CHAPITRE II
De deux sortes de méthodes, analyse et synthèse. Exemple de l'analyse.
On peut appeler généralement méthode l'art de bien disposer une suite de plusieurs pensées, ou pour découvrir la vérité quand nous l'ignorons, ou pour la prouver aux autres, quand nous la connaissons déjà.
Ainsi, il y a deux sortes de méthodes; l'une pour découvrir la vérité, qu'on appelle analyse ou méthode de résolution, et qu'on peut aussi appeler méthode d'invention; et l'autre pour la faire entendre aux autres, quand on l'a trouvée, qu'on appelle si/n^/ièse ou méthode de composition, et qu'on peut aussi appeler méthode de doctrine.
On ne traite pas d'ordinaire par analyse le corps entier d'une science, mais on s'en sert seulement pour résoudre quelque question (a).
Or, toutes les questions sont, ou de mots, ou de choses.
J'appelle ici questions de mots, non pas celles où on cherche des mots, mais celles où, par les mots, on cherche des choses, comme celles où il s'agit de trouver le sens d'une énigme, ou d'ex-
(a) La plas grande partie de tout ce que Ton dit ici des questions, a été tirée d'an manuscrit de Descartes, que M. Clerselier a eu là bonté de prêter .
pliquer ce qu'a voulu dire un auteur par des paroles obscures et
ambiguës.
Les questions de choses peuvent se réduire à quatre principales espèces.
La 1'® est quand on cherche les causes par les effets. On sait, par exemple, les divers effets de l'aimant ; on en cherche la cause : on sait les divers effets qu'on a accoutumé d'attribuer à l'horreur du vide ; on cherche si c'en est la vraie cause, et on a trouvé que non : on connaît le flux et le reflux de la mer ; on demande quelle peut être la cause d'un si grand mouvement et si réglé.
La 2® est quand on cherche les effets par les causes. On a su, par exemple, de tout temps, que le vent et Peau avaient grande force pour mouvoir les corps; mais les anciens n'ayant pas assez examiné quels pouvaient être les effets de ces causes, ne les avaient point appliqués, comme on a fait depuis, par le moyen des moulins, à un grand nombre de choses très utiles à la société humaine, et qui soulagent notablement le travail des hommes ; ce qui devrait être le fruit de la vraie physique : de sorte que l'on peut dire que la première sorte de questions, où l'on cherche les causes par les effets, fait toute la spéculation de la physique ; et que la seconde sorte, où l'on cherche les effets par les causes, en fait toute la pratique.
La 3® espèce des questions est, quand par les parties on cherche le tout ; comme lorsqu'ayant plusieurs nombres, on en cherche la somme, en les ajoutant l'un à l'autre : ou qu'en ayant deux, on en cherche le produit, en les multipliant un par l'autre.
La 4® est quand, ayant le tout et quelque partie, on cherche une autre partie; comme lorsqu'ayant un nombre et ce que l'on en doit ôter, on cherche ce qui restera ; ou qu'ayant un nombre, on cherche quelle en sera la tantième partie.
Mais il faut remarquer que, pour étendre plus loin ces deux dernières sortes de questions, et afin qu'elles comprennent ce qui ne pourrait pas proprement se rapporter aux deux premières, il faut prendre le mot de partie plus généralement pour tout ce que comprend une chose, ses modes, ses extrémités, ses accidents, ses propriétés, et généralement tous ses attributs : de sorte que ce sera, par exemple, chercher un tout par ses parties, que de chercher l'aire d'un triangle par sa hauteur et par sa base ; et ce sera, au contraire, chercher une partie par le tout et une autre partie, que de chercher le côté d'un rectangle par la connaissance qu'on a de son aire et de l'un de ses côtés.