PROCLAMATION
Soldats , vous allez rétablir en Espagne l'ancien régime et défaire la révolution. Les Espagnols ont fait chez eux la révolution ; ils ont détruit l'ancien régime , et à cause de cela on vous envoie contre eux; et quand vous aurez rétabli l'ancien régime en ce pays-là, on vous ramènera ici pour en faire autant. Or, l'ancien régime, savez-vous ce que c'est , mes amis ? C'est , pour le peuple , des impôts ; pour les soldats , c'est du pain noir et des coups de bûton; des coups de bâton et du pain noir, voilà l'ancien régime pour vous. Voilà ce que vous allez rétablir, là d'abord , et ensuite chez vous.
Les soldats espagnols ont fait en Espagne la révolution. Ils étaient las de l'ancien régime, et ne voulaient plus ni pain noir, ni coups de bâton ; ils voulaient autre chose, de Tavancement, des grades; ils eiront maintenant , et deviennent officiers à leur tour, selon la loi. Sous l'ancien régime, les soldats ne peuvent jamais être officiers ; sous la révolution , au contraire, les soldats deviennent officiers. Vous entendez ; c'est là ce que les Espagnols ont établi chez eux , et qu'on veut empêcher. On vous envoie? exprès, de peur que la même chose ne s'établisse ici , et que vous ne soyez quehjue jour officiers. Partez donc, battez- vous contre les Espagnols; allez, faites-vous estropier, afin ae n'être pas officiers et d'avoir des coups de bâton.
Ce sont les étrangers (jui vous y font aller ; carie roi ne voudrait pas. Mais ses alliés le forcent à vous envoyer là. Ses alliés, le roi de Prusse, l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriclie suivent l'ancien régime. Ils donnent aux soldats beaucoup de coups de bâton avec peu de pain noir, et s'en trouvent très-bien ,
eux souverains. Une chose pourtant les inquiète. Le soldat français, disent-ils, depuis trente ans ne reçoit point de coups de bâton, et voilà l'Espagnol qui les refuse aussi : pour peu que cela gagne , adieu la schlague chez nous , personne n'en voudra. Il y faut remédier plus tôt que plus tard. Ils ont donc résolu de rétablir partout le régime du bâton , mais pour les soldats seulement ; c'est vous qu'ils chargent de cela. Soldats , volez à la victoire; et quand la bataille sera gagnée, vous savez ce qui vous attend : les nobles auront de l'avancement, vous aurez des coups de bâton. Entrez en Espagne , marchez tambour battant , mèche allumée, au nom des puissances étrangères : vive la schlague ! vive le bâton ! point d'avancement pour les soldats , point de grades que pour les nobles.
Au retour de l'expédition, vous recevrez tout l'arriéré des coups de bâton qui vous sont dus depuis 1 789. Ensuite , on aura soin de vous tenir au courant.
— La police va découvrir une grande conspiration qui aura, dit-on, de grandes ramifications dans les provinces et dans l'armée. On nomme déjà des gens qui en seront certainement. Mais le travail n'est pas fait.
Nous possédons un manuscrit, et publierons, quand la censure sera rétablie, différentes brochures de Paul-Louis^ toutes excessivement utiles et prodigieusement agréables , connue on le peut voir par ces titres :
l** La Lanterne de Rovigo , ou Considérations sur la nouvelle noblesse ;
2° De r indifférence en matière de B....V....;
3° f'ue sur la Septennalité , ou l'An climatérique de la Charte constitutionnelle;
4° Obligations d'un député ministériel j avec cette épigraphe
de l'ami Paul : La viande est pol'R le ventre, le ventre EST POUR la viande ;
5" De Vinjluence de la Russie sur le chien du garde-champêtre de la commune de Bagnolet;
6* Thèses contre les hérétiques , où l'on démontre à priori
que le célibat des jeunes p et la c des j f. sont
principalement cause de la pureté des mœurs dans tous les États catholiques ;
T De la Pohnocratie e/i France, depuis Brennusjusqu nos jours ^ avec une dissertation sur le principe pohnocratique dans les gouvernements de l'Europe;
S^Recepi nummos à gogo, ou Diachylon pour les plaies de la révolution , aux dépens de qui n'en peut mais ;
9«» Hotnmage des employés de Montmartre y offrant, par l'organe du préfet, la moitié de leur picotin pour Tacquisitiou deC ;
10" Pétition des mêmes , demandant double râtelier pour les services par eux rendus dans les dernières élections, en votant à billet ouvert ;
11" Epistola critica doctissimo viRO ChampoUion-Figeac, dans laquelle on lui prouve, par les hiéroglypbes, qu'il ne sait ce qu'il dit sur les -dynasties égyptiennes , attendu que jamais il n'y eut en Egypte que deux races de souverains , dites les YiV.- MOBORUS et ies ALIBORUS, depuis ALIBORON I" jusqu'à DÉMOBORON le Grand;
12° .ivtopsie du cadavre de la défunte Charte, avec cette épigraphe de Virgile : cunctantes inteb cecidit mori-
BUNDA SIMSTROS.
EXTRAITE DES JOlilVNADX ANGLAIS*.
A MON FBERE LE ROI D ESPAliNE.
J'ai reçu la vôtre, mon frère ou mon cousin , puisque nous sommes issus de germains. Vous voilà bientôt, grâce au ciel, hors des mains de vos rebelles sujets, dont je me réjouis avec vous comme parent , voisin , ami , entièrement de votre avis d'ailleurs sur notre autorité légitime et sacrée. Nous régnons de par Dieu , qui nous donne les peuples , et nous ne devons compte de nos actes qu'à Dieu, ou aux prêtres, cela s'entend. J'y ajoute, comme conséquence également indubitable , qu'il ne nous faut jamais recevoir la loi des sujets , jamais composer avec eux, ou du moins nous croire engagés par de telles compositions, vaines et nulles de droit divin. C'est aux personnes de notre rang le dernier degré d'abaissement que promettre aux sujets et leur tenir parole, comme a très-bien dit Louis XIV notre aïeul, de glorieuse mémoire, qui savait son métier de roi. Sous lui, on ne vit point les Français^ murmurer, quelque faix qu'il leur imposât, en quelque misère qu'il les pût réduire; pas un d'eux ne souffla mot, lui vivant. Pour ses guerres, ses maîtresses, pour bâtir ses palais, il prit leur dernier sou : c'est régner que cela! Charles II d'Angleterre fit de même à peu près; comme nous , rétabli après vingt ans d'exil et la mort de son père , il déclara hautement qu'il aimait mieux se soumettre à un roi étranger, ennemi de sa nation, que de compter avec elle, ou de la consulter sur les affaires de l'État ; sentiments élevés , et dignes de son sang , de son nom , de son rang. Moi, qui vous écris ceci, mon cousin, je serais le plus grand roi de l'Europe, si j'eusse
' on la dit envoyée de Cadix à AL Ca^ning par nn de ses agents secrets , qui l'aurait eue d'un valet de chambre, qui l'aurait trouvée dans les poches de sa MUESTK Catijoiiqi e.
234 PIECE Dîl'LOMAIIQUE.
voulu seulement m'entendra avec mon peuple. Rien n'était si facile. Me préserve le ciel d'une telle bassesse! J'obéis au cougrès , aux princes , aux cabinets , et en reçois des ordres souvent embarrassants, toujours fort insolents ; j'obéis néanmoins. Mais ce que veut mon peuple , et que je lui promis, je n'en fais rien du tout, tant j'ai de fierté dans l'àme et l'orgueil de ma race. Gardons-la , mon cousin , cette noble fierté à l'égard des sujets ; conservons chèrement nos vieilles prérogatives; gouvernons à l'exemple de nos prédécesseurs , sans écouter jamais que nos valets, nos maîtresses, nos favoris, nos prêtres : c'est l'honneur de la couronne. Quoi qu'il puisse arriver , périssent les nations plutôt que le droit divin !
Là-dessus, mon cousin , j'entre , comme vous voyez, dans tous vos sentiments , et prie Dieu qu'il vous y maintienne ; mais je ne puis approuver de même votre répugnance pour ce genre de gouvernement qu'on a nommé représentatif, et que j'appelle, moi, récréatif, n'y ayant rien que je sache au monde si divertissant pour un roi , sans parler de l'utilité non petite qui nous en
revient. J'aime l'absolu; mais ceci pour le produit, ceci
vaut mieux. Je n'en fais nulle comparaison, et le préfère de beaucoup. Le représentatif me convient à merveille, pour\'u toutefois que ce soit moi qui nomme les députés du peuple, comme nous l'avons établi en ce pays fort heureusement. Le représentatif de la sorte est une cocagne , mon cousin. L'argent nous arrive à foison. Demandez à mon iieveud'Angoulème, nous comptons ici par milliards, ou , pour dire la vérité , par ma foi nous ne comptons plus , depuis que nous avons des députés à nous» une majorité, comme on l'appelle, compacte ; dépense à faire, mais petite. 11 ne m'encoiîte pas.... non, cent voix ne me coûtent pas, je suis sûr, chaque année, un mois de madame du Cayla; moyennant quoi tout va de soi-même; argent sans compte ni mesure, et le droit divin n'y perd rien; nous n'en faisons pas moins tout ce que nous voulons , c'est-à-dire , ce que veulent nos courti.sans.
Vos cortès vous ont dégoûté des assemblées délibérantes; mais une épreuve ne conclut pas ; feu mon frère s'en trouva ma! ; et cela ne m'a p.i*^ nnjuM-hé i]\ rj'conrir encore, dont bien me prend.
Voulez- VOUS être un pauvre diable comme lui , qui , faute de cinquante malheureux millions. .o Quelle misère! cinquante mille millions , mon cousin, ne m'embarrassent non plus qu'une prise de tabac. Je pensais comme vous vraiment avant mon voyage d'Angleterre; je n'aimais point du tout ce représentatif; mais là j'ai vu ce que c'est : si le Turc s'en doutait, il ne voudrait pas autre chose, et ferait de son divan deux chambres. Essayez-en, mon cher cousin , et vous m'en direz des nouvelles. Vous verrez bientôt que vos Indes, vos galions, votre Pérou, étaient de pauvres tirelires, au prix de cette invention-là, au prix d'un budget discuté , voté par de bons députés. Il ne faut pas que tous ces mots de liberté, publicité, représentation, vous effarouchent. Ce sont des représentations à notre bénéfice , et dont le produit est immense, le danger nul , quoi qu'on en dise. Tenez, ime comparaison va vous rendre cela sensible. La pompe foulante... mieux encore, la marmite à vapeur, qui donne chaque minute un potage gras lorsqu'on la sait gouverner, mais éclate et vous tue si vous n'y prenez garde; voilà l'affaire, voilà mon représentatif. Il n'est que de chauffer à point , ni trop ni trop peu, chose aisée ; cela regarde nos ministres, et le potage est un milliard. Puis, vantez-moi votre absolu , qui produisait à feu mon frère, quoi.? trois ou quatre cents millions par an, avec combien de peine! Ici chaque budget un milliard, sans la moindre difficulté. Que vous en semble, mon cousin.? Allons, mettez de côté vos petite* répugnances , et faites potage avec nous en famille; il n'est rien de tel. IXous nous aiderons mutuellement à l'entretenir comme il faut, et prévenir les accidents.
Si vous l'eussiez eue, cette marmite représentative, au temps de l'île de Léon, l'argent ne vous eOt point manqué pour la paye de vos soldats, qui ne se seraient pas révoltés; il ne m'eût point fallu envoyer à votre aide, et dépenser, à vous tirer de cet embarras, cinq cents beaux millions, mon cousin : non que je veuille vous les reprocher , c'est une bagatelle , un rien; entre parents tout est commun : l'argent et le sang de mes sujets vous appartiennent comme à moi; ne vous en faites pas faute au l)esoin. Je vous rétablirai dix fois, s'il est nécessaire, sans m'incommoder le moins du monde , sans qu'il vous en coûte une olîole. Je ne vous demanderai point les frais, comme on m'a
fait : c'est une vilenie de mes alliés. Au contraire, en vous restaurant je vous donnerai de l'argent , ainsi qu'à vos sujets , tant que vous en voudrez. J'en donne à tout le monde , et je paye partout; j'ai payé ma restauration , je payerai encore la vôtre , parce que j'ai beaucoup d'argent, et beaucoup de complaisance aussi pour les souverainsétrangers, qui m'empêchent de recevoir la loi de mou peuple. Je les paye quand ils viennent ici : je vous paye, vous, quand je vais chez vous. Occupé, occupant, je paye l'occupation. J'ai payé Sacken et Platow. Je paye Morillo, Ballesteros ; je paye les cabinets, les puissances; je paye les cortès, la régence; je paye les Suisses : j'ai encore, tous ces gens-là payés, de quoi entretenir non-seulement ma garde, une maison ici qu'on trouve assez passable , et bien autre que celle de mon prédécesseur; mais, de plus, des maîtresses, qui naturellement me coûtent quelque chose. Le budget suflit à tout, et voilà ce que c'est que ce représentatif dont là-bas vous vous faites une peur. Sottise, enfance, mon cousin ; il n'est rien de meilleur au monde.
Pour monter cette machine chez vous, et la mettre en mouvement sans le moindre danger de vos royales personnes , je vous enverrai , si vous voulez , le sieur de Villèle , homme admirable , ou quelque autre de nos amés , avec une vingtaine de préfets. Fiez- vous à eux ; en moins de rien ils vous auront organisé deux chambres et un ministère, derrière lequel vous dormirez pendant qu'on vous fera de l'argent. Vous aurez , de la haute sphère où nous sommes placés, comme dit Foy , le passetemps de leurs débats , chose la plus drôle du monde , vrai tapage de chiens et de chats qui se battent dans la rue pour des bribes. Quand leurs criailleries deviennent incommodes , on y fait jeter quelques seaux d'eau dès que le budget est voté.
Octroyez, mon cousin , octroyez une charte constitutionnelle et tout ce qui s'ensuit : droit d'élection, jury, liberté de la presse ; accordez , et ne vous embarrassez de rien ; surtout ne manquez pas d'y fourrer une nouvelle noblesse que vous méle-rez avec l'ancienne, autre espèce d'amusement qui vous tiendra en bonne humeur et en santé longtemps. Sans cela , aux Tuileries, nous péririons d'ennui. Quand vous aurez traité avec vos libérales, sous la garantie des puissaoces, et juré l'oubli du
passé à tous ces révolutionnaires , faites-en pendre cinq ou six aussitôt après Tainnistie , et faites les autres ducs et pairs , particulièrement s'il y en a qu'on ait vus porteballes ou valets d'écurie ; des avocats , des écrivains , des pliilosoplies bien amoureux de l'égalité , chargez-les de cordons ; couvrez-les de vieux titres , de nouveaux parchemins : puis regardez , je vous défie de prendre du chagrin lorsque vous verrez ces gens-là , parmi vos Sanches et vos Gusmans, armorier leurs équipages, écarteler leurs écussons : c'est proprement la petite pièce d'une révolution , c'est une comédie dont on ne se lasse point , et qui pour vos sujets deviendra comme up carnaval perpétuel.
J'ai à vous dire bien d'autres choses, que pour le présent je remets, priant Dieu sur ce , mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte
garde.
Sig?ié, LOUIS.
Plus bas, DE VïLLÈLE.
Pour copie conforme , Paul-Louis Courieb,
Vigneron.
Pendant que l'on m'interrogeait à la préfecture de police sur mes nom , prénoms, qualités, comme vous avez pu voir dans les gazettes du temps , un homme se trouvant là sans fonctions apparentes, m'aborda familièrement, me demanda confidemment si je n'étais point auteur de certaines brochures; je m'en défendis fort. Ah ! monsieur, me dit-il, vous êtes un grand génie , vous êtes inimitable. Ce propos , mes amis , me rappela un fait historique peu connu, que je vous veux conter par forme d'épisode , digression , parenthèse , comme il vous plaira ; ce m'est tout un.
Je déjeunais chez mon camarade Duroc, logé en ce tempslà , mais depuis peu , notez , dans une vieille maison fort laide, selon moi, entre cour et jardin , où il occupait le rez-dechaus-
sée. INous étions à table plusieurs, joyeux, eu devoir de bien faire , quand tout à coup arrive, et sans être annoncé, notre caiTïarade Bonaparte , nouveau propriétaire de la vieille maison , habitant le premier étage. Il venait en voisin ; et cette bonhomie nous étonna au point que pas un des convives ne savait ce qu'il faisait. On se lève, et chacun demandait : Qu'y a-t-il ? Le héros nous fit rasseoir. Il n'était pas de ces camarades à qui l'on peut dire : Mets-toi, et mange avec nous. Cela eût été bon avant l'acquisition de la vieille maison. Debout à nous regarder , ne sachant trop que dire, il allait et venait. Ce sont des artichauts dont vous déjeunez là ? Oui , général. Vous , Rapp, vous les mangez à l'huile? Oui , général. Et vous , Savary , à la sauce? Moi . je les mange au sel. Ah! général, répond celui qui s'appelait alors Savary, vous êtes un grand homme; tous êtes inimitable.
Voilà mon trait d'histoire que je rapporte exprès, afin de vous faire voir, mes amis, qu'une fois on m'a traité comme Bonaparte , et par les mêmes motifs. Ce n'était pas pour rien qu'on flattait le consul; et quand ce bon monsieur, avec ses douces paroles , se mit à me louer si démesurément que j'en faillis perdre contenance, m'appelant homme sans égal, incomparable, inimitable , il avait son dessein , comme m'ont dit depuis des gens qui le connaissent, et voulait de moi quelque chose, pensant me louer à mes dépens. Je ne sais s'il eut contentement. Après maints discours, maintes questions, auxquelles je répondis le moins mal que je pus : Monsieur, me dit-il en me quittant, monsieur , écoutez , croyez-moi ; employez votre grand génie à faire autre chose que des pamphlets.
J'y ai réfléchi, et me souviens qu'avant lui M. de Broë, homme éloquent , zélé pour la morale publique , me conseilla de même, en termes moins flatteurs , devant la cour d'assises, y il pamphlétaire.... Ce fut un mouvement oratoire des plus beaux , quand , se tournant vers moi qui , foi de paysan , ne songeais à rien moins, il m'apostropha de la sorte : f il pamphlétaire, etc. ; coup de foudre , non , de mas.sue , vu le style de l'orateur, dont il m'assonnna sans remède. Ce mot soulevant contre moi les juges, les témoins, les jurés, l'assemblée ( mon avocat lui-même en parut ébranlé), ce mot décida tout. Je fus condamné dès
l'heure dans l'esprit de Messieurs, dès que l'homme du roi m'eut appelé pamphlétaire, à quoi je ne sus que répoudre. Car il me semblait bien en mon âme avoir fait ce qu'on nonnne un pamphlet; je ne l'eusse osé nier. J'étais donc pamphlétaire à mon propre jugement ; et, voyant l'horreur qu'un tel nom inspirait à tout l'auditoire, je demeurai confus.
Sorti de là , je me trouvai sur le grand degré avecM. Arthus Bertrand, libraire, un de mes jurés, qui s'en allait dhier, m'ayant déclaré coupable. Je le saluai; il m'accueillit, car c'est le meilleur homme du monde ; et chemin faisant , je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait à reprendre dans le Simple Discours condamné. Je ne l'ai point lu , me dit-il ; mais c'est un pamphlet, cela me suffit. Alors je lui demandai ce que c'était qu'un pamphlet , et le sens de ce mot, qui, sans m' être nouveau, avait besoin pour moi de quelque explication. C'est , répondit-il , un écrit de peu de pages comme le vôtre , d'une feuille ou deux seulement. De trois feuilles , repris-je, serait-ce encore un pamphlet? Peut-être, me dit-il, dans l'acception commune; mais, proprement parlant , le pamphlet n'a qu'une feuille seule; deux ou plus font une brochure. Et dix feuilles.'' quinze feuilles? vingt feuilles? Font un volume , dit-il , un ouvrage.
Moi, là-dessus : Monsieur, je m'en rapporte à vous, qui devez savoir ces choses. Mais , hélas ! j'ai bien peur d'avoir fait en effet un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Surjotre honneur et conscience , puisque vous êtes juré , M. Arthus Bertrand , mon écrit d'une feuille et demie, est-ce pamphlet ou brochure? Pamphlet, me dit-il, pamphlet, sans nulle difficulté. — Je suis donc pamphlétaire ? — Je ne vous l'eusse pas dit par égard , ménagement , compassion du malheur; mais c'est la vérité. Au reste , ajouta-t-il , si vous vous repentez , Dieu vous pardonnera ( tant sa miséricorde est grande ! ) dans l'autre monde. Allez, mon bon monsieur , et ne péchez plus; allez à Sainte-Pélagie.
Voilà comme il me consolait. Monsieur , lui dis-je , de grâce , encore une question. Deux, me dit-il, et plus , et tant qu'il vous plaira , jusqu'à quatre heures et demie , qui , je crois , vont sonner. — Bien, voici ma question. Si, au lieu de ce pamphlet sur la souscription de Chambord , j'eusse fait un volume,
un ouvrage, l'auriez-vous condamné?— Selon. — J'entends, vous l'eussiez lu d'abord , pour voir s'il était condamnable. Oui , jeFauraisexaminé. — Mais le pamphlet, vous ne le lisez pas?— JNon , parce que le pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet , dit un écrit tout plein de poison De poison ? — Oui ,
monsieur, et du plus détestable ; sans quoi on ne le lirait pas. — S'il n'y avait du poison ? — iVon , le monde est ainsi fait ; on aime le poison dans tout ce qui s'imprime. Votre pamphlet que nous venons de condamner, parexemple, jene le connais point; je ne sais, en vérité, ni ne veux savoir ce que c'est : mais on le lit; il y a du poison. M. le procureur du roi nous l'a dit , et je n'en doutais pas. C'est le poison , voyez-vous , que poursuit la justice dans ces sortes d'écrits. Car autrement la presse est libre; imprimez, publiez tout ce que vous voudrez, mais non pas du poison. Vous avez beau dire , messieurs , on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police , et le gouvernement est là , qui vous en empêchera bien.
Dieu, dis-je en moi-même tout bas. Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré! Les médecins m'ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang ; celui-ci m'emprisonne, de peur que je n'écrive du poison ; d'autres laissent reposer leur champ, et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon Sauveur, sauvez-nous de la métaphore.
Après cette courte oraison mentale , je repris : En effet, monsieur', le poison ne vaut rien du tout , et l'on fait à merveille d'en arrêter le débit. Mais je m'étonne comment le monde, à ce que vous dites, l'aime tant. C'est sans doute qu'avec ce poison il y a dans les pamphlets quelque chose... — Oui , des sottises, des calembours, de méchantes plaisanteries. Que voulez-vous, mon cher monsieur, que voulez-vous mettre de bon sens en une misérable feuille? Quelles idées s'y peuvent développer? Dans les ouvrages raisonnes, au sixième volume à peine entrevoit-on où l'auteur en veut venir. — • Une feuille, dis-je, il est vrai , ne saurait contenir grand'chose. — Rien qui vaille, nie dit-il ; et je n'en lis aucune. — Vous ne lisez donc pas Ie5 mandements de monseigneur l'évêque de Troyes pour le carême et pour ravent?Ah ! vraiment c^^ci diffère fort. — ÎSi les pastorales de Toulouse sur la suprénwlie papale? —Ah! c'e^l autre chose
PAMPHLET DES PAMPHLETS. 24 f
cela Donc, à votre avis , quelquefois une brochure , une simple feuille...— Fi ! ne m'en parlez pas, opprobre de la littérature, honte du siècle et de la nation , qu'il se puisse trouver des auteurs, des imprimeurs et des lecteurs de semblables impertinences. Monsieur, lui dis-je , les Lettres provinciales de Pascal...— Oh ! livre admirable, divin, le chef-d'œuvre de notre langue ! — Eh bien ! ce chef-d'œuvre divin , ce sont pourtant des pamphlets , des feuilles qui parurent... — Non, tenez, j'ai là-dessus mes principes , mes idées. Autant j'honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité , autant je méprise et déteste ces petits écrits éphémères , ces papiers qui vont de main en main, et parlent aux gens d'à présent des faits , des choses d'aujourd'hui ; je ne puis souffrir les pamphlets. — Et vous aimez les Provinciales , petites lettres , comme alors on les appelait, quand elles allaient de main en main. Vrai, continua-t-il sans m'entendre, c'est un de mes étonnements que vous, monsieur, qui, à voir, semblez homme bien né, homme éduqiié, fait pour être quelque chose dans le monde ; car enliu qui vous empêchait de devoir baron comme un autre? Honorablement employé dans la police, les douanes, geôlier ou gendarme, vous tiendriez un rang , feriez une figure. Non , je n'en reviens pas , un homme comme vous s'avilir, s'abaisser jusqu'à faire des pamphlets ! Ne rougissez-vous point ? Biaise, lui répondis-je , Biaise Pascal n'était ni geôlier ni gendarme , ni employé de M. Franchet. — Chut ! paix ! Parlez plus bas , car il peut nous entendre. — Qui donc ? — L'abbé Franchet. — Serait-il si près de nous.^ — Monsieur, il est partout. Voilà quatre heures et demie; votre humble serviteur. — Moi le vôtre. Il me quitte, et s'en alla courant.
Ceci , mes chers amis , mérite considération ; trois si honnêtes gens : M. Arthus Bertrand, ce monsieur de la police, et M. de Broë, personnage éminent en science, en dignité; voilà trois hommes de bien ennemis des pamphlets. Vous en verrez d'autres assez, et de la meilleure compagnie, qui trompent un ami , séduisent sa fille ou sa femme , prêtent la leur pour obtenir une place honorable , mentent à tout venant , trahissent , manquent de foi , et tiendraient à grand déshonneur d'avoir dit vrai dans un écrit de quinze ou seize pages ; car tout le mal est dans ce
peu. Seize pages, vous êtes pamphlétaire , et gare Sainte-Pélagie. Faites-en seize cents, vous serez présenté au roi. Malheureusement je ne saurais. Lorsqu'en 1815 le maire de notre commune , celui-là même d'à présent, nous fit donner de nuit Tassaut par ses gendarmes , et du lit traîner en prison de pauvres gens qui ne pouvaient mais de la révolution, dont les femmes, les enfants périrent , la matière était ample à fournir des volumes , et je n'en sus tirer qu'une feuille, tant l'éloquence me manqua. Encore m'y pris-je à rebours. Au lieu de décliner mon nom , et de dire d'abord, comme je fis : Mes boïis messieurs , je suis Tourangeau j si j'eusse commencé : Chrétiens y après les
attentats inouïs d'une infernale révolution dans le godt de
l'abbé de Lamennais, une fois monté à ce ton, il m'était aisé de continuer et mènera fin mon volume, sans fâcher le procureur / du roi. Mais je fis seize pages d'un style à peu près comme je \ vous parle , et je fus pamphlétaire insigne ; et depuis, coutumier du fait, quand vint la souscription de Chambord, sagement il n'en fallait rien dire, ce n'était matière à traiter en une feuilb" ni en cent; il n'y avait là ni pamphlet , ni brochure, ni volume .j faire , étant malaisé d'ajouter aux ilagorneries , et dangereux d\ contredire , comme je l'éprouvai. Pour avoir voulu dire là-de,ssus ma pensée en peu de mots, sans ambages ni circoiflocii' pamphlétaire encore, en prison deux mois à Sainte-P» i Puis , à propos de la danse qu'on nous interdisait , j'opinai de mon chef , gravement , entendez-vous , à cause de l'Église int<'ressce là-dedans, longuement, je ne puis, et retombai dans 1 pamphlet. Accusé, poursuivi, mon innocent langage et mon parler timide trouvèrent grâce à peine; je fus blâmé des juges. Dans tout ce qui s'imprime il y a du poison plus ou moins d layé, selon l'étendue de l'ouvrage, plus ou moins malfai.sant , mortel.' De V acétate de morphine , un grain dans une cuve se perd , n'est point senti , dans une tasse fait vomir , en une cuil- I lerée tue , et voilà le pampb.let.
Mais, d'autre part, mon bon ami sir John Bickerstafi écuyer, m'écrit ce que je vais tout à l'heure vous traduire. Sin gulier homme, philosophe, lettré autant qu'on saurait étngrand partisan de la réforme, non parlementaire seuleuicnt mais universelle, il veut refaire tous les gouvernements li
l'Europe, dont le meilleur , dit-il , ne vaut rien. Il jouit dans son pays d'une fortune honnête. Sa terre n'a d'étendue que dix lieues en tous sens , un revenu de deux ou trois millions au plus; mais il s'en contente, et vivait dans cette douce médiocrité, quand les ministres, le voyant homme à la main, d'humeur facile , comme sont les savants , comme était INewton , le firent entrer au parlement. Il n'y fut pas , que voilà qu'il tonne , tempête contre les dépenses de la cour , la corruption , les sinécures. On crut qu'il en voulait sa part , et les ministres lui offrirent une place qu'il accepta , et une somme qu'il toucha proportionnée à sa fortune , selon l'usage des gouvernants de donner plus à qui plus a. Nanti de ces deniers , il retourne à sa terre, assemble les paysans, les laboureurs et tous les fermiers du comté , auxquels il dit : J'ai rattrapé le plus heureusement du monde une partie de ce qu'on vous prend pour entretenir les fripons et les fainéants de la cour. Voici l'argent dont je veux faire une belle restitution. Mais commençons par les plus pauvres. Toi , Pierre, combien as-tu payé cette année-ci.? Tant; le voilà. Toi , Paul ; vous Isaac et John , votre quote ? Et il la leur compte ; et ainsi tant qu'il en resta. Cela fait, il retourne à Londres , où , prenant possession de son nouvel emploi , d'abord il voulait élargir tous les gens détenus pour délits de paroles , propos contre les grands , les ministres , les Suisses ; et l'eût fait , car sa place lui en donnait le pouvoir, si on ne l'eût promptement révoqué.
Depuis il s'est mis à voyager, et m'écrit de Rome : « Laissez « dire , laissez-vous blâmer, condamner , emprisonner ; laissez- « vous pendre , mais publiez votre pensée. Ce n'est pas un droit , « c'estun devoir, étroite obligation de quiconque aune pensée, de « la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérit» « est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour <i un chacun , vous ne le pouvez taire en conscience. Jenner , «< qui trouva la vaccine, eût été un franc scélérat d'en'garder « une heure le secret; et comme il n'y a point d'homme qui « ne croie ses idées utiles , il n'y ci a point qui ne soit tenu de « les com.muniquer et répandre par tous moyens à lui possibles. « Parler est bien , écrire est mieux ; imprimer est excellente «' chose. Une pensée déduite en termes courts et clairs, avec
« preuve, documents, exemples, quand on l'imprime, c'est un « pamphlet, et la meilleure action, courageuse souvent, qu'honmie « puisse faire au monde. Car si votre pensée est bonne , on en « profite; mauvaise, on la corrige, et l'on profite encore. Mais « l'abus.... sottise que ce" mot ; ceux qui l'ont inventé, ce sont « eux vraiment qui abusent de la presse, en imprimant ce qu'ils « veulent, trompant, calomniant, et empêchant de répondre. « Quand ils crient contre les pamphlets, journaux, brochures, " ils ont leurs raisons admirables. J'ai les miennes, et voudrais « qu'on en fît davantage; que chacun publiât tout ce qu'il pense « et sait. Les jésuites aussi criaient contre Pascal, et l'eussent « appelé pamphlétaire, mais le mot n'existait pas encore; ils « l'appelaient tison d'eiifer, la même chose en style cagot. Cela « signifie toujours un homme qui dit vrai et se fait écouter. Ils « répondirent à ses pamphlets par d'abord d'autres , sans succès , « puis par des lettres de cachet, qui leur réussirent bien mieux. « Aussi était-ce la réponseque faisaient d'ordinaire aux pamphlets «. les gens puissants et les jésuites.
« A les entendre cependant, c'était peu de chose; ils mépri- « saient les petites lettres , misérables bouffonneries, capables « tout au plus d'amuser un moment par la médisance, le scan- « dale; écrits de nulle valeur, sans fond, ni consistance, ni « substance, comme on dit maintenant, lus le matin , oubliés « le soir; en somme , indignes de lui , d'un tel homme , d'un « savant! L'auteur se déshonorait en employant ainsi son temps « et ses talents, écrivant des feuilles, non des livres, et tour- « nant tout en raillerie, au lieu de raisonner gravement : c'était « le reproche qu'ils lui faisaient , vieille et coutumière querelle « de qui n'a pas pour soi les rieurs. Qu'est-il arrivé .î* la raillerie, k la fine moquerie de Pascal a fait ce que n'avaient pu les arrêts, (« les édits, a chassé de partout les jésuites. Ces feuilles si lé- « gères ont accablé le grand corps. Un pamphlétaire , en se « jouant, met en bas ce colosse craint des rois et des peuples. « La Société tombée ne se relèvera pas, quelque appui qu'on « lui prête; et Pascal reste grand dans la mémoire des hommes, « non par ses ouvrages savants, sa roulette, ses expérienc^^s. « mais par ses pamphlets , ses petites lettres.
« Ce ne sont pas les ïusculanes qui ont fait le nom de Cirt
« ron , mais ses harangues , vrais pamphlets. Elles parurent en « feuilles volantes , non roulées autour d'une baguette, à la ma- « nière d'alors, la plupart même et les plus belles n ayant pas « été prononcées. Son Caton, qu'était-ce qu'un pamphlet contre « César , qui répondit très-bien , ainsi qu'il savait faire , et en « homme d'esprit, digne d'être écouté, même après Cicéron? 'i Un autre depuis, féroce, et n'ayant de César ni la plume, ni « l'épée, maltraité dans quelque autre feuille, pour réponse « fit tuer le pamphlétaire romain. Proscription , persécution , « récompense ordinaire de ceux qui seuls se hasardent à dire ce « que chacun pense. De même avant lui avait péri le grand pam- « phlétaire de la Grèce, Démosthène, dont les Philip[)iques sont R demeurées modèle du genre. Mal entendues et de peu de gens '< dans une assemblée , s'il les eût prononcées seulement , elles « eussent produit peu d'effet; mais écrites, on les lisait; et ces « pamphlets , de l'aveu même du Macédonien , lui donnaient plus « d'atîaires que les armes d'Athènes , qui , enfin succombant , « perdit Démosthène et la liberté.
« Heureuse de nos jours l'Amérique , et Franklin qui vit son « pays libre, ayant plus que nul autre aidé à l'affranchir par « son fameux Bon Sens, brochure de deux feuilles. Jamais lift vre ni gros volume ne fit tant pour le genre humain. Car, aux « premiers commencements de l'insurrection américaine , tous « ces États , villes, bourgades, étaient partagés de sentiments; « les uns tenant pour TAngleterre, fidèles , non sans cause , an « pouvoir légitiuie ; d'autres appréhendaient qu'on ne s'y pût « soustraire , et craignaient de tout perdre en tentant l'impossi- <' ble; plusieurs parlaient d'accommodement, prêts à se conten- « ter d'une sage liberté, d'une charte octroyée, dût-elle être « bientôt modifiée, suspendue; peu osaient espérer un résultat « heureux de volontés si discordantes. On vit en cet état de choses « ce que peut la parole écrite dans un pays où tout le monde lit , « puissance nouvelle et bien autre que celle de la tribune. Quel- « ques mots par hasard d'une harangue sont recueillis de quel- « ques-uns; mais la presse parle atout un peuple, à tous les « peuples à la fois, quand ils lisent comme en Amérique; et « de l'imprimé rien ne se perd. Franklin écrivit ; son Bo)i Sens, « réunissant tous les esprits au parti de l'indépendance, décida
246 PAMPHLET DES l'AMl'ilLKTS.
« cette grande guerre qui , là terminée , continue dans le reste « du monde.
« Il fut savant : qui le saurait s'il n'eût écrit de sa science? « Parlez aux hommes de leurs affaires, et de l'affaire du moment, » et soyez entendu de tous, si vous voulez avoir un nom. Faites « des pamphets comme Pascal , Franklin , Cicéron, Démosthène , r comme saint Paul et saint Basile ; car vraiment j'oubliais ceux-
* là, grands hommes dont les opuscules, désabusant le peuple « païen de la religion de ses pères, abolirent une partie des anti- « ques superstitions, et firent des nations nouvelles. De tout temps « les pamphlets ont changé la face du monde. Ils semèrent chez « les Anglais ces principes de tolérance que porta Penn en Amé- « rique; et celle-ci doit à Franklin sa liberté maintenue par les ■t mêmes moyens qui la lui ont acquise, pamphlets, journaux, pu- « blicité. Là tout s'imprime; rien n'est secret de ce qui importe « à chacun. La presse y est plus libre que la parole ailleurs, et
* l'on en abuse moins. Pourquoi ? C'est qu'on en use sans nul « empêchement, et qu'une fausseté, de quelque part qu'elle « vienne , est bientôt démentie par les intéressés, que rien n'o- <* blige à se taire. On n'a de ménagement pour aucune impos- « ture, fût-elle officielle ; aucune hâblerie ne saurait subsister; " le public n'est point trompé , n'y ayant là personne en pouvoir « démentir, et d'imposer silence à tout contradicteur. La presse
<« n'y fait nul mal , et en empêche combien ? C'est à vous de
« le dire , quand vous aurez compté chez vous tous les abus. Peu « de volumes paraissent, de gros livres pas un , et pourtant tout " le monde lit; c'est le seul peuple qui lise , et aussi le seul ins- « truit de ce qu'il faut savoir pour n'obéir qu'aux lois. Les feuil- « les imprimées , circulant chaque jour et en nombre infini , font n un enseignement mutuel et de tout âge. Car tout le monde pres- « que écrit dans les journaux, mais sans légèreté; point de « phrases piquantes, de tours ingénieux ; l'expression claire et « nette suffît à ces gens-là. Qu'il s'agisse d'une réforme dans « rÉtat, d'un péril , d'une coalition des puissances d'Europe " contre la liberté, ou du meilleur terrain à semer les navels, le '« style ne diffère pas, et la chose est bien dite dès que chacun « l'entend ; d'autant mieux dite qu'elle l'est plus brièvement ; « mérite non commun, savez-vous.' ni facile, de clore en peu de
.( mots beaucoup de sens. Oh! qu'une page pleine dans les livres u est rare ! et que peu de gens sont capables d'en écrire dix sans « sottises! La moindre lettre de Pascal était plus malaisée à faire « que toute l'B^ncyclopédie. Nos Américains, sans peut-être avoir « jamais songé à cela, mais avec ce bon sens de Franklin qui « les guide, brefs dans tous leurs écrits, ménagers de paroles, « font le moins de livres qu'ils peuvent, et ne publient guère « leurs idées que dans les pamphlets , les journaux, qui , se corri- « géant l'un l'autre , amènent toute invention , toute pensée nou- « velle à sa perfection. Un homme , s'il imagine ou découvre quel- « que chose d'intéressant pour le public, n'en fera point un gros
« ouvrage avec son nom en grosses lettres, par monsieur ,
« de l'Académie ; mais un article de journal, ou une brochure « tout au plus. Et notez ceci en passant , mal compris de ceux « qui chez vous se mêlent d'écrire , il n'y a point de bonne pensée « qu'on ne puisse expliquer en une feuille , et développer assez : « qui s'étend davantage , souvent ne s'entend guère, ou manque « de loisir , comme dit l'autre, pour méditer et faire court.
a De la sorte , en Amérique, sans savoir ce que c'est qu'écri- '< vain ni auteur, on écrit, on imprime, on lit autant ou plus « que nulle part ailleurs , et des choses utiles , parce que là vrai- « ment il y a des affaires publiques , dont le public s'occupe « avec pleine connaissance, sur lesquelles chacun consulté «t opine et donne son avis. La nation, comme si elle était tou- « jours assemblée, recueille les voix, et ne cesse de délibérer K sur chaque point d'intérêt commun , et forme ses résolutions « de l'opinion qui prévaut dans le peu le tout entier, sans ex- « ception aucune ; c'est le bon sens de Franklin. Aussi ne fait- << elle point de bévues , et se moque des cabinets , des boudoirs « même peut-être.
« De semblables idées , dans vos pays de boudoirs, ne réussi- « raient pas , je le crois , près des dames. Cette forme de gouverne- « ment s'accommode mal des pamphlets et delà vérité naïve. Il « ferait beau parler bon sens, alléguer l'opinion publique à ma- « demoiselle de Pisseleu, à mademoiselle Poisson , à madame du « B.... , à madame du C... Elles éclateraient de rire, les aimables « personnes en possession chez vous de gouverner l'État ; et puis '* feraient coffrer le bon sens, et Franklin, et l'opinion. Français
« charmants ! sous l'empire de la beauté , des grâces, vous êtes « UQ peuple courtisan , plus que jamais maintenant. Par la ré- « voiution , Versailles s'est fondu dans la nation ; Paris est de- « venu rOEil-de-bœuf. Tout le monde en France fait sa cour. « C'est votre art, l'art de plaire dont vous tenez école; c'est « le génie de votre nation. L'Anglais navigue , l'Arabe pille, «« le Grec se bat pour être libre, le Français fait la révérence, et « sert ou veut servir ; il mourra s'il ne sert. Vous êtes , non le « plus esclave, mais le plus valet de tous les peuples.
« C'est dans cet esprit de valetaille que chez vous chacun « craint d'être appelé pamphlétaire. Les maîtres n'aiment point « que l'on parle au public, ni de quoi que ce soit ; sottise de Rote vigo, qui, voulant de l'emploi , fait, au lieu d'un placet, un « pamphlet, où il a beau dire : Comme f ai servi je servirai, a on ne l'écoute seulement pas , et le voilà sur le pavé. Le vi- « comte pamphlétaire est placé, mais comment.' Ceux qui l'ont « mis et maintiennent là n'en voudraient pas chez eux. Il faut « des gens discrets dans la haute livrée, comme dans tout ser- « vice, et n'est pire valet que celui qui raisonne : pensez donc « s'il imprime, et des brochures encore! Quand iM. d^ Broë « vous appela pamphlétaire , c'était comme s'il vous eût dit : « Malheureux, qui n'auras jamais ni places ni gages; miséra- « ble, tu ne seras dans aucune antichambre , de la vie n'obtien- « dras une faveur, une grâce, un sourire officiel, ni un regard « auguste. Voilà ce qui fit frissonner, et fut cause qu'on s'éloigna « de vous quand on entendit ce mot.
« En France , vous êtes tous honnêtes gens , trente millions « d'honnêtes gens qui voulez gouverner le peuple par la morale « et la religion. Pour le gouverner, on sait bien qu'il ne faut « pas lui dire vrai. La vérité est populaire , populace même , s'il «i se peut dire, et sent tout à fait la canaille, étant ranti|H)de " du bel air, diamétralement opposée au ton de la bonne compa- « gnie. Ainsi le véridique auteur d'une feuille ou brochure un «« peu lue a contre lui , de nécessité, tout ce qui ne veut pas être •« peuple, c'est à-dire, tout le monde chez vous. Chacun le dé- « savoue, le renie. S'il s'en trouve toujours néanmoins, par une « permission divine , c'est qu'il est nécessaire qu'il y ait du scan- « dale. Mais malheur à celui par qui le scandale^irrive , qui sur
" quelque sujet important et d'un intérêt général dit au public «« la vérité! En France , excommunié , maudit , enfermé par fa- '< veur à Sainte-Pélagie, mieux lui voudrait n être pas né.
« Mais c'est là ce qui donne créance à ses paroles , la persécu- « tion. Aucune vérité ne s'établit sans martyrs, excepté celles « qu'enseigne Euclide. On ne persuade qu'en souffrant pour ses « opinions ; et saint Paul disait : Croyez- moi , car je suis souvent « en prison. S'il eût vécu à l'aise, et se fût enricbi du dogme « qu'il prêcbait, jamais il n'eût fondé la religion du Christ. Ja- « mais F.... ne fera, de ses homélies, que des emplois et un « carrosse. Toi donc, vigneron, Paul- Louis, qui seul en ton « pays consens à être homme du peuple , ose encore être pam- « phlétaire, et le déclarer hautement. Écris, fais pamphlet sur « pamphlet, tant que la matière ne te manquera. Monte sur les « toits, prêche l'Évangile aux nations , et tu en seras écouté , si « l'on te voit persécuté; car il faut cette aide, et tu ne ferais rien « sans M. de Broë. C'est à toi de parler, et à lui de montrer par « son réquisitoire la vérité de tes paroles. Vous entendant ainsi « et secondant l'un l'autre , comme Socrate et Anytus , vous « pouvez convertir le monde. »
Voilà l'épître que je reçois de mon tant bon ami sir John , qui , 9ur les pamphlets, pense et me conseille au contraire de M. Arthus Bertrand. Celui-ci ne voit rien de si abominable, l'autre rien de* si beau. Quelle différence ! et remarquez : le Français léger ne fait cas que de lourds volumes , le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes ; contraste singulier, bizarrerie de nature! Si je pouvais compter que delà l'Océan les choses sont ainsi qu'il me les représente, j'irais; mais j'entends dire que là , comme en Europe, il y a des Excellences , et bien pis, des héros. Ne partons pas, mes amis , n'y allons point encore. Peutêtre, Dieu aidant, peut-être aurons-nous ici autant de liberté, à tout prendre , qu'ailleurs , quoi qu'en dise sir John. Bonhomme en vérité! j'ai peur qu'il ne s'abuse , me croyant fait pour imiter Socrate jusqu'au bout. Non, détournez ce calice; la ciguë est amère, et le monde, de soi, se convertit assez sans que je m'en mêle, chétif. Je serais la mouche du coche, qui se passera bien de mon bourdonnement. Il va, m.es chers amis, et ne cesse d'aller. Si sa marche nous pa'raît lente , c'est que nous vivons un
instant. .'Mais que de chemin ii a fait depuis cinq ou six siècles! A cette heure, eu plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter.