‹ ŒuvresChapitre 4 sur 55 · POÉSIES FUGITIVES · texte numérisé non relu

POÉSIES FUGITIVES

EPITRE

Sur les ressources qu offre la culture des arts et des lettres ^prononcée au collège de BeauvaiSf à Couverture d^une thèse ( en 1761 )«» *

JbjNF I N donc, renonçant à Tombre de Técole Aux yains amusements de Tenfance fitivole , Dans un monde charmant pour qui ne le voit pas 9 Tu yas, mon cher ami , faire le premier pas« Sans doute je pourrais , pédagogue sévère.

Te fatiguer ici d'une morale austère , Te donner longuement ces sublimes avis Si souyent répétés , si rarement suiyis :

Mais le droit de prêcher n'est pas fait pour mon Âge ; Les ans n'ont point encor sillonné mon yisage> Appesanti ma tête , et blanchi mes cheveux ; On ne saurait trop tard devenir ennuyeux.

D'ailleurs que produirait ce ton atrabilaire? L'art de persuader n'est que celui de plaire :

Je veux te présenter des objets plus riants : Les arts ont par leurs soins formé tes premiers ans; Même au sein de ce monde où la mollesse habite, A cultiver leurs fruits permets que je t^invite. PoUrrais-tu renoncer à leurs aimables jeux?

Ils sont de tous les temps , ils sont de tous les lieux. Dans Tàge turbulent des passions humaines, Lorsqu^un fleuve de feu bouillonne dans nos veines, Us servent d'aliment à nos brûlants désirs^ Et forment la raison dans Tàge des plaisirs.

Donde-leur tes beaux jours , c'est le temps du géni Alors Toreille s^ouvre à la tendre harmonie ; Uesprit est plus ardent, les sens plus vigoureux; C^est alors que Corneille exhalait tous ses feux; Et rillustre Milton orna dans sa jeunesse Le Paradis charmant qu*a flétri sa vieillesse»

Lorsque Tàge viril vient mûrir la raison, Les arts , ces arts divins , sont encor de saison : Un père quelquefois, pour goûter leurs caresses, Peut oublier d'un fils les naïves tendresses* Us dérident le front du grave magistrat^ Dérobent des instants au ministre d'état^

triassent le guerrier fatigué du carnage»

Et même osent som*ire au financier sauvage.

Enfin, quand la vieillesse arrive à pas glacée , Des bals, des soupers fin^ quand les jours sont passes f Eux seuls de notre hiver dissipent la tristesse ; Le vieillard voit par eux revivre sa jeuhesse; Par eulL les ris légers brillent sui^ son menton , Et voltigent encore autour de son bâton»

Qu'un grave GeneVois tristement examiné Si les arts des états ont bâté la ruine ; Dans ces grands intérêts je ne m'égare pas:

Oublions uti moment la grandeur des états.

Ces plaisirs dangereux, je sens qu'ils me consolent; Lui-même , pour chaimèr les maux qui le désoletit. Versant sur le papier les chagrins de son cœur. En discours éloquents épanche sa douleur.

Sur les coeurs malheureux que ce charme a d'empire l Tendre époux d'Etirydice, aux doux sons de ta lyre Les fleuves suspendaient la course de leiu's eaux , Les chênes en cadence agitaient leurs rameaux ; Tu dissipais l'horreur des déserts solitaires. Les tigres s'endormaient dans leurs sombres repaires*

Et moi, pour assoupir les maux que je ressens^

D'Homère» de Lully, j*écoute Tes accents;

Leur voix mélodieuse adoucit mes alarmes;

Que dis-je? à mes pleurs même elle prête des charmes*

Mais si sur moi le sort a versé ses faveurs ^ Par les arts éclairé j'en sens mieux les douceurs. Les arts donnent le goût » la grâce » la finesse. Que m'importe ; sans eux , une vile richesse? Sans Tart de bien jouir» que m'importe un trésor? L'usage fait le prix des grandeurs et de l'on Vois ce riche ignorant; s'il aime la dépense Le mauvais goût préside à sa magnificence; Le mauvais goût se peint sur ses riches tapis» Charge d'or et d'argent ses maussades habits» Suspend le lourd plafond de son palais gothique^ Dicte les gros propos de sa gatté rustique »

A table avec son vin fait avaler l'ennui»

Et dans son char doré se promène avec lui^

A ce Crésus stupide » à sa triste opulence»

Yiens» compare Lalive (i) et sa noble élégance.

() ) M. de Laliye, introducteur des ambassadeurs^ est connu parle

Des artistes savants il sait choisir la main : L'un , de ce cabinet lui traça le dessiii , De ce salon riant ordonna la structiu^e; L'autre^ sur ce plafond peint là belle nature; Ceux-ci, dans ces jardins, ont fait jaillir des eaux , Ont animé ce marbre, arrondi ces berceaux.

De ces tapis de fleurs varié les nuances, Dessiné le contour de ces forêts immenses ; Pour lui tout 8*embellit; il réunit partout Le brillant au solide, et la rie liesse au goût. Jamais pour des bouffons il ne quitta Racine , Ni les traits de Lebrun pour dés magots de Chine. « Eh quoi! me diras-tu , n'a-t-il que ces plaisirs? » Quelle foule d'objets vient remplir ses désirs! » Voir aborder chez soi le marquis, la comtesse; » Dans un hardi brelan défier la duchesse ; » Se montrer au spectacle; ou , traîné dans un char, » De longs flots de poussière inonder le rempart;

noble usage qu*il fait de ses riclicsses; il doit me pardonner cet éloge , pmsc[ue , n'ayant l'honneur de le connaître que par la voix publique^ je ne fois que repeter ce qu'elle m'a appris.

» Du Champagne à souper faire blanchir la mousse

» Quels plaisirs ! » Je le veux , mais leur pointe s*émous8<

Us tratnent après eux le dégoût et Tennui.

.L*esprit a des plaisirs immortels comme lui ;

L*esprit aime k sentir » à monder, à connaître;

De sublimes objets il aime à se repaître;

Il oubltra pour eux, etTaiguillon des sens»

Et le cri du besoin , et la course du temps*

Lacaille , de la nuit perçant le sombre voile »

Pâlit, les yeux fixés sur le front d*une étoile.

J*entends encor Rousseau , dans ses sombres hamean Crier que les beaux-arts ont corrompu les mœurs. La natm^e aux beaux-arts a servi de modèle ; Bien loin de Tétouffer, ils nous rapprochent d*dle. Nous inspirent le goût des plaisirs innocentSé Transportons avec eux le sage dans les champs* Il s^arréte enchanté , soit qu'une belle aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore ; Soit que Tastre du monde, en achevant son tour. Jette languîssamment le reste d'un beau jour.

Souvent, dans un vallon, il médite en silence; Il promène ses yeux sur cette scène immense ;

Il cherche quelle main fait rotiler les saisons , Verdît rhçrbe des prés, et jaunit les moissons ; Comment un faible grain, renfermé dans la terre, S^élève en chêne altier et voisin du tonnerre ; Il Toit les sucs, filtrés par de secrets conduits^ INourrir le tronc , la branche, et la feuille, et les fruits; Les rochers se former dans le sein des campagnes ; Ueau du ciel en ruisseaux s^échapper des montagnes. 11 compte ces grands corps cpii roulent dans les cieux , Ou sur rhumble ciron il abaisse ses yeux*

Quelquefois il parcourt cette riche nature Qu'imite des beaux-arts la magique imposture. « LuUy , dit-il , peint bien le doux bruit de ces eaux. ^ Que Tibulle eût goûté Tombre de ces berceaux l >» Oh! si Greuse voyait cette noce rustique, » Ces enfants demi*^nus^ cette chaumière antique t » Admirable Rameau ! Ton entend dans tes sons » Le cours de ces torrents grondant dans les vallons ; » Et Rembrant eût tracé cette foret sauvage.

» Boucher dessinerait ce riant paysage. »

D'autres fois, occupé de plaisirs plus touchants ^

U instruit ces mortels qui cultivent les champs ;

11 inTente pour eux des instruments utiles :

Leurs guéréts, à sa voixj deviennent plus fertiles.

Le laboureur surpris admire sa moisson*

Et pour son bienfSaiteur entonne sa chanson*

Mon Crésus cependant , enfumé de Champagne ^

Végète dans sa terre» et maudit la campagne.

C*est ainsi que les arts» en tous lieux , en tout temps» De cette courte vie amusent lés instants»

Nous sauvent du danger des faiblesses humaines» Augmentent nos plaisirs et soulagent nos peines*

Beaux-arts ! oui » je vous dois mes moments les plus doux; Je m^endors dans vos bras » je m'éveille pour vous. Que dis-je? autour de moi , tandis que tout sommeille^ Aux clartés d'un flambeau je prolonge ma veille ; Seul je rêve avec vous » loin du trouble et du bruit ; Par vous» en jour heureux je sais changer la nuit.

Eh! comment résister au charme qui m'inspire? Tout parle ici de vous (0 ; ces lieux sont votre empire. Ici» vous conduisiez la plume de Rollin ;

(i) Ces vers sont un Êdble témoignage de reconnaissance que {e dois k la maison où f ai le bonheur de vivre. L'éloge d'un collige

FUGITIVES. 6q

Vous accordiez ici la lyre de Goffin; Tj vois leur successeur qui 9 rival de leur gloire, En suivant leur exemple^ honore leur mémoire; Qui , pour les vrais talents d'uïi noble amour épris 9 Sait juger leurs travaux , sait distinguer leur prix. J*y vois ce maître aimable (0 , et qui d'un vol agile 1 Court d'Horace à Newton , d*Aristote à Virgile. Et toi (^} que doit bientôt couroinner Apollon , Toi , mon fidèle ami, permets-moi ce beau nom; La victoire a trois fois sijgnalé ta jeunesse ; Trois fois sur tes lauriers j'ai pleuré de tendresse. Cet amour t'est bien dû : ta généreuse main M'applanit des beàux-arts le pénible chemin. Poursuis; vole à la gloire > et foule aux pieds l'envie : Mes jours s'embelliront de l'éclat de ta vie.

n'est peut-être pas bien intéressant pour ce ^'on appeOe le beau * monde , mais il peut l'étiré^ je crois , pour èéux qiii estiment ce qui est estimable.

(i)M. Torquet, cdlëbre professeur de philosophie.

(a) M. Thomas , qui Tient de remporter pour la troisième fois le prix d^1oq[uence de rAcadémie française.

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