‹ Œuvres oratoires de BossuetChapitre 198 sur 538 · Le grand Condé · texte numérisé non relu

Le grand Condé

les partis : tant elle était pénétrante, tant elle s'attirait de confiance ! tant il lui était naturel de gagner les cœurs ! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pouvait s'engager, et on la croyait incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés, et, en s 'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit et comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares talents? que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la Cour? d'en soutenir le ministre, deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses ^, la diverse face des temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du cœur de l'iiomme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres? O éternel roi des siècles, qui possède// seul l'immortalité, voilà ce qu'on vous préfère ; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes!

Dans ces déplorables erreurs, la princesse Palatine avait les vertus que le monde admire, et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine, sa sœur, en fit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. Un nouveau conquérant s'élève en Suède; on y voit un autre Gustave^, non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler rAllemagne. Cliarles-Gustave ^ parut à la Pologne surprise et trahie

1. Mazarin, avons-nous dit, lui fit Adolphe, qui battit les Impériaux à donner, puis retirer presque immé- Leipsig, en 1631, et à Lutzen, en diatemcnt sa récompense, qui con- U>32.

sistait dans la surintendance de la 3. Jean-Casimir, roi de Pologne,

maison de la reine Marie-Thérèse. que la reine Marie avait épousé

2. Le premier avait été Gustave- après la mort de Ladislas VII, se

d'anne de gonzague. 299

comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie ^ qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes ^ tant vantés, et ces arcs ^ qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps, la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et plus encore par le Tartare, qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La Reine n'a plus de retraite ; elle a quitté le royaume ; après de courageux, mais de vains efforts, le Roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie, où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ^ ébranlé par tant de mains et frappé de tant de coups à sa racine, ou qui en " enlèverait les rameaux épars. Dieu en avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Église, et lui devait un vengeur*^. Il la regarde en pitié; sa main puissante ramène en arrière ^ le Suédois indompté, tout frémissant qu'il était. Il se venge sur le Danois^, dont la soudaine invasion l'avait rappelé, et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se renment contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nou-

crut en droit, en sa qualité de des- tarie) envoyait des auxiliaires, chez

cendant des Wasa, de protester lesquels l'arc était encore en usage,

contre l'élévation de Charles-Gus- et qui étaient très habiles à s'en

tave au trône de Suède. Il s'attira servir.

une invasion de^son belliqueux 4. Dan., iv, 11, 20 : I]zech., xxxi,

voisin, qui ne cherchait qu'un pré- 12.

texte pour ravager et détruire. 5. L'édition de 1689 donne à tort:

1. La noblesse dédaignait de ser- qui enlèverait les rameaux.

vir autrement qu'à cheval. La 6. Sobieski. Bossuet, dans l'oraicavalerie polonaise était la princi- son funèbre de Marie-Thérèse, avait pale force militaire de cette armée convié vainement Louis XIV à aristocratique. Elle était renommée prendre ce rôle glorieux. Voy. cidans toute l'Europe pour sa beauté dessus, p. 175. Un mois après (ocet sa valeur. tobre 1683), le héros chrétien qui

2. Arme polonaise, (( qui d'un côté régnait sur la Pologne, Jean Soest plate et ronde comme un mar- bieski, délivrait Tienne assiégée par teau, et de l'autre est tranchante et Soliman III.

faite comme une hache. » (Eure- 7. IV Reg., xix, 28.

tière.) 8. Sur Christian V, roi de Dane-

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