‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 131 sur 257 · TROISIÈME PARTIE. i · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. i

Le soleil est une chose insensible :

Les Perses adoraient le soleil :

Donc les Perses adoraient Une chose insensible ;

où Fon voit que la conclusion ayant pour attribut adoraient une chose insensible, on n'en met qu'une partie dans la majeure, savoir: une chose insensible, et adoraient, dans la mineure.

Or, nous ferons deux choses touchant ces sortes de syllogismes. Nous montrerons, premièrement, comment on peut les réduire aux syllogismes incomplexes dont nous avons parlé jusqu'ici pour en juger par les mêmes règles.

Et nous ferons voir, en second lieu, que l'on peut donner des règles plus générales pour juger tout d'un coup de la bonté ou du vice de ces syllogismes complexes , sans avoir besoin d'aucune réduction.

C'est une chose assez étrange que, quoique l'on fasse peut-être beaucoup plus d'état de la logique qu'on ne devrait, jusqu'à soutenir qu'elle est absolument nécessaire pour acquérir les sciences, on la traite néanmoins avec si peu de soin, que l'on ne dit presque rien de ce qui peut avoir quelque usage ; car on se contente d'ordinaire de donner des règles des syllogismes simples, et presque tous les exemples qu'on en apporte sont composés de propositions încomplexes, qui sont si claires, que personne ne s'est jamais avisé de les proposer sérieusement dans aucun discours; car, à qui a-t-on jamais ouï faire ces syllogismes : Tout homme est animal : Pierre est homme : donc Pierre est animal.

Mais on se met peu en peine d'appliquer les règles des syllogismes aux arguments dont les propositions sont complexes, quoique cela soit souvent assez difficile, et qu'il y ait plusieurs arguments de cette nature qui paraissent mauvais, et qui sont néanmoins fort bons ; et que d'ailleurs l'usage de ces sortes d'arguments soit beaucoup plus fréquent que celui des syllogismes entièrement simples. C'est ce qu'il sera plus aisé de faire voir par des exemples que par des règles.

Exemple I. Nous avons dit, par exemple, que toutes les propositions composées de verbes actifs sont complexes en quelque manière ; et de ces propositions on en fait souvent des arguments dont la forme et la force sont diflRciles à reconnaître, comme celui-ci que nou$ avons déjà proposé en exemple :

La loi divine commande d^honorer les rois :

Louis XIV est roi :

Donc la loi divine commande d^honorer Louis XIV.

Quelques personnes peu intelligentes ont accusé ces sortes de syllogismes d'être défectueux, parce que, disaient-elles, ils sont composés de pures affirmatives dans la deuxième figure, ce qui est un défaut essentiel ; mais ces personnes ont bien montré qu'elles consultaient plus la lettre et l'écorce des règles, que non pas la lumière de la raison, par laquelle ces règles ont été trouvées ; car cet argument est tellement vrai et concluant, que s'il était contre la règle, ce serait une preuve que la règle serait fausse, et non pas que l'argument fût mauvais.

Je dis donc, premièrement, que cet argument est bon ; car dans cette proposition, la loi divine commande d'honorer les rois, ce mot de rois est pris généralement pour tous les rois en particulier, et par conséquent Louis XIV est du nombre de ceux que la loi divine commande d'honorer.

Je dis, en second lieu, que roi, qui est le moyen, n'est point attribut dans cette proposition, la loi divine commande d'honorer les rois, quoiqu'il soit joint à l'attribut commande, ce qui est bien différent; car, ce qui est véritablement attribut est affirmé et convient : or, 1^ roi n'est point affirmé, et ne convient point à la loi de Dieu ; 2® l'attribut est restreint par le sujet : or, le mot de roi n'est point restreint dans cette proposition, la loi divine comm^ande d'honorer les rois, puisqu'il se prend généralement.

Mais si l'on demande ce qu'il est donc, il est facile de répondre qu'il est sujet d'une autre proposition enveloppée dans celle-là ; car, quand je dis que la loi divine commande d'honorer les rois, comme j'attribue à la loi de commander, j'attribue aussi l'honneur aux rois, car c'est comme si je disais : la loi divine commande que les rois soient honorés.

De même, dans cette conclusion, la loi divine commande dhonorer Louis XIV, Louis XIV n'est point l'attribut, quoique joint à l'attribut, et il est, au contraire, le sujet de la proposition enveloppée ; car c'est autant que si je disais : la loi divine commande que Louis XIV soit honoré.

Ainsi, ces propositions étant développées en cette manière ;

La loi divine commande que les rois soient honorés : Louis XIV est roi:

TROISIÈME PAfeTiH. àOl

Donc la lot divine commande que Louis XIV soit honoré,

il est clair que tout rargument consiste dans ces propositions :

Les rois doivent être honorés :

Louis XIV est roi:

Donc Louis XIV doit être honoré,

et que cette proposition, la loi divine commande, qui paraissait la principale, n'est qu'une proposition incidente à cet argument, qui est jointe à Taffirmation à qui la loi divine sert de preuve.

Il est clair de même que cet argument est de la première figure en Barbara, les termes singuliers, comme Louis XIV, passant pour universels, parce qu'ils sont pris dans toute leur étendue, comme nous avons déjà remarqué.

£xE!»]pLE IL Par la même raison» cet arguaient, qui parait de la deuxième figure et conforme aux règles de cette figure , ne vaut rien.

Nous devons croire V Écriture :

La tradition n'*est point VÈcriture.

Donc nous ne devons point croire la tradition.

Car il doit se réduire à la première figure, comme s'il y avait :

VÈcriture doit être crue :

La tradition n^est point VÈcriture :

Donc la tradition ne doit pas être crue.

Or, l'on ne peut rien conclure dans la première figure d'une mineure négative.

Exemple III. Il y a d'autres arguments dont les propositions paraissent de pures affirmatives dans la deuxième figure , et qui ne laissent pas d'être fort bons , comme ;

Tout bon pasteur est prêt à donner sa vie pour ses brebis : Or, U y a aujourd'hui peu de pasteurs qui soient prêts à donner leur vie pour leurs brebis :

Donc il y a aujourd'hui peu de bons pasteurs.

Mais ce qui fait que ce raisonnement est bon, c'est qu'on n'y conclut affirmativement qu'en apparence ; car la mineure est une proposition exclusive , qui contient dans le sens cette négative : plusieurs des pasteurs d'aitjourd'hm ne sçnt pas prêts à donner

m LOGIQUE.

leur vie pour leurs brebis; et la conclusion aussi se réduit à cette négative : plusieurs des pasteurs d^aujouriThui ne sont pas de bons pasteurs.

Exemple IV. Voici encore un argument qui , étant de la première figure, paraît avoir la mineure négative, et qui néanmoins est fort bon.

Tous ceux à qui on ne peut ravir ce quHls aiment sont hors d^airteinte à leurs ennemis :

-Or, quand un homme n^ aime que Dieu, on ne peut lui ravir ce qu'il aime :

Donc tous ceux qui n^aiment que Dieu sont hors d*atteinte à leurs ennemis.

Ce qui fait que cet argument est fort bon, c'est que la mineure n'est négative qu'en apparence , et est en effet affirmative.

Car le sujet de la majeure, qui doit être attribut dans la mineure, n'est pas ceux à qui on peut ravir ce qu^Us aiment; mais c'est, au contraire, ceux à qui on ne peut le ravir; or, c'est ce qu'on affirme de ceux qui n'aiment que Dieu ; de sorte que le sens de la mineure est :

Or, tous ceux qui n'aiment que Dieu sont du nombre de ceux à qui on ne peut ravir ce quils aiment; ce qui est visiblement une proposition affirmative.

Exemple V. C'est ce qui arrive encore quand la majeure est une proposition exclusive , comme :

Les seuls amis de Dieu sont heureux :

Or, il y a des riches qui ne sont pas amis de Dieu : Donc il y a des riches qui ne sont pas heureux; car la particule seuls fait que la première proposition de ce syllogisme vaut ces deux^ci : les amis de Dieu sont heureux : et, tous les autres hommes qui ne sont point amis de Dieu ne sont point heureux.

Or, comme c'est de cette seconde proposition que dépend la force de ce raisonnement , la mineure , qui semblait négative , devient affirmative ; parce que le sujet de la majeure, qui doit être attribut dans la mineure, n'est pas amis de Dieu, mais ceux qui ne sont pas amis de Dieu, de scM'te que tout l'argument doit se prendre ainsi :

Jottô ceux qui ne sont point amis de Dieu ne sont pas heureux :

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Or, ity a des riches qui sont du nombre de ceux qui ne sont pas amis de Dieu :

Donc il y a des riches qui ne sont point heureux.

Mais ce qui fait qu'il n'est pas nécessaire d'exprimer la mineure de cette sorte, et qu'on lui laisse l'apparence d'une proposition négative, c'est que c'est la même chose de dire négativement qu'un homme n'est pas ami de Dieu , et de dire affirmativement qu'il est non ami de Dieu, c'est-à-dire du nombre de ceux qui ne sont pas amis de Dieu.

Exemple VI. Il y a beaucoup d'arguments semblables dont toutes les propositions paraissent négatives, et qui néanmoins sont très bons , parce qu'il y en a une qui n'est négative qu'en apparence , et qui est affirmative en effet , comme nous venons de le faire voir, et comme on verra encore par cet exemple :

Ce qui n'a point de parties ne peut périr par la dissolution de ses parties :

Notre âme n'a poirU de parties :

Donc notre âme ne peut périr par la dissoltUion de ses parties.

Il y a des gens qui apportent ces sortes de syllogismes pour montrer que l'on ne doit pas prétendre que cet axiome de la logique, On ne conclut rien de pures négatives, soit vrai généralement et sans distinction : mais ils n'ont pas pris garde que, dans le sens, la mineure de ce syllogisme et autres semblables est affirmative , parce que le milieu , qui est le sujet de la majeure , en est l'attribut ; or, le sujet de la majeure n'est pas ce qui a des pqrties, mais ce qui n'a point de parties; et ainsi le sens de la mineure est : notre âme est une chose qui n'a point de parties; ce qui est une proposition affirmative d'un attribut négatif.

Ces mêmes personnes prouvent encore que les arguments négatifs sont quelquefois concluants, par ces exemples : Jean n'est pas raisonnable : donc U n'est point homme. Nul animal ne voit : donc nul homme ne voit. Mais elles devaient considérer que ces exemples ne sont que des enthymèmes, et que nul enthymèmene conclut qu'en vertu d'une proposition sous-entendue , et qui par conséquent doit être dans l'esprit, quoiqu'elle ne soit pas exprimée; or, dans l'un et l'autre de ces exemples, la proposition sous-entendue est nécessairement affirmative. Dans le premier , celle-ci : Tout homme est raisonnable : Jean n'est point raiso7inable : donc Jean n'est point homme; et^ dans l'autre ; Tout homme estam-

mal : nul animal ne \)oit: donc nul homme ne voit; or, on ne peut pas dire que ces syllogismes soient de pures négatives, et, par conséquent , les enthymèmes , qui ne concluent que parce qu'ils enferment ces syllogismes entiers dans l'esprit de celui qui les fait, ne peuvent être apportés en exemple , pour faire voir qu'il y a quelquefois des arguments de pures négatives qui concluent.

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