DERNIÈRES LETTRES
DE
PIRON A DIVERS
Nous complétons la correspondance de Piron par quatorze lettres qui semblent clore sa carrière littéraire. Dix de ces lettres ont été copiées par madame Capron, nièce de Piron, qui en a ^crit lui-même de sa main les premières lignes ; de telle sorte que chaque lettre porte avec elle son certificat d'origine et d'authenticité.
Les recherches que nous avons faites nous permettent de croire que ces dix lettres sont inédites. Telle est aussi l'opinion de M. Foisset, conseiller à la Cour impériale de Dijon, qui, consulté à ce sujet , a répondu à notre appel avec autant d'empressement que d'autorité.
Les quatre autres lettres adressées au docteur Maret , secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon (4), et qui portent les numéros 38, 40, 43 et 44, ont récemment
(1) Le docteur Maret était père du duc de Bassano, ministre secrétaire d'Etat sous l'Empire, et aïeul par conséquent de M. le duc de Bassano, aujourd'hui chambellan de l'Empereur. L'aïeule maternelle de M. le baron Dupont-Delporte était sœur de feu le duc de Bassano.
paru dans la Revue des Alpes , publiée à Grenoble sous l'intelligente direction de M. Maisonville , auquel M. le baron Dupont-Delporte, qui en possède les originaux, les avait communiquées. M. le baron Dupont-Delporte a bien voulu nous autoriser à reproduire ces lettres. Qu'il en accepte ici nos sincères remercîments.
Ecrites par Piron à l'âge de 76, 78 et 80 ans, les quatorze lettres en question nous initient aux dernières confidences de notre poète, qui, à cette époque de sa vie, avait comme entrepris une levée de boucliers contre les ridicules et les abus, et particulièrement contre Voltaire. Sous ce dernier rapport, MM. de Goncourt n'étaient pas suffisamment renseignés lorsqu'ils ont dit , sur la foi d'une lettre dépourvue de date et d'adresse , que , sur la fin de ses jours, la haine de Piron s'endormit de lassitude, et qu'il se réconcilia avec Voltaire.
Les lettres suivantes, datées des cinq dernières années de la vie de Piron , prouvent , au contraire , que cette haine, — la seule qu'il ait eue peut-être, — est restée jusqu'à la ïin vivace et profonde.
Evidemment, la lettre citée par MM. de Goncourt n'était pas adressée à Voltaire ; et l'ingénieux éditeur des Philippiques de La Grange Chancel (I), M. de Lescure, a fait preuve de sa sagacité habituelle lorsqu'il a exprimé des réserves touchant ce qu'il appelle les traits hasardés de MM. de Goncourt, dans leur étude sur Piron. — Voir Gazette de France, 8 juin -4 858.
(I) Un vol. in-12. Poulet-Malassis et de Broise. — 4858.
LETTRE XXXI
A M. LEGOUX-GERLAND {*).
« Monsieur, je me suis toujours piqué de la plus grande exactitude à répondre aux lettres, de quelque part qu'elles vinssent. Jugez si j'aurais manqué à la première dont un homme de votre considération m'aurait honoré ; mon silence témoignait bien que je ne l'avais pas reçue. Je la regrette, et l'honneur de la seconde ne me saurait tout à fait consoler de cette perte : l'avarice et l'avidité sont bien permises pour les choses précieuses qui font également de l'honneur et du plaisir. Le prix que j'y mets ne tient qu'à celui d'une estime aussi désirable que la vôtre, nullement à la gloire de l'installation de mon buste dans votre Temple du Goût. Ce que je ne
(1 ) Réponse à une lettre adressée à Piron, le 23 septembre 1 766, par M. Legoux-Gerland, qui lui demandait son buste pour être placé dans l'une des salles de l'académie de Dijon, dont M. Legoux-Gerland était l'un des membres les plus distingués. Son père, Pierre Legoux, conseiller au Parlement de Dijon, a laissé un curieux recueil d'anecdotes dont M. F. Barrière a tiré parti dans la Cour et la Ville.
mérite pas ne m'a jamais intéressé; c'est ce qui, de ma naissance à ma mort, a dû naturellement borner, comme il l'a fait, mes facultés et mon avancement.
» Je n'aurais pas l'honneur d'être de votre illustre académie , si on n'avait pas eu la bonté de m'y amener pieds et poings liés. Sentant mon indignité, j'y suis sur les épines. Je n'ai rien fait qui mérite V honoraire y et ce n'est pas à mon âge qu'on s'avise de devenir utile ni agréable. Quelle figure faire? Celle d'un buste? J'en ai écrit mon sentiment à M. Maret (1). L'honorable pendant que celui de l'abbé Le Blanc (2)! Vous avez beau dire, messieurs, qu'il n'y sera pas : toutes les nuits, pour peu que je dorme, je le revois en rêve vis-à-vis de moi qui me fait la morgue (3). Je m'éveille en sursaut et tout en sueur ; et, comme faisaient les anciens superstitieux, je vais vite, en plein soleil, raconter ce mauvais rêve au premier venu, pour en écarter l'augure. Toute votre politesse et les insinuations de
(1) Maret (Hugues), médecin, secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, où il est né en 4726 ; mort en 4785. A publié plusieurs ouvrages. Ses lettres à Piron, ainsi que celles de Legoux-Gerland au même, sont charmantes. Nous les publierons peut-être plus tard.
(2) Le Blanc (l'abbé Jean-Bernard), historiographe des bâtiments du roi, membre honoraire de l'académie de Dijon, où il est né en 4707; mort en 4781. Auteur de poésies oubliées et d'Aben- Sàïd, tragédie.
(3) Braver quelqu'un, le défier.
votre éloquent secrétaire ne me rassureront pas. Le Blanc n'a guère moins de mérite académique que bien d'autres et les surpasse tous, excepté Voltaire, en manège et en bonne opinion. Rien n'est si tenace, si audacieux, ni si rampant.
» Voyez comme, annulant la promesse que m'avait daigné faire M. le président de Brosses (1), et bravant les justes indispositions où il avait laissé M. de Ruffey (2) à son égard, après avoir essuyé le refus de nos académies, il a su enfin trouver moyen d'introduire chez vous sa personne. Il y introduira son buste, vous dis-je, et en marbre et taillé à Rome, et le placera à son gré avec une inscription de sa façon qui nous humiliera tous. 11 parvient à tout ce qu'il veut. Du fond de la grande prison, il vola dans Paris la grande ville ; des rebuffades de vos Bourgillons (3), il passa aux accueils du beau monde oisif et badaud ; sa mine assurée et ses courbettes élevèrent sa bonne fortune jusqu'à la tolérance d'un de nos princes du sang (4). On ne le voyait plus aux premières loges des spectacles que
(1) Brosses (Charles de), membre de l'académie de Dijon, premier président du parlement de Bourgogne. Né à Dijon en 4709, mort en 1777, auteur de lettres célèbres, écrites d'Italie en 1739 et1740.
(2) Ruffey (Giles-Germain-Richard de), vice-chancelier de l'académie de Dijon, où il naquit en 1706.
(3) Pour Bourguignons. Le père de l'abbé Le Blanc était concierge d'une prison.
(4) Le duc de Condé.
le visage sur l'épaule de son altesse. Il parvint à plaire à feu madame la marquise (1 ) , au point d'être donné au jeune marquis de Marigny pour son mentor, à son voyage à Rome. Il eut beau faire et dire autant de sottises que de pas et de paroles, son astre natal et brillant l'emporta. Il vint, il vit, il vainquit. Il se fit recevoir à l'académie des Arcades : que pouvait l'Arcadie refuser à son rossignol? Il vint, le front couronné d'un chardon de coyon (2), présenter sa deux-cent-cinquantième requête à la grande académie de l'Europe; on mit : néant. Il insista, soutenu d'une lettre de la dame (3), à qui il avait fait accroire que leur suffrage n'attendait que le sien. Ces messieurs, intrigués à la vue de cette lettre, députèrent à la puissance pour lui faire d'humbles représentations qui ne sentaient rien moins que l'envie d'avoir un tel confrère . Elle vit qu'on avait surpris sa religion ; elle restitua l'académie dans le droit que le roi lui accorde d'être libre dans ses élections. Elle y rentra et nomma je ne sais qui, mais, à coup sûr, quelqu'un qui, sans valoir grand'chose, valait mieux que lui.
j> Tel est votre nouvel honoraire, et l'ayant pu devenir, son buste ne se planterait pas dans votre
(1) La marquise de Pompadour.
(.2) Coyon, lâche, poltron, servile.
(3) La marquise de Pompadour.
salle ! et vous m'y planteriez comme lui !... Oui, messieurs, il y sera; il l'a résolu (I). J'ai résolu, moi, en homme indigne d'un tel honneur, de n'y pas être, et je n'y serai point. C'est trop remplir d'inutilités une lettre qui ne devait contenir que
(■\) Il suffit de parcourir la Correspondance inédite de l'abbé Le Blanc avec le président Bouhier (Bibliothèque impériale, vol. iv) pour se convaincre que Piron ne s'est pas montré trop sévère envers ce personnage, qui était bouffi d'outrecuidance. Ce côté très-marqué de son caractère a échappé à MM. de Goncourt dans l'esquisse qu'ils ont donnée de l'abbé Le Blanc, d'après la correspondance en question.
Recueilli dans l'hôtel du comte de Noce, l'abbé Le Blanc se hâte de déclarer qu'il n'a aucune qualité chez son bienfaiteur. C'est uniquement par affection pour lui que le comte lui a offert le vivre et le couvert, et lui, par reconnaissance, a bien voulu les accepter. Plus loin, rougissant de la profession de son père, qui est concierge d une prison, et craignant que cette honteuse profession ne nuise à son avancement dans le monde, il supplie le président Bouhier de répondre aux personnes qui l'interrogeront sur sa famille, qu'il est fils d'un commis-greffier au Parlement. « Ma pièce (Aben- Saïd, tragédie), dit-il ailleurs, a été jouée hier et applaudie à tout rompre. Il n'y a encore guère eu au théâtre d'applaudissements plus fréquents et plus unanimes. » L'acteur Dufresne ayant refusé son rôle, il avait fallu à l'abbé Le Blanc un ordre du roi pour le lui faire accepter. « Baron fit autrefois la même chose, ajoute-t-il, et il fallut à Racine un ordre pour faire jouer Britannicus. » Il termine ainsi une autre lettre datée de Montbard, du 26 août 1734 : « M. de Buffon vous assure de ses très-humbles respects. Il bâtit, il fait des expériences. Je fume, je fais des vers. Nous sommes de plaisants philosophes. »
Au surplus, en raison de son état de profonde détresse, — car il était pauvre comme Job avant d'être orgueilleux comme Diogène, — l'abbé Le Blanc inspire quelque intérêt. Il résume assez bien les vicissitudes de cette classe d'écrivains du troisième ordre, dont la race est loin d'être éteinte, qui vivent au jour le jour, luttent sans relâche contre le sort, et entassent projets sur pro-
d'humbles remercîments. Je les réitère. Le papier et la vue me manquent. J'achèverai de vous faire rire sur le compte du grand Voltaire, si je puis recouvrer assez d'yeux pour écrire à l'aimable et spirituel M. Maret. Vous ne pouvez trop vous louer d'un pareil secrétaire perpétuel. Je voudrais être aussi disert que lui pour vous témoigner avec combien d'estime, de reconnaissance et de respect je suis, monsieur, etc. »
LETTRE XXXII