A LILLE
Mileto, le 25 octobre 1896.
Vous aurez de ma prose , chère cousine , tant que vous en voudrez, et du style à vingt sous, c'est-à-dire du meilleur, qui ne vous coûtera rien que le port. Si je ne vous en ai pas adressé plus fàt , c'est que nous autres , vieux cousins , nous n'écrivons guère à nos jeunes cousines sans savoir auparavant comment nos lintres seront reçues , n'étant pas , comme vous autres , toujours assurés de plaire. Ne m'accusez ni de paresse ni d'indifférence. Je voulais voir si vous songeriez que je ne vous écrivais pas depuis près de deux ans. Vous n'aviez aucun air de vous en apercevoir; moi, piqué de cela, j'allais vous quereller, quand vous m'avez prévenu fort joliment : j'aime vos reproches , et vous avez mieux répondu à mon silence que peut-être vous n'eussiez fait à mes lettres.
On me mande de vous des choses qui me plaisent. Vous parlez de moi quelquefois, vous faites des enfants, et vous vous ennuyez: vivat, cousine! Voilà une conduite admirable. De mon côté, je m'ennuie aussi tant que je puis, comme de raison. Ne nous sommes-nous pas promis de ne point rire l'un sans l'autre.!» Pour moi , je ne sais ce que c'est que manquer à ma parole , et je garde mon sérieux , comptant bien que vous tenez le vôtre. Je trouverais fort mauvais qu'il en fut autrement; et si quelqu'un vous amuse, à mon retour qu'il prenne garde à lui. Passe pour des enfants; mais point de plaisir, ma cousine , point de plaisir sans votre cousin.
Hélas ! pour tenir ma promesse je n'ai besoin que de penser à cinq cents lieues qui nous séparent, deux longues, longues années , écoulées sans vous voir, et combien encore à passer de la même manière! Ces idées-là ne me quittent point, et me donnent une physionomie de misanthropie et repentir. Jeux innocents, petits bals, et soirées du jardin, qu'êtes-vous devenus? Non, je ne suis plus le cousin qui vous amusait; ce n'est plus le temps de don Bedaine , de madame Ventre à terre et de la Dame empaillée. En me voyant maintenant, vous ne me reconnaîtriez pas , et vous demanderiez encore : Où est le cousPn qui rit? Voilà
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ce que c'est de s'éloigner de vous. On s'ennuie, on devient maussade, on vieillit d'un siècle par an. Pour être heureux , il faut ou ne vous pas connaître, ou ne vous jamais quitter.
Je n'ai guère bâillé près de vous , ni vous avec moi , ce me semble , si ce n'est peut-être en famille , aux visites de nos chers parents: eh bien ! depuis que je ne vous vois plus , je bâille du matin au soir. La nature, vous le savez, m'a doué d'un organe favorable à cet exercice ; je bâille en vérité comme un coffre ( mieux dit, m'est avis, que ce qu'on dit ); vous, à cause de mon absence, là-bas , vous devez bailler aussi, comme une petite tabatière. Quelle différence entre nous! vous n'oseriez assurément vous comparer, vous mesurer Bêtise, oui bêtise, j'en demeure d'accord, c'est du style à deux liards.
Mais savez-vous ce qui m'arrive de ne plus rire? je deviens méchant. Imaginez un peu à quoi je passe mon temps. Je rêve nuit et jour aux moyens de tuer des gens que je n'ai jamais vus, qui ne m'ont fait ni bien ni mal; cela n'est -il pas joli? Ah! croyezmoi, cousine, la tristesse ne vaut rien. Reprenons notre ancienne allure, il n'y a de bonnes gens que ceux qui rient. Rions toutes les fois que l'occasion s'en présentera , ou même sans occasion. Moi, quand je songea votre enflure, à la mine que vous devez faire avec ce paquet , et surtout à la manière dont cela vous est venu; ma foi, tout seul ici, j'éclate comme si vous étiez là. 11 ne se donne pas un bal que vous n'enragiez ; cela me réjouit encore plus.
Pendant que je vous fais ces lignes très-sensées , voici une drôle d'aventure. La maison tremble ' ; un homme qui écrivait près de moi se sauve en criant : Tremoto! moi je répète : Tremoto y c'est-à-dire, tremblement de terre, et me sauve aussi dans la cour. Là je vis bien que la secousse avait été forte, ou sérieuse y comme vous diriez, cousine, ou conséquente^ comme dit Voisard. Un bâtiment non achevé, dont le toit n'est pas encore couvert, semblait agité parle vent; la charpente remuait, craquait. La terre a souvent ici de ces petits frissons qui renverseraient une ville comme un jeu de (juilles , si les maisons n'étaient faites exprès, à l'épreuve du tremoto, peu élevées, laides d'en bas. Aucune n'est tombée cette fois; mais une église a écrasé je
' A SinopoU , près de Scylla , dans les premiers joora d'octobre.
ne sais combien de bonnes âmes qui sont maintenant en paradis; voyez quelle grâce de Dieu ! nous autres , vauriens , nous restons dans cette vallée de misères.
Vous demandez ce que nous faisons. Peu de chose ici : nous prenons un petit royaume pour la dynastie impériale. Qu'est-ce que la dynastie ? Méot vous le dira. Le fameux traiteur Méot est cuisinier du roi, qui s'amuse souvent à causer avec lui ; le seul homme, dit-on, pour qui Sa Majesté ait quelque considération. Méot, lui dit le roi, tu me pousses ta famille, tes nièces, tes cousins , tes neveux , tes lieux ; tu n'as pas un parent à la mode de Bretagne , marmiton , gâte-sauce , qu'il ne faille placer et faire gros seigneur. Sire , c'est ma dynastie , lui répondit Méot. Voilà un joli conte que vous ferez valoir en le contant avec grâce : vous ne pouvez autrement.
Quant au temps où nous nous reverrons , la réponse n'est pas si aisée. J'en meurs d'envie, vous pensez bien. INIais il faut achever de conquérir ce royaume , et puis voir les antiquités; il y en a beaucoup de belles ; vous savez ma passion , je suis fou de l'antique.
Vous présenlerai-je mon respect ? Voulez-vous que j'aie Ihonneur d'être...? Non, je vous embrasse tout bonnement.... Mon Dieu ! que vous êtes grosse ! Moi qui vous ai vue comme un jonc , maintenant vous me paraissez une des tours de Notre-Dame. Ah! mamselle Sophie ! qu'avez-vous fait là ? Que monsieur votre mari ne s'attende pas à mes compliments pour vous avoir mise dans ce bel état.
Encore une fois, je vous embrasse.
Le vieux cousin qui ne fit plus.
A MADAME PIGALLE
Mileto, le 30 octobre 1806.
Je vous envoie, chère cousine, une lettre pour M. Gassendi; ayez la bonté de la lui faire tenir. Ce que je demande dépend de lui. Mais, tout mon ami qu'il se dit, je ne compte que médiocrement sur sa bonne volonté. Si vous le voyiez, chère cousine, ou', pour mieux dire, s'il vous voyait, je le connais et vous aus-
si, VOUS lui feriez faire ce que vous voudriez. Je ne vous demande point de ces efforts qui coûtent trop à la vertu : cela est bon lorsqu'il s'agit de la tête d'un mari, comme dans le conte de Voltaire. Mon placet réussira, si vous l'appuyez seulement d'un regard et d'un sourire. Que vous êtes heureuses, vous autres belles , de faire des heureux à si peu de frais !
Ce que vous me marquez de mon affaire avec Amou ne me rassure pas autant que vous l'imaginez. Je ne puis le voir, lui , parce qu'il est à INaples, c'est-à-dire à cent lieues de moi ; et ces cent lieues sont plus difficiles à faire que mille en tout autre pays , à cause des voleurs qui se sont établis sur toutes les routes , en sorte que nul ne passe s'il n'est plus fort qu'eux. On n'y arrête pourtant jamais ni diligences ni chaises de poste; je vous laisse à deviner pourquoi.
Si mademoiselle Eugénie a déjà pris un autre nom par-devant notaire, je lui en fais mon compliment, et bien plus encore à celui qui a cueilli cette jolie rose. Mes respects, s'il vous plaît , à madame Audebert. Vous savez que je fus toujours son admirateur ; mais elle ne le sait peut-être pas ; il est temps de le lui apprendre.
Excusez le chiffon sur lequel je vous écris. Rien n'est plus rare que le papier en ce pays-ci , où tout se trouve , hors le nécessaire.
A M. LE GÉNÉRAL REVMER.
Foggia, le 17 février 1807.
Mon général , avec le tableau de mes misères , que vous pouvez voir ci -joint, je vais depuis trois mois de porte en porte, implorant le secours d'un chacun ; mais la charité est éteinte , on me dit : Dieu vous assiste, et on me tourne le dos.
Quelqu'un pourtant me fait espérer ( car il y a encore de bonnes âmes ), si vous voulez bien certifier que par votre ordre j'ai pris la poste pour aller et revenir deReggio à Tarente, voyage que je fis deux fois , comme vous savez; sur ce certificat, on dit «ju'on me payera quelque chose. 11 est très -vrai , mon général , que vous m'avez donné cet ordre; mais quand cela serait fapx , comme il s'agit d'une aumône et de soulager un malheureux . «•»•
seul motif sanctifie tout , et vous ne devriez faire aucun scrupule de mentir par charité. Pour donner aux pauvres , saint François volait sur les grands chemins.
Notez, je vous prie , mon général , que ce certificat sera d'accord avec un autre certificat de vous, qui atteste fort inutilement que j'ai perdu trois chevaux laissés à Reggio , parce que j'étais parti en poste pour Tarente. Bon Dieu! que de certificats! et quel style! Je devrais bien recommencer tout ceci pour vous écrire plus décemment et plus intelligiblement; mais je compte à la fois sur votre indulgence et sur votre pénétration : deux choses dont je vous puis donner de bons certificats.
[ A cette lettre se trouvait joint un état de pertes, imprimé à Naples en janvier 1807, montant à plus de 12,000 fr., non compris les frais de poste dont il est ici qnestion.]
MINISTUE DE Là OLERUE, A NAPLES.
Foggia, le 47 février ^^07.
Monseigneur, si Votre Excellence daigne jeter les yeux sur Tctat ci-joint , elle y verra que mes pertes réelle» dans la dernière campagne montent à 12,247 francs, valeur d'environ trois années de mes appointements. Mes états de perte , réduits à la somme que la loi m'accorde , ont été remis en bonne forme à M. l'ordonnateur en chef de l'armée , il y a plus de six mois. J'ignore ce qu'il en a fait, et ce que j'en puis espérer. Peu d'officiers de mon grade ont perdu autant que moi ; nul n'a servi avec plus de zèle. Plusieurs ont été remboursés intégralement. Sans prétendre à la même faveur, j'ose supplier Votre Excellence de vouloir bien considérer :
1» Que mes appointements me sont dus depuis le mois de mars 1806:
2° Que depuis le mois de septembre dernier je ne touche aucune ration ni en argent , quoique officier attaché à l'étatmajor d'artillerie, ni en nature, quoique faisant partie d'un corps ;
3« Que je n'ai encore jamais rien reçu de mon traitement de la Légion d'honneur;
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Qu'enfin mes ressources s'épuisent, et que, loin de pouvoir me remonter de manière à servir utilement , j'ai de la peine à subsistei;.
Votre Excellence trouvera ci-joinl les pièces qui prouvent ces assertions. *
A iM. COLBERT,
COMMISSAIRE OBDON.\ATEtR.
Foggia, le 22 février 1807.
Mon cher ordonnateur, je suppose que vous êtes maintenant à Napies, où l'on vous attendait lorsque j'en suis parti; vous vous divertissez, et ne songez guère à moi , qui m'ennuie fort, et pense souvent à vous, bien fâché de ne plus vous voir. Voilà une douceur à laquelle vous ne sauriez vous dispenser de répondre.
C'est donc pour vous dire que vous m'écriviez. Joignez à votre lettre une petite note de la petite somme que vous avez à moi ; chose utile , nécessaire même, en cas de mort ou de départ de votre part ou de la mienne; vous savez ce que c'est que de nous. Si on meurt de plaisir et d'ennui, nous sommes tous iltiiv en grand péril.
Il y avait dans ce pays-ci beaucoup de brigands, même av;iiii que nous y vinssions; le nombre en augmente tous les jours. On détrousse les passants , on fait le contraire aux filles ; on volf. on viole, on massacre ; cet art fleurit dans la Fouille autant pour le moins qu'en Calabre, et devient une ressource honnête pou les moines supprimés, les abbés sans bénéfices, les avocxits saucause, les douaniers sans fraude, et les jeunes gens sans argent Tout voyageur qui en a , ou paraît en avoir, passe mal son temps sur les routes. Pour moi , dont l'équipage fait plus de pitié que d'envie, je prends peu d'escorte, et voyage en ami de tout I monde.
Cest pour vous dire enfin que je vous embrasse, et me recom mande à votre bon souvenir. J'embrasse aussi le sous-intendant . et lui souhaite de devenir quelque jour surintendant, pour iv point trouver de cruelles.
Jamais surin tendant tnniva-t-il de cruelles?
C'est Boileau qui a dit cela; et il parlait, je crois, d'un d^
VOS aïeux qui était surintendant; dont bien vous prend. De vos nouvelles bientôt, je vous prie; ou si paresse vous lie les doigts, faites-moi écrire par l'ami commun ; supposé que les amis comme lui puissent jamais être communs... Au diable le calembour ! Dieu vous garde.
AL SIGINOR FRANCESCO DAMELE,
PRIVATO BIBLIOTECAUIO DEL BE DI NAPOLI, ClC.
Foggia, 24 marzo iS07,
Si vales bene est, ego valeo. Faleo si ; ma ho avuto febbri e raffredori , ed altriincommodi che m'banno insino a questo moniento tolto il piacere di potervi scrivere. Minacciato tuttavia prima che assalito da si fatti malanni , ho presto dato di piglio all'usata medicina, mangiare poco e faticare assai ; con questa panacea, e l'ajuto di Dio, mi son guarito di modo che sto come una lasca ; e, se sapessi che di voi fosse lo stesso , sarei contento quanto puo essere un galant'uomo. Qui à Foggia, cio è,m terra latronum, puUulano i ladri, ed è un' arte il rubarcosl onorata e prolittevole, e senza pericoli , che tutti la voglion fare 5 chi coUo schioppo , chi colla penna, e meglio anche al tavolino che alla macchia. Gran fatica si prépara ai futuri Tesei. Ma parliamo d'altro. Questa brutta commissione impostami per commando regum timendoriim inproprios grèges non va avanti, cosï non posso più sperar di rivedervi cum hirundine prima; anzi dubito e temo di dover più e più mesi stare lontauo da voi, il che non era uiente necessarioafarmigustarla vostra veramenteaurea conversazione. Affè di Dio, don Ciccio mio , dacchè vi lasciai non ho trovato con chi barattar due parole. Qui vengo a cercar mulli , ma son tutti asini che in vederh mi fanno esclamar : dov'è il caro don Ciccio qui turpi se cernit honestiim? Dov'è il padre abate che dovea venir con me? Ma quanto fù più accorto a non partirsi mai da voi ; e don Giuseppe nostro coiramabile consorte sua ; e donna Giulia , tutti vi piango; mi pare mille anni di rivedervi tutti. Ma quando sarà, Dio lo sa.
Ora, che vi pare del mio scriver toscano.^ per me, credo scrivervi crusche volissime volmente; ma se a caso, questo mio cicalare non fosse proprio di nessuna lingua per voi intelligibile ,
basta , v'è uoto l'affetto mio, e se non troppo m'intenderete , iiidovinerete almen quanto vorrei, ma non so siguifie^rvi meglid l'aie, Jac ut me âmes , et valetudinem tuam diligentissime cures.