A M. LEDUC AÎNÉ
De Bologne, le U novembre 1805.
Je t'ai écrit trois fois depuis notre départ de la Fouille. Je te marquais de m'adresser tes lettres à Rome, mais je n'ai pu y passer; ainsi je suis sans nouvelles de toi depuis le 10 août , date de ta dernière , par laquelle j'ai vu que ta fille était hors d'affaire. J'espère qu'elle court à l'heure qu'il est, et saute mieux que jamais , più pazzarella che mai; j'en fais mon compliment à madame sa mère , et voudrais être là pour vous embrasser tous.
Nous marchons vers Ferrare. Le général Salvat a trouvé à Ancône une Vénitienne égarée , dont il s'est emparé; ou c'est elle qui l'a pris et le mène par le nez. Je la vois tous les jours : elle mange avec nous. Je suis le seul qui puisse lui parler : eux ne savent pas trois mots d'italien. Te dire les conversations d'elle a moi , les sproposiii, les sottises qui ne finissent point, ou finissent par âesrisate sbudellate sgancjherate. 11 n'est pas possible de voir une meilleure pâte de fille , une créature plus gaie, plus folle , plus ce qu'on appelle bonne enfant : son vénitien est quelque chose qui vraiment me ravit. Salvat nous gêne uu peu. Il n'entend pas un mot, et veut qu'on lui explique tout. Mais les explications sont belles ! nousavons mille inventions pour le dérouter, des noms de guerre... Lui , Salvat , est stentarello; elle a baptisé le secrétaire^a ia?ianna, cela le peint; l'aide de camp, elle l'appelle madama cocola ; jamais nom ne fut mieux appliqué ; c'est la femme de charge du général Salvat : il sera maréchal du palais, si Salvat devient empereur. Du reste, vivant portrait de M. Vise au Trou. Tout cela me divertit, et nous passons ensemble des heures sans ennui ; mais j'ai peur de n'en avoir pas longtemps le plaisir, car on dit que notre ménage neplaîtpointdutout
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à Saint-Cyr , et qu'il a trouvé fort mauvais l'équipage de la princesse, et les chevaux, et la voiture. On est contrarié en ce monde.
Monval me quitte, et m'a conté affaire vive à la Caldiera.
Les nôtres ont eu du dessous. D'Anthouard et Demanelle sont tués. On aura fait là quelque bêtise qui nous mettrait ici en mauvaise posture. Mais ces gens ne profitent jamais de leurs avantages ; ils sont persuadés que nous devons les battre ; et quand nous avons l'air de nous laisser frotter, c'est une ruse; ils nous devinent. Au reste , on ne sait rien encore : je ne serai bien informé que quand nous aurons rejoint le quartier général. Adieu.
L'autre jour, en lisant une pétition de quelqu'un qui protestait de son dévouement à la personne de l'empereur , nous trouvâmes que cette nouvelle formule ne contient guère plus de vérité que le très-humble serviteur , et que, pour être exact, il faudrait se dire dévoué à la caisse du payeur. Qu'en pensestu? qu'en dit madame? tu peux lui lire ceci , mais non le reste de ma lettre; elle me croirait plus vaurien que je ne suis.
A M. FOYDAVANT,
COMMISSAIRE ORDON?IÀTEUR.
De Strale , le 25 novembre \%Qb.
Mon CHER ORDONNATEUR,
Aimé va vous conter notre petite drôlerie. Ce qu'il vous pourra dire , c'est qu'il dormit fort ce jour-là. Je ne sais quelle heure il pouvait être lorsqu'il apprit dans son lit qu'on s'était battu. Il se leva en grande hâte , s'habilla , ou , comme disent ces messieurs, se lit habiller , et fut choisi pour vous porter l'heureuse nouvelle de l'affaire où il s'est distingué. INous verrons cela dans la gazette, avec la croix et l'avancement. Voilà ce que c'est d'être frère du valet de chambre du fils d'un châtreur de cochons des environs de Tonneins. Rappelez-vous Sosie.
Je dois, etc.
Nous avons pris des Quinze reliques une division tout entière , des chevaux bons à écorcher , et un prince émigré , qui , je crois , n'est bon à rien. Il a un coup de fusil dans le ventre; on s' oc-
cupe très-peu de lui; on le laisselà,tout blessé qu il est, et Français. INous n'aimons pas les émigrés; à Paris on les honore fort. T/empereur les chérit et révère; c'est sans doute qu'il n'en peut faire , comme il fait des comtes , des princes.
Vous voyez bien, mes chers amis , qu'après vous on trouve à glaner, mais de la gloire seulement; nous voudrions quelque autre chose plus substantielle, plus palpable. Cela ne se peut derrière vous ; vous faites partout place nette. Il faut se payer de lauriers, qui heureusement coûtent peu. Pour moi, j'en quitte ma part ; j'ai de la gloire in ciilo , comme disent les Italiens , ou plus poliment in tasca, depuis que j'entendis quelqu'un de notre connaissance dire : Je suis couvert de gloire , et les courtisans répéter : Il est couvert de gloire.
OFFICIER d'artillerie , A MI'LUS.
Morano , le 9 mars 1896.
Bataille, mes amis! bataille ! Je n'ai guère envie de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t'écrire ; mais le général Reynier, en descendant de cheval , demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim : les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui; je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte, et le reste; figurez- vous un pouvre diable non pas mouillé, mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle ; une éponge qui ne séchera de huit jours; à cheval dès le grand matin , à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil : c'est le triste auteur de ces lignes, qui vous toucheront , si quelque pitié habite en vos cœurs. Buvez et faites brindisi à sa santé, mes bons amis , le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.
Les Zapolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui; mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont, et nous laissent \:\ leurs canons, qui ont tué quelques hommes du I" d'infanterie légère , par la faute d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous nous reverrons. — IS'ayanl point d'artillerie (car nos pièces de montagne, c'est une dérisioo ), je
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fais Paidedecamp les jours comme aujourd'hui , afinde faire quelque chose ; rude métier avec de certaines gens. Quanti, par exemple, on porte les ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l'autre; être interprète entre deux hommes dont l'un s'explique peu , l'autre ne conçoit guère ; ce n'est pas trop , je t'assure , de toute ma capacité.
On doit avoir tué douze ou quinze cents Napolitains; les autres courent, et nous courrons demain après eux , bien malgré moi.
Remacle a une grosse mitraille au travers du corps. Il ne s'en moque pas autant qu'il le disait. A l'entendre , tu sais , il se souciait de mourir comme de mais point du tout , cela le fâche.
Il nomme sa mère et son pays.
On pille fort dans la ville, et l'on massacre un peu. Je pillerais aussi parbleu , si je savais qu*il y eilt quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L'écriture continue; ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz qui au moins pense encore à faire du feu ; s'il réassit , je te plante là.
Le mouchard s'est distingué comme à son ordinaire : fais-toi conter cela par L..., qui fut témoin. 11 était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout à coup le voilà qui accourt à Dufour : Colonel, je suis tourné, je suis coupé, j'ai là toute l'armée ennemie. L'autre d'abord lui dit: Quoi ! vous prenez ce moment pour quitter votre poste ? On y va, il n'y avait rien.
Je me donne au diable si le général veut cesser d'écrire. Que te marquerai-je encore ? J'ai un cheval enragé que mes canonniers ont pris. Il mord et rue à tout venant : grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrois , s'il n'était pas si misanthrope , je veux dire sauvage, ennemi des hommes.
Nous sommes dans une maison pillée; deux cadavres nus à Ta porte ; sur l'escalier , je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit , qui crie, mais qui n'en mourra pas ; voilà le cabinet du général Reynier ; le feu à la maison voisine , pas un meuble dans celle-ci; pas un morceau de pain. Que mangerons-nous? Celte
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idée me trouble. Ma foi , écrive qui voudra, je vais aider à Stroltz. Adieu.