CONTES EN VERS
▲ m. DE SAINT-LAMBERT.
O5 court bien loin pour chercher le bonheur } A sa poursuite en vain Ton se tourmente :
C'est près de nous, dans notre propre oœur, Que le plaça la nature prudente.
O Saiut-Lambert ! qui le sait mieux que toi ? Toi qui vécus dans les camps , k la ville , Près de Voltaire , à la cour d'un grand roi , Tu quittas tout pour un champêtre asile.
Là, méditant sous des ombrages frais, Tu sais goûter ces biens , ces plaisirs vrais , Que tu chantas sur le luth de Virgile/:
Là , loin d'un monde ennuyeux et pervers , Tes jours sont purs , ton sommeil est tranquille ; Et la nature , autour de toi fertile , Te fait jouir de ses trésors divers , Pour te payer tes soins et tes beaux vtt$.
Voilà , voilà le bonheur véritable.
En attendant que j'en puisse jouir , 7e yeux au moins prouver dans une feble Que ces vrais biens s'attrapent sans oonrir.
LE CHEVAL DESPAGNE. CONTE. 5i
Cebtaik coursier ne dans l'Andalousie Fut élevé chçz un riche fermier ; Jamais cheval de prince et de guerrier Ni même ceux qui vivaient d'ambroisie , N'eurent un sort plus fortuné , plus doux.
Tous dans la ferme aimaient notre andalous , Tous pour le voir allaient à l'écurie Vingt fois le jour ; et ce coursier chéri D'un vœu commun fut nommé Favori.
Favori donc avait de la litière Jusju'aux jarrets, et dans son râtelier Le meilleur foin qui fût dans le grenier.
Soir et matin les fils de la fermière , Encore enfans , ménageaient de leur pain Pour r andalous; et lorsque dans leur main Le beau cheval avait daigné le prendre, C'étaient des cris, des transports de plaisir ; Tous lui donnaient le baiser le plus tendre : Dans la prairie ils le menaient courir ; Et le plus grand de la peûte troupe , Aidé par tous , arrivait sur sa croupe Là, satisfait , et d'un air triomphant, Des pieds , des mains , il pressait sa monture ; Et Favori modérait son allure , Craignant toujours de jeter bas Tenfimi.
De Favori œ fut là tout l'ouvrage Pendant long-temps : mais quand il vint à l'û^ De trente mois , la femme du fermier Le prit pour elle ; et notre cavalière , En un fauteuil sise sur le cowviec,
La bride cû main , dans l'autre la cronpiùre. Lés pieds posés sur un même étrier , Allait, trottait au marché faire emplette, Chez ses voisins acquitter une dette , Ou visiter son père déjà vieux.
A son retour, notre bonne Sanchette Accommodait Favori de son mieux , Et lui doublait l'avoine et les caresses.
Plus on grandit , plus on devient vaurien.
Ce Favori que Ton traitait si bien, Ce cher objet de si douces tendresses, Fut un ingrat ; et, quand il eut quatre ans^ n s'indigna dans le fond de son âme D'être toujours monté par une femme s Est-rc donc là, disait-il dans ses dents, Ee noble emploi d'un coursier d'Ibérie?
Avec des bœufs j'habite l'écurie D'une fermière , et frémis de courroux Quand on me voit, comme un ànon docile, Au petit trot cheminer vers la ville, Ayant pour charge une femme et des choux.
Non , je ne puis souffrir cette infamie, Je suis né fier; et, dusse je périr, Je prétends bien dans peu m'en aflranchin Orgueil ! orgueil ! c'est par toi qu'on oublie Vertus , devoirs ; par toi tout a péri :
Tu perdis l'homme , et perdis FavorL
Un beau matin que la bonne Sanchette , Selon l'usage , allait toute seulette Vendre au ifiarché les fruijts de son jardin ,
Elle eut besoin, je ne sais pourquoi faire,
De s'arrêter un moment en chemin.
D'un saut léger elle est bientôt à terre ;
Mais le bridon échappe de sa main ;
Et Favori s'en aperçoit à peine ,
Qu'au même instant, s'élançant dans la plaine,
n casse bride , et disperse dans l'air
Et charge et selle, et harnois et eroupi6re,
Des quatre pieds fait voler la poussière ,
Et disparait aussi prompt que l'ëclair.
Las ! que devint notre bonne Sancbctte !
Dans sa surprise (lie re<<ta muette , Suivit 'ong- temps des yeux le beau cotusier, Et puis pleura, puis retourna chez elle, Et raconta cette affreuse nouvelle.
Tout fut en deuil chez le triste fermier :
De Favori tous regrettent la perte ; Enfans , valets , vont à la découverte Dans les hameaux , dans chaque bourg voisin:
L'avez-vous vu des coursiers le modèle , le plus aimé , le plus beau ? C'est en vain , De Favori nul ne sait de nouvelle ; . • v ' •
Il est perdu , Sanchette soupira , . »* * ^ \
Et dit tout bas : Peut-être il reviendra. •• ' " . ^ , • »
En attendant , Favori ventre à terre Galope et fuit sans perdre un seul moment.
Il aperçoit bientôt un régiment * - ^ .;
De cavaliers qui marchait à la guerre ; Hommes , chevaux, par leur air belliqueux, Paz leur fierté, leur armure brillante,
Dans tous les cœurs répandent l'épouvaiitc y Ou le désir de combattre auprès d'eux.
A cet aspect notre coursier s'arrête ; Il sent dresser tous ses crins ondo jans , Et, l'œil en feu, les naseaux tout fumans, "Fixe j immobile , écoute la trompette :
Puis tout à coup, frappant la terre et l'air, Il bondit f vole à travers la prairie , Arrive auprès de la cavalerie , S'ébroue , bennit , et , jetant un œil fier Sur ces guerriers , enfans de la victoire , Il semble dire : Et j'aime aussi la gloire.
Le colonel, qui voit ce beau coursier, Veut s'en saisir ; il vient avec adresse Auprès de lui , le flatte , le caresse , Et par un frein en fait son prisonnier, A l'instant même une peau de panthère Aux griffes d'or tombantes jusqu'à terre Couvre le dos du superbe animal ;' Un plumet rouge orne sa tète altiëre , Et cent rubans tressés dans sa crinière Lui donnent l'air coquet et martial.
Sur Favori le colonel s'élance , Presse les flancs du coursier généreux ; Et Favori , dans son impatience , Mordant son oein , fier du poids glorieux, Yole à travers les escadrons poudreux.
Voilà , voilà , .disait-il en lui-même , Le noble emploi pour lequel je suis né !
Yiire en repos, c'est vivre infortune' j
Gloire et périls sont le bonheur suprême.
Sous ce bamois que je dois être beau !
Je voudrais bien , dans le cristal de Teau ,
Me voir passer, voir ma mine guerrière. *
Pour être heureux , ma foi , vive la guerre !
Comme il parlait , le chef du régiment
Reçoit Tavis qu'une troupe ennemie
Doit dans la nuit l'attaquer brusquement
Tout aussitôt jme garde choisie
Est disposée autour du logement :
Le co'onel la coumiande lui-même ;
Et Favori , dont la joie est extrême .
De voir qu'on est menacé d'un danger,
Passe la nuit sans dormir ni manger.
Qu'importe ? il est soutenu par le zèle.
Point d'ennemis , voil2i son seul chagrin.
Mais tout à coup arrive le matin
Un officier qui porte la nouvelle
Que la bataille est pour le lendemain.
Le colonel veut être de la fête. ^
L'armée e^iin ; mais jamais rien n'arrête
Lorsque If^oire est au bout du chemin :
On part , on veut arriver pour Taurore.
Toujours à jeun , Fav(»i néanmoins
Ne se plaint pas , mais il saute un peu moins.
Le jour se passe , il faut marcher encore
Toute k nuit ; et Favori rendu •
Fait un soupir ; mais l'amour de la gloire^ -
Et le désir de vivre dans l'histoire ,
Et l'éperon i réveillent sa vertu.
Il marcbe , il va , se soutenant à peine , Quand , vers minuit, d'une forêt prochaine, Un gros parti fond sur le régiment.
On i^ut se battre : hélas I c'est vainement ; Nos cavaliers , harassés de la route , Sont enfoncés , tués , mis en déroute ; Et, dans le choc. Favori tout sanglant.
Couvert de coups , deux balles dans le flanc , Parmi les morts resté sur la poussière , Ne voyait plus qu'un reste de lumière ; Ah ! disait-il , je le mérite bien ; J'ai fait un crime, il £iut que je l'expie :
Je fus ingrat , il m'en coûte la vie ; C'était trop juste : et ce n'est pas le bien Que Favori dans ce moment regrette ; Ce n'est que vous, ô ma chère Sanchette !
Disant ces mots il perd tout sentiment ; Et l'ennemi, vainqueur dans ce moment, Bien résolu de n'épaigncr personne , Le glaive au poing poursuivant les fuyards , Pille , massacre , et bientôt abandoone^^ Ce champ couvert de cadavres épars. ^^
Le lendemain de cet aflretix carnage, Certain meimier, dans la plaine passant, Vit Favori sur la terre gisant j Il respirait : le meunier le soulage , Clopin , dopant , le mène k son village , Prend soin de lui, le pause, le nourrit, Pour abréger, en un mot, le guérit.
Mais, prétendant se payer de sa peine,
11 veut user de son convalescent ;
Chargé de sacs , sous le poids gémissant.
Dix fois le jour il le mène et ramène
Dans les marchés , au village, au monliO}
Le soit de près un bâton 2i la. main ;
Et ce bâton , fait d une double épine ,
De Favori vient chatouiller l'échiné ,
Pour peu qu'il bronche , ou s'amuse en chemin.
Ce fut alors qu'il regretta Sanchette.
Mais la frayeur rend sa douleur muette \ Brisé de coups il n'ose pas gémir :
L'excès des maux l'abrutit et l'accable ; Et, se croyant pour toujours misérable, Il ne demande au ciel que de mourir.
Nôtre coursier, d^oûté de la vie, Vivait toujours , sans trop savoir pourquoi ; Quand un matin un écuyer du roi, Qui parcourait toute l'Andalousie Pour remonter la royale écurie , Vit Favori de plusieurs sacs char^, Par le bâton au moulin dirigé.
Et conservant sous ce triste équipage Ce coup-d'œil noble et cet air de grafndeur D*un roi vaincu cédant à son malheur, Ou d'un liéros réduit en cadavage.
Bon connaisseur était cet écuyer; De Favori s'approchant davantage , Il l'examine , et demandr au meunier Combien il veut de ce jeune coursier :
L*accord se fait; aussitôt on dëlivrcf
58 LE CâÊVAL D'ESPAGNE.
De son fardeau notre bel animal ;
Son nouveau maître à l'instant s'en fait suivre,
Et le co(nduit vers le palais royal.
Oh ! pour le coup , se disait à lui-même Notre héros, la fortune est pour moi :
Plus de chagrin, je suis cheval du roi.
Cheval du roi , c'est le bonheur suprême :
Je n'aurai plus qu*à manger et dormir, De temps en temps à la chasse courir, Sans me lasser, et, gras comme un chanoine, A mon retour choisir l'orge ou l'avoine Que mes valets viendront vanner, je croi, Avec grand soin pour le cheval du roi.
Ainsi parlant) il entre à l'écurie.
Tout lui promet le bonheur qu'il attend :
De peur du froid sur son corps l'on étend Un drap mai-qué des armes d'Ibërie ; On le caresse , et sa crèche est remplie D'orge et de son ; il est pansé, lavé.
Deux fois le jour ; le soir, sur le pavé ,Litière fraîche ; et cette douce vie Lui rend bientôt son éclat , sa beauté , Son poil luisant, sa croupe rebondie, Et son œil vif, et même sa gaité.
U fut heureux pendant une quintaine.
Il possédait tous les biens à souhait ; Mais un seul point lui disait de la peine , C'est que le roi jamais ne le montait Nul écuyer n'aurait eu cette audace ; Et leur respect pour mpndeor Favori
Fait qu'avec soin il est choyë , nourri ,
Mais que toujoui^ il reste en même place.
Tant de respect lui devient ennuyeux ;
Ce long repos , à sa santé contraire ,
Le rend malade , et triste et soucieux,
En peu de temps change son caractère :
Ce qu'il aimait lui devient odieux ;
Plus d'appétit , rien qui puisse lui plaire ;
Un froid dégoût s'empare de son cœur;
Plus de désir, partant plus de bonheur. -
Ah I disait-il , que tout ceci m'éclaire !
Gloire, grandeur, vous qur m'avez séduit,
Vous n'êtes rien qu'une erreur mensongère,
Un £eu follet qiii brille et qui s'enfuit :
Si le bonheur habite sur la terre,
n vous évite autant que la misère ;
n va cherchant la médiocrité ,
C'est là qu'il loge ; et sa sœur et son frère
Sont le travail et la douce gaîté.
Ils sont chez vous , ô ma bonne Sanchette !
Plus que jamais Favori vous regrette.
Notre cheval ainsi philosophant Est fort surpris de voir qu'on lui prépare Selle et bridon du travail le plus rare :
Le fils du roi , le jeune et noble infant, Ce même jour doit faire son entrée ; Et Favori , qui sera son coursier, Porte on hamois digne du cavalier.
D'or et d'azur sa housse est diaprée , De beaux sapUrs sa bride est entourée ,
Go LE CHEVAL DESPÂGNE.
Et d*argent pur est fa!t chaque étrier.
Notre' hëro6 , dans ce bel équipage , De tant d'honneurs n'a pas l'esprit tourné : . Il commençait à devenir fort sage.
L'in&nt sur lui doucement promené , Suivi des siens , entouré de la foule , Vers son palais à grand'peine s'écoule , Quand Favori , qui ne songeait à rien ,' Voit une femme, et tout à coup s'arrête, .Dresse l'oreille en relevant la tête, Et reconnaît.... vous le devinez bien ?...
Qui donc?.. Sanchette... O moment plein de channefl Il court vers elle , il hennit de plaisir ; De ses deux yeux tombent de grosses larmes , Larmes d'amour et de vrai repentir.
Tout conune lui la sensible Sanchette Pleure de joie; et notre jeune inÊuat, Sufpris, touché, veut qu'au même moment De Favori l'histoire lui soit faite.
Sanchette alors raconte en peu de mots Que Favori fut élevé chez elle ; Puis elle dit^ non sans quelques sanglots, Quand et comment il devint infidèle.
De ce récit le prince est attendri : Tenez , dit-il , je vous rends Favori , Il est à vous avec 'Son équipage ; Montez dessus , retournez au village :
A pied j'irai jusqu'au palais royal, Sans que ma fête en soit moins honorée ; Car j'ai bien mieux signalé mon entrée
Par un bienfait que par un beau cbevid.
Il dit , descend , et ne veut rien entendre.
Sanchette alors monta , sans plus attendre, Sur Favori , qui, content dësomvais, Gagna la ferme y et p'en sortit jamais.
LfOBSQiTE J'ai dit que le bonheur suprême
Est d'babiter on champêtre séjour,
D*y vivre en sage , en paix avec soi-même ,
C'est à dessein que j'oubliai Tamour.
L'amoitr lui seul peut charmer noire vie,
Ou la fl^tnr : triste choix ï j'en conviens;
Des maux qu'il fait ma mémoire est remplie ,
De ses plaisirs fort peu je me souviens.
Je vous connais , mesdames les coquettes ,
Et je me tiens loin des lieux où vous êtes ;
Et vous aussi , dont l'ingénuité
Trompe si bien notre crédulité;
Et vous surtout, prudes graves, austères.
Dont la constance et les tendres colères
Tourmentent plus que rinfidëlitë :
Je vous connais, et, sans fiel, sans satire,
Sous d'autres noms , je veux ici traduire
Vos grands secrets que j'ai su pe'netrer,
Mélange!.' 6
Vos mauvais tours qui m'oni tant fait pleurer, Et dont je veux faire un conte pour rire.
Un tourtereau, qui du nid paternel Faisait encor sa retraite che'rie , Se vit ravir par un milan cruel Les deux auteurs de sa naissante vie.
Seul , sans parens , à quel triste destin Le pauvre oiseau ne doit-il pas s'attendre !
On ne sent pas dans un âge si tendpe Tout le malheur de rester orphelin.
Après deux jours , pressé par la famine , Il sort du nid. D'abord c'est en tremblant Qu'il met un pied sur la branche voisine; La branche plie , et l'oiseau chancelant Perd l'équilibre , et, tombant et volant Arrive à terre et tristement chemine.
A chaque oiseau qui passe auprès de lui Notre oiphelin croit voir des tourterelles , Leur tend le bec en agitant ses ailes , Et , par ses cris implorant leur appui , U leur disait : Soulagez ma misère ; C'est moi, c'est moi; n'êies-vous pas ma mère?
Chez les oiseaux, hélas! comme chez nous, Chacun pour soi : c'est la grande science.
Notre orphelin en Mi l'expérience.
Nul ne répond à ses accens si doux :
Q reste seul ; mais , grâce h la nature , Il sut trouver lui-même sa pâture,
Il apprit Tart de supporter ses maux :
C'est le malheur qui forme les héros.
L'été s'ëcoule , et déjà la verdure Jaunit et meurt ; l'hiver se fait sentir.
Le tourtereau soufirit de la froidure , Car ici-bas nous sommes pour soufirir :
Mais tous les maux qu'en un mois I'oq endaft Sont effacés par un jour de plaisir; Et l'important c'est de ne pas mourir.
Le jeune oiseau voit le printemps renaître , L'air s'épurer, les fleurs s'épanouir :
Autour de lui tout prend un nouvel être ; Les rossignols, les oiseaux d'alentour, .
Font retentir l'écho de leur ramage ; Et les ramiers agitent le feuillage.
I^'moin discret des plaisirs de l'amour, Le tourtereau regarde , observe , admire ; Il s'inquiète , il sent un vide affreux :
Eh quoi ! dit-il , je me croyais heureux , Et malgré nM>i cependant je soupire !
Âh ! ces oiseaux sont plus heureux que moi :
Le tendre hymen les retient sous sa loi ; Ils ont chacun leur épouse chérie :
le suis tout seul, c'est pourquoi je m'enniûe. Biais dès demain je vais fisàire comme eux, Je vais chercher et trouver une amie , Car on n'est bien qu'en étant deux à deux.
Plein du projet de sédube une belle^ Il va lissant les plumes de son aile, Dans les ruisseaux on le voit se mirant i
S« rengorger, et tout bas admirant Son bec de pourpre et son joli corsage , Et son collier dont l'ébène foncé Tranche si bien sur son cou nuancé , Et son œil vif, tendre à la fois et sage :
Tout lui promet un triomphe éclatant.
Certain de plaire , il part au même instant.
Ainsi partit de la rive troyenne Le beau Paris allant séduire Hélène.
Notre héros a bientôt mis à fin Son grand projet. Non loin de sa retraite Il aperçoit une jeune alouette , Belle, brillante, à l'œil vif, à l'air fin.
Qui dans un pré courait dessus l'herbette Sans que ses pieds fiissent plier le brin.
A l'aborder aussitôt il s'apprête , Et par ces mots ouvre le tête-à-têtr^ Gentil objet , je suis un étranger Qui , jugeant bien qu'il nous est nécessaire Pour être heureux et d'ainj^er et de plaire , Dans ce dessein s'est mis à voyager.
Je sens qu'aimer est bien en ma puissance , Je l'ai senti d'abord en vous voyant :
Plaire est im point qui de moi ne dépend , Je n'en demande , hélas ! que l'espérance.
Lors il se tait. A ce doux compliment , Les yeux baissés, répondit l'alouette, Sans se- fâcher, et presque tendrement, Comme répond une habile coquette Qui, sans l'aimer, veut garder un amant.
Notre hcrofl est admis à sa suite :
Mais tout â coup l'alouette dans l'air S'élève , plane , et puis « comme un éclair, Va , vient , descend , monte , se précipite.
Le tourtereau veut la suivre, il la perd;- Il la retrouve , et la reperd encore :
Âh ! par pitië , dit-il en haletant , Arrêtez- vous, cher objet que j'adore , Je n'en puis plus ; ce n'est pas en courant Qu'on fait l'amour : je ne m'y connais guère , Mais le bonheur et le tendre mystère Ne doivent pas nous quitter d'un moment; Et le bonheur va toujours doucement.
Cela s>' peut, lui répond l'alouette ,' Mais nous avons chacun notre plaisir; Me regarder, cliantcr, plaire et courir, Tel est remploi pour lequel je suis faite :
Je le remplis , et c'est li mon bonheur.
Elle parlait , quand nux yeux de la belle Brille un miroir qu'un perfit'e oiseleuc Faisait tourner au bout d'une ficelle.
Bour s'y n:irer l'aloui'tte descend.
Le tourtereau tout effrayé lui crie De prendre garde au 61et qui l'attend :
Mais c'est en vain , et, dans le même instant, Le filet part, et prend notre étourdie.
Son tendre amant venait la secourir ; Il évita la macliine mortelle , Non sans laisser des plumes de son aile ; Et, ne pouvant que la plaindre et s*enfuir,
Snr une branche il alla réfléchir.
Me voilà veuf ayant d'être en ménage !
Se disait-il ; je serais bien peu sage De retourner encore m' essouffler En poursuivant les £>Iles alouettes. Pour vivre heureux, vivons loin des coquettes; Ces oiseaux-là ne savent que voler.
Je veux chercher une épouse solide , Point trop jolie , et partant moins perfide , Qui ne saura rien que me rendre heureux.
L'esprit est bon ; mais le repos vaut mieux.
Il dit , et part. A ses yeux se présente Dans un blé vert une caille pesante Que l'embonpoint fait marcher lentement Son air naïf et sa mine innocente Cjiarment l'oiseau qui descend promptement, S'abat près d'elle, et fait son compliment.
Ah ! vous m'aimez? vraiment j'en suis ravie.
Lui dit la caille ; eh Inen ! restez ici , Nous passerons ensemble notre vie , Tous deux contens, car je vous aimie aussi.
Disant ces mots , elle en donne la preuve.
Quel naturel ! s'écriait notre oiseau ; Comme elle est simple ! et que mon sort est beau De posséder cette âme toute neuve !
A ce propos la caille n'entend rien, Lui répond mal , mais le caresse bien ; Et son époux n'en veut pas davantage.
La paix , l'amour r^naient d >n8 le ménage ^ Quand vers le soir potre heureux tourtereau
Voit arriveT â'abord un cailleieau ,
Puis deux , pClis trois , et puis un roi de cailks.
D'uiï air surpris il les regarde tous ,
Court à sa fenune , et lui dit d'un ton doux :
Ces messieurs-lâ sont ^ nos fiançailles
Comme parens ? — Non , ce sont mes époux. —
Comment ! — Sans doute. — Us sont sept! — Le huitième,
Ce sera vous , s'il tous plait , désormais ;
Tous sont heureux, tous sont traités de même ;
Par ce moyen je les maintiens en paix :
G*cst fatigant , mais je me sacrifie.
— Et moi je pars , et je reprends ma foi ;
Tout votre bien n'était pas trop pour moi ;
Je n'en veux point la huitième partie.
Lots il s'envole , et , plein de son dépit ,
Au fond d'un bois il va passer la nuit
On dort bien mal ^and on est en colère.
Le tourtereau s'éveille avant le jour :
Je fus , dit-il , malheureux en amour ; niais e'est ma £iute. , et je prétends mieux faire Dorénavant; je veux voir, réfléchir^ Examiner avant que de choisir, Et m'assurer surtout avec adresse Des bonnes mœurs de ma chère maîtresse.
Si l'on m'attrape il fitudra qu'on soit fin.
Bien résolu de suivre ce dessein , En philosophe il parcourt le bocage , Se livre peu , mais, toujours écoutant, Fait son profit de tout ce qu'il entend.
Bientôt il sait que dans le voisinage
Est une prude encor dans le hel âge ,
Et possédant faonnétenient d'appas ;
Elle passait pour être un peu revèche :
C'était tout simple , elle étai pigriècbe.
Le tourtereau ne s'en aLinne pas :
Il va la voir. La première visite
Fut un peu froide, ensuite on s'adoucit,
Puis on s'aima , bientôt on se le dit :
Plus tôt qu'une autre une prude est séduite.
La pigrièclie adore son amant ; Aucun rival ne parta-^e sa flamme , Il règne seul. Mais la jalouse dame De son époux fait bienl^t le tourment, Elle l'accuse , elle gronde sans cesse , Le suit, l'épie, et, toujours en fureiur, A coups de h< c lui marquant sa tendresse , Elle le bat pour s'attacher son cœur :
Puis elle pleure , et veut qu'il rende hommage Exactement à ses tendres appas y Disant toujours qu'elle fait peu de cas De ces plaisirs , mais qu'il faut ei^ ménage , Par ce moyen honnête autant que doux, Tous les matins s'assurer son époux , Et le forcer à n'être point volage.
Le tourtereau , lassé de l'esclavage , Battu , plumé , maigre à faire pitié , Saisit l'instant où sa chère moitié A 8C8 côtés dort la tête sous l'aile :
A petit bruit il se lève en tremblant , Sort de son nid, et va toujours volant^
Sans antre but que de s'éloigner d'elle. En peu de temps il fit bien du chemin ; n voulait fuir jusqu'au bout de la terre.
Dans un désert s'abattant à la fin , n se cacha sous un roc solitaire.
Me voilà bien , dit-il , je n'en sors plus ^ Ici du moins la caille et l'alouette N'approcheront jamais de ma retraite , Je serai loin de la dame aux vertus ; Te vivrai seul , puisqu'il est impossible De rencontrer une épouse sensible , Douce , modeste , et dont on soit aimé Sans compagnon , ou sans être assommé :
Je méritais une telle maîtresse ; Jusqu'au tombeau j'aurais su la chérir :
Un tourtereau qui donne sa tendresse Ne change plus , il aime mieux mourir ; Mais il n'est point d'oiseau de mon espèce»
Vous vous trompez , lui répond doucement Dne gentille et blanche tourterelle ; Tout comme vous je suis tendre et fidèle.
Peut-être aussi mérité-je un amant :
Je n'en ai point , tenons-nous compagnie.
L'oiseau l'observe , et , la trouvant jolie , H s'en approche, il parle; on lui répond :
La tourterelle a son esprit , son ton , ^T*^ ^ "
Son humeur douce et sa grûce ii^énue. .-^ ■. .- Ils étaient nés pour se plaire tous deux y/ " ^ .. <». La sympathie agit bientôt sur eux. , \ .. , • /^ Déjà chacun sent dans soi) âme ému^ \ ' ,, «'* ■ .
Un £bvl secret; et, dès ce même jour, Le tendre hymen vint couronner Tamotir.
Cette union dura toute leur vie :
Toujom-s s^aimant avec la même ardeur, RienjQ'altéra leur paisible bonheur ; Et notre oiseau, près de sa bonne amie, Convint enfin qu'on peut trouver un cœur.
X LVSiEUits Français ont la triste manie
D'aller toujours rabaissant leur patrie ,
Pour exalter les coutumes > les mœurs
D'autres pays qui ne sont pas meilleurs.
Je l'avoûrai , cette extrême injustice
Plus d'une fois excita mon courroux :
Non que mon cœuT, par un autre caprice,
N'ait d'amitié, d'estime que pour nous.
Loin , loin de moi ces préjugés vulgaires ,
Sources de haine et de divisions !
En tous pays tous les bons cœurs sont frères.
Mais , sans baïr les autres nations , if]
On peut aimer et respecter la sienne ;
On peut penser qu^ux rives de la Seine
Il est autant de vertus et d'honneur,
D'esprit, de grâce, et même de bonheur.
Que sur les bords de la froide Tamise ,
De TËridan , ou du Tage , ou du Rliin.
Vous le prouver, voilà mon entreprise.
Chemin faisant , si quelque trait malin Vient par hasard égayer ma franchise , Italien , Ibère , Anglais , Germain , Que d'entre vous nul ne se formalise f^ De vous ficher je n'ai pas le dessein.
Pbés Caudebec, dans l'antique Neustrie, Pays connu dans tous nos tribunaux , Certaine poule avec soin fut nourrie.
C'était l'honneur des volailles de Caux.
Imaginez un plumage d'ébène Parsemé d'or, une huppe d'argent , La crête double et d'un rouge éclatant , L'œil vif, l'air fier, la démarche hautaine : Voilà ma poule. Ajoutet-y pourtant^ Ub cœur sensible et d'amitié capable , i.De la douceur, surtout de la bonté ^
it d'esprit pour savoir être aimable , : pas assez pour être insupportable.
seul défaut, c'était la vanité :
1! sur ce point qui de nous n'est coupable?
.y Ma poule , à peine au printemps de ses jours ,
coqs voisins tournait toutes les têtes :
, dédaignant ces ^iles conquêtes ,
voulait se soustraire aux amours.
Cest bien en vain qu'attroupes autour d'elle , Les tendres coqs , dans leurs^désirs pressant Le cou gonfle, sur leurs pieds^ 9.e hausiftns,
Vont balayant la terre de lejur aile : Froide au milieu de ces nombreux amans , Ma belle poule écoute leur prière D*un air distrait , murmure un dur refus, S'éloigne d'eux ; et lorsqu'un téméraire Ose la suivre •ou veut hasarder plus , D'un coup de bec lui marquant sa colère , Dans le respect elle le fait rentrer.
Ainsi jadis cette reine d'Ithaque , Que sa sagesse a tant fait admirer, Des poursuivans sut éviter l'attaque.
L'orgueil toujours nous conduit de travers; U n'est pas gai , de plus , et nous ennuie :
Des passions la plus triste en la vie C'est de n'aimer que soi dans l'univers.
Bien réprouva notre Normande altière :
Elle tomba bientôt dans la langueur ; , Elle sentit le vide de son cœur, Et soupira. Mais , hélas ! comment faire ?
Se corriger? se montrer moins sévère?
Des jeunes coqs ce serait bien l'avis :
Mais que diraient les poules du pays ?
On connaît trop leur caquet et leur haine.
Notre héroïne était donc fort en peine , Lorsqu'un Anglais, qui toujours voyageait Pour éviter l'ennui qui le suivait, En reprenant le chemin d'^Angleterre, Vit notre poule et l'acheta fort cher, .
Avec grand soin lui fit passer la mer, fit l'établit dans sa oonveiie terre ,
Au nord de Londres , auprès de Northampton.
Notre Cauchoise, à peine en Albion, Se dit : Voici le moment favorable Pour me montrer moins fière et plus traitable , Pour radoucir ma morale et mon ton.
Jusqu'à présent je fus beaucoup trop sage ; C'est une erreur pardonnable à mon âge :
Corrigeons-nous. Je veux , dans ce canton , Prendre un époux jeune , aimable et sincère : Pour être heureuse il faut que je sois mère ; Au fond du cœur certain ye ne sais quoi M'a toujours dit que c'était mon emploi.
Parlant ainsi , notre belle héroïne Voit arriver plusieurs coqs du pays :
Ils sont tous grands , beaux , fiers ; mais à leur mine Oii peut juger de leur profond mépris Pour tout poulet qui n'est pas d'Angleterre.
D'un air hautain ils tournent à l'^ntour De la Française ; et , sans autre mystère , Le plus joli lui parle ainsi 'd'amour :
Écoute, miss, tu vois en moi ton maître, Mais tu me plais : je suis sultan ici , Et je veux bien dans mon sérail t'admettre ; Vient donc m'aimer, je te l'ordonne ainsi.
A ce propos de gentille fleurette , Notre Cauchoise , immobile et muette , Ne sait comment répondre à tant d'honneur j Quand un des coqs , regardant l'orateur :
Goddam ! dit-il , vous aves bonne grâce !
Vous, maître ici! vous, sultan! ces deux jnoU
Mélanges» 7
Dans notre langae «nrent-ils jamais place?
Nous sommes tous Anglais, libres, égaux.
Et de quel droit vous seul leriez-vous fèvt A cette poule? elle est de vos rivaux, Comme dé vous , la commune conquête.
Voici mon Hroit , répond le premier txx{ ; Et de son bec il vient frapper la crête ^
De l'opposant, qui , ferme comme un roc, Soutient l'eflort , sur ses ergotv se dresse En reculant , et revient en £irenr.
Le cou tendu , fondre sur l'agresseur.
La troupe alors tout autour d'eux s'emp^sse Et prend parti ; l'on se mêle , on se bat , On se déchire : et , pendant le combat , Notre Française eSrajée , interdite , S'échappe et fuit à travers bois et champs, Courant, volant, pour s'éloigner plus vite.
Ah ! quel pays ! dit-elle ; quelles gens !
La liberté chez eux n'est que la guerre :
Jusqu'à l'amour, ils font tout en colère.
Fuyons , fuyons. Elle arrive â ces mots A la Tamise , et diîcouvre un navire , Non loià du bord , qui sillonnait les'tiots.
Elle s'élance ; et matelots de rire En la voyant près d'eux tomber dans IVau :
Mais aussitôt un grappin la retire , Et la voilà' saine et sauve au vaisseau.
Ce bâtiment allait droiten Espagne.
En peu de jours- il relâche à Cadix ; Et notre poule aussitôt en campagne
S*échappe , et court visiter le pays.
Elle aperçoit dans les riches vallées
L'or des épis , la pourpre des raisins :
Ici l'olive et la mûre mêlées ,
Là l'oranger bordant les grands chemina ;
Le citronnier qui , Fécond dès l'en&nce ,
Parfume l'air de ses. douces odeurs,
Et, près des finiits poussant encor des fleurs ,
Donne Tespoîr avec la jouissance ;
Et les brebis paissant sur les coteaux,
Et les coursiers se jouant près des eaux ;
Partout enfin la corne d'abondance
Versant ses dons sur ces heureux climats.
Ce long détail peut-être vous ennuie :
Passez-le-moi , j'aime l'Andalousie.
Ma poule aussi lui trouva des appas; En admirant, elle disait tout bas :
Ce pays^i vaut bien la Kormandie ; Il me plait fort, ne le quittons jamais.
Dans le moment elle voit à sa suite Un jeune coq saluant ses attraits.
Ce jeune coq avait bien son iQérite ; n n'était pas beau comme un coq ant^Iuis, Mais il avait certain air de noblesse Fort séduisant ; ajoutez-y deux yeux Brillans d'esprit et remplis de tendresse.
A notre poule, en langage pompeux, Très gravement ce discours il adr^e :
Reine des coqs, ornement de ces lieux, Soleil nouveau de notre heureuse terre,
.Vous aïlei voir vos sujets amoiureux Quitter pour tous leur poule la plus chère.
Eh ! qui pourrait , hëlas ! nous en blâmer?
Nos yeux ont pu s*étre laissé charmer Pour des beautés bien au-dessous des vôtres ; Mais si nos cœurs ont soupiré pour d'autres , Cétait afin d'apprendre à vous aimer. ^
Ainsi parla le coq d'Andalousie ; Et son discours , quoiqu'un peu recherché , • Ne déplut point : la Française attendrie Y répondit d'un air doux et touché.
Les voilà donc marchant de compagnie ^ L'amour en tiers , lorsque certaine pie , A l'œil hagard, au manteau noir et blanc, Vint à passer : Ah ! dit le coq tremblant , Je suis perdu , c'en est fait de ma vie !
— Que dites- vous ? et d'où vient cet eflroi ?
— De cet oiseau. — Vous craignez une pie ?
A coups de bec je la plumerais, moi.
— Gardez-vous-en! — Pourquoi donc? je vous prie.
— ^e le vois bien , vous ignorez nos maux :
Apprenez donc que ces cruels oiseaux , Qu'on hait ici y mais pourtant qu'on caresse , Sous les dehors d'une douceur traîtresse S'en vont partout guettant ce que l'on dif.
Ce que Ton fait , ce qu'on a dans If esprit ; Puis , le tournant en cent mille manières',
En rendent compte ; et d'après leurs rapports, Tout aussitôt cuisiniers, cuisinières, Noua font rôtir sans le moindre remords.
— Rdtir ! — Et oui : nous sommes sans reproche,
Assurément : mais je tous parlais bas,
Vous écoutiez : cela suffit « hëlas !
Pour que ce soir on nous mette à la broche.
Oui ! dit la poule en gagnant le vaisseau ;
Dès ce moment je vais changer de route.
Votre pays est superbe sans doute ;
Mais il y fait pour nous un peu trop chaud.
Je vous chéris , et tous plains , je vous jure :
Vous êtes doux , spirituels , galans ;
Itfais tous les dons que vous fit la nature
Deviennent nuls avec vos noirs et blancs.
Délivrez-en , croyez-moi , votre empire.
Disant ces mots , elle rentre au navire ,
Qui de Livoume allait cherclier le port.
Le trajet (ait , on débarque ; et d'abord Voilà ma poule à courir sur la plage.
Elle aperçoit, assez près. du rivage, Un poulet gras, qui, d*un air doux et fin, iToume , salue , aborde Tétrangère ; Salue encore, et, d'un ton patelin, Lui dit ces mots avec une voix claire :
Suave objet , si votre oceur bé^in Daigne choisir un poulet d'Italie Pour Sigisbé de votre seigneurie , rose briguer ce glorieixx destin :
Je ne veux plus vivre qu'à votre suite.
Las ! je connais mes imperfections ; Mais mon respect et mes soumissions RempUceront noa rnuB^^ue de mérite.
Il dit, et baisse, ea «oupirant, les yeux.
P^otre lïormande écoutait eo nkace ,
Et se sentait certaine répu^ance
Pour ce monsieur si gras , si mielleux ,
Pour son discoùra, surtout pour sa voix cUive.
Elle retourne aussitôt en arrière
Sans lui répondre ; et , voyant près de U
Une autre potde,el^le l'inlerTOgea :
Expliquez-mot, s'il vous plaît, ma commère.
D'où peut venir ma prompte, aversion
Pour ce poulet? — Hëlas ! d'tme raison
Triste , cruelle , et pourtant ù la mode
Dans ce pays , où l'on a pour méthode
De préférer une brillante roix
A. d'auti es dons qui ne me tenchent guères ,
Mais qui pourtant deviennent nécessaires
bans certains cas. On prétend qu'autrefois
Nos coqs étaient les plus beaux de la terre ,
Vifs en anïour, terribles à la gucire :
Tout change , hélas ! ici nous l'éprouvons
Bien plus qu'ailleurs ; nos coqs sont des «lapons.
Je vous plains fort, dit ma poule en colère :
J'ai parcouru déjà bien des pays ;
On a pensé me battre en Aa|}klerrey
Puis me rôtir aux rives de Cadix;
Mais vivre ici me parait encor pis.
Disant ces mots , elle joint la voitiœ D'un voyageur, et, je ise sais comment , Grimpe dessus, puis la voilà cousant.
Sans savoir où^ pour sortir d Italie.
CONTE. 17c
Ce voyageur ^tait ud Allemand, Qui la conduit bientôt en Germanie) Dans son cbâteai^ de Knrsberdbtolf gaxen , Près de la Drave, entre Inapnick et Brizen.
Ma poule à peine est dans cette conirëe , Que de cent coqs on la roit ratourée.
Bfais, avant tout, de cet nouveaux amans Elle étudie un peu le caractère :
Et sur ce point tout doit la satîs£ûre.
Ces bons Geimains sont doux, sensibles, fimncS, Aimant Hionaeur, et non les oomplimeos, Et préférant au grand art de paraître L'art bien plus sûr et moins haie d'être.
A se fixer parmi ces bonnes g^ns Voilà ma poule enfin déterminée; Elle choisit le plus aimable époux, Et lui déclare , en présence de tous , <(^u'ils vont serrer les doux nœuds d'hy menée. Âli ! quel bonheur ! lui répond tendrement Le jeune coq; mais parles francbement :
Vous savez bien que, dans cette journée, Q faut d'abord , pour articles premiers Que vous puissiez fournir seize quartiers.
Seixe quartiers! dit la poule étonnée.
— Oui, c'est le taux ; rien de fait «ans ce point.
— Expliques- vous, je ne vous entends point : Quartiers de quoi? — Biais vraiment, de noblesse : Nous la cherchons bien plus que la tendresse
Dans nos hymens ; et , aans cela , jamais Nous ne pouniona faire entrer nos poulets
8o LA POULE DE tîAUX.
Dans certains lieux nomm^ ménageries, Où , bien à l'aise , et sans servir à rien , De la patrie ils vont manger le bien ; Tandis qu'aiUeuis nos poulettes nourrie S'en vont jouir d'un état respecté , Qui leur permet pendant toute leur vici Mêmes plaisirs et même oisiveté.
A ce discours , notre poule ébabie Ouvre le bec, écoute, et réfléchit, puis tout à coup, sans se fâcher, lui dit ; Mon cher ami , je n'ai point de noblesse, Et vos grands mots me sont peu familiers :
Mais je connais l'amour et la sagesse ^ Et les préfère k vos seize quartiers.
.Voilà ma dot, qui suffira, j'espère; En attendant , je quitte cette terre , Où je croyais trouver plus de bon ^nt.
Mais , je le vois , chacun a sa folie :
Et, sans juger les pays diflerens Où j'ai passé , j'aime mieux ma patrie.
Après ces mots elle part brusquement,' Pour retourner au bon pays normand.
ÏÀ , son projet était, dit-on, de faire Un beau traité bien abstrait et bien long, Surtout obscur, peur qu'il^rût profond, Comme on les fait, sur la cause première Des lois, des mœurs, des droits des nations^ Semant partout foroe réflexions.
Un tel ouvrage aurait charmé sans doute; Mais le renard man{;ea l'auteur en route.
J E me sbaviens qu'autrefob , quand j'aimais, J'ëtais souvent trahi par ma maitrêsse :
Lors furieux , j'abjurais ma tendresse , Je renonçais à Vamour pour jamais. Je me disais : Quittons ce vain délire j ,Qua ma raison reprenne son empire ; Soyons Iieui:eux et libre désormais ; Brisons , brisons une importune chaîne Qui m'avilit, et me lasse et me gène ; Vivons pour nous , vivons pour les beaux-arts , Et livions-nous tout entier à l'étude.
^Quand c'était dit, je portais mes regaid:»
Autour de moi ; tout était solitude , Rien ne pouvait m'inspirer de désir, Tout augmentait ma vague inquiétude :
Pour un coeur vide il n'est point de plaisir. Bientôt quittant mes projets de sagesse, Ayant besoin d'aimer ou de mourir.
Bien humblement aux pieds de ma maîtresse Je revenais me faire encor trahir.
Tant de Êûblesse est pour vous incroyable f Vous en riez , vous semblés en douter :
Pour vous convaincre il faut vous racontée tfvaï épagneul l'histoire véritable.
Vv jeune chien , qui s'appelait Médor, Bien reconnu pour chien de bqjime race,
8» L& CUEH DE CHASSE.
UÊsqmê 3e fea, plein d'avdenr et d'aniUce»
D'un bon TÎaix garde étût k seul tréior.
Tout ks maliiif il le soit à h c^mk; As boB, en ploDe, également savant, Le acs en rair, n va pren^ le vent s Tont à la fins fl court, sent et regarde, Qnète tonjonn aoos le fbsil du garde ; Et, ramenant le ^Qmct sons ses pas, De phu dNm fièvre il cause le tr^s.
Il va suivant la caiDe fugitive.
On le fiûan, ou la perdrix craintive .Qui tiotle et fiiit à travers le guéret; Médor Fatteint , et demeure ïsi arrêt :
La patte en Tair et l'oreille dressée,' L'ceil sur sa proie, innnobile, il aljtend Que la perdrix, par le chasseur poussée, Parte, s'âève, et retombe à L'instant :
Sur eUe alors il court avec vitesse, Sans la meurti%r entre ses dents la presse, Et la rapporte à son maître en sautant.
Tant de talens rendent Médor utile :
Biais de vertus ib sont accompagnes ; Médor, aimable autant qu'il est habile , Pjossëde un cœur qui vaut mieux que son nez Il est soumis, doux, caressant, dodle, Surtout fidèle. Hélas ! au cqeur du chien Cette vertu chobit son domicile ; An coeur de Thonmie elle n*a plus d'asile , J'en suis fiché , car nous j petdons bieu.
Noo-seulement Médor iime Min maitie ,
COHTE. .83
Mais son épouse tt les petits enflùis,
Et les Toisins, les timis, les parens.
Il se disait : Je dois bien reconnaître
Les soins de ceux qui daignent me nonrrir :
Combien pour moi leurs cœurs ont de tcnditsMÎ
Si par malbeiii' je venais â mourir,
Je suis biéti sûr qu'ils mourraient de tristesce :
Aussi toujours je prétends les servir.
Du tendre chien tels étaient le langaj^e
Et le projet. Mais dans le voisinage
F.tait alors un jeune grand sôgneur,
Riche, brillant, détenninë chasseur,
Pour ses perdrix ruinant son village ,
Laissant mourir de faim ses paysans j
Mais nourrissant dans l'hiver ses fiûsaus ,
Et se plaignant qu'aux moissons, aux semailles ^
Les laboureurs venaient troubler ses cailles.
U voit Médor, il veut l'avoir soudain :
Garde, dit-il, une bourse à la main.
Ton chien me plaît, prends cet or à sa place.
— Ah ! monseigneur, mon chien est trop heureux :
Ici, Médor ! il a l'air tout joyeux
De tant d'honneur. Médor, Toreille basse,
A pas comptés arrive tristement ;
Aux pieds du garde il se couche en tremblant ;
Son air soumis semble demander gr&ce : "
Mais cW en yain. Loin de le caresser,
Le garde , au cou lu! passant une chaîne ,
Sans être ému , sans partager sa peine ,
A coups de pieds ose le repousser
Yen le seigneur, qui sur-le-champ l'eniinbie. Quoi , c'est ^insi qu'il m'aimait ! dit Mëdor ; Un seul moment suffit pour qu'il m'oublie !
Hélas ! pour lui j'aurais donné ma vie ; Et cet ingrat me donne pour de l'or !
La pauvreté l'y contraignait sans doutf :
Aimer un cliien est un plaisir qui coûte ; Le sentiment n'est pas fait pour les ^eux.
Las ! je les plains , ils sont bien malbeureuz l Attachons-nous à notre nouveau maître ; Le servant bien , je lui plairai peut-être ; Et mon bonheur sera sûr dans ce cas , Car il est riche , il ne me vendra pas.
Dès ce moment le beau chien ne respire Que pour complaire à son nouveau seigneur.
Il y parvient : patience et douceur Font obtenir tout ce que l'on désire.
Bientôt Médor du maître est favori, Le suit partout , est admis à sa table :
Auprès du chien personne n'est aimable , Autant que lui personne n'est chéri ; Et monseigneur hautement le préfère A ses amis , à sa &mille entière , Même à sa femme ; et l'on m'en croira bien , Pour ces messieurs leur épouse n'est rien.
L'heureux Médor excite un peu l'envie :
Tel est le sort de tous les grands talens.
Dans la maison , valets et courtisans L'abliorrent tous , et tous passent leur vie A cajoler, à caresser Médor :
Qn'fl est charmant ! il vaut son pesant «Tor, S'écriaient-ils ; et puis tournant la tète , Disaient tout bas : Oh ! Tincommode bète l Quand serons-nous délivrés de ce chien ! > Un an s'écoule , et Médor, ^i croit être De plus eo |i|iis adoré de son maître , Mange , dort, boit, et ne redoute rien.
Mais certain Jour que monseigneur le mène»
Selon l'usage, à ses nobles travaux, Soit négligence ou bien faiblesse humaine , Le grand Médor passe sur des perdreaux Sans' les sentir. Monseigneur en colère A coups 'de fouet vient corriger Médor.
Médor battu chasse plus mal encor^ Prend de l'humeur, et finit par déplaire Complètement à son maître oJÛTensé. Dans le moment l'arrêt est prononcé :
Chassez Médor. Aussitôt la canaille , Avec transport, à grands coups de bâton, Au beau Médor fait vider la maison.
Et notre chien, qui sort de la bataille Borgne, boiteux, et le corps tout meurtri, Commence à voir que ces grands que l'on Tante N'ont pas toujours une amitié constante , Et quelquefois changent Hé favori.
Allons , ditril , ceci me rendra sage :
Par un seigneur cruellement battu , Et par un garde indignement vendu, Je ne veux plus d'un si dur esclavage.
Je fuirai l'homme : il est dur et méchant,'
Mélange*. S
Les Cemmes sont sans doute moins cniellei ; Elles ont Tair aussi douces ^e belles :
Éprouvons-les. U dit : dans le moment Notre Mëdor roit une belle dame Qui se promène avee son jeune amant.
Un doux espoir s*empare de son âme ; Il 8*en approche, eit, d'un air suppliant, De leurs souliers rient baiser la poussière, Puis les regarde, et leur dit tendrement :
N'aurex-Tous pas pitië de ma misère ?
Les amoureux ont toujours le cœur bon.
Tout aussitôt cette dame attendrie Du pauvre chien se déclare Tamie , Et sur-le-champ le mène â sa maison.
Le bon Mëdor lui marque sa tendresse Par plus d'un saut, par plus d'une caresse j Et , rencontrant en chemin le mari , U aboya , soit hasard , soit adresse.
Ce dernier trait enchanta sa maîtresse ; Et dès ce jour Médor fut favori.
Voilà Mëdor menant joyeuse vie ; Et, plus heureux que chez le grand seigneur^ U suit partout sa maîtresse chérie , Le jour, la nuit, vigilant défenseur.
Couche auprès d'elle ; et, sûr d'avoir son cœuTi Il ne craint plus ni le sort ni l'envie.
Tout allait bien. Une nuit, par malheur, L'amant pour qui cette dame soupire , Sans doute ayant quelque chose à lui dire De très soci-et , se lève doucement *,
Et , vers minuit , tan<lis que tout tepùte ,
Dessus l'orteil marchant l^èrament }
11 va gratter à la p(«te mal dose
De la beauté qui ne dort pas encor.
An premier bruit , le vigilant Médor
S'élance , jappe , et ses cris effipoyables
Font que les gens se pressent d'accourir :
Notre amoureux n'a que le temps de fuir,
Donnant tout bas le chien à tous les diables,
Et jurant bien qu'il en serait y^S^,
La dame aussi le jurait dans son amie :
Et, le matin , la charitable damé
Vient annoncer que Médor ^ragé
Depuis trois jours n'a ni bu ni mangé ;
Qu'à la douleur son âme était en proie ,
Mais que pourtant, songeant au commun bien ,
Et par raison sacrifiant son chien ,
Elle consent aussitôt qu'on le noie.
Dans le moment, bâtons, broches, épieuz ,
Sont préparés au chien qu'on abandonne.
Médor le voit, Médor Quitte ces lieux,
Et fuit la moii qui de près le talonne.
11 court bien loin, et dans d'épais taillis
Va se cacher loin de ses ennemis. -
Allons ,- dit-il , pour peu que ceci dure, Tous mes chagrins seront bientôt finis :
Jusqu'à présent tout va de mal en pis ; La mort bientôt doit fiiire la clôture.
Mais je mourrai libre, ou je ne pourrai.
Je ne veux plus voir ni servir personne ;
EPISODIO DE IGNEZ DE CASTRO,