CHEZ LA COMTESSE D'ALBANY
A NaPLES, le 2 MARS 1812.
« Ce fut moi qui leur dis , je ne sais à quelle occasion ,
que notre siècle valait bien celui de Louis XIV. Fabre se récria là-dessus : Quelle différence , bon Dieu ! tout sous Louis XIV fleurit. — Si vous parlez des arts , lui dis-je , en quel temps les a-t-on vus plus florissants qu'aujourd'hui ? Je voulais le faire un peu causer. La comtesse me devina, et entrant dans ma pensée : Il est vrai, dit-elle, que les art5 sont aujourd'hui tellement cultivés, encouragés.... — On en parle beaucoup, dit Fabre. — Olî î on fait plus qu'en parler. J'appuyai ce sentiment de ma-
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dame d'Albany , et pour preuve je citai le salon du Louvre h Paris, où tous les ans.... — Oui, oui, interrompit Fabre; et s'approchant de la fenêtre du côté de Pausilippe : Où donc vont toutes ces troupes le long de Chiaia , là-bas, vers la grotte.^ — Je ne sais , répondis-je. Mais , par exemple , ce tableau de Gérard que nous vîmes liier chez le roi, n'est-ce pas là un bel ouvrage , et qui eût paru tel du temps de Lesueur et du Poussin? Ma foi , dit-il , les canouniers nos voisins montent a cheval. Il y a quelque parade sans doute. Le roi sera revenu de Caserte. Il tachait ainside détourner la conversation ; mais moi : Et David , lui dis-je, David n'est-il pas fondateur d'une nouvelle école? Guérin , Girodet et vous-même, ne faites-vous tous rien qui vaille? II me repartit: — Eh bien , oui ; c'est mon métier ; j'en puis parler , et je vous dis qu'il y a tel tableau du Poussin qui vaut mieux seul que tout ce qu'on a fait depuis.
« Je fus aise de le voir venir où je voulais. Je l'entretins sur ce propos, et il se mit à nous dire ce qu'étaient les arts sous Louis XIV, comparant les ouvrages d'alors à ceux d'aujourd'hui , et donnant de tout la prééminence au siècle passé, hors qu'il avouait que depuis un temps on se relevait chez nous de ce méchant goût, de cette misère où tomba si tôt notre école apn ses beaux jours. Nous l'écoulions , et pour moi je n'eusse j. mais songea l'interrompre, car véritablement il parle bien • tout; mais sur ces choses-là où il est expert, il y a plaisir l'entendre. La comtesse lui dit : A ce que je puis voir, en < genre, selon vous, nous valons mieux que nos pères et moii) que nos aïeux. Je vous crois , certes , plus capable que personne d'en bien j.uger; mais dans ce que vous nous dites n'entre-t-il point un peu de passion, quelque grain de partialité pour votre peintre favori? Car enfin ce tableau du Poussin... c'est comme si vous préfériez une fable de la Fontaine.... —A merveille, dit-il; en effet , pour une belle fable de la Fontaine on donnerait aisément tous les vers du dix-huitième siècle. — Vous moque/ vous? La Henriade, les tragédies de Voltaire?— Pourquoi non si Voltaire lui-même en est d'avis ? — Quoi? —Chose sûre. N'.t il pas écrit, et je crois en plus d'un endroit , que personne depuis l'âge d'or de notre poésie, n'a su faire vingt bons vei> de suite? L'Dge d'or de notre poésie, c'est le siècle de Louis XfV
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— Eh bien , que fait cela ? — Vous Tallez voir , pour peu que vous daigniez m' entendre.
« Vingt bons vers de suite dans une fable font une bonne fable, n'est-ce pas?— Comment l'entendez vous? dit madame d'Albany. — J'entends qu'une fable ordinairement n'ayant guère plus de vingt vers, si vingt vers sont bons dans cette fable, et vingt de suite, la fable est bonne. — Assurément. — Or il y a , continua-t-il , telle fable de la Fontaine où ne se trouvent pas seulement vingt bons vers de suite , mais où tous les vers sont fort bons. Me trompé-je?— Oh! pour cela non. — Cette fable est bonne par conséquent? —Sans contredit. — Et une bonne fable est un bon ouvrage? — Qui en doute? —Maintenant, ni dans la Henriade, ni dans les tragédies de Voltaire, il n'y a pas vingt bons vers de suite, de l'aveu même de Voltaire? — Comment cela ? Eh ! oui. Ne sont-ce pas tous vers faits depuis le règne de Louis XIV , c'est-à-dire , depuis qu'est passé le temps où l'on savait faire vingt bons vers de suite ? Et les gens difficiles n'y en trouvent pas dix. Or, je vous prie , Madame, un ouvrage en vers, et un long ouvrage où ne se trouvent pas vingt bons vers de suite dans plusieurs milliers , est-ce un bon ouvrage ?— IMais, dit-elle, ce pourrait bien être un ouvrage médiocre. — Non, reprit-il, car le médiocre n'est pas reconnu des poètes. Tout ce qui s'appelle poème, au dire des maîtres de cet art, est bon ou mauvais; point de milieu. Le médiocre et le pire , c'est tout un. Vous savez le vers de Boileau. — Quoi! voudriez-vous dire que les tragédies de Voltaire sont de mauvais ouvrages? — Selon Boileau, dit-il; en effet vous le voyez; n'étant pas bonnes, puisqu'il n'y a pas vingt bons vers de suite, ni médiocres, puisqu'il n'y a pas de médiocre en poésie , elles sont de nécessité mauvaises. Mais je veux , pour l'amour de vous , Madame , que Boileau se trompe, Horace et toute la poétique ; qu'il y ait des poèmes médiocres, et que la Henriade en soit aussi bien que les tragédies , vous m'accorderez qu'un seul bon ouvrage vaut mieux que cent mauvais ouvrages, mieux que tous les mauvais ouvrages" qu'on saurait faire en cent ans? Il me le semble bien, ditelle. — Mieux même que tous les ouvrages médiocres? — Eh! je ne sais trop. — Quoi ! la chose ne vous paraît pas claire ? — Eh , mais! dit-elle, par exemple , dix écus où il y aurait moitié
seulement d'alliage et le reste d'argent fin vaudraient mieux qu'un i)on écu sans aucun alliage. — Fort bien , parlant de la matière. Mais , à ne considérer que l'art , une médaille de Pikler vaut mieux que toutes les piastres du Pérou : et puis le mérite de l'exécution, la difficulté vaincue; si un sauteur saute dix pas. tous ceux qui viendront après lui sauter quelque cinq ou six pas, fussent-ils dix mille, ne feront rien. Et c'est cela même , voyez-vous. La Fontaine saute les dix pas , il franchit le fossé, lui. Voltaire et tous les autres qui n'en peuvent autant faire tombent pêle-mêle au
fond. — Voilà, dit la comtesse , une comparaison Il avoua
qu'elle était bizarre. — Mais enfin point de prix si on n'atteint le but. Vous avez beau en approcher, tout cela ne compte non plus que rien, etBoileau l'entend ainsi, ou je suis bien trompé. Que vous en semble? — Pour Dieu! dit-elle, concluez, et qu'il n'en soit plus parlé. — Non , Madame, non, c'est un chagrin que je veux vous épargner ; car vous voyez où cela va. Il se trouverait tout à l'heure que l'Ane et le Chien de la Fontaine effaceraient Orosmane et tous les héros de Voltaire. Mais pour mon tableau du .Poussin , que ce soit, si vous voulez , le ravissement de saint Paul, ou la femme adultère, ou un des sacrements, tête bleue ' à de tels ouvrages opposer ce qu'on fait maintenant . pV>^t outrager le goilt, c'est blasphémer les arts !
<x Sa colère et cette dialectique nous divertirent , et nous cou vînmes qu'il fallait qu'il eilt été à quelque autre école que ce!,' de David , pour argumenter de la sorte. Enfin , save^-vous bien dit madame d'Albany , ce que vous avez fait avec votre logiqii. et vos subtilités? C'est que vous ne m'avez point |)ersuadée du tout. Jamais je ne croirai que les tragédies de Voltaire soient mauvaises , ni même médiocres. — Mais, Madame, ne vous I» prouvé-je pas par raison démonstrative? Trouvez-vous rien . dire à mon raisonnement? — Que sais-je, si j'y voulais songer dit-elle. Vous êtes préparé, vous, sur ces matières-là. Vous ave beau jeu contre nous, quand il s'agit des arts et de la littérature. - En effet, Madame , dis-je, il est là sur son terrain. Pour en avoir meilleur marché, il faut le dépayser un peu. Puis, quand il serait vrai , dis-je , m'adressant à lui , qu'on eOl .su mieux peindre alors et mieux écrire qu'aujourd'hui , n'avons-nous pas, n< i:sur ce siècle-là d'autres avantagesbienpiusgrands? Lesscien *- .