ODE COURONNÉE A CAEN EN 1678, ET LA MÊME ANNEE A ROUEN
L'homme a dit : les cieux m'environnent, Les cieux ne roulent que pour moi ; De ces astres qui me couronnent , La Nature me fit le roi ;
'Cette ode fut insére'e dans le Mercure de France, juillet 1759. Marmontel , frappe du talent poétique qu'elle révélait , la fit suivre de cette note , que la faveur ne lui a pas dictée , Malfilàtre lui étant alors tout à fait inconnu. « Cet ouvrage , d'un très jeune homme , rae semble annoncer les plus rares talens pour la haute poésie 5 un enthousiasme vrai , une marche rapide et sûre 5 les plus heureuses hardiesses dans les tours et dans les images ; le nombre et l'harmonie du vers lyrique 5 enfin cette chaleur de sentiment qui annonce une àme pénétrée de son sujet et qui caractérise les vers de génie. »
— «Ce jeune et infortuné Malfilàtre , dit La Harpe dans son Cours
Pour moi seul le Soleil se lève , Pour moi seul le Soleil achève Son cercle éclatant dans les airs ; Et je vois, souverain tranquille, Sur son poids la terre immobile Au centre de cet univers ' .
de littérature , dont tous les amateurs de la poésie cnt déploré la perte prématurée, et conservé la mémoire, s'était essayé une fois dans le genre de l'ode ', et eu avait envoyé une à l'Académie de Rouen , qui la couronna : elle est du petit nombre des bonnes pièces couronnées et des tonnes odes de notre langue. Le sujet avait de la grandeur et de la difficulté : c'est le système de Copernic, le Soleil fixe au milieu des planètes. La pièce de Malfilàtre , versifiée avec cette noblesse et cette élégance , et ce nombre qui le caractérisent partout, peut être mise à peu près au niveau des deux qui ont passé sous vos yeux *, comme les premières après celles de Rousseau. Son début a la pompe et l'élévation qui annoncent l'inspiration lyrique. »
» Système de Ptolémée.
{ IVote de Malfilàtre. )
— Malheureusement (et c'est le seul reproche à faire à cette pièce) si cette poésie est belle , cette philosophie n'est pas bonne ; car, que ce soit la terre ou le soleil qui soit au centre de notre système planétaire (et la dernière opinion est démontrée), il n'en demeure pas moins certain que la terre et le soleil ont été également créés pour
' Malfilàtre avait déjà eu quatre odes couronnées aux Palinods de Caen el de Rouen ; mais ces succès éphémères , circonscrils-dans ces deux villes , n^avaient pas même fait connaître son nom dans la capitale. L'ode du Soleil , que Marmontel publia dans son Mercure , fui en quelque sorte la base de la renommée littéraire qui devança l'arrivée de notre poète à Paris.
' L'ode de Lefranc de Pompignan , sur la mort de J.-B. Rousseau , et Pode de Louis Racine sur VHarmonie.
Fier mortel , bannis ces fantômes , Sur toi-même jette un coup-d'œil.
Que sommes-nous faibles atomes, Pour porter si loin notre orgueil ?
Insensés! nous parlons en maîtres, Nous qui , dans l'océan des êtres , Nageons tristement confondus;
l'homme : cela est démontre en métaphysique • , tout au moins autant que la rotation de la terre l'est en physique. Sans doute l'homme a tort s'il fait un sujet d'orgueil de ce qui n'en doit être qu'un de reconnaissance ; mais les choses restent ce qu'elles sont, et le poète a tort aussi de ne repousser l'ancienne erreur que par mépris pour l'homme qu'il représente dans la strophe suivante , la seule faihle de la pièce (et c'est une raison pour ne pas la citer) comme tristement confondu dans l'océan des êtres ; c'est tout le contraire de la vérité et un outrage' à la nature humaine , que ne lui fit point autrefois la cosmogonie payenne , témoins ces beaux vers d'Ovide , si connus et tant cités :
Os homini sublime dédit , etc.
Passons sur cette erreur , qui était sûrement sans mauvaise intention , et ne considérons que le poète ; nous en serons satisfaits. »
(La Ha RPF. , Cours de littérature.)
' 11 est tout autant démonlrë que la terre et le soleil ont e'te créés pour les fourmis. Comment répondre à un soi-disant philosophe qui nous assure gravement que ces globes de feu semés dans Tespace par une intelligence incompréhensible, ces mondes , mille fois plus grands que celui oii nous a jelés la main de Dieu , celte terre même qu ''habitent tant d'animaux divers, que ce grand tout enfin que forme l'univers est sorti du néant pour nous , insectes pensans , qu'un instant voit naître et mourir? Ces planètes qui paraissent à nos faibles yeux comme un point lumineux , errant éternellement dans le ciel , nous entretiennent de noire misère et de la grandeur de Dieu. Nous renvoyons . nos lecteurs au conte admirable de Voltaire , intitulé Micromégai. Ce pauvre La Harpe, par humilité chrétienne sansdouie, soutient que le monde est fait pour l'homme.
JNous, dont l'existence légère, Pareille a l'ombre passagère , Commence, paraît, et n'est plus.
Mais quelles routes immortelles Uranie en tr' ouvre à mes yeux !
Déesse , est-ce toi qui m'appelles Aux voûtes brillantes des cieux?
Je te suis Mon âme agrandie ,
S'élançant d'une aile hardie , De la terre a quitté les bords :
De ton flambeau la clarté pure Me guide au temple où la Nature Cache ses augustes trésors '.
Grand Dieu ! quel sublime spectacle Confond mes sens , glace ma voix ?
Où suis-je? Quel nouveau miracle De l'Olympe a changé les lois ?
Au loin, dans l'étendue immense, Je contemple seul en silence La marche du grand univers ; Et dans l'enceinte qu'il embrasse ,
> « C'est là que le poète devait en venir tout de suite , en attestant les découvertes tardives de la science dans des objets qui d'ailleurs n'intéressent en rien la destinée du genre humain. Il expose ces découvertes très ]>oétiquement. »
( La Harpe , Cours île littérature. )
Mon œil surpris voit sur leur trace ' Retourner les orbes divers '.
Portés du couchant à l'aurore Par un mouvement éternel , Sur leur axe ils tournent encore Dans les vastes plaines du 'ciel.
Quelle intelligence secrète Règle en son cours chaque planète Par d'imperceptibles ressorts?
Le Soleil est-il le génie Qui fait avec tant d'harmonie Circuler les célestes corps ?
Au milieu d'un vaste fluide , Que la main du Dieu créateur Versa dans l'abîme du vide, Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse , . Il emporte , il balance , il presse
< On lit sur leur trace dans le Mercure de France , où celle ode a été imprimée pour la première fois , et dans l'édition du poème de Narcisse, 1769. Nous avons cru devoir adopter celte leçon, quoique toutes les autres éditionsmettentiwria trace; ce qui ne présente aucun sens satisfaisant.
* Système de Copernic. Un homme dont les sens sont accoutumés au système vulgaire, croirait que les planètes retournent sur leur trace , s'il pouvait les voir , tout-à-coup , suivre la roule contraire , c'est-à-dire celle que Copernic leur fait suivre d'occident en orient.
( Note de Malfilatre. )
L'éther et les orbes er^ans^ Sans cesse une force contraire , De cette ondoyante matière Vers lui repousse les torrens • .
Ainsi se forment les orbites Que tracent ces globes connus :
Ainsi, dans les bornes prescrites », Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit; Mars, moins rapide , D'un air sombre s'avance et guide Les pas tardifs de Jupiter ; Et son père , le vieux Saturne , Roule à peine son char nocturne Sur les bords glacés de l'éther.
Oui, notre sphère , épaisse masse, Demande au Soleil ses présens.
A travers sa dure surface
' Roucher , dans son beau poème des Mois , a rappelé en quelques vers ce système , si poétiquement expliqué par Malfilàtre :
Dieu des airs , tu régis Tharmonieux accord
De la céleste armée au sein du vide errante ; .
C'est toi qui l'y suspends ; ta force pénétrante
L Vcarte , et , tour à tour la ramenant vers toi ,
Kn contraint tout les corps à i*escorter en roi.
Chant V, Juin.
* Plusieurs éditions , entre autres celle de Lejay , 1 768 , portent :
Ainsi , dans des bornes prescrites....
Il darde ses feux bienfaisans.
Le jour voit les heures légères Présenter les deux hémisphères Tour à tour à ses doux rayons ; Et sur les signes inclinée , La Terre , promenant l'année , Produit des fleurs et des moissons '.
Je te salue , âme du monde ,
Sacré Soleil , astre de feu ,
De tous les biens source féconde.
Soleil , image de mon Dieu !
Aux globes qui , dans leur carrière ,
Rendent hommage à ta lumière ,
Annonce Dieu par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages ,
> « C'est ce qu'on peut appeler une explication de la sphère en beaux vers , et cette espèce de leçon n'est pas commune. »
( La. Harpe, Cours de littérature. )
— Voltaire est le premier qui ait osé développer l'astronomie en beaux vers. Son épître à Newton est un chef-d'œuvre de poésie et d'harmonie qui peut passer pour un tour de force. Ce n'est pas néanmoins un exemple à suivre : Voltaire même pourrait ne pas réussir une seconde fois. D'ailleurs, à quoi bon vaincre inutilement des difficultés ; la pompe de la versification , la majesté des images et la cadence des vers peuvent dissimuler un instant l'aridité , l'étrangeté du sujet ; mais le lecteur, d'abord étonné , est bientôt dégoûté par les théories méthodiques , les détails abstraits des sciences exactes que repousse la poésie , et qui d'un délassement lui/ont une fatigue. Un poème épique en prose me semble moins ridicule qu'un poème en vers sur l'astronomie, l'optique, la géométrie, etc.
Triomphe , entretiens tous les âges De son éternelle grandeur.
ALLUSION
Du ciel auguste souveraine, C'est toi que je peins sous ces traits. Le tourbillon qui nous entraîne , Vierge, ne t'ébranla jamais.
Enveloppés de vapeurs sombres , Toujours errant parmi les ombres , Du jour nous cherchons la clarté- Ton front seul , aurore nouvelle , Ton front, sans nuage, étincelle Des feux de la divinité.
ET POESIES DIVERSES. 18t
REMERCIEMENT