‹ uvresChapitre 7 sur 137 · ESSAI SUR L\ VIE ET LES ECRITS · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L\ VIE ET LES ECRITS

servant de rempart ou de pont aux coraballants ; l'artillerie , la cavalerie roulant, galopant sur un lit de débris humains, et quatre cents pièces de canon faisant pendant deux jours et deux nuits l'accompagnement non interrompu de pareilles scènes. Or, il y eut de tout cela pendant les quarante-huit heures que Courier passa dans la célèbre et trop désastreuse île de Lobau. Notre canonnier ne vit rien , ne comprit rien , ne sut que faire dans l'immense destruction qui l'entourait. La faim , la fatigue , l'horreur , eurent bientôt triomphé de l'illusion qui l'avait amené. Il tomba d'épuisement au pied d'un arbre , et ne se réveilla qu'à Vienne, où on l'avait fait transporter. Aussi prompt à revenir qu'à se prendre, il quitta la ville autrichienne comme il avait quitté Paris; et, sans permission, sans ordre, se regardant comme libre de partir , parce que les dernières formalités de sa réintégration n'avaient pas été entièrement remplies , il alla se remettre en Italie des épouvantables impressions qu'il avait été chercher à la grande armée. Depuis lors, son opinion sur les héros , sur la guerre , sur le génie des grands capitaines , a été ce qu'on la voit dans la Conversation chez la duchesse dAlbani. Courier n'a plus voulu croire qu'une pensée , une intention quelconque , aient jamais présidé à un désordre tel que celui dont il avait été témoiu. II a été jusqu'à nier absolument qu'il y eût un art de la guerre. A la vérité, on pouvait tomber mieux qu'à Esslinget Wagram pour saisir et voir en quelque sorte opérer le génie militaire de Bonaparte. Ce n'est pas à ces deux sanglantes journées, mais aux quinze jours de marches et d'opérations qui les amenèrent , que la campagne de 1809 doit sa juste immortalité. Courier Teùt compris mieux que personne , si ses émotions de Wagram ne l'eussent brouillé sans retour avec la guerre.

La vie de Courier n'est désormais plus que littéraire. A peine arrivé en Italie , il se rendit à Florence |)Our y chercher dans la bibliothèque Laurenline un manuscrit de Longus , dans lequel existait un passage inédit qui remplissait la lacune remarquée dans toutes les éditions de ce roman. Mais, dans le transport avec lequel il se livrait au bonheur de sa découverte , une certaine quantité d'encre se répandit sur le précieux passage. C'est là l'histoire de ce fameux pàlé qui sembla, en barbouillant trois mots grecs, avoir détruit le palladium de Florence. Les bibliothéc^iires dénoncèrent Courier au monde savant , comme ayant anéanti ce grec dans l'original pour trafiquer de la copie , ou pour empêcher qu'on put vérifier la découverte qu'il s'attribuait. L'affaire eût fait peu de bruit si Courier

n'eût voulu répondre aux attaques des bouquinistes qui le poursuivaient ; mais il fit , sous le titre de Lettre à M. Renouard , libraire de Paris, qui s'était trouvé présent à la découverte de Longus, quelques pages remplies de ce fiel satirique , de cette verve de raillerie méprisante et cruelle , dont il n'y avait plus de modèles depuis les réponses de Voltaire à Fréron et à Desfontaines ; et c'était le style des Provinciales. La lettre à Monsieur Renouard ne pouvait manquer d'attirer l'attention. Le gouvernement lui-même s'en inquiéta. Courier avait voulu intéresser à sa querelle l'opinion française, toute faible qu'elle était alors. Il insinuait que les pédants florentins ne s'attaquaient à lui si vivement que parce qu'il était français , et qu'on était bien aise en Italie de s'en prendre à un pauvre savant de la haine qu'inspirait la vice-royauté. La chose étant montée si haut, on sut que l'homme de la tache d'encre était précisément un chef d'escadron qu'on réclamait à l'armée depuis Wagram. Voilà Courier dans un grand embarras pour s'être si bien vengé des bibliothécaires florentins. Le ministre de l'intérieur voulait le poursuivre comme voleur de grec, et dans le même temps celui de la guerre prétendait le faire juger comme déserteur. Il s'en lira toutefois, mais à la condition de ne plus employer contre personne cette plume qui venait de révéler sa terrible puissance : il se le tint pour dit. Courier no fit donc plus qu'étudier et voyager jusqu'à la paix. Il voyageait en 1812 , à l'époque de la conspiration de Mallet. 11 était sans passeport ; on l'arrêta comme suspect , puis on le relâcha en reconnaissant qu'il ne se mêlait point de politique. Ce fut là son dernier démêlé avec le régime militaire impérial.

La restauration des Bourbons , le retour et la seconde chute de Bonaparte, se succédèrent trop rapidement pour tirer Courier de l'inactivité politique à laijuelle il s'était condamné. La catastrophe lui avait paru dès longtemps inévitable , et peut-être il y voyait à gémir à la fois et à espérer. D'ailleurs, un mariage , qui, sur ces entrefaites mêmes, était venu combler tous ses vœux, l'absorbait en partie. Ainsi , dans ces deux années désastreuses , dont les résultats dominent encore l'époque actuelle, Courier ne prit point parti entre Bonaparte et la coalition, entre la vieille cause de Fleurus, qui do lassitude laissait tomber l'cpée, et celle de Coblcntz , hypocritement parée de l'olivier de paix. Mais , voir la France deux fois envahie, pillée , insultée , mise à contribution , et tous ces malheurs , toute cette honte ne tourner d'abord qu'au profit d'une famille qui trouvait le tronc vide et s'y replaçait ; voir une poignée d'émigrés, vaga-

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