‹ ŒuvresChapitre 2 sur 55 · A VIRGILE-DELILLE · texte numérisé non relu

A VIRGILE-DELILLE

En lui envoyant un morceau de laurier coupé sur le tombeau de Virgile en 1786.

A tjx champs de Pârthénopé, en vous lisant, Delille, J'ai porté mon hommage aux restes de Virgile. comme ces beaux lieux, consacrés par les arts, Ont de Mécène absent averti mes regards !

Docile au juste élan de mon âme entraînée Vers le chantre divin d'Eurydice et d'Énée, Je ne voyais que lui ; j'oubliais, sur ces bords. Ces grottes, ces palais , ces portiques , ces ports , Ce mont qui sème au loin la mort et l'abondance^ Du peuple, à son aspect, j'avais l'indifférence;

Ç Je n'allais point chercher, d'un zèle antique épris,

\ Des bronzes mutilés , de fastueux débris.

^ Qu'importe qu'un César , couronné par la guerre, Du fardeau de sa tombe écrase encor la terre? ^ Un poète, un amant des immortelles sœurs, Pour toujours endormi, repose entre des fleurs.

^ C'est ainsi que, rêvant a l'antique Sicile, Je m'étais figuré le tombeau de Virgile, Digne prix des beaux vers qu'inspira Marcellns. Dieux ! c'est peut-être ici que de son cher Gallus

ty A VIRGILE-DELILLE.

Aux rochers attendris, aux nyn^hes des fontaines,

Sa lyre en sons plaintifs a confié les peines.

Je croyais retrouver , de sa gloire embellis ,

Ces bois qu'il enchantait du nom d'Amaryllis,

tlandis que sous Tonneau de jeunes tourterelles

Y roucoulaient d'amour leurs plaintes mutuelles.

Le charme a disparu : rien ne s*ofiDre en ce lieu.

Qu'un triste souvenir et du temple et du dieu.

De ronces, de cailloux cette terre semée

Est, par un pâtre obscur, sans respect affermée;

Pour y gravir , l'œil cherche un pénible sentier ;

Plus d'ombrage alentour, plus d'oiseaux ! Ce laurier

Qui, fier de ses mille ans , s'élevait si superbe ,

Coupé dans sa racine , est ignoré sous l'herbe :

Un mercenaire avide et prompt k l'outrager

Trafique de sa gloire et l'offre a l'étranger.

Ah ! d'un marbre étemel entourons cette enceinte !

Que ta voix dans ces lieux transporte l'Anu^the:

Euryale et Nysus y viendront t'écouter ;

Virgile dans tes vers croira se répéter ;

Didon retrouvera l'accent de la nature ,

Ce tombeau , ses honneurs , son laurier , sa parure.

Une fois par tes chants on Ta vu reverdir :

Cet ai*bre t'appartient ; ton nom sut m'enhardir

A saisir ce débris pour un talent que j'aime :

Je Tai piîs k Virgile, et le rends k lui-même

Par m. ds L▲^'GB^c.

NOTICE HISTORIQUE

SUR LVAUTEUR.

Aigue-Perse, patrie deM.Delille, avait déjà donné naissance à Tillustre chancelier de THôpital. La mère de ce poète eut parmi ses aïeule» une THôpital et une Pascal. Cette petite ville est située dans la Limagne, qui est une des plus belles contrées de la France; et, s^il est vrai dç dire que la tournure de notre génie dépende souvent des objets qui nous ont frappés dans notre enfance 9 du premier climat que nous avons ha-> bité , des premières sensations que nous avons éprouvées» c'est au beau pays de la Limagne (i) qu'il étoit réservé de donner à la France un poète qui nous ramenât , dans ses chants » à Famour de la nature. .

(x) Sidonius Âpollinaris a fait de la Limagee une descripdon pompeuse. Taceo, dk4l , territorium ^iatoribas mq^le ^fiyfiUiosum aratoribus ^venatoribus volupiuosttm; quod mondum cbtgmnl dorsa pascms , latera vineUs , ierrena vilUs , saxos0 e^$$eUis, opaca ïustris, aperta cuUuris, concwafontiims^tikntptafii^ minibus^ quod denique hujusmodi est^ ut scmelî^isum adv^mSy multispatrice oblivionem S(epè persuadeat

VI NOTICE HISTORIQUE

M. Delille , dans son Homme des Champs ^ s^adresse plusieurs fois à ces beaux lieux qui Tout vu naître, et c'est surtout en exprimadt les doux sentiments qu'inspire la patrie, qu'il a répondu victorieusement aux critiques qui lui ont fait l'injuste reproche de manquer de sensibilité :

O champs de la Limagne ! ô foitimé s^our !

Hélas ! f y revolais après vingt ans d'absence;

A peine le Mont-d'Or, levant son front immense,

Dans un lointain obscur apparut â mes yeux,

Tout mon cœur tressaillit; et la beauté des lieux, " Et les riches coteaux, et la plaine riante,

Mes yeux ne voyaient rien : mon âme impatiente,

Des rapides coursiers accusant la lenteur, '

Appelait, implorait ce Ueu cher à mon cœur.

Je le vis, je sentis une joie inconnue.

J'allais , j'errais; partout où je portais la vue.

En foule s'élevaient des souvenirs "charmants.

Voici l'arbre témoin de mes amusements;

C'est ici que Zéphir de sa jalouse haleine

Effaçait mes palais dessinés sur l'arène;

Ccst là que le caillou, lancé dans le ruisseau,

Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau.

Un rien m'intéressait; mais avec quelle ivresse

J'embrassais , je baignais de larmes de tendresse, • Le vieillard qui, (adis, guida mes pas tremblants.

La-femme dont le lait nourrit mes premiers ans, . Et le sage pasteur qui forma notre enfance !

Souvent je m'éaiais : Témoins de ma nabsance,

SUR L'AUTEUR. vu

Témoins de mes beaux jours , de mes premiers désirs ^ V Beaux lieux, ^'avest-yous £adt de mes premiers plaisirs ?

Je plains le lecteur à qui il n'échappe pas une larme à la lecture de ces vers. Console-toi , poète aimable et sensible , console-toi de la critique injuste et de Findifférence des sots ; les champs de la Limagne ne seront pas moins chers à la postérité que les prés de Mantoue.

Jacques DelîUe vint de bonne heure à Paris , où il fit ses études au collège de Lîsieux. C'est là qu'il connut son modèle , qu'il étudia Virgile. Cette étude fixa ses goûts , et détermina le genre de son talent. Au sortir du collège de Lisieux , M. Delille alla occuper une des chaires du nouveau collège d'Amiens, n'ayant pas lui-même fini ses études , dans lesquelles il avait eu des succès que personne n'avait eus avant lui , et qui présageaient ceux flu'il devait obtenir dans la carrière littéraire.

Ce fut dans la patrie de Gresset qu'il commença la traduction des Géorgiques ^ entreprise qui présentait tant de difficultés, et qu'il acheva avec tant de gloire. De retour à Paris , il fut professeur au collège de la Marche, fut souvent nommé par l'université pour haranguer le parlement et les autres corps de législature dans les

Tin NOTICE HISTORIQUE

solennités académiques. Il se fit d*abord connai"> tre dans le monde littéraire par quelques Odes » et particulièrement pai* une Epitre à M. Laurent, père d*un des minisires les plus intègres qu^ait eus la France. Dans cette Épitre , où M. De* Hlle a décrit d*une manière élégante et poétique les procédés des arts, on pouvait déjà entrevoir le talent de rendre en vers les détails les plus difficiles à exprimer dans une langue accusée avec trop de justice d^étre à la fois pauvre et dédaigneuse. Il concourut une fois pour FAcademie française : le sujet qu'il traita était la Bien* faisance. M. Thomas, son compatriote et son maître , remporta le prix ; mais on distingua dans rOde de notre jeune auteur plusieurs strophes qui excitèrent , à la lecture publique qu^on en fit à TAcadémie , les plus grands applaudissements. On en a retenu les vers suivants , où il cherchait à exprimer combien Torgueil gâte ses dons 9 et détruit le charme de la Bienfaisance :

Malheiir au bienfidteur sauvage Qui veut forcer le libre hommage Des cçeurs que ses dons ont soumis, Dont les bienÊdts sont des entraves^ Qui veut acheter des esclaves , Et non s'attacher des amis.

Ainsi, nous voyons sur nos têtes Ces nuages noirs et brftlants

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Qui portent les feux. Us tempêtes^ Et les orages dans leurs flancs. Tandis ^e sur nos champs arides, Ils versent ces fleuves rapides Qui vont au loin les arroser; Armes des éclairs du tonnerre.

Même en fertilisant la terre.

Us menacent de Fembraser*

Enfin , encouragé par les suffrage» du fils du graai Racine ^ il publia les Géorgiques qvCil avait achevées; et les Français apprirent avec autant de surprise que d^admiration que leur langue était capable de rendre toutes les beautés des anciens > et les procédés de Tagripulture auxquels notre poésie paraissait alors se refuser. On connaît cette phrase de Voltaire dans son discours de réception à rAcadémie : « Qui oserait »pai^ nous entreprendre de traduire en. vers »les Géorgiques de Virgile? » Lç jeune poète prit cette phrase pour un défi» et commença sa traduction , qui donna de nouvelles richesses à lu langue et à la poésie jfrançaise.

Ce n^est pas seulement un ouyrage prodigieux par la quantité d'obstacles vaincus et de préjugés domtés , mais encore de tous les poèmes qu'on a publiés depuis près d'un siècle , c'est évidemment celui qui a créé dans la poésie française les ri-

X NOTICE HISTORIQUE

chesses les plus nouveUes et les plus inconnues. Uart d'exprimer ' sans enflure et sans bassesse tous les travaux de Tagriculture , de parler toujours sans périphrase et toujours avec dignité des animaux utiles et des instruments nécessaires^ d'admettre même les mots techniques dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie; cet art, disons-nous , est une découverte de M. Delille. Le grand Frédéric disait que cette traduction était le seul ouvrage original qui eût paru depuis long-temps. Voltaire en fut si frappé , que , sans avoir aucun rapport avec M. Delille , ne connais*sant ni ses amis , ni ses principes 9 ni ses projets , il écrivit à l'Académie française, pour l'engager à recevoir sur le champ dans le sanctuaire des lettres un homme dont le talent avait agrandi la littérature, le champ de la poésie, et la gloire de la nation. ]Nous ne croyons pas qu'il existe pour la littérature, pour Voltaire et pour M. Delille, un monument plus honorable que cette invitation.

L'envie, doublement imtée par un bel ouvrage et par un beau procédé , voulut au moins trouver à M. Delille des modèles et des rivaux : elle exhuma la traduction des Géorgiques de Segrais , et celle de Le Franc de Pompîgnan ; elle se souvint des essais dti jeune Malfilàtre ; elle rappela même

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répisodé d'Aristée , traduit par Lebrun* Celui -ci ne rougit point d'humilier sa gloire jusqu^à réclamer un vers

Cydippe vierge encor, Lycoris déjà mère.

dont ridée appartient à raûteur' latin, et dont l'expression a dû s'offrir également aux deux traducteurs. Les cris de Tenvie et de la haine n'égarèrent point le public. La nation vit avec cm:' gueil que Virgile ne vivait pas seulement dans nos souvenirs; et le poète français obtint, avec ce nom immortel , la justice éclatante que Rome rendit au chantre de ses destins.

M. Delille ne répondit point à ses détracteurs ; il profita de leurs observations quand il les trouva justes, convint de ses fautes avec beaucoup de franchise ^ et se fit pardonner ses beaux vers.

Le traducteur de Virgile trou va bientôt des ad* mirateurs et des amis dans tous les hommes de la cour qui faisaient profession de favoriser les lettres. Le comte d'Artois lui donna l'abbaye de St.rSeveriu, qui dépendait de la généralité du Poitou. Le poète a chanté les bontés de son Mé* cène; il s'adresse à Bagatelle^ modeste et simple retraite de ce prince qui y réunissait souvent les gens de lettres les plus distingués , et que nous avons vu .de nos jom's devenu' le rendez-rvous des

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belles, des plaisirs, et trop souvent des vices brillants de la capitale :

Et toi, d'un prince aimable ô l'asile fidèle ! Dont le nom trop modeste est indigne de toi, Lieu charmant! ofire4ui tout ce qpe je lui doi, Un fortune loisir, une douce retraite.

Bien£dteur de mes vers ainsi ^e du poète, Cest lui qui, dans ce choix d'écrivains enchanteurs , Dans ce jardin pare de poetîcpies fleurs, Daigne accueillir ma muse. Ainsi, du sein de Fherbe La yiolette croit auprès dn lis superbe.

Compagnon inconnu de ces hommes fameux, Ah ! si ma faiMe yoix pouvait chanter comme eux , Je peindrais tes jardins , le dieu qfd les habite, Les arts et Tamitie' qu'il y mène à sa suite. Beau Keu! fais son bonheur; et moi, si quelque jour. Grâce à lui, f embellis un champêtre séjour, De mou illustre appui f y placerai Fimage ; De mes premières fleurs je veux qu'elle ait Fhommage : Pour elle je cultive et f enlace en festons Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons; \ Et si l'ombre , la paix, la liberté m'inspire,

A Fauteur de ces dons je dévoûrai ma lyre.

£n 1772^ M« Delille fut nommé à T Académie française ; mais cette nomination n'eut point de suite. Le roi , sur la représentation que lui fit le maréchal de Richelieu , que M. Delille était alors trop jeune, et que Voltaire lui-même n'avait été admis dans ce corps qu'à Fàge de quarante-cinq

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aas , ordonna que rAcadémie fît ilne nouvelle élection. Deux ans après, M. Delille fut de nouveau élu Tun des quarante , et le roi confirma sa nomination avec des témoignages d^estime qui réparèrent ce que son refus avait eu de désobligéant. On a dit que TAcadémie était le tombeau du génie , comme Thymen €;st le tombeau de Tamoùr j mais la gloire d*étre associé au premier corps littéraire de l'Europe ne fut point le terme des travaux de M. Delille. Il acheva les Jardins pendant la guerre des États-Unis. Les derniers vers de ce poème sont une invocation à la paix, à cette divinité tutélaire des muses et des champs qu'il venait de célébrer :

Descends ^ aimable paix , si long-temps attendue,

Descends^ ^e ta présence à l'univers rendue

EmbdQlisse les lieux qu'ont cââ>rës mes vers :

Viens y ferme un peuple heureux de cent peuples divers \

Rends l'abondance aux champs , rends le commeice aux ondes ,

Et la vie aux beaux-arts y et le calme aux deux mondes !

Ses vœux ne tardèrent pas à être exaucés, et son poëme parut avec la paix.

La publication des Jardins réveilla Fenvie » et le public fut inondé de critiques. Ce qu*il y à de remarquable 9 c'est qu'on produisit sur les /ardins les mêmes lieux-commune qu'on a répétés depuis sur Y Homme des Champs. On reprocha

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au poète la légèreté et le brillant de son cdloris t on lui fit un crime de n'avoir chanté que les parcsi les jardins des riches , et de n'avoir pas dit un mot des jardins potagers; comme si les poètes comme les peintres n'étaient pas maîtres de choisir les sujets de leurs tableaux , et comme si les paysages qui avoisinent les palais n'étaient pas aussi susceptibles de poésie que l'humble buisson qui environne la chaumière. La critique la plus piquante fut une réclamation en vers du chou et du navet, qui redemandaient leur place dans les Jardins, Rivarol disait :

Les Jardins passeront, le navet restera.

Rivarol s'est trompé, les Jardins ont été traduits dans toutes les langues; ils ont laissé la critique bien loin derrière eux. Un homme d'esprit, en envoyant à M. Delille une brochure dans laquelle son poëme était peu ménagé , lui écrivit : // Jauù avouer que vos ennemis sont bien peu diligents; ils en sont seulement à leur septième critique , et vous en êtes à votre onzième édition. On pourrait en dire autant aujourd'hui dé ceux qui ont fait la critique de V Homme des Champs.

M. Delille ne répondit pas plus aux critiques des Jardins^ qu'à celles qu'on avait faites des Géor^ques. La" douceur de son caractère > le

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modeste aveu de ses fautes, et son silence 9 de« vaient à la fin désarmer ses rivaux , ou ceux qui croyaient Tétre. 11 avait d'ailleurs fort peu d'eu-, nemis personnels» S'isolant dé toute espèce de parti, il ne dut jamais ses succès à Tintrigue^à qui le public indifférent a laissé aujourd'hui le privilège de faire de grands orateurs , de grands poètes, des hommes grands dans tous les genres. On ne vit jamais Fauteur des ; Jardins dans ces petites cotteries , où Ton se distribue Timmortalité à la ronde, et où, gardant pour soi-méine toute sou indulgence , on fronde , sans pitié , tout ce qui ne se laisse pas entraîner dans ces petits tourbillons , qui seuls , dit-on , font jaillir la vraie lumière. Lorsque Paris fut si violemment divisé entre Gluck et.Piccini, ou ne put pas entraîner M. Delille dans cette guerre civile, quoiqu'elle fut née dans le sein de l'Académie. Marmontel ^ dans son poëme inédit de \ Harmonie y a dit de lui à ce sujet :

L'abbë Delille ^ avec son air en&nt , Sera toujours du parti triomphant , etc.

Cet aimable écrivain a bien montré depuis qu'il avait le courage de suivre le parti malheu^ reux , et que lorsqu'il était question des grands intérêts de la justice et de Thumanité, il ne savait pas balancer entre sa vie et son devoir.

xTi KOTICE HISTORIQUE

Ami de M. de Choiseuil , M. Delille le suivit à Constantinople. Il était trc^ près du beau climat de la Grèce ) pour ne pas visiter des lieux si chers aux muses* Il s^einbarqùasur un bâtiment qui re* lâcha au rivage d* Athènes.

Au retour, le canot où était M. TAmbassadear et sa suite, fut poursuivi par deux forbans qui étaient sur le point de les atteindre* Au milieu de la consternation et du silence qui régnaient dans ce canot 9 M. Delille donna des marques de sang* fix>id et de gatté dont toutes les gazettes ont parlé dans le temps. « Ces coquins-lâ y dit^il , ne s'atten- » dent pas à Tépigramme que je ferai contr^eux. \\ Enivré de la vue des monuments antiques qu^il parcourut dans Athènes, il écrivit alors à une dame de Paris une lettre qui eut un grand succès, et qui est pleine de Tenthousiasme avec lequel il avait vu les ruines de cette ville fameuse. En voici Vextrait :

« Notre voyage a ëté trk-lieiveâx; le vent nous a portd$ en cinq jours à Malte, par la plus belle mor et sous le plus beau ciel du monde t fêtais très curieux de voir cette ville, son superbe port, ses grandes murailles blanches qui, en huit jours, auraient acbevë de m'aveugler, et ses belles rues payées en pierre de taille, qui montent et qui descendent en grands escaliers. J'étais plus curieux encore de connaître ses mœurs et sa constitution.

» Nous ayons quitté cette yille ( Malte ) pour voir un pays plus

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barbare y mab plus intéi^ssant; ce beau pays de la Grëoe, où les ' regrets sont au moins adoucis par les souvenirs. La première ile qu'on^rencontre est Gengo, si connue sous le nom de Cythère;i\ km convenir qu elle repond mal k sa réputation. Nos romanciers et nos iàiseurs d'opéra seraient un peu étonnés, s'ils savaient que cette lie , si délicieuse dans la Êible et dans leurs vers , n'est qu'un rocber aride. En vérité , on a bien fait d'y placer le temple de Vénus; pour^e plaire là, il Êdlait bien un peu d'amour.

» Les autres îles sont plus dignes de leur renommée; et la fécondité de leur terrsiin, l'avantage de leur position, la beauté de leur del, la douceur de leur climat, embellis par tout ce que la £ible ade plus enchanteur et l'histoire de plus intéressant, offrent un des plus ravissants spectacles qui puissent flatter l'imagination et les yeux; mais je n'en pouvais jouir comme les autres : chacun m'affligeait inhumainement d'un plaisir que je ne pouvais partager. On me disait: voilà la patrie de Sapho, d'Anacréon, d'Homère : hââs! j'e'tais aveugle comme lui , et jamais je ne l'avais si douloureusement éprouvé; mais du moins je découvrais à peu près la position de ces lieux ^ et je voyais tout cela un peu mieux que da'ns les

livres.

» Enfin nous avons été forces de relâcher par un vent contraire, si l'on peut appeler un vent contraire celui qui nous a donné le temps de voir Athènes.

» Je ne chercherai pas à vous exprimer mon plaisir en mettant le pied sur cette terre célèbre; je pleurais de joie. Je voyais enfin tout ce que je n'avais fait que lire ; je reconnaissais tout ce que j'avais connu dès l'enfance; tout m'était à la fois familier et nouveau ; mais ce que je n'oublierai de la vie, c'est la sensation que m'a fait éprouver l'aspect du premier monument de cette ville à jamais intéressante.

» Je ne pouvais me lasser de voir ces gi*andes et belles colonnes

xYiii NOTICE HISTORIQUE

du plus b^u marbre de Paros, inté:iessantes par leur beauté, par celle des temples qu'elles dëcoraient, par les sourenirs des beaux 9iècles qu'elles rappellent, et surtout parce que l'imitation , plus ou moins exacte de leurs belles proportions , est et sera, dans tous les temps et chez tous les peuples, la mesure du bon et du mauvais goût : je les parcourais, ]e les touchais, je les mesurais avec une insatiable avidité } elles avaient beau tomber en ruiàe , je ne pouvais quelquefois m'empécher de les croire impërissaUes : je croyais faire la fortune de mon nom , en le gravant sur leur marbre; itiab bien* tôt je m'apercevais avec douleur de mon illusion; ces restes pré» cieux ont plus d'un ennemi , et le temps n'est pas le plus terrible. La barbare ignorance des Turcs détruit quelquefins en un jour, ce que des siècles avaient épargné; j'ai vu, étendue k la porte du commandant, tme de ces belles colonnes dont je vous ai parlé; un ornement du temple de Jupiter allait orner son harem. Le temple de Minerve, le plus bel ouvrage de l'antiquité, dont la magnificence mit Périclès , qui l'avait fait bâtir, dans l'impossibilité de rendre ses comptes , est enfermé dans une citadelle construite en partie k ses dépens; nous y sommes montés par un escalier composé de ses débris; nous foulions aux pieds des bas^reliefs sculptés par les Phidias et les Praxitëles; je marchais i c6té ou j'enjambais, pour n'être pas complice de ces proÊmations. Un magasin à poudre est établi à côté du temple; dans les dernières guerres des Vénitiens, une bombe a £ait éclater le magasin et tomber plnisieurs colonnes, jusqu^alors par&itement conservées. Ce qui m'a désespéré, c'est qu'au moment de descendre, on a donné ordre de tirer le canon pour M. l'ambassadeur; j'ai craint que cette commotion n'achevât d'eliranler le temple , et M. de Choiseuil tremblait des honneur^ qu'on lui rendait.

» On voit encore avec plaisir dix-sept colonnes de beau marbre» reste de cent dix , qui soutenaient, dit-on, le temple d'Adrien. Au

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devant est une aire à battre le bled, pavëe de magnifiques débris de ce monument. On y distingue ayec douleur des fragments sans nombre de supeibes sculptures dont ce temple était orné. Entre deux de ces dix-sept colonnes, s^était guindé, il y a quelques années , pour y vivre et mourir, un hermite grec, plus fier des hommages de la populace qui le nourrissait, que les Mikiades et les Thémistocles ne Font jamais été des acclamations de la Grèce. Ces colonnes elles-mêmes font pitié dans leur magnificence ; je demandai qui les avait ainsi mutilées, car il était abé de voir que ce n'était point l'effet du temps ; on me répondit que de ces débris on faisait de la chaux. J'en pleurai de rage.

» Dans toute la ville, c'est le même sujet de douleur.: pas un pilier, pas un degré, pas un seuil de porte, qui ne soit de mai*bre antique, arraché par force de quelque monument. Partout la mesquinerie des constructions modernes est bizarrement mêlée à la magnificence des édifices antiques. J'ai vu un boui^eois appuyer un mauvais plancher de sapin sur des colonnes qui avaient supporté le temple d'Auguste.

» Les cours, les places, les rues sont jonchées de ces .de! ris, les murailles en sont bâties; on reconnaît avec un plaisir douloureux une inscription intéressante, Fépitaphe d'un grand homme la figure d'un héros , un bras, un pied, qui appartenaient peut-être à Minerve ou à Vénus; là, une tête de cheval qui vit encore ; ici , des cariatides superbes enchâssées dans le mur comme des pierres vulgaires. J'aperçois dans une cour une fontaine de marbre; j'entre, c'était autrefois un magnifique' tombeau , orné de belles sculptures. Je me prosterne, je baise le tombeau; dans Tétourderie de mon adoration, je renverse la cruche d'un en&nt qui riait de me voir faire. Du rire il passe aux larmes et aux cris; je n'avais point sur moi de quoi l'appaiser; et il ne se serait pas encore con* sole, si des Turcs, bonnes gens, ce l'avaient menacé de le battre,

NOTICE HISTORIQUE

» n faut que je vous conte encore une raperstition de mon amour pour l'antiquité; au moment que je suis entré tout palpitant dans Athènes, ses moindres débris me paraissaient sacrés. Vous connaissez lliistoire de ce Sauvage qui n'avait jamais vu de pierres } j'ai £iit copme lui, j'ai rempli d'abord les poches de mon habita ensuite de ma veste, de morceaux de marbres sculptés, et puis, comme le Sauvage, j'ai tout jeté, mab avec ^us de regret que lui. Pour comble de malheur, les Albanais ont fait sur ces cotes une incursion meurtrière; il a Mu se mettre à Tabri par des murs; la malheureuse antiquité a £iit encore ces fraisrlâ^ et la défense de la ville nouvelle a coûté plus d'un magnifique débris i la ville ancienne.

» Pardonnez, Madame, ce long récit, dont l'ennui vous fera peut-être hair le pays que je voudrab vous £dre aimer; mais, pour vous réconcilier avec lui, vous recevrez bientdt du vin de ces belles iles , mûn par leur beau soleil ; faites, en le buvant, commémoration de moi avec vos amis. M. de Choiseuil prie M. votre mari, qu'il connaît plus que vous, de vous fiiire accepter un petit flacon d'essences de roses : plus de roses sont exprimées dans ce petit flacon, qu'on n'en trouverait dans tous les jardins que j'ai cliantés. Ma malheureuse vue se brouille; je ne puis plus écrire , et cela m'attriste un peu. »

M. Delille adressa aussi alors à la princesse Czartoriska , Tune des femmes les plus aimables de ce siècle» une lettre ingénieuse en réponse à une demande extrêmement ilatteuse. Cette lettre fut aussi publiée dans plusieurs journaux, et elle se trouve dans les notes deV Homme des Champs.

Du vaisseau qui le portait, et qui était arrêté

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dans les Dardanelles, notre poète aperçut sur une hauteur une tour qu'on lui dit porter Icfiom de la tour de Léandre. Quoiqu'il n'ignorât pas que cette tradition était elle-même une fable, il partit accompagné de quelques personnes curieuses comme lui de voir cette tour intéressante au moins par son nom et par les souvenirs poétiques qu'elle rappelle. Ils trouvèrent sur le lieu un bey couché sur des tapis de Turquie étendus sur une maçonnerie qui entourait un fort bel arbre, buvant du café Moka et fumant du tabac de roses. Le turc qui voyait de cette hauteur le superbe vaisseau le Séduisant ( qui depuis a échoué dans le goulet de Brest), témoigna un grand désir d'y être admis et de saluer M. l'ambassadeur. M. Delille et ceux qui l'accompagnaient , n'y ayant vu aucun inconvénient , trouvèrent à la porte des chevaux magnifiquement enbamachés; et, avant de s'en douter, M. Delille se trouva mis en selle par les gens du bey. Cette monture n'était pas celle qu'il était le plus accoutumé à gouverner. Toute la troupe descendit la montagne, et attira l'attei^tion du commandant du vaisseau, à qui cette bigarrure de Turc et de Français descendant vers le rivage , parut extraordinaire. Enfin, sa lunette lui fit recon- . naUre notre poète à la tête de cette étrange caval-

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cade. Parvenus au rivage, ils virent s'avancer dans une barque deux personnes d*un visage sérieux, et qui paraissaient apporter quelque nouvelle fâcheuse. En effet , à peine débarqués , ils annon* cèrent à M. Delille et à toute la troupe , que la peste étant dans les environs , le conseil avait décidé quMIs ne pourraient rentrer dans le vaisseau, ni poursuivre leur voyage avant d'avoir fait une quarantaine. Tout ce que put obtenir M. Delille, par composition , fut que tous leurs habits seraient jetés à la mer ; ce qui fut exécuté. L'humeur que ce petit événement avait donnée à notre voyageur , fut appaisée par une tasse d'excellent café Moka , que M. de Choi seuil , connaissant son goût passionné pour cette liqueur , lui avait fait préparer. Il n'en fut pas de même du Turc : sur l'annonce qu'on lui fit qu'il ne pouvait être admis dans le vaisseau , il fit jeter avec colère les présents dont il avait fait charger deux chevaux. Les raisins , les figues , les melons roulèrent sur le rivage. Il repartit en lançant des regards furieux sur le vaisseau où il espérait bien que ses présents seraient payés avec usm^e par la générosité de M. l'ambassadeur.

Notre poète acheva son voyage , arriva à Gonstantinople où il passa l'hiver et presque tout l'été, à la charmante maison de Tarapia, vis-à-vis

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rembouchure de la mer Noire , où il avait sous les yeux le magnifique spectacle des innombrables vaisseaux qui entrent de la mer Noire dans le Bosphore, et du Bosphore dans la mer Noire; cette foule de barques légères dorées et sculptées, qui se croisent sans cesse sur ce bras de mer , et lui donnent un air sianin^é; et surFautre bord les superbes prairies d^Asie , ombragées de magni-< fiques arbres, traversées par de charmantes rivières et ornées d*une foule de kiosques* Cestdans ces belles prairies qu'il passait toutes ses matinées , travaillant à son poème de V Imagination , au milieu des scènes les plus propres à inspirer la sienne. Il trouvait un plaisir extrême à déjeuner tous les jours en Asie, et à revenir diner en Eiux)pe. Les impressions qu'il reçut de ces sur perbes paysages, se trouvent rappelées dans plu* sieurs passages du poëme de Vlma^nation.

M. Delille a pendant près de quinze ans exercé à la fois les fonctions de professeur de belleslettres dans l'université , et de poésie au collège de France. Cette place avait été créée pour lui. Un auditoire extrêmement nombreux venait l'entendre expliquer Juvénal , Horace, et surtout son cher Yirgile. La manière dont il lisait les vers faisait dire à ceux qui venaient l'entendre , que ces poètes semblaient expliqués quand il les avait lus4

XXIV NOTICE HISTORIQUE

M. DeliHe est d'un commerce facile et aimable ; plaisant sans être satyrique , il porte souvent dans la société un abandon d'enfant. Il s'en faut de beaucoup qu'il soit un joli homme ; mais il plaît par la vivacité de ses traits ; et la natare semble avoir laissé au génie le soin d'embellir sa physio- ' uomie. En 1787, M, Delille était à Avignon. Les illuminés étaient en assez grand nombre dans cette ville ; la marquise de Ste.-Croix tenait à cette secte, et elle s'était imaginée qu'elle devait avoir une entrevue avec le diable. Un plaisant fit uq jour descendre par la cheminée un billet par le-^ quel l'esprit malin annonçait son arrivée; l'heure du rendez-vous étant venue, ce fut M. Délille qui se chargea de représenter le diable , et il s'ien tira à merveille.

Sa' mémoire est un vaste répertoire d'anecdotes , et il les raconte avec un art inexprimable. L'art d'embellir des anecdotes était un talent recherché dans l'ancienne bonne tîompagnie ; l'attention n'était point encore occupée par de grands et terribles événements ; on n'apercevait que les nuances délicates de la société; on étudiait, on pensait, on sentait dans le calme. Heureux temps où une chanson était un événement! Le public était agité par la chute d'une pièce , par uiîc aventure de roman. C'est ainsi que, dans les paisibles

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bosquets de FElysée, les poètes nous peignent les ombres réveillées par la cahute d'une rose. Les Français retourneront peu à peu à ce calme fortuné j et M. Delille reviendra charmer ses amis parles doux épanchements de sa gaîté, et le public par ses vers. Personne ne lit les vers avec autant d'art que M. Delille ; il sait leur prêter un charme par son débit. C'est pour lui qu'on avait trouvé le mot de dupeur d'oreilles. Mais la manière dont le I ublic a accueilli ses ouvrages imprimés , prouve assez qu'il n'avait pas besoin d'employer la séduction du débit pour assurer ses succès.

Le jour où son poème des Jardins parut , M. le comte de Schomberg , qui avait trouvé les vei?s encore plus agréables à la lecture qu'il en fit liiiméme , lui dit d'une manière également délicate et flatteuse : « Je vous avais bien toujours dit que » vous ne saviez pas lire vos vers. »

M. Delille était riche des bienfaits de la cour, dont pas un n'a été sollicité par lui. Sa fortune s'est évanouie à la révolution, et il s'en est consolé en faisant des vers charmants sur la pauvreté. ' On chercha à l'entraîner dans les factions qui divisaient la France ; mais l'esprit qui animait les partis dominants était trop opposé à son caractère. Il ne voulut point s'associer à ceux qui n'â- ' Voient d'autre moyen de régner dans un pays

xxTi NOTICE HISTORIQUE

que celui de le ravager. Peu ambitieux , il re$la fidèle à sa pauvreté et il cultiva les muses au mi« lieu des flammes qui dévoraient les bibliothèques et les monuments des arts. Dans la fatale année de 1793, les factieux voulurent rendre son talent complice de le€u*s forfaits , et ils entreprirent de forcer sa muse à sacrifier sur les autels de la terreur. Deux jours avant la fête de TÊtre Suprême , Robespierre mécontent des bymnesqu^on avait envoyés au comité de salut public » et dési^^ rant ajouter à la solennité de la fête la célébrité d^un nom connu dans les lettres , fit demander à M. Delilleunhymne que celui-ci eut le courage de refuser, répondant aux menaces qu*on lui faisait» que la guillotine était fort commode et fort expé« ditive. Cette anecdote a été contée dans la plupart des gazettes de TÇurope. Il montra presque autant de courage et plus d'adresse dans une autre circonstance presqu*aussi critique.

Le comité de salut public , qui faisait égorger à Paris quatre-vingt-dix personnes par jour, et qui entassait sur le même tombeau, soeurs^ frères, pères , mères , enfants , proposa , pour sujet de poésie , Tamour filial , Tamour fraternel , Tamour conjugal et Timmortalité de TAme. Sqr la demande menaçante que lui fit le président du comité révolutionnaire de sa section, et on sait que

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chaque membre de ces comités avait droit de vie et de mort , M. Delille fit une ode sur Tiiif mortalité de TÂme ; mais^ au désespoir de songer que cette ode serait imprimée sous les auspices de rhorrible comité , il traita ce sujet de manière que 9 lorsqu'il lut cette ode à celui qui Tavait commandée 9 il lui fut rép<mdu qu'on ravertirait lorsqu'il serait temps de l'imprimer. Cette adresse eut son effet ^ et personne depuis ce mo« ment n'en a réclamé Pimpresslion. Cette ode également intéressante , et par cette anecdote et par l'exécution , a été publiée sous le titre de Dithyrambe sur VImmortaUùé de ïâme. On y a remarqué particulièrement trois strophes qui peignent d'une manière neuve l'immortalité menaçante du coupable, et Fimmortaliié consolante de l'homme de bien.

Quand la faux révolutionnaire moissonnait la plupart des savants et des gens de lettres , il y . avait sans doute tout à craindre pour M. Delille. S'il fut sauvé 9 ce ne fut poimt par un prodige, mais bien par Tinfluence d*un homme qu^il n'a jamais vu.

Feu de jours après l'établissement des comités de surveUlance , qui depuis furent nommés comités révolutionnaires , il fut statué ^'on purgerait tous les quartiers de Paris des prétendus ennemis de la chose publique.

XXVIII NOTICE HISTORIQUE

Deux honorables membres du comité du Panthéon furent chargés des visites domiciliaires et de Tenlèvement des conspirateurs : c'étaient un maçon et un homme de lettres.

Le collège de France fut d*abord cité comme un repaire de suspects. Avant que de s'y transporter, le maçon alla ti^ouver un ancien secrétaire de la section , dans lequel il avait une grande confiance. « Connais-tu^ lui dit-il, un abbé qu'on w appelleDelille ? — Oui. — Qu'est-ce qu'il est? » — Poète. — N'est-il point aristocrate ? — Oui , » dans sa partie , mais nullement ailleurs. 11 re- » grette ses rentes, mais il n'a point le courage ^y d'en parler. C'est l'homme le plus timide que je » connaisse. Un de ces jours, dans le petit pas- » sage du cloître Saint-Benoît , un pauvre lui de- » manda l'aumône. Delille tira sa bourse où il n'y » avait qu'un petit écu, le seul, dit -on, qui lui » restât; il le lui donna en tremblant. Il prenait .» ce mendiant pour un assassin. — S'il tremble , » c'est qu'il est coupable. — Non : cet homme a » l'imagination frappée ; mais il ne dit , il ne fait » rien qui puisse contrarier le gouvernement, ni » arrêter la marche de la révolution ; l'arrêter se- » rait une injustice, le poursuivre une lâcheté, -» rimmoler un assassinat^ et l'une des plus granw des pertes pour la république des lettres. Eh! » qui chantera nos victoires, si l'on tue tous les

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» poètes ! — Répondrais-tu de cet homme ? J'en » réponds. » M* Delille avait déjà été arrêté par Fun des membres ; le maçon prit chaudement sa défense et le sauva.

M. Delille, en 1794, s'éloigna de Paris où il ne lui restait plus ni asile , ni appui. Il se retira à Saint-Diez, en Lorraine, où il acheva, dans une solitude profonde et à l'abri de toute distraction , sa traduction de V Enéide^ l'un des plus beaux monuments de sa gloire , par l'élégance et l'exactitude presque religieuse avec laquelle il a rendu son original.

Voyant le peu de tranquillité qui régnait en France, et les révolutions qui s'y succédaient avec une rapidité incroyable , il se réfugia à Bâle où il passa un an dans une solitude non moins laborieuse. Il était dans cette ville en 1796, lors de la. fameuse retraite du général Moreau , au moment où Huningue était bombardé. Il allait souvent sur la rive du Rhin ^ pour être témoin de ce terrible spectacle ; et c'est là qu'il a fait les vers qui expriment les effets et le bruit de l'artillerie , dans le poëme de X Imagination^ Ce trait rappelle celui de Vernet, peignant une tempête au milieu des agitations de la mer en courroux.

M. Delille, toujours errant, passa de Bâle à Glairesse , village charmant de la Suisse , situé

XXX NOTICE HISTORIQUE

au bord du lac de Sienne , yis-à-Tis File célèbre de Saint-Pierre, décrite d une manière si ravissante par le malheureux Rousseau , qui la choisit pour son asile. Le gouverneur de Berne , à qui cette île appartenait, répara, dans la personne de M. Delille , la rigueur qu'il avait exercée envers Rousseau en le bannissant , à la sollicitation du ministère de France , de cette île délicieuse où il était venu cacher ses malheurs , sa défiance et sa célébrité. Le poète a obtenu droit de bourgeois sie dans cette même île, dont Tillustre prosateur avait été banni. M. Delille trouva dans le séjour de Glairesse tout ce qui flattait sa passion pour les beautés pittoresques de la nature , un beau lac^ de belles montagnes, des rochers et des cascades. C'est là qu'il acheva le poëme des Trois règnes de la Nature. Nulle part il n'a éprouvé plus d'inspirations et de délices dans ses compositions poétiques. Après cinq ans de séjom^ à Soleure, sur l'invitation du duc de Brunswick, il passa dans cette ville une année pendant laquelle il composa le poëme de la Pitié. De là il partit pour Hambourg, en 1798. Cette ville est devenue le centre des richesses et des arts de l'Allemagne ; et je ne crains pas de dire que le Yirgile français trouva peut-être dans une ville anséatique qui parait exclusivement livrée aux spéculations de

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riadustrie, plus d'amis €t d'admirateurs qu'il B en eut trouyé à la même époque dans sa propre patrie* Notre littérature était mieux appréciée alors sur les rives de l'Elbe que sur les bords de la Seine ; et les rayons de lumière qui , de loin en loin 9 s'échappaient de Paris sans y être aperçus, allaient éclairer un climat que nous osions appe^ 1er barbare. M. Delille ne resta pas long-tempa à Hambourg; il passa àLondres où il s'est occupé de donner au public une nouyelle édition des Jardins , augmentée de près de onze cents vers ^ formant la plupart des épisodes intéressants qui donnent un nouveau prix à cet ouvrage , au jour* d'hui assez parfait pour déplaire à ses ennemis et pour satisfaire les gens du goût le plus sévère. Ce poème avait déjà été traduit deux fois en vers anglais 9 et il est presque devenu classique dans . cette capitale.

M. Delille a aussi fait, dans les deux ans de son séjour à Londres , la traduction du Paradis perdu de Milton , dont il avait depuis long-temps mis en vers les plus beaux morceaux. Les ayant lus dans quelques sociétés de littérateurs anglais^ il ne put résister aux prières qu'ils lui firent dç terminer un si bel ouvrage.

En 1795 , quelques membres de l'Institut qui avaient admis dans leur sein le traducteur des

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Géorglques , ont été piqués Je ne pas le voir re- Tenir prendre sa place parmi eux. Ils ont fait des sommations au poète. M. Delille répondit au ministre qui lui annonça cette nomination : « Je me ^ suis si bien trouvé de mon obscurité et de ma » pauvreté , durant le règne de la terreur , quej^y » reste attaché^ ne fût-ce que par reconnaissance. » On m'annonce que ce refus pourra m*attirer » quelques persécutions. Si cela arrive » je dirai » comme Rousseau : Vous persécutez mon » ombre. »

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