titre de perception, titre qu'il a rendu trop vague, en ZittT\husiXii des perceptions obscures aux monades dénuées de tailte personnalité.

J'appellerai perception tonte impression non affectivçMftqueUe \^nm pj^rticipe par son action, consé^ ciitive à cel,le d'un otijet extérieur. Le système perceptif emhrassersii donc tous les phénomènes qui

8 FOINT, DR LA PSVCTIOLOOIE. — PAUT. H.

naissent (le Faction des objets sensibles, combinée avec celle d'une volonté subordonnée encore aux impressions qui occasionnent ou motivent son premier déploiement. Ce système comprendra aussi tes phénomènes de Tordre sensitif précédent, en tant que le mot qui y était spectateur passif pourra y prendre une part active.

L'ordre des progrès des trois systèmes dont il vient d'être parlé, pourrait être exprimé par une sorte de proportion psychologique ainsi énoncée : Laffection simple est à ta sensation, ce que celle-ci est à la perception; en observant que, comme il peut y avoir affection simple sans sensation, c'est-à-dire sans aucune participation même passive du moi, il peut y avoir sensation sans perception, c'est-à-dire sans aucune part expresse d'activité ou d'effort.

4* Le moi se trouve naturellement et indivisiblement uni avec une troisième espèce de modes éminemment actifs, qui ne peuvent ni commencer ni persister sans un acte exprès de la volonté motrice, alors même qu'ils se réfèrent à un objet qui sert de but au vouloir ou de terme à l'effort. L'objet ou l'agent externe qui prenait l'initiative dans le système précédent, se trouve ici subordonné à son tour, puisque son impression n'est que consécutive à l'ac- ■ tion que la volonté détermine. Les modes actifs dont il s'agit sont de nature homogène avec celui dans lequel se trouve primitivement constituée notre personnalité. Ils ne sont donc qu'une extension de l'effort voulu, appliqué à des résistances étrangères, ou à des actes dont les résultats ou effets sensibles sont

parfaitemfint distincts, dans la conscience, de la cause ou force agissante qui les produit. C'est là un caractère bien remarquable qui sert à différencier ce système du précédent, où le sentiment individuel de la cause, moi^ demeure toujours enveloppé dans la perception.

J'appellerai aperception toute impression ou le moi peut se reconnaître comme caus€;.productive, en se distinguant de l'effet sensible que son action détermine. C'est ici que s'applique parfaitement la définition de Leibnitz : Jpèrceptio est perceptio cum^ reflexione conjuncta. En effet, tant que la volonté est subordonnée à une impression étrangère, le moi peut ignorer la part qu'il y prend , cette part active se confondant avec celle de l'objet ou de la cause extérieure qui prédomine. Aussi l'attention commandée, la plus active en apparence, exclut-elle la réflexion ou l'aperception interne de l'action ou du sujet qui l'exerce. Mais, lorsque la volonté a l'initiative sur les impressions et se commande elle-même, le moi ne peut méconnaître sa propre causalité. Il a l'aperception immédiate de la cause qui est lui, en même temps que l'intuition de l'effet, ou du résultat sensible, qui vient de lui ou de son effort. L'acte de réflexion se joint donc à la perception [reflexio cum perceptione conjuncta) ou le fait du sens intime avec le phénomène objectif. Telle est la base de ce quatrième système que j'appellerai aperceptifon réfleœif.

Toutes les facultés, les idées ou notions fondées sur la même condition qui sert de base à ce système.

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ont un caractère intellectuel qui leur est propre, et les distingue éminemment de tout ce qui vient de la sensation. Tracer les limites de ces facultés, distinguer et préciser ces notions qui sont comme le commencement du système intellectuel, montrer comment elles se rattachent au fait primitif du sens intime dont elles ne sont qu'un développement : tel est le terme final de tout cet ouvrage et le but auquel il tend depuis son origine. Pour y arriver, je dois analyser successivement chacun des systèmes dont je viens de tracer la division générale.

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