‹ ŒuvresChapitre 173 sur 599 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES.

ANSELME

Qu'est-ce, seigneur Harpagon? Je vous vois tout ému.

HARPAGON

Ah! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes; et voici bien du trouble et du désordre

(1) Oj^emer est la traduction littéraire d'offendere , mot dont le sens est beaucoup moins restreint en latin qu'en français. H signifie ici , celui dont vous avez 4wMM plaindre. L'exemple de Molière n'a pu le faire adopter arec cette acception.

224 L'AVAKE.

au contrat que vous Tenez faire ! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille.

VALÈRE

Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias?

HARPAGON

Oui, ils se sont donné l'un à l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme ; et c'est vous qui dev«z vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice à vos dépens, pour vous venger de son insolence.

ANSELME

Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se serait donné ; mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les mien» propres.

HARPAGON

Voilà monsieur qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office. (Au commissaire, montrant Valère.) Chargez- le comme il faut,

Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.

VALÈRE

Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis...

HARPAGON

Je me moque de tous ces contes; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.

VALÈRE

Sachez que j'ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi , et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.

ANSELME

Tout beau ! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez, et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.

ACTB V, SCÈNE Y. 225

YALÈRBi mettant fièrement son chapeau.

Je ne suis point homme à riea craindre, et si Naples vous * est connu, vous savez qui était don Tliomas d'AIburci. .

ANSELME

Sans doute, je le sais; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.

HARPAGON

Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin.

(Harpagon voyant deux chandelles allumées en souftlc une.)

ANSELME

De grâce, laissez-le parler; nous verrons ce qu'il en veut dire. .

VALÈRE

Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.

ANSELME

Lui.»

VALÈRE

Oui.

ANSELME

Allez; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sau- Ter sous cette imposture.

Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture, et je n'avance rien îci qu'il ne me soit aisé de justifier. •

ANSELME

Quoi! vous osez vous dire fils de don Thomas d'AIburci?

VALÈRE

Oui, je l'ose; et je sais prêt à soutenir cette vérité contre qui que ce soit.

ANSELME

L'audace est merveilleuse ! Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans, pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en i^oulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles faipilles.

VALÈRE

Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol ; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon

emploi dès que je m'en trouTai capable ; que j'ai su depuis peu que mon père n'était point mort, comme je Fayais toujours cru; que, passant ici pour l'aller chercher, une aveature, par le ciel concertée, me fit Toir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclaye de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.

ANSELME

Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité?

TALÈRB. ,

Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui était à mon père; un bracelet d'agate que ma mère m'avait mis au bras; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

M4RIANE.

Hélas! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

VALÈRB.

Vous, ma sœur?

MARIANE

Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de nôtre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté, et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté; et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avait déchirée; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parent s, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.

ANSELME

O ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles! £mbrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

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