ORGON, CLÉANTE
CLÉANTE
A votre nez , mon frère , elle se rit de vous :
Et , sans avoir dessein de vous mettre en courroux ,
Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
À-t-on jamais parlé d'un semblable caprice?
Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
A vous faire oublier toutes choses pour lui ?
Qu'api'ès avoir chez vous réparé sa misère ,
Vous en veniez au point...
ORGON
Halte-là , mon beau-frère ; Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE
Je ne le connais pas , puisque vous le voulez ; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...
ORGON
Mon frère , vous seriez charmé de le connaître ; Et vos ravissements ne prendraient point de fin. C'estun homme... qui... ah!... un homme... un homme enfin. Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,
22 LE TABTUFB.
Et comme du fumier regarde tout le monde.
Oui, je deviens tout autre avec son entretien;
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien ;
De toutes amitiés il détache mon Âme ;
£t je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela.
* CLÉANTE
Les sentiments humains, mon frère, que voilà!
ORGON
Ah ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre , Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait , d'un air doux , Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière ; 11 faisait des soupirs , de grands élancements , Et baisait humblement la terre à tous moments : Et lorsque je sortais , il me devançait vite Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son indigence , et de ce qu'il était , Je lui faisais des dons : mais , avec modestie , Il me voulait toujours en rendre une partie. C'est trop, me disait-il, c^est trop de la moitié; Je ne mérite pas de vous faire pitié.
Et quand je refusais de vouloir le reprendre , Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout , et qu'à ma femme môme Il prend ,• pour mon honneur, un intérêt extrême ; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux , Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser, Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière , Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez- vous de moi.' Et que prétendez- vous? Que tout ce badinage...