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commit cette impiété, il était âgé de vingt ans, il avait été défié à la lutte par son jeune ami Jehannin (J), le joyeux sybarite, le paresseux par excellence ; et, comme nous 1 apprend lui-même :
II ne mit à l'hymne folle, Jeunesse et vin de concert, Que le temps de la parole Et que celui du dessert.
C'est donc une débauche d'esprit et de table, une véritable surprise des sens que cette composition qui fit dire à Fontenelle, lors de la candidature de notre poète à l'Académie : « Si Piron a fait la fameuse ode, il faut bien le gronder, mais l'admettre ; s'il ne l'a pas faite, fermons-lui notre porte. »
Notre siècle se montre plus sévère que Fontenelle, et si nous ouvrons notre porte à Piron, c'est une porte dérobée. Et cependant il a expié ce moment d'erreur, pour parler son langage, par soixante ans d'une me irréprochable et un repentir sincère et public (2). Qu'importe !
(1) Cet ami, depuis grave conseiller au parlement de Dijon, avait adressé à Piron une ode dans laquelle, chantant les douceurs de la paresse, il avait mêlé des images lascives à des maximes peu orthodoxes. Piqué d'émulation et croyant que son ami lui portait un défi, Piron lui répondit sur-le-champ, et trouva plaisant de commencer son ode par le même mot qui terminait celle de Jehannin. — Voyez Rigoley de Jcvigny, Vie de Piron, placée en tête des OEuvres complètes de ce poète; 4776, 9 vol. in- 12.
(2) Voyez la préface de la Mètromanie et sa Lettre à l'Académie, lettre publiée seulement en partie par Rigoley de Juvigny dans sa Vie de Piron, et dont nous possédons l'original. Cette lettre renferme le testament littéraire de Piron, qui dit ailleurs :
Je rfai point oublié les torts de ma jeunesse, Ni pour m'en repentir attendu la vieillesse...
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notre pruderie lui tient rigueur, ou plutôt, dans l'intérêt secret de notre plaisir, nous semblons vouloir persister à le réduire définitivement au rôle de poète licencieux.
En d'autres termes, Piron n'a pu parvenir à se faire prendre au sérieux, quelques efforts qu'il ait tentés, quelques ouvrages estimables qu'il ait publiés depuis sa maudite ode, dont l'ombre fatale s'est projetée sur toute sa vie. Mais , dira-t-on, il ne s'en est pas tenu à ce coup d'essai, et l'on a de lui des contes et des épigrammes qui ne le cèdent guère, pour la crudité du ton, à leur sœur aînée.
L'objection serait fondée si l'on s'en rapportait à un recueil qui a été publié après sa mort, et souvent réimprimé, sous le titre de : Poésies badines d'Alexis Piron. Mais rien n'établit l'authenticité de toutes ces élueubrations honteuses et maladives , qui lui ont été attribuées alors qu'il ne pouvait les désavouer et confondre les calomniateurs, lesquels avaient beau jeu en présence de la réputation de l'auteur et du silence de la tombe.
D'ailleurs, en admettant que quelques-unes de ces compositions sont véritablement de lui , peut-on oublier que Piron a vécu et écrit pendant la période la plus dissolue de notre histoire, lorsqu'il était de mode et même du bel air d'afficher l'esprit de libertinage {\).
Avec son imagination incandescente, son organisation passionnée, Piron n'a pu traverser impunément la Régence et le règne de Louis XV ; — la Régence où Von fit
Discours sur les mœurs du temps, publié sous le titre de : le Salon, pièce dont nous avons également l'original en portefeuille.
(I) Né eu -i 689, Piron est mort en 1773 II était issu d'Aimé Piron, apothicaire et poète, et d'Anne Dubois, fille de Jean Dubois, sculpteur habile , dont les ouvrages décorent les églises de Dijon , surtout celle de Notre-Dame.
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tout, excepté pénitence , comme dit Voltaire; — le règne de Louis XV, cette immense orgie terminée par un coup de tonnerre. Des natures plus fortement trempées y ont succombé , et Piron a cru n'avoir rien de mieux à faire que d'en prendre un reflet chaud et coloré, en vrai Bourguignon salé qu'il était.
Au surplus, d'autres écrivains ont également sacrifié aux Dieux impurs, et, pour n'en citer que quelques-uns, La Fontaine , Voltaire et J.-B. Rousseau auraient , sous ce rapport, un compte rigoureux à rendre. Mais, pour nous , les contes obscènes de La Fontaine n'ont jamais existé ; nous oublions ou feignons d'oublier que Voltaire a voulu flétrir, dans une œuvre inqualifiable, l'une des figures les plus pures , les plus touchantes de notre histoire ; et les épigrammes immondes de J.-B. Rousseau trouvent grâce devant le tribunal de notre pudeur.
De telle façon que le nom de ces trois écrivains est chaque jour prononcé , sans que la conscience publique en soit révoltée ou même s'en émeuve.
Ce n'est pas que nous réclamions contre le silence généreux et presque universel qui se fait à cet égard autour de ces grands noms; nous l'approuvons, au contraire, et nous nous y associons volontiers : car n'est-ce pas le plus bel hommage qu'on puisse rendre à d'immortels génies que de fermer les yeux sur leurs défaillances, leurs chutes fugitives et momentanées , en considération des œuvres remarquables qu'ils nous ont laissées d'ailleurs?
Agir autrement, c'est-à-dire, pour emprunter une piquante expression de Montaigne : « Guetter les grands hommes aux petites choses, » ce serait, à coup sûr, le moyen d'arriver à la négation de toute vertu , de toute gloire humaine ; et nous ne croyons pas formuler une proposition paradoxale en avançant qu'il n'est pas un au-
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teur, pas un philosophe qui pût sortir vainqueur d'une telle épreuve. Dame nature est jalouse de ses droits, et notre fragilité apparaît toujours par quelque coin.
Mais du moment que nous considérons comme non avenues les gaîtés de La Fontaine, de Voltaire et de J.-B. Rousseau, pour ne voir que le côté moralde leur talent et la partie irréprochable de leurs œuvres, pourquoin'appliquerions-nous pas ce procédé à l'auteur immortel de la Métromanie et de tant d'autres productions dignes de notre estime et de nos sympathies? De même qu'eux, au point de vue littéraire, il a glorieusement racheté sa faute, et, de plus qu'eux, il a le droit d'invoquer ses vingt ans pour se la faire pardonner. Toutefois, on remarquera que nous ne parlons ici que de YOdeà Priape, attendu qu'elle forme l'accusation la plus grave portée contre Piron. Nous examinerons plus loin s'il a commis d'autres irrévérences littéraires, et jusqu'à quel âge il a pu pousser le goût de ce genre de compositions.
Personnification sincère de la gaîté gauloise, Piron a monté sa lyre au ton du Fabliau, et reproduit dans ses chants, avec autant de bonheur que d'originalité, la franchise un peu brutale etlabonhomie malicieuse de nos pères. Il s'inspire à la fois de Rabelais, de Clément Marot, de Villon, même de Montaigne, qu'il rajeunit et complète à sa manière, et comme sans y prétendre. A notre sens, il serait le dernier représentant de cette radieuse pléiade de poètes et de penseurs, naïfs ou profonds, railleurs ou mélancoliques, qui ont illustré le xvie siècle, si, de nos jours, Béranger n'avait renoué avec plus d'art, plus de correction, et surtout plus de goût, la filiation de cette grande famille, dont la physionomie va chaque jour s'effaçant sous nos mœurs positives et affairées.
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Nous venons de parler de la délicatesse de goût de Béranger, et ce sera là, en effet, l'un des plus beaux titres de gloire de notre immortel chansonnier. Or, c'est le côté faible du talent de Piron. Outre qu'il ne sait pas toujours s'arrêter à propos, s'il choisit il donne quelquefois la préférence au strass sur le diamant. Il présente çà et là des longueurs, des superfétations, ce qu'on appelle des landes. Chez lui, le trait, si piquant, si ingénieux, si nettement incisif quand il s'en tient au premier jet, se dégage lent et embarrassé quand il s'y applique et le travaille. Abondant, énergique, étincelant de verve et d'audace, Piron a les défauts de ses brillantes qualités (1 ). Mais où trouver plus d'esprit et de douce philosophie que dans ses écrits les plus frivoles en apparence ? Il a presque toujours l'accent du cœur et le son de l'âme, si l'on peut dire ; et, lorsque cette précieuse faculté lui fait défaut, — ce qui est rare — il a l'abandon, la naïveté, la familiarité, qui prennent sous sa plume une teinte de tristesse douce, aussi touchante peut-être que la vraie sensibilité, et, à coup sûr, plus communicative que cette sensiblerie de convention dont tant d'auteurs font abus pour cacher la sécheresse de leur cœur ou l'indigence de leur esprit.
(1) M. Arsène Houssaye a dit que Piron écrivait en prose d'une façon trop originale. Nous pensons que M. Arsène Houssaye a voulu par ees mois formuler un éloge, attendu le mal qu'il se donne luimême pour être plus qu'original. Cet écrivain a publié un assez grand nombre de biographies de personnages du xvnr2 siècle, auxquels il a généralement donné une physionomie qui n'est pas la leur, en substituant la fantaisie à la tradition, l'esprit à la vérité. Au surplus, M. Arsène Houssaye plaisante agréablement avec ses personnages; et, comme la plaisanterie est chez lui un parti pris, on aurait mauvaise grâce à lui reprocher de n'avoir fait que des à peu près. Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux; et les silhouettes de M. Houssaye ne
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Doué d'une imagination riante et féconde, d'une intelligence vive et prime-sautière, il n'est pas étonnant que Piron ait été ce causeur attachant et varié, plein de grâces soudaines et de ressources imprévues, dont on aime encore à citer les bons mots, sans pouvoir jamais les égaler.
Grimm dit que : « c'était une machine à saillies, à épigrammes, à traits. En l'examinant de près, on voyait que ces traits s'entre-choquaient dans sa tète, partaient involontairement, se poussaient pêle-mêle sur ses lèvres, et qu'il ne lui était pas plus possible de ne pas dire de bons mots, de ne pas faire d'épigrammes par douzaines, que de ne pas respirer. »
Piron dut donc faire les délices des cercles de son temps. Il n'était pas l'une des bêtes (I) les moins spirituelles que madame de Tencin réunissait chez elle à dîner une fois la semaine, et à chacune desquelles cette grande dame, femme d'esprit plus que de cœur, donnait au jour de l'an deux aunes de velours pour étrennes.
Mais nous n'avons pas la prétention de refaire la vie de Piron dans cette notice, qui n'est ni une biographie, ni une étude (2). Notre seule préoccupation, en nous li-
manquent ni de couleur ni de gaîté. Mais nous aurons à relever plus d'une fois les inexactitudes de cet aimable fantaisiste, seul titre qu'il semble ambitionner.
(1) C'est ainsi que madame de Tencin appelait les hommes de lettres qu'elle recevait à sa table. Piron a adressé à cette dame plusieurs épitres fort jolies, dont une, encore inconnue, est insérée dans ce volume.
(2) A cet égard, voir le Discours préliminaire et la Note que Rigoley de Juvigny a places en tête des OEuvres de Piron, édition déjà citée. En outre, M. Edouard Fournier a fait sur Piron un travail estimable, utile à consulter, et plus fidèle, à certains égards, que celui de Rigoley de Juvigny, qui, à l'exemple de Sosie, a voulu rester un peu Y ami
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vrant à quelques considérations générales sur cet auteur, est de noter en passant, grâce aux manuscrits inédits que nous possédons et dont il sera parlé tout-à-1'heure, certains côtés de son caractère qui n'ont pu être même entrevus jusqu'ici.
Depuis longtemps tout a été dit sur sa verve, sur sa gaîté intarissable. On se tromperait étrangement si l'on jugeait du bonheur de notre poète par cette fête perpétuelle qu'il se donnait à lui-même, à laquelle il conviait ses amis, et où s'épanouissaient à l'envi son esprit et son cœur. Il n'a pas été heureux, il a même souvent manqué du nécessaire; et si, au milieu des tristes préoccupations du besoin, son enjouement est toujours resté le même, il le doit, non à son insouciance ou à sa nature de bouffon (1) (M. Arsène Houssaye a cru devoir lui infliger cette épithète), mais à la fermeté de son esprit. Piron n'était ni insouciant ni bouffon. En l'étudiant de près, on lui découvre une mélancolie douce et contenue, une résignation calme et forte qui ferait honneur à plus d'un philosophe de nos jours, et dont la sévérité contrastait singulièrement avec les joies folles du dehors. Peut-être plus sensible que tout autre aux coups du sort, il portait gaîment sa misère, la regardait en face et vivait avec elle en bon compagnon. Cependant il était parfois impuissant à surmonter les dégoûts qui l'assiégeaient dans le silence de l'étude et même au sein de l'amitié ; ce fragment d'une
de tout le monde; mais ce n'est pas encore là, et ce ne pouvait être le dernier mot sur Piron. — Voir OEuvres de Piron, un vol. in-18; Paris, Delahays, 'i 857.
(I) Voltaire, dans une lettre adressée à La Harpe le 19 avril 1776, appelle notre poète Gilles Piron; mais entre eux, c'était de bonne guerre, et Piron le lui rendait bien, ou le lui avait bien rendu de son vivant, car à cette date il n'existait plus.
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lettre adressée par lui à l'abbé Legendre, prieur de Saint- Ouen, près Melun (I), en fait foi :
« Oubliez, s'il vous plaît, mes humeurs de Saint-Ouen, dit-il à son ami; j'y ai eu de bons et de mauvais moments, et mes écarts ne viennent en partie que de la grande confiance que m'inspire votre bonne façon de penser. D'ailleurs, ayez la bonté de songer quelquefois que mes préoccupations secrètes absorbent toute ma joie. J'ai beaucoup à écrire et à penser. Je vis assez malheureusement, ma santé n'est pas des meilleures, j'ai peu d'amis, j'ai des rivaux triomphants, je n'ai pas encore eu trop bonne chance. Je suis sans manège, et, partant, j'espère peu. Un esprit avec tout cela est terriblement à la torture, et mérite indulgence. »
N'est-ce pas le cri de détresse de l'honnête homme souffrant et méconnu? En présence de cet aveu suprême, qui oserait encore le traiter de bouffon ?
Bien qu'il fût sans manège, en vue de s'affranchir de l'état de dépendance et d'abandon où il se trouvait, Piron rechercha toute sa vie la protection des grands ; et c'est même un spectacle affligeant que de le voir encenser certains personnages à écusson et de médiocre importance, qui ne demandaient pas mieux que de se donner des airs de Mécène. A la vérité, c'était la mode alors. Les poètes sacrifiaient aux favoris des cours ou de la fortune : cela mettait en relief, et valait de doux sourires. Voltaire luimême ne s'est pas fait faute de ces sortes d'hommages ; mais l'heureux Voltaire se proposait un intérêt de vanité
(1) Voir la xxme lettre insérée dans la quatrième volume des Mélanges des Bibliophiles français; Firmin Didot, 6 vol. in-4°, 4820 à 4829. L'abbé Legendre était frère de madame Doublet de Persan, chez laquelle se rédigèrent les Nouvelles à la main, publiées plus tard sous le titre de Mémoires secrets de Bachaumonl.
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ou de plaisir, tandis que la pauvre muse bourguignonne obéissait presque toujours à la triste voix de la nécessité. De là, cet air de gêne et de fausse gaîté qui respire dans la plupart de ses vers à dédicace.
Tantôt c'est un remercîment à un visiteur titré qui a bien voulu oublier vingt-cinq louis sur la cheminée de notre poète; tantôt c'est une promesse de gibier ou de vin qu'on lui a faite et dont il sollicite l'accomplissement. Ailleurs, il chante la munificence d'un bienfaiteur anonyme (1) qui lui a constitué une petite rente viagère, ou il réclame le paiement d'une autre psnsion, due également à la générosité d'un protecteur, paiement qui se faisait trop attendre (2). Plus loin, il exprime sa gratitude pour l'envoi qu'on lui a fait du menu d'un dîner qu'il donnait à ses amis, etc., etc. — Littéralement, pendant un temps il vécut des miettes tombées de la table de ses protecteurs.
Tous ces détails d'intérieur affectent douloureusement, disons-nous, en ce sens qu'ils font ressortir sa position précaire et le quasi-dénûment dans lequel il était trop souvent plongé.
Au surplus, il lui fallait bien redoubler d'humilité et de flatterie auprès de quelques-uns de ces personnages blasés et blasonnés, qui, selon toute apparence, ne lui venaient en aide qu'en cédant à la fantaisie orgueilleuse de voir leur nom enchâssé dans une épître (3). Quelques-uns
(1 ) Le marquis de Lassay.
(2) Sur ce point, nous ne pouvons être de l'avis de M. Edouard Fournier, d'après lequel Piron se serait simplement laissé faire par la bienfaisance de quelques grands seigneurs, sans l'avoir jamais sollicitée.
(3) Nous ne pouvons croire, par exemple, à la générosité spontanée de l'un d'eux , le comte de Saint-Florentin , depuis duc de la Vril-
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de ces étranges protecteurs, dont les mœurs ou la nullité donnaient souvent matière à la satire s'attachaient probablement, au moyen de leurs cadeaux intéressés, à se rendre favorables les auteurs caustiques , et à conjurer par là de malignes épigrammes. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le mot énergique de Duelos, qui disait de certains grands seigneurs : « Us nous craignent comme les voleurs craignent les lanternes. »
On peut reprocher àPiron d'avoir un peu trop sacrifié, dans ses lettres, et parfois dans ses vers, à ce que nous appellerons la plaisanterie au gros sel : c'est-à-dire de s'être adonné au coq-à-1'àne, au mot à double entente ;
Hère , pour peu que nous ajoutions foi à certains documents. Voyez (à la suite des Mémoires de Diderot, 2 vol. in- 18, 1841), les Mémoires de sa fille, madame de Vandeul. On peut également consulter les Mémoires de Bachaumonl (9 octobre 1705), et la Galerie d'Orléans, par j. Vatout , tome ni, p. 270, où se trouvent deux épitaphes qui circulèrent , Tune quand le duc de la Vrillière perdit par accident sa main droite à la chasse; l'autre à l'époque de sa mort.
Quant au comte de Livry, premier maître d'hôtel de Louis \\ et autre bienfaiteur de Piron , si Ton en croit l'anecdote racontée par Collé , il faisait beaucoup de cas dp son propre esprit et souffrait peu que les autres en eussent plus que lui. Voici cette anecdoetc :
x Un soir que le comte de Livry, qui entretenait madame Dancourt, avait été plaisanté par Dancourt , qui avait été brillant et agréable on ne peut davantage au souper, il lui adressa la parole d'un air riant et lui dit : Dancourt , tu as été charmant jusqu'à présent ; mais je t'avertis que si, d'ici à la fin du repas, tu as plus d'esprit que moi , je te donnerai cent coups de bâton. Dancourt était brave et en avait donné des preuves ; mais la certitude de perdre son vilain état et sa fortune l'empêcha de répondre à cette brutalité.»
Cependant, hàtons-nous de le reconnaître, le comte de Livry se montra généralement intelligent et délicat dans ses libéralités envers Piron, auquel il constitua une rente de 600 livres par son contrat de mariage.
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en d'autres termes, d'avoir souvent pris pour texte de ses facéties des incidents vulgaires et dépourvus de gaité , auxquels il s'efforçait de donner de la physionomie et du relief.
Mais telle était la naïveté de nos pères : la moindre drôlerie les faisait rire aux larmes ; une aventure de voyage, une querelle entre gens ivres, un mari bossu ou trompé , un bas mis à l'envers , une mouche qui volait d'une certaine façon , c'en était assez pour provoquer leurs gorges-chaudes et les faire pâmer d'aise des mois durant. Après tout, c'était de la gaité de bon aloi que nous ne pouvons plus comprendre. Notre siècle s'est fait grave , gourmé ; il baille , il s'ennuie ; nous sommes de trop bonne compagnie pour descendre à cette hilarité bourgeoise, à
Ce rire d'autrefois, ce rire des aïeux,
Qui s'échappait du cœur comme un flot de vin vieux.
Et quand nous voulons nous divertir, nous allons héroïquement jouer à la Bourse ou sur le turf. Nos neveux comprendront-ils mieux ce genre de plaisanterie? Trahit sua quemque voluptas.
Une étude curieuse serait à taire, qui consisterait à établir un parallèle philosophique et raisonné entre nos goûts, nos habitudes, nos préjugés du moment, et ceux des autres époques de notre histoire. Assurément, par suite d'une loi nécessaire du progrès, la comparaison serait souvent à notre avantage. Mais nos pères ne prendraientils pas sur nous une éclatante revanche, sous certains rapports?...
Passons. . ,
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En amour, plus sensuel que sentimental, mais en amitié sûr et fidèle, Piron était plein de franchise, d'honneur et de bonté. Tous ses biographes sont d'accord sur ce point, de même qu'en ce qui concerne la simplicité de ses mœurs, lesquelles valaient mieux que les mœurs de la plupart des hommes de lettres de son temps [if.
Toutefois, malgré la bonhomie qui faisait le fond de son caractère, sa philosophie n'allait pas jusqu'au pardon des injures. Sensible aux froissements de l'amourpropre, il renvoyait le trait à qui l'avait blessé. A ce genre d'escarmouche il était passé maître ; il le savait, et sans pitié chargeait à fond sur ses adversaires ; et, chose étrange ! il se faisait peu d'ennemis. Un de ses contemporains, qui, du reste, ne lui est pas toujours favorable dans ses appréciations, dit : « Avec la facilité dangereuse dont Piron était doué de faire des épigrammes trèsmordantes et de s'en permettre beaucoup, il a eu l'avantage de ne point passer pour méchant. Il les composait et les récitait avec une gaîté franche qui les lui faisait pardonner. J.-B. Rousseau, avec un extérieur moins enjoué, une physionomie moins ouverte, excita plus de haine par les siennes. Il en devint la victime (2). » De son côté, Rigoley de Juvigny, qui a vécu daus l'intimité de Piron, affirme « que sa malice était dans son esprit, non dans son cœur ; que ni le fiel ni la calomnie n'ont empoisonné ses traits, et qu'il avait la satire en horreur. »
Quoiqu'il en soit, pour notre part, nous serions effrayé
(1) Pour ne citer que Diderot et Duclos, le premier, étant marié, a vécu publiquement de longues années avec madame de P.... et mademoiselle Voland. La comtesse de Rochefort disait au second : « \ oiri votre paradis : du pain, du vin, du fromage et la première venue. »
(2) Eloge anonyme de Piron, extrait du Nécrologe des hommes célèbres de France, par une société de gens de lettres: Paris, année 477 4.
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de la quantité d'épigrammes que Piron a éternuées, pour nous servir de l'une de ses expressions (4), si nous ne savions que cette espèce d'escrime littéraire était un besoin de l'époque, un simple jeu d'esprit qui avait gagné tous les rangs (2).
En définitive, une réaction favorable se manifeste depuis quelque temps à l'égard de Piron. Des esprits généreux ont pris à tâche de le réhabiliter aux yeux des gens honnêtes, en le présentant sous sa véritable physionomie (3). Nous apportons notre modeste pierre à cette œuvre de justice et de réparation, sans entendre toutefois aliéner en rien notre indépendance. Nous dirons la vérité en tout et partout, et notre opinion toujours, quelle qu'elle soit, ou flatteuse ou sévère.
Mais il est temps de parler spécialement des manuscrits entièrement inédits qui forment l'objet de cette publication , et dont aucun des éditeurs ou biographes modernes de Piron n'a eu communication ni même connaissance. Ces manuscrits autographes et originaux, consistent en Lettres, Poésies et autres documents d'une haute importance, en ce sens qu'ils nous montrent Piron sous un jour tout-à-fait nouveau.
A entendre certains auteurs, Piron, retranché de la bonne compagnie, aurait vécu à l'écart en véritable bo-
(1) Lettre au président de C Académie de Caen, du 44 décembre 1755, insérée dans P Artiste , de 1850. Dans une autre lettre à M. de Fontette, écrite un mois après, Piron disait que Voltaire était à ses derniers hoquets et lui à ses derniers éternuements.
(2) Pour ne parler que de deux auteurs pris à partie par Piron, nous avons en portefeuille cinquante-quatre épigrammes de lui contre l'abbé Desfontaines et trente-deux contre Fréron : en tout quatre-vingt-six épigrammes !
(5) M. Edouard Fournier : voir l'Etude déjà citée ;
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hême, et comme frappé de la réprobation publique. Eût-il assassiné père et mère, — son père qu'il aimait tant, malgré sa sévérité à son égard ! sa mère à laquelle il faisait une pension, malgré sa profonde détresse ! — eût-il été affilié à une bande de truands et de coupe-jarrets; enfin, eût-il habité un cabaret borgne dans un quartier perdu, on n'aurait pas tenu un autre langage. Quant à ses amours, on aurait pu croire qu'il les prenait çà et là en plein vent, n'importe où, et que ce vers du poète comiqueavait été fait particulièrement pour son usage :
Et quand le cœur m'en dit, j'en prends par où je puis.
Or, nous prouverons que Piron était admis dans les meilleures sociétés; que, loin de s'en être tenu aux amours faciles et banales, il a compté, au nombre de ses tendres victimes, au moins deux conquêtes choisies qu'il pouvait avouer le front haut et sans rougeur : — mademoiselle Quinault (I), la femme tendre et contenue, aux convenances parfaites, nature fine et distinguée ; mademoiselle de Bar, la femme ardente et libre de frein, aux saillies brillantes et hardies ; celle-ci, donnant fièrement la réplique à Piron, et luttant avec lui à armes égales ; celle-là, le conseillant, l'encourageant, l'armant contre lui-même ; l'une, ange d'amour et de poésie; l'autre, vrai
M. Hippolyte Lucas : Histoire philosophique et littéraire du Théâtre Français; \ vol. in-18. Gosselin, 1845.
M. Ludovic Lalaune : Âthenœum français, revue universelle ; 2 février 1 856.
MM. de Goncourt: Portraits intimes du XVIIIe siècle; 2 vol in-18, Dentu, 1858.
(-1 ) Jeanne-Françoise Quinault, la célèbre soubrette de la Comédie- Française. Entrée au théâtre en ^718, morte en 1783.
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démon à damner plusieurs saints; formant à elles deux un assemblage de contrastes, d'incohérences et d'oppositions plein de charme et d'imprévu.
Enfin, selon le désir exprimé par l'un des honorables compatriotes de Piron (I), qui gémissait de le voir abandonné à perpétuité aux nymphes vénales et subalternes, nous allons faire pénétrer un rayon d'amour élégant et parfumé dans la mansarde de notre poète.
Assurément, Piron était un pauvre diable, une espèce d'enfant perdu de la littérature; en un mot, l'un des descendants de ces poètes besogneux et crottés, si inhumainement flagellés par l'aristocrate Boileau ; mais il était homme de belle stature et de bonne mine ; sa taille n'avait pas nuins de cinq pieds huit pouces; sa face, il le dit lui-même, était celle du roi de Cocagne, vive, fleurie, rubiconde (2); des yeux à fleur de tête, des narines dilatées et respirant le plaisir ; de plus, il était aimable et galant : en vcilà plus qu'il n'en faut pour expliquer ses bonnes fortunes en haut lieu, à une époque où les grandes dames ne demandaient pas d'autre monnaie pour se rendre; époque voisine de celle où une belle marquise, interrogeant l'acteur Baron, dans un moment d'orgueilleuse faiblesse, en avait obtenu la réponse que chacun sait.
Du reste, qu'on ne croie pas que les relations de Piron avec mesdemoiselles Quinault et de Bar aient été l'un de
(\) M. Abel Jeandet, de Verdun-sur-Saône, savant et spirituel bibliographe, auteur de plusieurs dissertations et notices fort intéressantes, où le talent de rhonime de style brille à côté de la conscience de Thistorien. Il serait à désirer que chacune de nos vieilles provinces fût dotée d'un esprit aussi sagace, aussi investigateur, aussi lettré. Combien de richesses archéologiques, historiques et littéraires, enfouies dans la poussière de l'oubli, notre France scientifique recouvrerai! !
(2) Voyez sa lettre plus loin.
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ces romans écrits à deux par une belle matinée de printemps et dont, le lendemain, on a oublié jusqu'au titre ; une de ces liaisons formées par le caprice, entretenues quelque temps par l'attrait de la nouveauté, et qui se brisent à la première atteinte de la lassitude, mère du dégoût et de l'ennui. Non : ces deux amours de Piron ont duré de longues années; et l'amitié qui y a survécu de part et d'autre ne s'est éteinte que sous le froid toucher de la mort.
Les manuscrits à notre disposition indiquent que Piron a fait deux voyages à Bruxelles : le premier en 4 738, le second en 4740 (4). Or, ce sont les lettres adressées par lui à mademoiselle de Bar, pendant ces deux voyages, qu'il nous est donné d'offrir à la curiosité du lecteur; plus, un assez grand nombre de lettres écrites à Piron par mademoiselle de Bar; enfin, des lettres adressées au même par mademoiselle Quinault.
Ecrites au sein de la plus étroite intimité, toutes ces lettres sont intéressantes, en ce qu'elles peignent chaque personnage au naturel, en déshabillé, si l'on ose dire. On y voit Piron tout entier, avec ses joies d'enfant, ses faiblesses d'homme et ses petites passions de poète. En outre, l'élément littéraire y est fourni, abondant. La plupart des lettres de mesdemoiselles Quinault et de Bar roulent sur des choses d'art et de théâtre ; et plusieurs des lettres de Piron renferment , sur Voltaire et sur J.-B. Rousseau, poètes qu'il a occasion de voir à Bruxelles, des renseignements neufs et précieux.
Comme la correspondance de mademoiselle Quinault sera placée plus loin, vers la fin de ce volume, c'est le lieu où nous donnerons quelques détails biographiques
(1) Plus loin nous expliquerons les motifs et le but de ces voyages.
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sur cette divine Thalie, ainsi que l'appelait Voltaire, laquelle est en possession d'une réputation trop éclatante, trop justement acquise, pour n'être pas connue du lecteur.
Il n'en est pas de même de mademoiselle de Bar, dont le nom est sans doute nouveau pour beaucoup de personnes.
Mademoiselle de Bar habitait l'hôtel de la marquise de Mimeure (I), qui se l'était probablement attachée, — comme il était d'usage alors dans certaines familles riches, — en qualité de demoiselle de compagnie ou de lectrice. C'était donc une espèce de mademoiselle deLespinasse, ou de mademoiselle de Launay, que mademoiselle de Bar; mais au rebours de ces dernières, elle est restée ignorée, inconnue : et cependant par son esprit original, par le tour piquant de ses idées, elle mérita peut-être,
— le lecteur en jugera, — sinon d'être élevée au rang de ces deux femmes célèbres, du moins d'avoir une place à leurs côtés.
Le sort a d étranges caprices! Il refuse parfois, nonseulement le renom, mais la notoriété même à de hautes intelligences, à de nobles cœurs, pour produire des médiocrités au grand jour, jusqu'à ce que le temps, — ce
(1) Charlotte-Madeleine de Carvoisin-d'Àchy, mariée à Jacques-Louis Vallon, marquis de Mimeure (on prononce Mimûre), maréchal de camp etmemhre de l1 Académie française. Morte à Paris, le 50 novembre 4759, a l'âge de 75 ans. Dans une note établie en marge d'une épîlre adressée par lui à cette dame, Piron nous apprend qu'elle était dans la haut? dévotion. Pendant longtemps, elle fut intimement liée avec Voltaire, qui cessa de la voir lorsqu'il fit connaissance de la présidente de Bernières.
— Voir la lettre de Voltaire à cette dernière, de novembre 1754 ; édition Beuchot. — D'après Voltaire (lettre écrite de Villars vers la fin de 1719), la marquise de Mimeure avait de l'agrément dans l'esprit.
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lent justicier ! — ou le hasard, cette divinité aveugle ! — remette toute chose en son rang.
Jusqu'à ces derniers temps, quelques investigations que nous ayons faites, nous n'avions pu recueillir aucune lumière sur la famille de mademoiselle de Bar. Peut-être, dès lors, eussions-nous fait aussi de la fantaisie. Dans ce but, nous n'aurions pas manqué de faire descendre notre héroïne de l'illustre maison des ducs de Lorraine et de Bar, qui a compté des alliances parmi les têtes couronnées. Cependant . à quoi bon ? Un blason à mademoiselle de Bar! Fi donc ! Elle en eut sûrement fait litière, à en juger par sa philosophie vive et gaillarde et par l'indépendance de ses allures.
Heureusement pour notre conscience d'historien, nous n'avons pas de frais d'imagination à faire pour donner un état civil à mademoiselle de Bar. Nous savons positivement aujourd'hui quelle elle est, d'où elle vient, où elle va ; et le lecteur le saura lui-même.
Indépendamment de la correspondance dont il s'agit . nous publions aussi, pour la première fois :
\° Une vingtaine de lettres de Piron à diverses personnes. Treize de ces lettres sont adressées à des membres de l'Académie de Dijon (Legoux-Gerland , Maret, le président de Buffey), et ont été écrites par notre poète à l'âge de 78 et 80 ans. c'est-à-dire peu d'années avant sa mort. Ce ne sont pas les moins curieuses du recueil, en ce sens qu'elles nous initient aux dernières pensées du vieillard, qui alors, comme on dit vulgairement, a vidé le fond du sac, au point de vue de ses sympathies et de ses rancunes littéraires :
2° Différentes pièces de poésie, composées par Piron, — contes, épitres, épi 'ranimes, chansons, etc. ;
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3° Enfin , nous mettons sous les yeux du lecteur les premières amours de Piron, en d'autres termes, les lettres (prose et vers), qu'il adressa à une sienne cousine de Dijon , dont il s'était éperdûment épris vers l'âge de 20 à 25 ans , avant qu'il quittât sa famille pour venir tenter fortune à Paris. Nous y ajoutons , comme appartenant à la même date et au même genre, quelques poésies adressées à d'autres jeunes Dijonnaises , ainsi qu'une pièce de vers intitulée : Retour sur moi-même, et composée en -1707, laquelle est signalée par Piron, dans une notule marginale , comme étant les premiers vers qu'il ait faits de sa vie.
Il paraîtra sans doute intéressant de prendre ainsi Piron à son point de départ, et de l'étudier dans ses impressions juvéniles, après l'avoir entendu dans les dernières confidences de sa vieillesse.
C'est donc un Piron complet et tout-à-fait Imprévu, que nous présentons au public, en couronnant ce faisceau de piquantes nouveautés par le Testament littéraire du poète, document qui n'a jamais été imprimé dans son entier et dont nous avons l'original.
Une telle réunion de documents, — véritable trésor autobiographique et littéraire , — paraîtra plus précieuse encore quand on saura que Rigoley de Juvigny, éditeur des œuvres complètes de Piron et le légataire de ses manuscrits, l'a eue à sa disposition. Les ménagements que lui commandait la mémoire de Piton, son ami, et, d'un autre côté, la crainte de jeter du ridicule sur des écrivains estimables encore vivants, l'engagèrent évidemment à écarter ces matériaux de l'édition de 4776. Au surplus, aucun doute ne peut s'élever quant à leur dépôt entre ses mains, en présence des annotations et remarques qu'il
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a inscrites, propriâ manu, sur un certain nombre de poésies, de même que sur la couverture des cartons où elles étaient renfermées (-1).
Cette découverte est piquante, n'est-il pas vrai? et nous promet de curieuses révélations.
Du reste, Juvigny ne fait aucune mention des lettres écrites par Piron, soit de Bruxelles à mademoiselle de Bar, (1738 — 1740), soit de Paris à diverses personnes, (1766 — -1768), et ce silence se conçoit : les premières lui donnent un démenti formel, quant aux sentiments et au langage qu'il prête à Piron à l'égard de J.-B. Rousseau ; les secondes contiennent comme une espèce de croisade contre des personnages et des abus qui, en général, avaient été épargnés jusques-là par Piron.
En ce qui concerne les lettres de mesdemoiselles Quinault et de Bar, il n'en parle pas davantage. Cette réticence a également sa raison d'être : mademoiselle Quinault vivait encore en 1776, et mademoiselle de Bar, morte en 4 754 , avait emporté dans la tombe un nom qui imposait une grande réserve à Juvigny.
Cet écrivain a donc procédé par la voie de l'abstention toutes les fois qu'il s'est agi de révéler des vérités gênantes, et par la voie de la dénégation lorsqu'il s'est trouvé en présence de certains faits passés dans le domaine de la notoriété, mais dénués de preuves. C'est
(I) Dans le Moniteur du 15 septembre 1817, on lit l'annonce suivante : « Les manuscrits de Piron sont arrivés, par succession, entre les mains d'une personne qui désire les vendre. La collection renferme plusieurs pièces du genre erotique, historiettes galantes, contes en vers, épigrammes, etc., qui n'ont point été imprimées. Les personnes auxquelles ces manuscrits pourront convenir, amont la facilité de les voir chez M. Marie, rue de l'Echiquier, 4, qui donnera sur leur authenticité tous les renseignements qu'on pourra désirer. »
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ainsi, par exemple, qu'il a été conduit, dans maint endroit, à s'exprimer de manière à faire croire que quelques poésies égrillardes, imprimées furtivement en France et à l'étranger, du vivant et sous le nom de Piron, n'étaient pas de ce dernier. Pièces en main, nous pourrions fournir la preuve du contraire.
D'un autre côté, dans son Discours préliminaire, il dit avoir publié toutes les épigrammes dirigées par Piron contre les auteurs estimés du temps. Cette déclaration est inexacte. Outre ses restrictions à l'égard de l'abbé Desfontaines et de Fréron, Juvigny a tenu secrètes un assez grand nombre d'épigrammes que Piron a décochées , sous le manteau, contre Louis Racine, Crébillon fils, Dancourt, Le Franc de Pompignan, Destouches, Gresset, J.-J. Rousseau, etc, etc.
Nous sommes assez heureux pour pouvoir produire toutes ces épigrammes, dont la plupart sont des mieux venues.
Une remarque analogue s'applique aux autres poésies, c'est-à-dire aux épîtres, chansons, etc.
En un mot, à l'aide des pièces autographes et originales dont nous sommes détenteur, — lesquelles, sans détruire toujours les aliénations de Juvigny, en modifient souvent le sens et la portée, — nous nous réservons le soin, — le malin plaisir peut-être, — de le surprendre quelquefois en flagrant délit d'inexactitude volontaire, ou de complaisante faiblesse.
Ces réserves posées, Juvigny s'est assez bien acquitté, dans l'ensemble, de sa double tâche d'éditeur et d'ami (4);
M) Nous lui reprocherons toutefois devoir porté la main sur les préfaces que Piron avait faites pour chacune de ses pièces de théâtre jouées à la Comédie-Française, préfaces qui se trouvent, in extenso, dans l'édi-
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et La Harpe, remarquons-le en passant, a été beaucoup trop sévère à son égard. Sa prose n'est ni niaise ni plate, encore moins anti-française (I ). Elle est seulement quelque peu déclamatoire, et ce peu est de trop ; mais elle a, en général, le tour vif, précis, et ne manque pas çà et là d'une certaine élégance. On sait pourquoi, d'ailleurs, le bilieux auteur du Cours de Littérature a déclamé si fort contre l'éditeur des OEuvres complètes de Piron; c'est qu'il trouva dans ce recueil un grand nombre d'épigrammes à son adresse, et ce ne sont pas les moins mordantes en vérité. A ce sujet, Juvigny se montra peu généreux envers La Harpe, mais peut-être agissait-il ainsi pour se dédommager du silence qu'il s'était imposé à l'endroit d'autres écrivains. Cette manière d'établir une compensation mériterait d'être notée.
En résumé, il serait par trop rigoureux de prendre texte des omissions dont il a été parlé plus haut pour exprimer un reproche d'infidélité contre Juvigny. Il nous appartiendrait moins qu'à tout autre, d'ailleurs, de nous élever contre la réserve extrême dont il a usé à l'égard de quelques-uns de ses contemporains, puisque c'est à
tion publiée par Piron lui-même en 4758. De Juvigny les a écourlées, défigurées, sous le prétexte qu'étant trop longues, elles avaient trouvé des censeurs. Cette mutilation est d'autant plus regrettable que les préfaces précitées sont généralement remarquables par leur ton franc et original, et que Piron ne s'est jamais mieux peint que dans ces sortes d'écrits. D'un autre côté, en vue de donner plus d'importance à sa publication, Juvigny y a inséré un assez grand nombre de productions médiocres ou puériles qu'un goût plus sévère lui aurait fait éliminer du bagage de Piron, pour y substituer celles que nous publions nous-méme ; mais il n'a pas osé, et il n'a voulu rien perdre sur la quantité.
(1) Correspondance littéraire adressée au grand-duc de Russie; -177-4 à 1789, 5 vol. in-8°. Migneret, Paris, I8(M, pages 354 et 555.
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cette même réserve que nous devons aujourd'hui notre bonne fortune littéraire. Au surplus, si Juvigny s'est abstenu de mettre en lumière certaines productions de son ami, s'il en a désavoué d'autres, il a été guidé en cela, comme nous l'avons dit, par des motifs honorables puisés dans des considérations de personnes ou de choses qu'il a dû respecter. Ces dernières considérations, on le comprendra, existent pour nous comme elles ont existé pour Juvigny ; mais les premières ont disparu , et à l'heure qu'il est, nous pouvons citer des noms propres sans éveiller de susceptibilités.
Nous terminerons cette notice en annonçant que nous serons conduit, chemin faisant, àrectifier quelques erreurs dans lesquelles sont tombés certains biographes modernes, faute d'avoir sous la main les éléments d'instruction qui nous sont dévolus.
Trois points sont demeurés obscurs dans la vie de notre poète :
D'une part, on se demande si, nonobstant la traduction en vers, ou mieux la paraphrase des Psaumes de la Pénitence qu'il a faite dans sa vieillesse, il acomposédes poésies grivoises à cette dernière période de son existence ; en d'autres termes, s'il est mort dans Y impénitence finale littéraire ;
D'un autre côté, des doutes s'élèvent sur la question de savoir si Piron, dans les derniers temps de sa vie, s'est réconcilié ou non avec Voltaire.
Nous répondrons péremptoirement à ces deux questions.
Enfin, on a exprimé plusieurs fois le désir de connaître le nom véritable et la condition sociale de la femme de Piron, tant il semblait que c'était là une physionomie curieuse et dii>ne d'être étudiée.
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Nous éclaircirons également ce fait; mais, de son côté, madame Piron se chargera du soin de nous dire elle-même ce qu'elle a été, au triple point de vue de l'instruction, du goût et de l'esprit.