‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 117 sur 131 · A MONSIEUR DE CHAVIGNY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE CHAVIGNY

A Paris, .... 1643^?

Monsieur, je vous jure que c'est par pure force d'amitié que je vous écris, et pour ne pouvoir m'empê-

' Âpres avoir été trouver le cardinal à Tara8Con( 3 juillet), le roi se mit en route pour Lyon où il arriva le 7, et à Fontainebleau le 23.

^ En récompense de ses indignes aveuxi Gaston fut dépouillé de ses principaux domaines, déclaré indigne d'exercer la régence, et relégué à Blois où il arriva le 20 septembre.

' Mm, de Conrart, p. 673.

* Certains passages de cette lettre sembleraient indiquer qu'elle fut écrite après le retour d'Italie, en 1639.

cher do vous dire que je languis ici d'y être si long« temps sans vous. Après avoir tant souhaité de sortir d'Italie, je m'ennuie à Paris plus que je ne faisois à Turin, et ayant un bel appartement dans l'hôtel de Créquy, il m'arrive souvent de souhaiter la chambre de la Grave et celle de la Novalaise, et quelquefois mon lit de la Souchière. Ce jour que le froid , le vent et la pluie me firent le nez d'une si plaisante sorte, j'eus plus de plaisir que je n'en ai ici dans les plus belles journées ; et pour vous faire tout comprendre en un mot, je consentirois d'entretenir quatre heures tous les soirs Madame [Royale'] pour avoir l'honneur de vous voir une demi-heure tous les jours. Tout de bon, monsieur, il me semble que je suis tombé dans une Grevasse d'où il faudroit quarante-deux brasses de corde pour me tirer. 11 n'y a que vous qui m'en puissiez ôter, et jusqu'à ce que vous soyez de retour, j'y demeurerai toujours criant et hurlant horriblemmit. Il ne se passe, sans mentir, point de jour que je n'ajoute quelque chose à l'affection que j'ai pour vous; et soit que j'aie eu plus de loisir de me reconnoître et de considérer les obligations que je vous ai , ou qu'étant mêlé avec les autres hommes, je connoisse mieux l'extrême différence qu'il y a de vous à eux , je vous (lime beaucoup davantage que je ne faisois dans le voyage, lorsque je vous aimois déjà plus que moimême. Pardonnez-moi, monsieur, si je vous disfj^eci

' La reine d'Angleterre devina que o'étoit U^ de Savoie, et dit à M>n« de Montausier : « Je voudroiB rompre ee feuillet «n lai eavoy^int le livre; maie ob lui en a déjà envoyé un. » (T.). Voyez aussi Historielie-Sf t. IV, p. 50.

AU PRÉSIDENT DE MAISONS (l643j. 395

avec des termes si libres, et ne trouvez pas étrange que parlant avec beaucoup de passion , je parle un peu inconsidérément. Avec toute cette liberté, je vous assure que j*ai pour vous dans Tâme tout le respect que je suis obligé d'avoir, et que, vous honorant aussi véritablement que vous le méritez, je suis, plus que je ne le puis dire, et autant que je le dois, votre, etc.

Monsieur, M°^e de Marsilly s'est imaginée que j'a* vois quelque crédit auprès de vous, et moi qui suis vain, je ne lui ai pas voulu dire le contraire. C'est une personne qui est aimée et estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succès d'une affaire dont elle vous a choisi pour juge, et qu'elle croie que j'y aie contribué quelque chose, vous ne sauriez croire l'honneur que cela me fera dans le monde, et combien j'en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner : car je sais bien, monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres. Sans cela , je vous promettrois son amitié. C'est un bien par lequel les plus sévères juges se pourroient laisser corrompre, et dont un si honnête homme que vous doit être tenté. Vous le pouvez acquérir justement : car elle ne de* mande de vous que la justice. Vous m'en ferez une que vous me devez ^ si vous me faites l'honneur de m'aimer toujours autant que vous avez fait autrefois et si vous croyez que je suis, votre, etc.

* .tf.M. de Cenrorf, p. 666.

396 LKTTRES DE VOlTUnE.

153. — A MONSEIGNEUR LE DUC d'eNGHIEN [Sur le succès de la bataille de Rocroi ').

[Paris, .... mai 1643'.]

Monseigneur, à celte heure que je suis loin de Votre Altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de vous dire tout ce que je pense d'elle il y a longtemps. A dire le vrai, monseigneur, vous seriez injuste si vous pensiez faire les choses que vous faites sans qu'il en fût autre chose, ni que l'on prit la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez honte, et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire, tout le peuple s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité , c'a été trop de hardiesse et de violence à vous d'avoir, à l'âge où vous êtes, choqué deux vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur expérience; fait tuer le pauvre comte de Fontaine, qui étoit, à ce que l'on dit % un des meilleurs hommes de

* Ms&, de Conrart, p. 771. La copie offre en beaucoup d'eii' droils des différences notables avec l'imprimé ; je l'ai suivie, comme me paraissant de beaucoup la meilleure.

' 19 mai 1643.

^ Var. A cette heure, que Je suis loin de Votre Altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de lui dire tout ce que je pense d'elle il y a longtemps, el que je n*avois osé lui déclarer, pour ne pas tomber dans les inconvénients, où J'avois vu ceux qui avoient pris avec vous de pareilles libertés. Mais , monseigneur, vous en faites trop pour le pouvoir souffrir en silence, et vous seriez injuste, si vous pensiex faire les actions que vous faites.

AU DUC d'eNGHIEN (1643). 397

Flandres, et à qui le prince d'Orange n'avoit jamais osé toucher; pris seize pièces de canon qui appartenoient à un prince, qui est oncle du roi et frère de la reine, et avec qui vous n'aviez jamais eu de différend ; et mis en désordre les meilleures troupes des Espagnols, qui vous avoient laissé passer avec tant de bonté. Je ne sais pas ce qu'en dit le père Musnier * ; mais tout cela est contre les bonnes mœurs, et il y a, ce mç semble, grande matière de confession. J'avois bien ouï dire que vous étiez opiniâtre comme un diable, et qu'il ne faisoit pas bon vous rien disputer. Mais j'avoue que je n'eusse pas cru que vous vous fussiez emporté à ce point-là, et si vous continuez, vous vous rendrez insupportable à toute l'Europe, et l'empereur ni le roi d'Espagne ne pourront durer avec vous. Cependant, monseigneur, laissant la conscience à part, et politiquement parlant, je me réjouis avec Votre Altesse de ce que j'entends dire qu'elle a gagné la plus belle victoire et de la plus grande importance que nous ayons vue de notre siècle, et de ce que, sans être Important %

sans qu'il en fût autre chose, ni que Ton prit la liberté de tous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez honte ; et que vous seriez étonné de voir, avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire, tout le monde s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité, monseigneur, je ne sais à quoi vous avez pensé ; et c'a été , sans mentir, trop de hardiesse, et une extrême violence à vous d'avoir à voire âge choqué deux ou trois vieux capitaines, que vous deviez respecter, quaiid ce n'eût été que pour leur ancienneté; Tait tuer le pauvre comte de Fontaine, qui éloit, etc.

» Jésuite que M. le Prince mit auprès du duc d'Knghien (T.).

^ Allusion à la cabale des Importants. « Ce nom ioui* vint de 1. 34

clic sail faire dos actions qui le soient si fort. Ia France, que vous venez de mettre à couvert de tous les orages qu'elle craignoit, s'étonne qu'à l'entrée de votre vie vous ayez fait une action dont César eût voulu couronner toutes les siennes, et qui redonne aux rois vos ancêtres autant de lustre que vous en avez reçu d'eux. Vous vérifiez bien, monseigneur, ce qui a été dit autrefois, que la vertu vient au^ Césars devant le temps : car vous qui êtes un vrai César en esprit et en science, César en diligence, en vigilance et en courage, César, et per omnes castis Ccesar^ vous avez trompé le jugement et passé l'espérance des hommes. Vous avez fait voir que l'expérience n'est nécessaire qu^aux âmes ordinaires; que la vertu des héros vient par d'autres chemins; qu'elle ne monte pas par degrés, et que les ouvrages du ciel sont en leur perfection dès leurs commencements. Cette nouvelle a ici étonné tout le monde, et a mis de la joie ou de la pâleur sur tous les visages de la cour. Pour les dames, elles sont ravies d'apprendre, que celui qu^elles ont vu dans le bal défaire tous les autres hommes, fasse de plus glorieuses défaites dans les armées \ et que la plus belle tête de France soit aussi la meilleure et la plus ferme. Il n*y a pas jusques à M^^* de

If me Cornuel qui, voyant qu^ils disoient chaque fois qu'ils sor'toient que c'éloit pour des affaires d'importance, les appela /mporiQnts » (T.).

' Var, Après cela, vous pouvez vous imagineri comme vous serez bien reçu et caressé des seigneurs de la cour^ et quelle joie les do mes ont eue d'apprendre que celui qu'elles ont vu triompher dans les bals, fasse la môme chose dans les armées, et que la plus belle lète, etc.

AU MARQUIS DE PlSANl (1643). 399

Beaumont * qui ne parle en votre faveur. Tous ceux qui étoient révoltés contre vous, et qui disoient que vous ne faisiez que vous moquer, avouent que. vous ne vous êtes pas moqué cette fois ' ; et, voyant le grand nombre d'ennemis que vous avez défaits, il n'y a plus personne qui n'apprc^ende d'être des vôtres. Trouvez bon , ô César ! que je vous parle avec cette liberté. Recevez les louanges qui vous sont dues, et souffrez que Ton rende à César ce qui appartient à César. Je suis, etc.

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