A M. CORAY
Livouine, le 18 octobre 1808.
Monsieur, nul présent ne pouvait me flatter plus que celui dont je me vois honoré , je ne sais si je dois dire par vous ou par M.M. Zozima , qui m'ont remis vos trois admirables vo>umes'. De quelque part que me viennent ces livres, il faut assurément qu'on les ait faits pour moi. Tout de bon, monsieur, si votre projet eût été de me plaire et de faire une chose entièrement selon mes idées, vous n'auriez pu mieux rencontrer. Voilà justement ce que j'attendais de vous, et de vous seul. Je souffrais trop à voir Isocrate, la plus nette perle du langage attique, entouré de latin d'Allemagne ou de Hollande. En lisant vos notes, du moins je ne sors pas de la Grèce, et j'entre beaucoup mieux dans le sens de l'auteur qu'avec une glose latine ou vulgaire. Chaque langue veut être expliquée par elle-même, parce que les mots ni les phrases ne se correspondent jamais d'une langue à une autre; et c'est la raison qui me fait dire que nous n'avons point de dictionnaire grec. Ce serait un beau travail; mais qui osera l'entreprendre? Il faudrait pour cela (ce qui ne se trouvera jamais) plusieurs hommes comme vous et comme M>f. Zozima. En vérité, ceci leur fait grand honneur; c<ir ce n'est pas seulement leur nation qu'ils gratifrent d'un don si précieux , mais , chez
' Vu exemplaire d'Isocralc, publie* par Cor.iv in\ frni< ^" »*m :' ^rima , tirée» de nation.
toute nation , tous ceux qui s'intéressent à la belle littérature. Ce qu'ils font pour encourager ces études dans leur pays , n'est pas de ce siècle-ci. Soyons de bonne foi, les rois nuisent aux lettres en les protégeant; leurs caresses étouffent les Muses. II y a bien eu quelquefois de grands talents, malgré les pensions et les académies; mais on a toujours vu de simples particuliers favoriser les arts avec plus de sagesse et de discernement que n'eût pu faire aucun prince ; et c'est de quoi ces messieurs donnent un nouvel exemple.
Courage donc, monsieur; suivez votre belle entreprise, et soyez persuadé que, même parmi nous, il se trouvera des gens qui vous applaudiront comme vous le méritez. Le nombre en sera petit, mais choisi. Vous aurez peu de lecteurs, mais vous en aurez toujours ; et comme ces modèles , que vous nous dévoilez, seront étudiés tant qu'il y aura des arts et du goût, votre nom , attaché à des monuments si célèbres , passera sûrement à la postérité.
[Courier a dû écrire la lettre ci-dessus très-peu de temps après la réception du livre de M. Coray ; et ses félicitations paraissent être le tribut payé à une première lecture. La lettre qui suit, et qui est adressée à M. Akerblad , exprime sur le livre de M. Coray une opinion plus réfléchie et un peu différente. M. Akerblad ne fut point de l'avis de Courier : sa réponse, qu'on donne après la lettre de celui-ci, explique et défend la manière adoptée par M. Coray dans ses notes. ]
A M. AKERBLAD,