‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 141 sur 257 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

el Gttmme étant facilement suppléée par Pesprit de ceux à qui l'on parle. Cette manière d'argument est si commune dans les discours et dans les écrits, qu'il est rare, au contraire, que l'on y exprime toutes les propositions, parce qu'il y en a d'ordinaire une assez claire pour être supposée, et que la nature de l'esprit humain est daimer mieux qu'on lui laisse quelque cho^ à suppléer, que non pas qu'on s'imagine qu'il ait besoin d'être instruit de tout.

Ainsi cette suppression Datte la vanité de ceux à qui l'on parle, en se remettant de quelque chose à leur intelligence, et en abrégeant le discours, elle le rend plus fort et plus vif. 11 est certain, par exemple, que si de ce vers de la Médée (a) d'Ovide, qui contient un enthymème très élégant :

Servare poini, perdere an possim rogas?

Je t'ai pu conserver, je te pourrai donc perdre.

on en avait fait un argument en forme, en cette manière : celui qui peut conserver, peut perdre : or, je fai pu conserver : donc je te pourrai perdre, toute la grâce en serait ôtée ; la raison en est que, comme une des principales beautés d'un discours est d'être plein de sens, et de donner occasion à l'esprit de former une pensée plus étendue que n'est l'expression, c'en est, au contraire, un des plus grands défauts d'être vide de sens, et de renfermer peu de pensées, ce qui est presque inévitable dans les syllogismes philosophiques; car l'esprit allant plus vite que la langue, et une des propositions suffisant pour en faire concevoir deux, l'expression de la seconde devient inutile, ne contenant aucun nouveau sens. C'est ce qui rend ces sortes d'arguments si rares dans la vie des hommes ; parce que, sans même y faire réflexion, on s'éloigne de ce qui ennuie, et l'on se réduit à ce qui est précisément nécessaire. pour se faire entendre.

Les enthymèmes sont donc la manière ordinaire dont les hommes expriment leurs raisonnements, en supprimant la proposition qu'ils jugent devoir être facilement suppléée ; et cette proposition est tantôt la majeure, tantôt la mineure, et quelquefois la conclusion ; quoique alors cela ne s'appelle pas proprement enthymème, tout l'argument étant contenu en quelque sorte dans les deux premières propositions.

11 arrive aussi quelquefois que l'on renferme les deux proposi-

(a) Cette pièce est perdue, et 11; n'en reste que ce vers cité par Quintilien , Ut. viii, di. &, Bgni€ê^ in. Euripid,

lions de l'enthymème dans une seule proposition, qu'Aristote appelle, pour ce sujet, sentence enthymématique, et dont il rapporte cet exemple :

Mortel, ne garde pas une liaine immorlelle.

L'argument entier serait. Celui qui est mortel, ne doit pas œn^ server une haine immortelle : or, vous êtes mortel : donc, etc., et Tenthymème parfait serait : Vous êtes mortel : que votre haine ne soit donc pas immortelle.

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