‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 65 sur 131 · A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE CHAUDEBONNE

A DouTrec, le 17 de décembre [1633].

Monsieur, je crois que vous me plaindrez d'être arrêté si longtemps en un si misérable lieu, et de voir que je sois plus de jours pour aller de Douvres à Dunkerque, que je n'en ai employés pour passer de Lisbonne ici. Dans l'ennui que j'y ai eu, ce m'a été une extrême consolation d'y avoir la compagnie de M. le chevalier de Balantin. 11 a cru que, passant par Bruxelles, il pourroit avoir besoin d'amis pour avoir un passe-port, ou quelques autres affaires, et j'ai pensé, monsieur, que je vous ferois service à tous deux en vous le recommandant. 11 est homme de condition, et lequel, outre cela , a toutes les autres qualités qui font un honnête homme. Mais je crois de votre bonté et de l'honneur que vous me faites de m'aimer , que vous ferez encore quelque considération de ce que je vous supplie très-humblement de Tassister de votre crédit.

* Quels sont ces vers dont il entend parler? Esl-ee la chaïuoo qui commence ainsi :

Je me tais, et je me sens brûler, etc. p. 117.

IW LBTTRIS DE V0IT1IRG.

Je mettrai eette obligation entre les plus grandes que j'ai d*ètre, monsieur, votre, etc.

A Bruxelles, le 6 de janvier 1634.

Mademoiselle, quelque menaçante que soit votre lettre, je n'ai pas laissé d'en considérer la beauté, et d*admirer que vous puissiez joindre ensemble avec tant d'artifice le beau et l'effroyable. Comme on voit l'or et l'azur sur la peau des serpents, vous émaillez avec les plus vives couleurs de l'éloquence des paroles venimeuses, et je ne puis m'empêcher en les lisant, que les mêmes choses qui m'épouvantent ne me plaisent. Vous commencez bientôt à tenir ce que vous m'avez dit, que vous ne seriez bonne qu'aussi longtemps que la fortune me seroit mauvaise. A cette heure qu'il semble qu'elle me veuille donner un peu de repos , vous me le venez troubler et me montrez que pour être échappé de la mer et des pirates, je ne suis pas encore en sûreté , et que vous êtes plus à craindre que tout cela. Je ne croyois pas pourtant, mademoiselle, que pour avoir refusé une querelle avec votre nain * , j'en dusse avoir [une] avec vous, ni que je fusse obligé de répondre à un défi, pour avoir fait réponse à des compliments. Si toutefois il vous semble que j'aie manqua en cela, vous devriez appeler respect et crainte ce que vous appelez mépris» et croire que cette même créature, qui a ôté

' Ms8. de Conrarif p. 601.

^ Godeau : Toyez plus haut, la note de la p. 194.

l'épée à M. de [Montausier] ', pouvoit bien m'avoir fait tomber la plume des mains. Quand même il auroit quelque raison de se plaindre, vous n'en aviez pas pour cela de prendre sa protection contre moi, et si vous me voulez du mal pour l'amour de lui, je pourrai dire que vous m*avez querellé pour le plus polit sujet du monde. Mais si vous avez résolu de me persécuter, toutes mes excuses ne vous en empêcheront point, et je m^étonne seulement que vous en ayez voulu chercher quelque prétexte. Il ne me servira de rien d'être venu de si loin au travers de tant de périls. Alger sera toujours pour moi partout où vous serez, et quoique je sois à Bruxelles, je ne fus jamais plus près de la captivité ni du naufrage. Ne croyez pas pourtant, mademoiselle, que les flammes de ces ani*

' Un soir Mi"^ de Rambouillet et trois ou quatre autres ie mirent à écrire des vers à Mi°« Aubry, et pour la mettre en peine, sachant qu'elle s'aiarmoit aisément, elles les lui envoyèrent à deux heures après minuit. D'autre côté, Vi^* Aubry prit lout cela de travers, disant qu'on s'était voulu moquer d'elle, à cause qu'il y aTOit dans une épître une description de sa beauté en style bonilbn. Entre autres choses on y louoit son menton, et on disoit :

Car il en est peu de beaux, Regardez cil de Binaux.

(C'était un gentilhomme du cardinal de la Valette, qui avait un menton en créneaux). Or, dans cette colère, elle défendit à M. de Montausier d'uller à Thôtel de Rambouillet. Il étoit amoureux d'elle, quoique en apparence il recherchât sa flile. M. de Montausier ne laissa pas d'aller en cachette à l'hôtel de Rambouillet ; là, M. Godeau lui dit : Soyez le champion do U^ Aubry, et moi, qui suis nain de la princesse Julie, je me battrai contre vous. En disant cela, il saute en riant à l'épée de M. Montausier et la tire du fourreau (T.).

90D LBTTU» ne VOITimE.

maux demi tous me menaoex soient ce qui me fasse peur. Il y akHigtonps qne je me sais garantir de cette sorte de maax, et qnrn que yoos poisâez dire, je crains bien plus de moorir par yos mains, qne par tos yeox. Entre tons les endroits de votre lettre, qni me semble admirable en toutes choses, j'ai particulièrement remarqué l'exclamation que tous faites en parlant du plaisir que ce tous eût été qne les pirates m'eussent pris. C'est, sans mentir, une grande bonté à vous de souhaiter que j'eusse été deux ou trois ans aux galères du Turc, afin qu'il y eût plus de diversité dans mes voyages. La belle curiosité, de désirer d'avoir pu apprendre de moi de quelle sorte j'eusse pansé les chameaux de Barbarie, et avec quelle constance j'eusse souffert les coups de latte! De la sorte que vous en parlez, je crois aussi que vous auriez été bien aise que j'eusse été empalé une demi-heure, pour savoir de quelle façon cela se fait^ et comment Ton s^en trouve. Hais ce qui est considérable, c'est que ces souhaits, vous les faites après avoir, ce dites-vous, repris la forme de demoiselle, et vous être de beaucoup adoucie et rendue plus humaine.

Je ne trouve guère plus juste que tout cela la querelle que vous me voulez faire pour Âlcidalis. Jugez-vous, mademoiselle, que. me trouvant embarqué dans les mêmes mers et dans les mêmes périls que lui, je pusse oublier les maux que je sentois pour conter ceux qu*il avoit passés, et étant accablé de mes infortunes, m'amuser à écrire les sienneé? Je n'ai pas laissé pourtant au milieu de tous mes déplaisirs. J'ai écrit plus de cent feuilles de son histoire, et j'ai eu soin de

A BiADEMOISELLE DE RAMBOUILLET. 201

sa vie, en un temps où je vous jure que je n'en avois point de la mienne. Ne jugez pas pourtant par là» mademoiselle^ de celui que j*ai de plaire à des amis. Quand je vous aurois rendu tous les services imagi* nables, ces apparences ne vous feroient voir que la moindre part de la passion que j*ai pour ce qui est du vôtre. Si vous la voulez connoître, considérez-en la cause plutôt que les effets. Mais votre imagination, quelque merveilleuse qu'elle soit, est trop petite pour cela, et s'il y a quelque chose dans le monde de plus grand que votre esprit, et qu'il ne puisse comprendre, c'est le respect, l'affection et l'estime qu'il a fait naitre dans le mien.

N'étant guère moins sensible à reconnoitre les obligations que j'ai aux autres excellentes personnes; vous croirez bien que la lettre qui m'est venue avec la vôtre m'aura apporté une joie infinie, aussi bien qu'un honneur extrême. Vous savez mieux que personne l'inclination que j'ai toujours eue à révérer le mérite de celui qui l'a écrite * ; et il vous peut souvenir que du temps des guerres civiles qui ont été entre vous deux, j'ai quelquefois quitté votre parti pour prendre le sien. Mais cette dernière bonté a encore trouvé de nouveau quelque chose à gagner dans mon cœur, et depuis que je l'ai reçue (pardonnez-moi, s'il vous plaît), il y a eu quelques moments où je l'ai aimé plus que personne du monde. Mais afin que vous ne croyiez pas, mademoiselle, que c'est vous qui me procurez toutes les faveurs qui me viennent de lui, je vous

* Le cardioal de la ValeUe (T.).

302 LBTTIUES DE VOITURE.

donne avis qu'en une antre occaskm il m'a fail depuis peu du bien» sans que vous vous en soyez mêlée. Quoique ce ne soit pas de ceux que je pris plus de plaisir à recevoir, et que cela m*ait donné un nouveau sujet de ressentir ma mauvaise fortune S je tiens à grand honneur de lui avoir des obligations que j'aurois honte d'avoir à tout autre, et je suis bien aise de recevoir toutes sortes de preuves de sa générosité. I) vous jurera, quand vous lui parlerez, qu'il ne sait ce que vous lui voulez dire, et il me semble que je le vois. Mais vous connoissez son humeur et son esprit, qui n'oublia jamais un bienfait à faire, et ne s'en peut souvenir quand il est fait. Puisque Thonneur que vous me faites de m'aimér est la première considération qui m'a donné quelque part en ses bonnes grâces, je vous supplie très-humblement, mademoiselle, de m'ai«^ der à lui rendre celles que je lui dois et à le payer aii moins de la sorte.que je puiis à cette heure.

Je baise mille fois lès pieds de l'incomparable per* sonne ^ qui a voulu écrire de sa main le dessus de la lettre que vous m'avez envoyée, et avec quatre ou cinc| paroles mettre hors de prix un présent qui étoit déjà très-précieux. Vous avez bien raison de l'appeler lai plus belle et la meilleure du monde, puisque de si loin elle sait relever ceux qui sont abattus. Je souhaite

^ Voilure fait allosion sans doute an prêt de deux mille éeus dont il est que&tlon au eommencement de la lettre suivante, et qui lui avait servi, je suppose, à payer une dette de jeu* Il revient dans ce même passage sur le plaisir que la Valette trouvait à obliger, et sur sa facilité à oublier les services qu'il avait rendus.

' Madame la Princesse.

qf$e celle qui la sait si bien conduire ait quelque jour tout le bonheur qui est dû à tant de bontés, de beautés et de vertus ensemble, quoique je voie que ce souhait va bien loin. On dit que l'astro * , que j'appeloîs autrefois l'étoile du jour, est plus grand et plus admirable que jamais, et qu41 éclaire et brûle toute la France. Quoique ses rayons n arrivent pas jusqu'aux ténèbres où nous sommes, sa réputation y est venue, et, à ce que j'entends, le sdeil n'est pas si beau que lui. Je suis bien aise que Tintelligence qui Tanime n'ait rien perdu de sa force ni de sa lumière, et qu'il n'y ait que l'esprit deM^^^ de Bourbon qui puisse faire douter si sa beauté est la plus parfaite chose du monde. La sorte dont j'ai vu dans une de vos lettres qu'elle me plaint m'a semblé admirablement jolie. A la vérité, tant de traverses que j'ai eues lui doivent faire pitié, à elle qui connoit si bien ma foiblesse, et qui sait que depuis le maillot je n'ai pas eu jusqu'à cette heure un jour de repos. 1^ mien a été troublé par le discours qui s'adresse au bas de votre lettre au roi Chiquito ^ Dans l'enfer d*Anastarax ' j'ai trouvé le mien, et j'y ai été trois jours et trois nuits sans y voir goutte. J'en ai un extrême regret : car, sur toutes les choses du monde, je désirerois avoir le peigne del re de Georgia % et il y a plus de deux ans que

1 MUede Bourbon.

* VoyeE plus haut, p. 177.

^ Voy€s plus biu, p. 244.

^ M<n« de Rambouillet appeloU ainsi H. de Montausier, qui avoit tant d'ambition d'être souverain, parce qu'en ce temps-là on di- BOit qu'un particulier s'étoit fait roi de Géorgie. \Qyei HisunieUes de Tallemanl.

204 LETTKES DE VOITURE.

}'en ai envie. Ne croyez pas non plus, s'il vous plaît, avoir gagné celui que j'avais proposé. On n*a pas comme cela des peignes de la reine de la Chine '.11 faut premièrement, s'il vous plaît, que vous m'écriviez le nom du pirate, et que vous disiez sincèrement si vous l'avez nommé' sans rire, car en cela consiste la plus grande difGculté. Mais puisque vous vous mêlez de deviner, imaginez-vous, s'il vous plaît, mademoiselle, tout ce que j'ajouterois ici si j'osois faire cette lettre plus longue ; devinez combien je vous aime plus que je ne faisoia il y a deux ans, et pensez avec quelle passion je suis, mademoiselle, votre, etc.

Post'-seriptum ajouté à la lettre précédente \

Ayant de si grandes obligations à M>°® de Combalet, j'aurois grande honte de n'avoir point parlé d'elle. Mais dans une lettre où je n'ai rien dit de madame votre mère, il me semble qu'il m'est permis d'y oublier tout le monde. Je crois que c'est elle qui a mis les quatre lignes du roi Chiquito. Je ne connois pas assurément son écriture , mais je reconnois l'air dont elle a coutume d'écrire, qui est si galant et lui est si particulier, que l'on n'y peut être trompé, et que personne ne le sauroit imiter. Pour ce qui est de vous, mademoiselle, je vous dis ici tout bas, et d'un style moins relevé que le commencement de cette lettre, et ainsi plus croyable, que toutes celles que je vois à cette heure

' \oyeL plus haut, p. 175.

' Var. le nommâtes (C).

^ Lettre 164 des éditions de Voiture. -^Ms»» de Conrart, p. 453.

de VOUS m'étonnent. Elles sont beaucoup meilleures que celles pour lesquelles je vous admirois tant autrefois» et que je croyois les plus belles du monde; et quoique je ne sois guère envieux» j*aurois beaucoup de dépit qu'il y eût un homme en France qui sût écrire aussi bien que vous. 11 n*a pas plu à M"' Paulet de me faire l'honneur de ra'écrire; je vois bien que ces grandes lettres que je lui écrivois d'Espagne l'ont las* sée. Je me corrigerai facilement de cela, et il me sera bien plus aisé de m'empêcher de lui écrire trop que de l'aimer trop. Le seul homme dont je n'ai jamais parlé m*a semblé le seul dont je ne devois jamais parler \ et qu'il étoit plus nécessaire de lui donner des preuves de ma discrétion que de mon affection. Parlant si souvent de tous ceux qui sont à l'entour de lui, j'ai cru qu'il jugeroit bien que ce n'étoit pas oubli que le laisser seul saps lui rien dire, et qu'il ne sauroit croire de moi que je pusse oublier une personne que je dois respecter et servir sur toutes celles du monde, pour tant de différentes raisons. Mais je ne sais pas pourquoi il dit que nous aurons beaucoup de disputes sur l'Espagnol, si ce n'est qu'ayant toujours eu l'avantage sur moi en toutes celles que nous avons eues ensemble par le passé, et sachant quel plaisir c'est que de disputer et de vaincre, il me veuille préparer ce contentement pour mon retour, en m' attaquant sur un sujet où je ne puis avoir que toute sorte d'avantages.

' Le cardinal de la Valette (T.). — Gela ne me paraît pas vraisemblable» puisqu'il est question de lui quelques lignes plus baut, et que Voiture le nomme dans presque toutes ses lettres quand il ne lui écrit pas à lui-même.

Je crois, mademoiselle, que vous me pardonnerez tout ce que j*ai ajouté dans cette lettre, puisque c^est pour des: personnes que vous n*aimez pas moins que vousmême. Permettez-rmoi, s*i( vous plait, de dire encore à M. votre frère que je l'aime autant que quand je lui dis adieu^ et que je suis son très-humble et très-obéissant serviteur. Encore une fois, mademoiselle, je vous baise très-humblement les mains de Fhonneur que vous m'avez fait de m'écrire. Je n'ai pas tant de joie de me trouver ici que d'y trouver votre lettre; mais s'il vous platt avoir encore une fois cette bonté pour moi, i'a^merois mieux qu'elles fussent un peu moins éloqu^ites et qu'dles fussent plus aimables. Tout de bon, vous me faites peur; et quand je vois votre esprit si haut, il me semble qu'il n'est pas possible que j'y puisse jamais prétendre ni que j'y aie place. Parmi tant de belles paroles, qu'il y en dit quelques-unes de bonnes! Rassurez-moi de ma crainte; car, sans mentir, j'en ai besoin, et je mérite en quelque sorte que vous ayez un peu de soin de moi.

[A Bruxelles, janvier, ou février 1634.]

Monseigneur, je m'imagine que vous avez cru, lorsque vous avez écril la lettre dont vous avez voulu m'honorer, que le cas, qu'il m'a plu de tout temps faire de vous, vous avoit acquis quelque approbation dans le monde ; qu'en toutes sortes de rencontres je

' Mss. de Conrari, p. 791.

VOUS avois donné une infinité de preuves de Thonneur de mon amitié, et qu'ensuite «de cela je vous avois prêté deux mille écus dans une occasion bien pressante, et en un temps où, d'ailleurs, tout votre crédit vous manquoit. Au moins, de la façon que vous me remerciez et que vous parlez de vous et de moi, j'ai raison de m'imaginer qu'en rêvant, vous avez pris l'un pour l'autre, et que sans y penser vous vous êtes rois à ma place. Autrement, monseigneur, vous n'auriez point écrit de la sorte que vous faites, si ce n'est peut« être que, n'estimant pas qu'il y ait de plus grand bien au monde que d'en faire aux autres, vous croyez que ceux-là vous obligent, qui vous donnent occasion de les obliger, et pensez avoir reçu les plaisirs que vous avez faits. Certes, si cela est ainsi, j'avoue qu'il n'y a point d'homme à qui vous ayez tant d'obligation qu'à moi, et que je mérite tous les remerciements que vous me faites, puisque je vous ai donné plus de moyens que personne d'exercer votre générosité, et de faire des actions de bonté qui valent mieux sans doute que tout le bien que vous m'avez fait et que tout celui qui vous reste. Dans le grand nombre de ceux que j'ai reçus de vous, et entre tant de grâces qu'il vous a plu de me départir, je vous assure, monseigneur, qu'il n'y en a point que j'estime tant que la lettre que vous m'avei fait l'honneur de m'écrire. Que si, parmi tant de choses que j'y ai remarquées avec joie, il y a quelque endroit sur lequel je me sois arrêté avec plus de plaisir, trouvez bon, s'il vous plaît, que je vous dise, que ça été celui où il me semble que vous parlez de ces deux personnes, qui font aujourd'hui la plus précieuse partie

du monde', et auxquelles, si l'on ne compare Tune à l'autre, il n'y a rien sous le ciel que l'on puisse comparer. En vérité, lorsqu'il m'arrive de penser que je suis dans leur souvenir, pour ce moment, toutes mes peines se suspendent. Toutes les fois que je me repr^nte le visage de Tune ou de l'autre, il m'est avis que celui de ma fortune se change, et cette imagination chasse de mon esprit les ténèbres qui le couvrent, et le remplit de lumière. Mais ce qui est un plus grand bonheur, c'est qu'étant si loin de mériter jamais l'honneur de leurs bonnes grâces, je ne laisse pas de penser que j'y ai quelque part, et je suis si heureux que de croire ce que vous m'en dites. Je connois bien quelqu'un, monseigneur, qui ne seroit pas si aisé à persuader, s'il étoit en ma place, et qui, après deux ans d'éloignement, ne vivroit pas avec autant de tranquillité ni dans une si grande confiance. Dans la satisfaction que cette croyance me doit donner, jugez, s'il vous plaît, si je suis fort à plaindre, et s'il n'y en a pas beaucoup, de ceux que le monde appelle heureux, qui ne le sont pas tant que moi. Sans cela, certes, je ne me pourrois pas défendre de l'ennui qui se présente ici de tous côtés, ni résister au chagrin de M. de [Chaudebonne], qu'il me faut tous les jours combattre, et qui est, sans mentir, beaucoup au-dessus de tout ce qu'on s'en imagine. Outre qu'il s'est mis en fantaisie de laisser croître une barbe qui lui vient déjà jusqu'à la cein-

< Moe et MUe de Rambouillet ( T.).

' Ghaadebonne étoit fort sérère avec un ton de voix fort rauque. Ce qu'il dit de laisser croître sa barbe n'est dit qu'en riant pour le faire passer pour plus étrange (T.).

Page 1