LIVRE iir
« phnis ; le soleil sera chaud , mais que vienne primevère. Ah ! « le fût-il déjà comme le feu qui brûle mon cœur ! Badin , tu « te moques de moi, et tu me tromperas quelque jour. INou « ferai , par mes chèvres, que tu m'as fait jurer.»
Ainsi que Chloé répondait en cette sorte à son Daphnis ne plus ne moins que l'écho, Napé les appela : ils s'y en coururent, portant avec eux leur prise , bien plus grande que celle de la veille; et après avoir fait des libations à Bacchus , se mirent à manger, ayant sur leurs têtes des couronnes de lierre ; et à la fin, ayant bien repu et chanté l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis , en lui garnissant très-bien son bissac de pain et -de chair ; et si lui rendirent ses grives et ramiers , disant que quant à eux ils en prendraient bien toujours quand, ils voudraient, tant que durerait l'hiver, et que les grappes ne faudraient au lierre. Ainsi se partit Daphnis , en les baisant tous premier que Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis , il y revint plusieurs fois par autres subtilités; de sorte que l'hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.
Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondait , la terre se découvrit et l'herbe dessous poignait, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servaient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur ; et d'abord s'en coururent droit aux Nymphes dans la caverne , ensuite à Pan sous le pin , puis sous le chêne , où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux, et s'eatre-baisant quant et quant; puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux dieux. Mais les fleurs à peine commençaient d'éclore , par la douceur du petit béat de Zéphyre qui les ranimait, «t la chaleur du soleil qui les entr'ouvrait. Toutefois encore trouvèrent-ils de la violette, des narcisses, du muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle , dont ils firent des chapelets , et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offrant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs chèvres ; puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme s'ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur répondaient de dedans les buissons, commençant petit à petit à lamenter encore Itys et recorder leur ramage, qu'un long silence leur avait fait oublier.
Et alors aussi les brebis bêlaient, les agueaux sautaient , et se courbaient sous le ventre de leur mère ; les béliers poursuivaient les brebis qui n'avaient point encore agnelé , et les ayant arrêtées, saillaient puis l'une, puis l'autre; autant en faisaient les boucs après les chèvres , sautant à l'environ , combattant et se cossaut fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avait les siennes à soi, et gardait qu'autre ne fît tort à ses amours; toutes choses dont la vue aurait, en des vieillards éteints, rallumé le feu de Vénus, et trop mieux échauffait ces deux jeunes personnes, qui, de longtemps inquiets, pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brûlaient et se consumaient de tout ce qu'ils entendaient et voyaient , cherchant quelque chose qu'ils ne pouvaient trou ver outre le baiser et l'embrasser. Mêmement Daphnis, qui , devenu grand et en bon point , pour n'avoir bougé tout l'hiver delà maison à ne rien faire, frissait après le baiser, et était gros , comme Ton dit, d'embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que paravant, pressant Chloé de lui accorder tout ce qu il voulait, et de se coucher nue à nu avec lui plus longuement qu'ils n'avaient accoutumé.» Car « il n'y a, disait-il, que ce seul point qui nous manque des ensei- « gnements de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui « apaise l'amour. »
Et Chloé lui demandant ce qu'il y pouvait avoir outre se baiser, s'embrasser et se coucher tout vêtus , et ce qu'il pensait faire plus quand ils seraient couchés nus : « Cela, lui dit-il , que « les béliers font aux brebis et les boucs aux chèvres. Vois-tu « comment après cela les brebis ne s'enfuient plus, ni les béliers « ne se travaillent plus à courir après, mais paissent tous les « deux amiablement ensemble , comme étant l'un et l'autre as- « souvis et contents? et doit bien être quelque chose plus doue* « que ce que nous faisons, et dont la douceur surpasse Tamer- « tume d'amour. — Et mais, fit-elle, vois-tu pas que les béliers « et les brebis , les boucs et les chèvres , faisant ce que tu dis , se '« tiennent debout? les mâles montent dessus, les femelles sou- '« tiennent les mfiles sur le dos. Et toi tu veux que je me couche « avec toi à terre, et toute nue. Sont-elles donc pas plus vè- « tues de leur laine ou bien de leur poil (jiie moi de ce qui me ^ couvre ? »