A LA VISITATION DE MEAUX
mai 1700.
Je vous conjure, mes Filles, disait-il, l'an 1700, de vivre conformément à votre vocation. Le monde est comme une mer agitée de flots et de tempêtes, où tout est à craindre pour le salut ; mais votre vocation à l'état religieux est le port assuré, l'arche sacrée qui vous abrite, pendant qu'un déluge universel entraîne tous les hommes dans une ruine presque infaillible. Vous ne devez vous y occuper que d'acquérir l'esprit de votre Institut ; et quel est-il, cet esprit? Après avoir lu avec attention vos règles et vos constitutions, j'ai trouvé qu'il consistait en quatre points : 1° l'exercice de la présence de Dieu ; 2" l'humilité ; T la simplicité ; 4° la douceur.
Or le moyen de se tenir en la présence de Dieu, c'est de garder le recueillement, le silence, et d'aimer la retraite, selon cette parole de Notre-Seigneur : Entrez en votre cabinet et fermez la porte, c'est-à-dire rentrez en vous-même, séparez-vous des objets extérieurs. Toutefois ce recueillement, cet exercice de la présence de Dieu ne consiste pas dans un extérieur bien composé, quoique ce soit une bonne chose quand cela procède de l'intérieur ; il ne consiste pas non plus dans les grandes et magnifiques pensées sur Dieu et sur les mystères, c^r l'esprit se porte naturellement à ce qu'il y a de plus élevé; on ne l'a pas même lorsque les sens sont comme parfumés et pleins d'onction. C'est quelque chose d'intime et de secret ; c'est un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer ; c'est l'union du Seigneur à ce qu'il y a de plus foncier en vous. Dieu se fait comme le soutien de votre être, et l'âme peut alors s'écrier comme l'épouse des Cantiques : Je le tiens, et, si j'ose le dire, je ne le veux plus quitter. On peut appliquer justement à cet
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état ce mot du Pi'ophète : Voyez et goûtez combien le Seigneur est douoc. I/intention qu'il faut avoir en cet exercice de la présence de Dieu, du silence et du recueillement, c'est de respecter en nous et dans les autres ces divines opérations et de ne pas les troubler par des discours inutiles.
J'ai dit secondement que l'esprit de votre vocation consiste dans l'humilité. Tout vous y porte : point d'éclat, vie cachée, éteinte, anéantie, morte au monde et à toute apparence de grandeur. Oh ! qu'une âme accoutumée à se considérer devant Dieu se voit petite! elle ne s'aperçoit pas ; car qu'est-ce qu'une goutte d'eau dans la mer? Toutes les nations ne sont rien devant Dieu. On peut abaisser ce qui est élevé, mais on n'humilie point un vermisseau ; il est uni à la terre, il ne s'élève jamais ; ainsi, une âme enfoncée dans son néant par l'humilité n'en sort point; la terre tremblerait qu'elle ne changerait pas de place.
3° Dieu est simple en sa nature ; il ne peut avoir d'autre fin, d'autre regard que lui-même. L'âme simple n'a non plus qu'un regard, qui est Dieu ; par une obéissance simple et sans raisonnement sur la conduite des supérieurs, elle ne veut que Dieu. Notre-Seigneur a dit : Une seule chose est nécessaire. Remarquez : Une seule ; l'âme simple n'aime que Dieu, par la séparation de son cœur d'avec les créatures. Ce qui éloigne du Seigneur, c'est l'union avec les êtres créés : là est notre perte. Et souvent le cœur est attaché sans qu'on le sache, sans qu'on le croie, parce qu'on ne se connaît pas soi-même, parce qu'on ignore ce qui se passe dans l'intérieur, parce qu'il est difficile de savoir à quel degré le péché peut aller par une attache à quelque chose de la terre. C'est bien en ce sens que se doit entendre cette parole : Nul ne sait s^il est digne d'amour ou de haine.
Enfin la quatrième qualité de l'esprit de votre Institut, c'est la douceur, vertu qui règle les actions et les paroles dans une modération tranquille, égale, apprenant à se posséder, non seulement quelquefois, mais toujours, et faisant en nous comme une seconde nature.
Je prie Dieu que vous avanciez et marchiez de vertus en vertus; aujourd'hui dans une lumière, demain dans
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une plus grande, et toujours de plus en plus, jusqu'à ce que vous arriviez dans les inejïables lumières qui environnent Celui après lequel vous aspirez et soupirez. (Extrait du livre du chapitre de notre monastère de M eaux ^.)