‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 177 sur 257 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la science ; qu'il y en a. Que les choses que Ton connaît par l'esprit sont plus certaines que ce que l'on connaît par les sens. Qu'il y a des choses que l'esprit humain est incapable de savoir. Utilité que l'on peut tirer de cette ignorance nécessaire.

Si, lorsque l'on considère quelque maxime, on en connaît la vérité en elle-même, et par l'évidence qu'on y aperçoit, qui nous persuade sans aiitre raison, cette sorte de connaissance s'appelle intelligence ; et c'est ainsi que l'on connaît les premiers principes.

Mais si elle ne nous persuade pas par elle-même, on a besoin de quelque autre motif pour s'y rendre, et ce motif est, ou l'autorité, ou la raison. Si c'est l'autorité qui fait que Tesprit embrasse ce qui lui est proposé, c'est ce qu'on appelle foi. Si c'est la raison, alors, ou cette raison ne produit pas une entière conviction , mais laisse encore quelque doute ; et cet acquiescement de l'esprit , accompagné de doute, est ce qu'on nomme opinion.

Que si cette raison nous convainc entièrement , alors , ou elle

n'est claire qu'en apparence et faute d'attention ; et la persuasion qu'elle produit est une erreur, si elle est fausse en effet, ou du moins un jugement téméraire, si, étant vraie en soi , on n'a pas néanmoins eu assez de raison de la croire véritable.

Mais, si cette raison n'est pas seulement apparente, mais solide et véritable, ce qui se reconnaît par une attention plus longue et plus exacte, par une persuasion plus ferme, et par la qualité de la clarté qui est plus vive et plus pénétrante, alors la conviction que cette raison produit s'appelle science , sur laquelle on forme diverses questions.

La première est, s'il y en a, c'est-à-dire, si nous avons des connaissances fondées sur, des raisons claires et certaines; ou, en général, si nous avons des connaissances claires et certaines : car cette question regarde autant l'intelligence que la science.

11 s'est trouvé des philosophes qui ont fait profession de le nier, et qui ont même établi sur ce fondement toute leur philosophie ; et entre ces philosophes, les uns se sont contentés de nier la certitude en admettant la vraisemblance; et ce sont les nouveaux académiciens : les autres, qui sont les pyrrhoniens, ont même nié cette vraisemblance, et ont prétendu que toutes choses étaient également obscures et incertaines.

Mais la vérité est que toutes ces opinions, qui ont fait tant de bruit dans le monde, n'ont jamais subsisté que dans des discours, des disputes, ou des écrits , et que personne n'en a jamais été sérieusement persuadé. C'étaient des jeux et des amusements de personnes oisives et ingénieuses; mais ce ne furent jamais des sentiments dont ils fussent intérieurement pénétrés, et par lesquels ils voulussent se conduire : c'est poiirquoi le meilleur moyen de convaincre ces philosophes , était de les rappeler à leur conscience et à la bonne foi, et de leur demander, après tous ces discours , par lesquels ils s'efforçaient de montrer qu'on ne peut distinguer le sommeil de la veille , ni la folie du bon sens , s'ils n'étaient pas persuadés,, malgré toutes leurs raisons, qu'ils ne dormaient pas , et qu'ils avaient l'esprit sain : et , s'ils eussent eu quelque sincérité, ils auraient démenti toutes leurs vaines subtilités, en avouant franchement qu'ils ne pouvaient pas ne point croire toutes ces choses quand ils l'eussent voulu.

Que s'il se trouvait quelqu'un qui pût entrer en doute s'il ne dort point, ou s'il n'est point fou, ou qui pût môme croire que l'existence de toutes les choses extérieures est incertaine, et qu'il ast douteuî^ s'il y a un soleil , une lune , et une matière , au moins

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