‹ uvresChapitre 118 sur 137 · A STRASBOURG · texte numérisé non relu

A STRASBOURG

Milan, le 12 octobre 4809.

Monsieur et madame, je ne sépare point ce que Dieu a joint , et je réponds à vos deux lettres par une seule. Ces deux bonnes lettres me sont parvenues avec celles que vous avez retirées pour moi de la poste. Mais celles-là , en vous priant de me les renvoyer à Lucerne, je n'entendais point du tout vous en faire payer le port. La plupart des gens obligent peu, lors même qu'il ne leur en coûte rien, et beaucoup vendent cher de médiocres services; vous , vous obligez et payez : ma foi, il y a plaisir d'être de vos amis. Je devrais au moins ne pas abuser de tant de bonté; mais comment m'y prendre pour tirer encore de votre maudite poste deux ou trois lettres que j'y dois avoir d'ancienne date ? Écrire au directeur, comme j'avais fait avant de recourir à vous, je n'aurai ni lettres ni réponse. Il faut donc toujours vous importuner; mais, cette fois, sans rien débourser. Envoyez, je vous prie, à ce bureau quelqu'un qui, fouillant dans le fatras des lettres po^/e restante, y déterre les njiennes, et fasse mettre au dos, chez messieurs Molhii et Landi , libraires à Florence; puis vous joindrez à cette bonté celle de m'en donner avis.

Les lettres de madame Tliomnssin sont ce que l'on m*avait dit, c'est-à-dire, après sa conversation , tout ce qu'il y a de plus aimable. Mais dussé-je être impertinent, je critiquerai celle que j'ai reçue ; aussi bien n'y suis-je pas trop ménagé.

Ce que j'y trouve à dire d'abord , c'est qu'elle est trop courte; et puis c'est que madame n'y parle guère que de moi. Étais-je en droit d'espérer qu'elle me parlât d'elle-même, et de ce qui l'entoure.' Je ne sais, mais il me semble Enfin, pourquoi ne

m'a-t-elle pas dit où en est son bâtiment.' J'aurais bien pu avoir aussi des nouvelles de h vache, du jardin, et d'autres choses. Franchement, comme vieille connaissance, j'avais droit à ces

EClUTl-S DE FRANCE ET D ITALIE. 5!9

détails, et tout ce qui eût allongé sa lettre la rendait d'autant meilleure.

Vous voulez donc bien , madame, vous intéresser à mes courses; je n'en ai fait jusqu'au 30 septembre qu'aux environs de mon ermitage. J'ai vu dans les hautes Alpes ces gens qui vivent de lait et ignorent l'usage du pain ; ils paraissent heureux. Je vous dirai l'année prochaine ce qui en est ; car je compte passer Tété avec eux , et descendre après en Alsace. J'ai fait sur mon lac de Lucerne des navigations infinies. Ses bords n'ont pas un rocher où je n'aie grimpé pour chercher quelque point de vue , pas un bois qui ne m'ait donné de l'ombre, pas un écho que je n'aie fait jaser mille fois ; c'était ma seule conversation , et le lac mon unique promenade. Ce lac a aussi ses nymphes ; il n'y a sichétif ruisseau qui n'ait la sienne, comme vous savez. J'en vis une un jour sur la rive. Je ne plaisante point. J'étais descendu pour examiner les ruines du fameux château de Habsbourg; mais je vis autre chose que des ruines. Une jeune fille jolie, comme elles sont là presque toutes , cueillait des petits pois dans un champ; leur costume est charmant, leur air naïf et tendre, car en général elles sont blondes ; leur teint, un mélange de lis et de roses ; celle-là était bierfdu pays. J'approchai. Je ne pouvais rien dire , ne sachant pas un mot de leur langue ; elle me parla, je ne l'entendis point. Cependant comme en Italie , où beaucoup d'affaires se traitent par signes, j'avais acquis quelque habitude de cette façon de s'exprimer , je réussis à lui faire comprendre que je la trouvais belle. En fait de pantomime , sans avoir été si loin l'étudier , elle en savait plus que moi. Nous causâmes; je sus bientôt qu'elle était du village voisin, qu'elle allait dans peu se marier , que son amant demeurait de l'autre côté du lac, qu'il était jeune et joli homme. Vous seriez-vous doutée, madame, que tout cela se pût dire sans parler? Pour moi , j'ignorais toute la grâce et l'esprit qu'on pouvait mettre dans une pareille conversation; elle me l'apprit. Cependant je partageais son travail , je portais le panier , je cueillais des pois , et j'étais payé d'un sourire qui eût contenté les dieux mêmes; mais je voulus davantage.

Toute cette histoire ne me fait guère d'honneur : me voilà pourtant , je ne sais comment , engagé à vous la conter, et vous.

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madame , à la lire. J'obtins de cette belle assez facilement qu'elle ôtat un grand chapeau de paille à la mode du pays ; ces-cha-

paux , dans le fait , sont jolis ; mais il couvrait, il cachait

et le fichu, c'était bien pis; à peine laissait-il voir le cou. Je m'en plaignis , j'osai demander que du moins on l'entr'ouvrît. Ces choses-là en Italie s'accordent sans difficulté; en Suisse, c'est une autre affaire. Non-seulement je fus refusé, mais on se disposa dès lors à me quitter. Elle remit son chapeau , remplit à la hâte sou panier, et le posa sur sa tête. Quoique la mienne ne fût pas fort calme , j'avais pourtant très-bien remarqué que ce fichu, auquel on tenait tant, ne tenait lui-même qu'à une épingle assez négligemment placée ; et profitant d'une attitude qui ne permettait nulle défense , j'enlevai d'une main l'épingle et de l'autre le fichu , comme si de ma vie je n'eusse fait autre chose que déshabiller les femmes. Ce que je vis alors, aucun voyageur ne l'a vu ; et moi je ne profitai guère de ma découverte, car la belle aussitôt s'enfuit , laissant à mes pieds son panier et son chapeau, qui tomba; et je restai le mouchoir à la main. Quand elle s'arrêta, et tourna vers moi ses yeux indignés, j'eus beau la rappeler, prier, supplier, je ne pus lui persuader ni de revenir, ni de m'attendre. Voyant son parti pris, qu*y faire? Je mis le fichu sur le panier avec le chapeau , et je m'en allai, mais lentement, trois pas en avant et deux en arrière, comme les pèlerins de l'Inde. A mesure que je m'éloignais elle revenait, et quand je revenais elle fuyait. Enfin, je m'assis à quelque distance, et je lui laissai réparer le désordre de sa toilette ;et puis je me levai, et je sus encore lui inspirer assez de confiance pour me laisser approcher. Je n'en abusai plus. Nous ramassâmes ensemble la récolte éparse à terre , et je plaçai moimême sur sa tête, le panier que ses doigts seuls soutenaient de chaque côté; alors figurez-vous ses deux mains occupées , mêlées avec les miennes , sa tête immobile sous ce panier , et moi si près... J'avais quelques droits , ce me semble ; l'occasion même en est un. J'en usai discrètement. Maintenant, madame , si vous demandez ce que c'est que le château de Habsbourg, en vérité je ne l'ai point vu , non que je n'y sois revenu plus d'une fois. Je revins souvent au pied de ces tours . mais sans jamais voirce que j'y cherchais.

Quand je m'aperçus que les feuilles se détachaient des arbres , et que les hirondelles s'assemblaient pour partir , je coupai un bâton d'aubépine que je fis durcir au feu , et me mis en chemin vers ritalie. Je fus deux jours dans les neiges , mourant de froid , car je n'avais pris aucune précaution ; et je ne dégelai qu'à Bellinzona. Dieu et les chèvres de ces montagnes savent seuls par où j'ai passé. 11 ne faut pas parler là de routes. Mon guide portait mon bagage. Il n'y en eut jamais de plus léger; aussi pouvais-je à peine le suivre. Ces montagnards ont des jambes qui ne sont qu'à eux.

Mon dessein n'était pas de m'arrêter ici; mais j'y ai trouvé un ami ' , et cet ami-là est un homme qui a du savoir et du goût , deux choses rarement unies. Me voilà donc à Milan, jusqu'à ce que le froid m'en chasse. Je compte être à Florence dans les premiers jours de novembre , à Rome bientôt après. Vous appelez cela courir , mais au vrai je ne sors pas de chez moi. Ma demeure s'étend de Naples à Paris. Je goûte avec délices les douceurs de l'indépendance. Quoique dans le vilain métier que j'ai fait si longtemps je fusse bien moins esclave qu'un autre, je ne connaissais point du tout la liberté. Si l'on savait ce que c'est, les rois descendraient du trône, et personne n'y voudrait monter.

Toutes ces ratures dans ma lettre vous prouveront , pionsieur et madame, que je vous écris en conscience , comme disait Fontenelle, c'est-à-dire que je soigne mon style, et que je fais de mon mieux pour vous parler français. Ce long bavardage n'est pas de nature à se pouvoir transcrire. Que je vous fasse une autre lettre , il y aura d'autres sottises ; autant vaut vous envoyer ce griffonnage-ci tel qu'il est.

Faites, je vous en supplie , que je trouve de vos nouvelles à Florence , et de celles de votre ange. Sa charmante figure m'est bien présente à l'esprit , et je pourrai l'année prochaine vous dire exactement de combien elle sera embellie. C'est un grand bonheur pour vous et pour elle, qu'on soit délivré des horreurs de la petite vérole : ayant plus à perdre qu'une autre , elle eût eu et vous eût causé d'autant plus d'inquiétudes. Cette petite vérole est pourtant bonne à quelque chose : c'est une excuse pour les

' Lambcrti.

S>'2 LETTUES l^ EDITES,

laids. Moi , par exemple, ne puis-je pas dire que, sans elle, j'étais joli garçon?

M. AKERBLAD,

Milan, le U octobre 1809.

Monsieur, j'ai trouvé ici votre lettre du 21 juin. Grand merci de vos soins obligeants pour mes livres , papiers , collations de manuscrits , etc. Mes affaires philologiques sont aussi bien entre vos mains que jadis les affaires politiques du roi votre maître. Je doutais que vous fussiez maintenant en Italie, et je vois avec grand plaisir que je puis encore espérer de vous retrouver à Rome, où, partant demain , j'arriverai un mois après cette lettre; car je m'arrêterai tout autant à Florence, comme chargé par M. Cla vierde certaines recherches relatives à son Fausanias. Jefouil lerai aussi pour mon compte dans les vénérables bouquins.

Amati est bon de se figurer que je vais l'enrichir ; je ne peux ni ne veux dépenser un sou pour le grec ; voici tout ce que je peux faire : le libraire qui imprimera. Dieu sait quand, cet Anabasis, payera le travail d'Amati. Je ne donnerai le mien qu'à cette condition.

J'ai quelque souvenance d'avoir été soldat ; mais cela est si loin de moi, qu'en vérité je le puis ranger parmi les choses oubliées. J'étais, comme on vous l'a dit, rentré dans le tourbillon, comptant imprudemment sur l'amitié d'un comte avec qui je me trouvai loin décompte. Catherine de Navarre, dit-on, fut fille amoureuse et drue, qui eut un mari débile ; et comme on lui demandait , le lendemain de ses noces , des nouvelles de la nuit , elle répondit en soupirant : Ahl ce n'est pas mon compte. Elle entendait le comte de Soissons , dont le mérite lui était connu. Il m'est arrivé le contraire : je pensais trouver un ami ; mais, hélas ! c'était un comte. Vous saurez tout quand je vous verrai. Dites de moi , si vous voulez :

Il prit , (juitla , reprit la cuirasse el la haire.

Pauvre hère , mais content ^ si jamais homme le fut.

A M. CLAVIER s

A PARIS

Milan, le 16 octobre 1809.

Vite, monsieur , envoyez-moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois; à Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte de tous les manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-moi faire ; je projette une fouille à l'abbaye de Florence , qui nous produira quelque chose . Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout à grand renfort de besicles, comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman d'une si jolie invention , qui , traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations , soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. 11 me faut peu de gloire ; c'est assez pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études , et que j'eus part aussi à votre amitié.

Le succès de votre Archéologie n'ajoute rien à l'idée que j'en avais conçue :

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire. Ce que vous m'en avez lu me parut très-bon , et ce fut dans ces termes que j'en dis ma pensée à madame Clavier d'abord , et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui

...Trépignent de joie ou pleurent de tendresse à la lecture d'un ouvrage : Cela est très-bon , fut mon premier mot ; le meilleur éloge est celui dont il n'y a rien à rabattre.

Ce que vous appelez un autre coup de tête est l'action la plus

' Cette lettre est imprimée dans la lettre à M. Renouard , qui préccdo les Pastorales de Longus, édition de 1821.

sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré heureusement d'un fort mauvais pas, d'une position détestable où je me trouvais par ma faute , pour m'être sottement figuré que j'avais un ami, ne me souvenant pasque dès le temps d'Aristote il n'y avait plus d'amis : w <ï>îX£ , eux èr' slai cptXct. Celui-là , suivant l'usage , me sacrifiait pour une bagatelle , et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat, je ne pouvais me. plaindre ; mon sort même faisait des jaloux , et je m'en serais contenté si j'eusse été Parmétiion ; mais mon ambition était d'une espèce particulière , et ne tendait pas à vieillir

Dans les lionneurs obscurs de quelque légion.

J'avais des projets dont le succès eût fait mon malheur. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais. Maintenant je suis heureux ; nul homme vivant ne l'est davantage , et peut-être aucun n'est aussi content ; je n'envie pas même les paysans que j'ai vus dans la Suisse : j'ai sur eux l'avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point dire : Attendons la Jin ; sauf le respect dû aux anciens, rien n'est plus faux que cette régie : le mal de demain ne m'ôtera jamais le bien d'aujourd'hui. Enfin, si je n'atteins pas le mentem sanam in corpore sano^ j*en approche du moins depuis un temps.

Madame de Sévigné est donc aux Rochers ; je veux dire madame Clavier en Bretagne : je vous plains ; son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui , je vous prie , dans votre première lettre , mes très-humbles respects.

J'irais voir madame Dumoret , appuyé de votre recommandation et d'un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi, si j'étais homme à tenir table, à jouer, à prendre enfin un rôle dans ce qu'on appelle société ; mais Dieu ne m'a point fait pour cela. Les salons m'ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref, je ne veux voir que des amis; car j'y crois encore, en dépit de l'expérience et d'Aristote. Je n'en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m'avoir voulu procurer une connaissance agréable.

A M. CLAVIER

A PARIS

Milan, le 24 octobre 1809.

Dans ma dernière lettre je ne vous ai point indiqué d'adresse pour me faire parvenir votre dernier ouvrage, que je suis fort impatient de lire , et de faire lire à ceux qui en sont dignes deçà des monts. Voici maintenant par quelle voie vous pourrez me l'envoyer. M. Bocchini , rue des Filles Saint-Thomas , n° 20 , est le correspondant de notre ami Lamberti ( lequel Lamberti , par parenthèse , vous àaTrâJ^îi (piXoopo'vo);; car c'est sur sa table que je vous fais ces lignes, et il me charge expressément de vous riverire caramente). M. Bocchini se chargera de tout ce que vous voudrez me faire parvenir sous l'adresse de M. Lamberti. Tâchez, je vous en prie, de m'envoyer aussi les volumes de Piutarque de M. Coray, à mesure qu'ils paraîtront ; et de plus TEunapius de M. Boissonade. J'ai fort envie d'avoir tout cela : le prix en sera payé chez madame Marchand , en présentant cette lettre. — Notez, s'il vous plaît, que votre dernière lettre, la seule que j'aie reçue , ne me donne point l'adresse de je ne sais quel banquier correspondant de M. Basili , auquel banquier je dois payer.... Voyez , je vous supplie, mon autre lettre datée de Lucerne, et aidez-moi par charité à payer mes dettes , avec les intérêts , qui courent ( notez encore ce point ) à je ne sais combien pour cent. Si Dieu n'y met ordre , il faudra que je me cache à la triacade prochaine, comme les enfants de famille faisaient chez vos Athéniens. Je pars dans deux ou trois jours pour Florence , et je vous embrasse. Mes très-humbles respects à madame Clavier, quelque part qu'elle soit : eppwoo.

[Courier quitta Milau le 27 octobre, et arriva à Florence le 4 novem- ^ bre. Dès le lendemain, il se rendit à la bibliothèque de San-Lorenzo, ^/**'^*>t^J* pour examiner avec soin un manuscrit de Longus, Daphnis et Chloé, y. ^ qu'il avait vu l'année précédente , et que, faute de temps, il n'avait pu que feuilleter. 11 le trouva complet, et les jours suivants il en copia la valeur d'environ dix pages du premier livre, qu'il savait manquer dans toutes les éditions existantes de cet ouvrage , et même dans tous les manuscrits connus. La copie était terminée, lorsque, par malheur, il lit sur une des pages du morceau inédit une tache d'encre qui couvrail

une vingtaine de mots. Pour calmer autant qu'il était en lui le déplaisir que cet accident causa à M. F. del Furia, bibliothécaire, il lui remit le certificat suivant , que l'on montre encore aujourd'hui avec le manuscrit :

« Ce morceau de papier, posé par mégarde dans le manuscrit pour « servir de marque, s'est trouvé taché d'encre : la faute en est toute à « moi , (pii ai fait cette étourderie ; en foi de quoi j'ai signé.

« Florence, le 10 novembre 4809. •

Le surlendemain, M. Renouard, libraire de Paris, qui se trouvait alors à Florence, et qui s'intéressait à la découverte de ce fragment, comptant le publier lui-même, arriva dans la bibliothèque. Les conservateurs lui présentèrent le manuscrit, auquel la feuille souillée d'encre était encore attachée. Il demanda la permission d'essayer de la décoller, et y réussit assez heureusement, H faut lire la notice de 16 pages qu'il publia à ce sujet aa mois de juillet 1810. ]

A M. AKERBLAD,

à BOMB.

Florence , le 5 décembre 1*09.

11 est vrai, ^îXwv âpiare, que je ne suis point baron, quoique je vienne d'où on les fait. Je n'étais pas destiné à décrasser ma famille, qui en aurait un peu besoin, soit dit entre nous; il est vrai aussi que je n'allais à l'armée d'Allemagne que pour voir ce que c'était. Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire , comme Athalie , J'ai voulu voir, fai vu. Je suivais un général que j'avais vu longtemps bon homme et mou ami , et que je croyais tel pour toujours ; mais il devint comte. Quelle métamorphose! le bon homme aussitôt disparut, et de Tami plus de nouvelles; ce fut à sa place un protecteur : je ne l'aurais jamais cru, si je n'en eusse été témoin , qu'il y eût tant de différence d'un homme à un comte. Je sus adroitement me soustraire à sa haute protection , et me voilà libre et heureux à peu près , autant qu'on peut l'être.

Que me parlez-vous, je vous prie, d'entreprise littéraire.^ Dieu me garde d'être jamais entrepreneur de littérature : Je donue mes griffonnages classiques aux libraires, qui les itupri-

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE. 527

ment à leurs périls et fortunes ; et tout ce que j'exige d'eux, c'est de n'y pas mettre mon nom , parce que , Je vous l'ai dit, et veux bien le redire, ma passion n'est point du tout de figurer dans la gazette; je méprise tout autant la trompette des journalistes que l'oripeau des courtisans. Si j'étais riche , je ferais imprimer les te,\tes grecs pour moi et pour vous, et pour quelques gens comme vous, tutto per amore. Mais, hélas ! je n'ai que de quoi vivre ; et, pour informer cinq ou six personnes en Europe des trouvailles que je puis faire dans les bouquins d'Italie, il me faut mettre un libraire dans la confidence, et ce libraire fait chiasso pour vendre. Il n'est question , je vous assure, ni d'entreprise ni de début.

Corrigez , s'il vous plait , ces façons de parler ; je ne débute point, parce que je ne veux jouer aucun rôle. Je ne prends ni ne prendrai jamais masque, patente, ni livrée.

Au lieu de me quereller pour avoir jeté là le harnais, que ne me dites-vous au contraire, comme Diogène à Denys : Méritaisiu , maraud , cet insigne bonheur de vivre avec nous en hontiéte homme? et ne devais-tu pas plutôt être condamné toute ta vie aux visites et aux révérences ;

Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres Le chapeau dans la main , te tenir sur tes membres ' ?

Voilà en effet ce qu'eût mérité ma dernière sottise d'être rentré sous le joug; ce n'est ni humeur ni dépit qui m'a fait Quitter ce vil métier ;

je ne pouvais me plaindre de rien, et j'avais assez d'appui, avec ou sans mon comte , pour être sûr de faire à peu près le même chemin que tous mes camarades. Mais mon ambition était d'une espèce particulière ; je n'avais pas plus d'envie d'être baron ou général, que je n'en ai maintenant de devenir professeur ou membre de l'Institut. La vérité est aussi que, comme j'avais fait la campagne de Calabre par amitié pour Reynier, qui me traitait en frère, je me mettais avec cet homme-ci pour une folie qui semblait devoir aller plus loin , tutto per amore. Je vous suivrais de même contre les Russes, si on vous faisait maréchal de

' Régnier, satire iv , vers 29.

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Suède; et je vous planterais là, si vous vous avisiez de prendre avec moi des airs de comte. ^

On me dit que madame de Humboldt est encore à Rome', et que vous habitez tous deux la même maison. Présentez-lui , je vous prie, mon très-humble respect. M. de Humboldt n'estii pas à présent en Prusse? Donnez-moi bientôt de leurs nouvelles et des vôtres.

K'allez pas retourner, avant que je vous voie , dans votre pays , vilain pays d'aimables gens. Je ne sais bonnement pour moi quand je partirai d'ici ; mais toujours ce sera pour vous aller joindre. A dire vrai, j'ai cent projets, et je n'en ai pas un. Dieu seul sait ce que nous deviendrons. Adieu.

LETTRE DE M. RElNOUARD.

Paris , le 6 février 1810.

Monsieur, vous avez sans doute reçu la lettre que je vous ai écrite il y a quelques jours, et vous aurex vu que j'atteuds, non sans beaucoup d'impatience, Je bienheureux fragment et tout ce qui s'ensuit : j'espère que vous allez m'envoyer bientôt tout cela, et je me repose sur votre activité et votre bonne amitié; mais il est question de bien autre chose. Connaissez- vous le bel article mis par nos lionuêles messieurs ' dans le Carrière Milanese P en voici une c^pie pour votre édification. Comme ces excellentes personnes n'ont pas été jusqu'à signer leur petit libelle, il me semble que le remède est à cùlé du mal , et qu'on peut leur ménager un expédient pour chanter la palinodie, sans compromettre leur dignité, et leur grande réputation de sincérité et probité. Il sufiirait qu'ils voulussent bien (sur la demande <pie leur en ferait monsieur le prélet ) signer une déclaration , portant que l'article inséré dans le journal est faux dans presque tous les détails, expliquant par quel accident la tache a ét»^ faite au manuscrit, et par (pii. Je suis i)ersuadé qu'ils ne s'y refuseront pas, et ce sera une affaire terminée. Dans le cas cx)ntraire, j'ai tout pr(^t un (aclum moitié sérieux, moitié plaisant, «lans lequel ces messieurs ne seront pas trop ménagés. Mais je vous avoue que cet expédient ne me plairait guère, et que je ne suis aucunement curieux de ce petit bruit qu'on fait en se querellant

• Les bibliothécaires de Florence Furia et Bencinl.

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