TROISIÈME PARTIE
de la haine des personnes à la haine des opinions et des raisons ; et c'est pourquoi les personnes sages évitent autant qu'elles peuvent d'exposer aux yeux des autres les avantages qu'elfes ont ; elles fuient de se présenter en face et de se faire envisager en particulier, et tâchent plutôt de se cacher dans la presse pour n'être pas remarquées, afin qu'on ne voie dans leurs discours que la vérité qu'elles proposent.
Pascal, qui savait autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su, portait cette règle jusqu'à prétendre qu'un honnête homme devait éviter de se nommer, et même de se servir des mots de je et de moi; et il avait accoutumé de dire sur ce sujet que la piété chrétienne anéantit le moi humain, et que la civilité humaine le cache et le supprime. Ce n'est pas que cette règle doive aller jusqu'au scrupule ; car il y a des rencontres où ce serait se gêner inutilement qu€ de vouloir éviter ces mots ; mais il est toujours bon de l'avoir en vue pour s'éloigner de la méchante coutume de quelques individus qui ne parlent que d'euxmêmes, et qui se citent partout lorsqu'il n'est point question de leur sentiment : ce qui donne lieu à ceux qui les écoutent de soupçonner que ce regard si fréquent vers eux-mêmes ne naisse d'une secrète complaisance qui les porte souvent vers cet objet de leur amour, et excite en eux, par une suite naturelle, une aversion secrète pour ces gens-là et pour tout ce qu'ils disent. C'est ce qui fait voir qu'un des caractères les plus indignes d'un honnête homme est celui que Montaigne a affecté de n'entretenir ses lecteurs que de ses humeurs, de ses inclinations, de ses fantaisies, de ses maladies, de ses vertus et de ses vices ; et qu'il ne naît que d'un défaut de jugement aussi bien que d'un violent amour de soi-même. Il est vrai qu'il tâche autant qu'il peut d'éloigner de lui le soupçon d'une vanité basse et populaire, en parlant librement de ses défauts, aussi bien que de ses bonnes qualités, ce qui a quelque chose d'aimable par une apparence de sincérité ; mais il est facile de voir que tout cela n'est qu'un jeu et un artifice qui doit le rendre encore plus odieux. Il parle de ses vices pour les faire connaître, et non pour les faire détester ; il ne prétend pas qu'on doive moins l'en estimer ; il les regarde comme des choses à peu près indifférentes, et plutôt calantes que honteuses : s'il les découvre, c'est qu'il s'en soucie peu, et qu'il croit qu'il n'en sera pas plus vil ni plus méprisable ; mais quand il appréhende que quelque chose le rabaisse un peu, il est aussi adroit que personne à le cacher ; c'est pourquoi un auteur célèbre de ce temps remar^
que agréablement , qu'ayant eu soin fort inutilement de nous avertir en deux endroits de son Livre, qu'il avait un page qui était uû officier assez peu utile en la maison d'un gentilhomme de six mille livres de rente, il n'avait pas eu le même soin de nous dire qu'il avait eu aussi un clerc ayant été conseiller du parlement de Bordeaux ; cette charge, quoique très honorable en soi, ne satisfaisant pas assez la vanité qu'il avait de faire paraître partout une humeur de gentilhomme et de cavalier, et un éloignement de robe et des procès.
Il y a néanmoins de l'apparence qu'il ne nous eût pas celé cette circonstance de sa vie, s'il eût pu trouver quelque maréchal de France qui*eût été conseiller de Bordeaux, comme il a bien voulu nous faire savoir qu'il avait été maire de cette ville ; mais, après nous avoir avertis qu'il avait succédé en cette charge au maréchal de Biron, et qu'il l'avait laissée au maréchal de Matignon.
Mais ce n'est pas le plus grand mal de cet auteur, que la vanité, et il est plein d'un si grand nombre d'infamies honteuses, et de maximes épicuriennes et impies, qu'il est étrange qu'on l'ait souffert si longtemps dans les mains de tout le monde, et qu'il y ait même des personnes d'esprit qui n'en connaissent pas le venin.
Il ne faut point d'autres preuves pour juger de son libertinage, que cette manière même dont il parle de ses vices ; car reconnaissant en plusieurs endroits qu'il avait été engagé en un grand nombre de désordres criminels, il déclare néanmoins en d'autres qu'it ne se repent de rien, et que s'il avait à revivre, il revivrait comme il avait vécu. « Quant à moi, dit-il, je ne puis désirer en général « d'être autre ; je ne puis condamner ma forme universelle, m'en « déplaire et supplier Dieu pour mon entière réformation et pour « l'excuse de ma faiblesse naturelle ; mais cela, je ne dois le nom- « mer repentir, non plus que le déplaisir do n'être ni ange, ni « Caton : mes actions sont réglées et conformes à ce que je suis et « à ma condition : je ne puis faire mieux, et le repentir ne touche « pas proprement les choses qui ne sont pas en notre force. Je ne « me suis pas attendu d'attacher monstrueusement la queue d'un « philosophe à la tête et au corps d'un homme perdu, ni que ce « chétif bout de vie eût à désavouer et à démentir la plus belle, « entière et longue partie de ma vie. Si j'avais à revivre, je revi- « vrais comme j'ai vécu : ni je ne plains point le passé, ni je ne « crains point l'avenir. » Paroles horribles , et qui marquent une extinction entière de tout sentiment de religion; mais qui sont dignes de celui qui parle ainsi en m autr© endroit ; « Je me pleage