A MONSIEUR ESPRIT
chi^riot du soleil et votre lettre eussent rien de com« mun ensemble?) :
Materiam iuperabat oput.
Je n'eusse pas cru, pour vous dire le vrai, qu'il put arriver que M"" la comtesse de T*** me donnât tant de plaisir, que M™® la vicomtesse de*** me dût être si agréable, ni que Ton pût rien faire de si bon de M™« de Ch***. Cependant, de la façon dont vous les avez mises, j'ai pris un extrême plaisir de les voir toutes, et vous avez si bien embaumé ces corps, que les plus sains et les plus jeunes ne m'auroient pu plaire davantage. Cela fait voir, monsieur, qu'un grand ouvrier fait des merveilles en toutes sortes de matières; et celle-ci qui, après la matière première, étoit la plus nue et la plus pauvre de toutes, a reçu de vous une forme si excellente, que vous en avez fait un parfait composé. Il n'appartient qu'à vous de faire Mercure de tous bois. Celui-ci, dont tout autre que vous n'auroit pu fair^ que des cendres, a été si bien arrangé et employé avec tant d'industrie, que le cèdre, le calambour et le palo d'Aquîla ^ ne sont rien au prix. Vous avesi, entr^ V0U9 autres hirondelles, une propriété merveilleuse de faire, avec un peu de terre et de paille (car vous saves,
Et miré luleum garrula fingit ojhm),
' des ouvrages qui sont aussi admirables que les plus beaux effets de la plus parfaite architecture. 11 n'y a,
* Pi^o, ou )k)U d'AquiU ; c'est raquitoire, grand arbre originaire des Indes orienUles, d'où l'on Ure le Bois d'aigle ou Bçiê 4'iMi.
388 tETTRES DE VOITURE.
sans mentir, si beau gratte-cul qui ne devienne rose entre vos mains :
et une hirondelle comme vous peut faire le printemps ' . Aussi je vous honore, je vous jure, comme si vous étiez un aigle, ou tout au moins une autruche, et suis votre, etc.
Posiscripium inédit. — [Je vous supplie, monsieur, d*eflacer les noms de cette lettre, et de ne la laisser entre les mains de personne. Mais, sérieusement, prenez-y garde : car, à cause qu elle est médisante, elle pourroit bien courre.J
(Inédite >.)
De Montfrin, En juin 1642 ^
Monsieur, si j'ai été quelque temps sans vous écrire, ce n*a pas été par ma négligence que j*y ai manqué : car je n'en puis avoir pour vous, ni manquer en quelque sorte à un devoir auquel je suis si obligé. Mais je n'avois point de nouvelles certaines à vous mander, ayant été tout ce temps hors de cour. M. de Ghavigny a fait plusieurs voyages de M. le cardinal au roi et du roi à M. le cardinal , dans lesquels , ne le pouvant suivre sans grande incommodité par la diligence avec laquelle il alloit, j'ai demeuré quelques jours avec monsieur son frère à Béziers et à Montpel- *
* AUaeion au proverbe qu'une hirondelle ne fait pas le printemps. ' Mss, de Conrart, in-é, t. X, p. 589.
^ Écrite le surlendemain du Jour où Cinq-Mars fut transféré à Montpellier.
lier, je crois, monsieur, que vous êtes, à cette heure, aussi bien informé que moi de tout ce qui s*est passé à Narbonne ; je ne laisserai pas pourtant de vous en dire quelques particularités : car, quand vous les auriez ouï dire, ce que je vous dirai, et que je sais de bonne part, vous assurera au moins que ce que vous auriez ouï dire est vrai.
Après une conférence de deux heures que M. de Cbavigny eut avec le roi, le jour qu'il le vint trouver à Narbonne S où le roi étoit venu sans autre dessein que de prendre les eaux*, M. le Grand entra en grand soupçon, et commença à être fort étonné. 11 fut ce soir-là chez MM. de Beaumont, où, ayant trouvé force monde, il dit à l'ainé qu*il y avoit là beaucoup de gens qu'il ne connoissoit pas, et qu'il le prioit ne s'en défaire. Après le souper, il fut chez un gentilhomme qui étoit à lui, nommé Sioujac, qui a été arrêté et remis en liberté. Étant là, il donna charge à un autre gentilhomme des siens d'aller voir si les portes de la ville étoient fermées. Ce gentilhomme, au lieu d'y aller, se contenta d'y envoyer un laquais, qui vint lui dire qu'elles l'étoient ; ce qui, néanmoins, n'étoit pas vrai : car les portes de Narbonne, qui tous les jours se fermoient à huit heures du soir, ne se fermèrent ce jour-là qu'à neuf heures et demie, à cause des trains qui arrivoient, et pour lesquels on les fit retarder. Il étoit neuf heures quand M. le Grand y envoya, et
« 12 juin.
^ Les eaux de Meyne, à Montfrin. Pour ce qui est de la fameuse entrevue oh se décida le sort de Cinq-Mars , on en peut voir les détails dans Tallemant, Hùtorieues, 1. 11, p. 222
3^)0 LETTRBS DE VOITURE.
elles ne furent fermées qu'une demUheure après '• Voyant cela, il se résolut de eoncher hors du logis du roi, et envoya sur les dix heures du soir un des siens, couvert du manteau qu'il avoit porté ce jour-là, lequel passa dans la salle des gardes; et un autre qui survint dit aux gardes qui étoient demi endormis: «Messieurs, voilà M. le Grand qui passe.» On crut donc qu'i) éloit retiré, et on le vint déclarer au roi, qui envoya en sa chambre voir ce qu'il faisoit. Ses gens dirent qu'il étoit couché et qu*il dormoit. Sur les onze heures, M. de Charost y fut pour l'arrêter ; mais ayant tiré les rideaux du lit, il ne trouva personne, et sut, après avoir cherché partout, qu'il n^y étoit pas. On crut donc qu'il s' étoit sauvé; néanmoins, ayant envoyé à l'écurie, et ayant trouvé tous ses chevaux, et ayant su aussi que M. de Thou éloit dans Narbonne, on jugea qu'il n'étoit par hors de la ville. On envoya aussitôt commander au lieutenant de roi dans Narbonne de ne faire ouvrir les portes pouir qui que ce fût, et de faire faire des rondes toute la nuit sur les murailles. Cependant M, le Grand avoit été mené par Sioujac dans un logis où il y avoit deux belles ailles soeurs, qui n'ont pas réputation d'être fort chastes, et avec l'une desquelles quelques-uns disent qu'il avoit couché quelques jours devant. Étant là seul, il se fit débotter, et coucha tout habillé sur le lit. Le lende< main on envoya par toutes les maisons faire commandement, sous peine de lèse-majesté et de la vie, aux tnaîtres de logis, de déclwer ceux qui étoiept logés
' Ces détails sonl conftrmés psrr T^fleiiiant éf par tt>^ deMM*teville, t. I, p, 74 dtt Mémoir^ii
chez eux. I^s filles, pour cela, ne dirent ri@o, étant seules; mais leur oncle, qui étoit aux champs, retint ce jour-là , par grand malheur pour M. le Grand , et ayant su qu'il étoit chez lui (car il le connoissoit), le fît dire au lieutenant, qui y vint aussitôt ; et ayant trouvé M. le Grand fort troublé, et avec le visage, à ce qu'il dit, si changé, qu'à peine étoit-il reconnoissable , il lui dit qu'il avoit charge de l'arrêter. M, le Grand lui demanda à voir son ordre ; il lui dit qu'il n'avoît pas d'autre ordre que celui qu'il avoit reçu do la bouche du roi. M. le Grand lui demanda si le roi lui avoit commandé lui-même ; sur quoi ayant répondu qu'oui : « Le roi, dit M. le Grand, a bien fait, et vous faites bien de lui obéir. » Le monde dit ici qu'en disant ces paroles, il se prit à pleurer; mais M. de Chavigny, à qui j'ai demandé si cela étoit vrai, m'a dit que le lieutenant ne le lui avoit point dit. Il arriva avant-hier dans la citadelle de Montpellier, où il est gardé par Céton. Selon que j'en ai ouï parler, je juge, et sûr des conjectures bien raisonnables et quasi assurées, que l'on croit ici qu'il avoit des desseins bien hardis et bien méchants; et j'ai peur qu'il se trouvera d'autres gens enveloppés dans son malheur. Je crois que nous pourrons bientôt prendre le chemiQ de Paris, où j'ai une extrême Impatience d'être.
Depuis avoir écrit cette lettre j'ai vu ici , à Montfrin, celui qui arrêta M. le Grand, qui m'a dit que le lendemain qu'il le fui voir, il se donna deux cents coups dan$ la visage, et sur l'estomac, en sa présence , de sorte qu'il «n vomit le ^ang.
iSO. — A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET.
(Inédite'.')
De Montélimart, le 3 juillet 1642.
Mademoiselle, Monsieur est perdu % et tous ses gens» d'une perte, à mon avis, infaillible et certaine. Voyez en quel état doit être mon esprit, et si je ne suis pas le plus malheureux homme du monde. J*eusçe quitté la fortune de toutes choses, si elle m*eût laissé entière la joie de vous voir, et elle Test venue troubler par la plus étrange et la plus funeste aventure qui pouvoit arriver. La seule imagination du plaisir de revenir m'avoit fait résister à toutes les incommodités de ce voyage, et après cela, il faut que je retourne beaucoup plus triste que je ne suis venu. A cette affliction, mademoiselle, je ne vois aucune consolation, de quelque côté que je me tourne : car Thonneur de votre amitié, qui me pourroit consoler de tous les autres malheurs, est celui qui me rend celui-ci plus sensible, et je ne me puis résoudre à une infortune par laquelle je suis menacé de passer le reste de ma vie sans vous voir. Dans ce déplaisir où je suis, je reçois de Tamitié de M. de Chavigny toute Tassistance que j'en pouvois attendre, et de grandes assurances que ma fortune n'en sera pas pire. Maisil me semble que je ne puis hon-
* Mss. de Conrart, t. X, p. 573.
' A la nouvelle de l'arrestation de Cinq- Mars, Monsieur, qui était à Bourbon, faisant le malade, s'enfuit en Auvergne, où il se tint caché dans les montagnes, jusqu'à ce que l'abbé de la Rivière, qu'il avait envoyé à Tarascon auprès du roi et du cardinal, eût fait son acoomodement. Voyez M^e de Motteville, Mémoires , 1. 1 , p. 8.